‹ Philosophie de la science politiqueChapitre 19 sur 81 · I. — LE SALARIAT · texte numérisé non relu

I. — LE SALARIAT

A chacun selon ses oeuvres ! Le salariat est-il compatible avec cette formule ?

Qu'est-ce que le salariat?

C'est un régime dans lequel une personne, propriétaire de l'instrument du travail, traite avec une autre qui en est dépourvue, afin que celle-ci fasse œuvre de production.

Rien qu'à cette définition, il apparaît d'une façon manifeste qu'entre le propriétaire de l'instrument du travail, c'est-à-dire le capitaliste, et l'individu qui produit l'œuvre, c'est-à-dire l'ouvrier, les conditions même contractuelles ne sont pas égales. Je ne possède rien, ni l'outil, ni la matière première, ni l'avance nécessaire pour que je puisse attendre l'achèvement de mon travail, et) en face de moi, se dresse un homme qui a toutes

ces choses: outil, matière première et avance; n'est-il pas évident que cet homme est maître de me dicter la loi qu'il veut, et que, quelle que soit cette loi, je n'aurai qu'à la subir?

Préfôre-t-on une démonstration parle fait? Entre mille, j'en choisis une :

Voyez-vous cet être hâve et noir qui porte une figure humaine? 11 sort d'un gouffre au fond duquel il a passé tout le jour; il est descendu aux entrailles du sol pour en retirer les richesses qui y sont enfouies ; il renonce à vivre à la lumière qui éclaire les autres hommes; il s'expose à mourir de toutes sortes de morts, par le manque de gaz respirable, par les éboulements, par Peau et par le feu ; il sait que, dans tous les cas, s'il échappe à tant de dangers, il y en a un qu'il n'évitera pas; il doit périr dans un temps fatal, car il s'empoisonne chaque jour et il consume chaque jour ses forces ; il le sait, et néanmoins il consent pour un salaire qui donnera à peine du pain à sa misérable famille et à lui-même I Or, en présence d'un tel état, qui oserait soutenir que, lorsque le mineur traite avec l'opulent propriétaire de la mine, il se trouve avec ce propriétaire sur le pied d'égalité ?

Et ce raisonnement peut être le môme, du plus au moins, pour la foule des salariés ; le plus souvent, entre le capitaliste et l'ouvrier, il y a une disparité de situation qui ne permet pas au second de débattre avec liberté les conditions du marché que lui propose le premier.

Donc, la pure égalité civile est un mensonge et une duperie, et elle restera une duperie et un mensonge tant qu'il n'existera pas une certaine égalité économique

entre tous les hommes, tant que chacun ne sera pas muni d'un certain capital, ou tout au moins tant qu'il ne sera pas facile à chacun de se procurer ce capital (64).

Donc aussi, il faut abolir le salariat !

Mais comment le remplacer? Gomment, à un régime d'antagonisme et d'écrasement des faibles par les forts, des pauvres par les riches, faire succéder un régime où toutes les activités se sentiront solidaires , où toutes deviendront ce qu'elles sont capables d'être? L'unique moyen est de développer l'esprit de sociabilité, de faire pénétrer profondément cet esprit dans tous les rapports sociaux, de porter les individus à combiner leurs efforts, à les diriger vers un môme but, à s'ansocier.

S'associer! J'ai prononcé le mot sauveur; mais qu'on se garde de confondre l'association laissée à la libre? initiative de l'individu, consentie de tous ceux qui y entrent et maintenue par ce consentement ; qu'on prenne garde de confondre une telle association avec celle qu'ont conçue certaines sectes et que l'État imposerait. Entre les deux, c'est un abîme qui est creusé, car, autant l'association imposée au nom de cette chimère, l'État, supprime la liberté et opprime la personne humaine, autant l'association volontaire est susceptible d'affranchir la personne humaine et d'en augmenter les forces.

Par l'association volontaire, le patron disparaîtra ; de maître qu'il est aujourd'hui, il deviendra un gérant, un commis, et, au lieu de se mesurer seul à lui-môme sa part, il la réglera de concert avec les autres. De son côté, l'ouvrier ne payera plus aucune prime; il n'aura plus à supporter ni le prolit ni la rente; il obtiendra tout son droit d'homme, il aura tout son produit (65).

Et voilà comment l'Humanité commencera à réaliser cet idéal : chacun produisant avion ses facultés et satisfaisant à ses besoins en obtenant selon ses œuvres.

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