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II. — LE SOCIALISME

Dans sa généralité la plus haute, le socialisme est une aspiration vers l'épanouissement complet de la sociabilité humaine, el, en particulier, au point de vue économique, du principe d'association. Le socialisme a été jusqu'ici une aspiration, viens-jc de dire; et, en effet, grâce au mysticisme qui Ta constamment gâté, jusqu'ici il n'a pas dépassé ce point. Mais, avant de le caractériser spécialement, il convient de jeter un coup d'œil sur notre époque et d'en marquer les traits d'ensemble.

Au siècle où je trace ces lignes, il n'y a plus, dans aucun ordre, de principes assis et la science politique tout entière est à refaire. Nous sommes entre un passé d'iniquité qui continue de nous envelopper et un avenir d'équité dont nous entrevoyons t\ peine l'aube. Beaucoup cherchent la Cité future, et ceux qui ne la cherchent pas la pressentent, mais tous nous l'entendons & notre manière.

Doute-t-on de ce grand désarroi? Que Ton prenne isolément chacune des trois branches de la science politique et que l'on examine où en est cette branche.

La Morale d'abord, dans quel étal se trouvc-t-elle, sinon dans celui de pur chaos, car, en dehors de la superstition el de l'abêtissement religieux, où rencontrer aujourd'hui deux hommes qui soient d'accord sur la notion morale la plus considérable ou sur la moindre? Où

cd est notamment ce respect de l'homme pour l'homme et cet amour réciproque qui sont les bases (66)?

La Morale est en poussière, écrivait il y a quarante ans Tillustre Lamennais ! Et cette parole demeure celle du siècle (67)!

Et le Droit, qu'est-il aujourd'hui, sinon la routine la plus inintelligente et la plus attardée, un misérable art d'équivoquer sur les textes, une sophistication de l'esprit, et la pire encore peut-être (68) !

Quant à l'Économie politique, celle qu'on enseigne dans les chaires de l'État, celle qu'on rencontre exposée plus ou moins dans les livres, c'est le lieu pour nous de nous en rendre compte.

L'Économie politique actuelle est-elle une science?

Une science doit avoir un absolu pour but (69); elle doit graviter vers un certain idéal ; quel est l'absolu, quel est l'idéal de l'Économie politique actuelle? Sont-ce le laisser-faire et le laisser-passer? Et si ce ne sont pas ces deux termes, je répète ma question : quel est aujourd'hui l'absolu, l'idéal de l'Économie politique, et, d'aventure, serions-nous réduits à confesser qu'il n'en existe point?

Certes, lorsque en face du despotisme religieux et monarchique, lorsque en haine de toutes les vieilles prohibitions légales, Quesnay et Turgot proclamaient leur laisscr-ifaire et leur laisser-passer, lorsqu'ils invoquaient ce principe de liberté négative, ils accomplissaient un acte qui n'était pas d'une médiocre portée, ils entreprenaient, au contraire, une œuvre profondément révolutionnaire et rénovatrice ! Mais renverser la tutelle et la tyrannie de l'État, ce n'est pas faire la construction

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à venir, ce n'est que préparer le champ pour celle construction; l'État tuteur et tyran jeté à terre, l'individu reste sans doute; mais, pour que l'individu puisse prendre la place de l'Etat, pour que chaque individu puisse être, pour son compte, l'État, encore faut-il qu'il sache comment s'arranger pour pourvoir à tous ses besoins.

Or, la science de ces arrangements, c'est justement a science économique.

Donc, il faut à l'Économie politique un plan, d'après lequel elle s'organisera; il lui faut un idéal, qu'elle s'efforcera de réaliser ; cet idéal et ce plan se trouvent-ils dans l'enseignement des économistes? Non, et c'est ce qu'il est bien facile de montrer.

D'abord, l'Économie politique actuelle est étrangère à toute notion de synthèse ; elle ne relie pas ses propres concepts ; de plus, elle est étrangère à toute notion de la science générale.

Aussi, ne cherchez pas dans cette Économie la moindre trace de l'esprit qui doit présider à la reconstitution sociale, n'y cherchez pas l'esprit du grand Dixhuitième siècle et de la grande Révolution française, car vous l'y chercheriez en vain. L'Économie politique actuelle n'a nul souci des idées, même les plus générales et les plus hautes, qu'a entrevues le dernier siècle; elle s'en va cheminant tout benoîtement à travers le dédale des faits qu'elle examine et qu'elle se contente d'enregistrer, sans jamais s'enquérir pour aucun ni de ses titres ni de sa légitimité.

Et, en effet, demandez aux économistes quelle est la morale dans laquelle ils s'accordent? Ils seraient bien

en peine de répondre, car, ainsi que les autres, ils ne s'accordent dans aucune (70).

Quant à leurs idées de gouvernement, elles ne sont pas moins divergentes que leurs idées morales; l'un se dit monarchiste, l'autre républicain, absolument comme l'un se dit théiste et comme l'autre se pense athée; mais, sur ce point, ne les pressez pas, car beaucoup seraient gens à affirmer que, entre la Politique et l'Économie politique, il n'existe aucun rapport. Tel n'était pas cependant l'avis d'un homme qui a bien quelque autorité en ces matières, et Aristote estimait, au contraire, qu'entre l'Économie politique et la Politique la relation est celle de la partie avec le tout.

En somme, l'Économie politique actuelle n'est qu'une analyse et une description ; toutes les fois qu'elle a voulu généraliser, elle l'a fait sans intelligence ni du Passé, ni de l'Avenir, et il ne pouvait en être autrement, car, ce qu'elle a pris pour base, ce n'est pas l'histoire de l'espèce, ce sont des observations correspondant seulement à une phase de l'histoire de l'espèce (71).

Revenons au socialisme.

Le socialisme n'est pas né d'hier; le jour où certains hommes ont compris que les individus humains son' destinés, non pas à se combattre et à s'entre-dévorer mais bien à vivre comme des êtres sociables et solidaires, ce jour-là, le socialisme a fait pour la première fois son apparition dans le monde. Quels furent donc, en réalité, les premiers socialistes? Ce furent ceux qui, les premiers, essayèrent de persuader aux hommes de se grouper et de s'unir, ce furent ceux qui fondèrent la première société.

Ainsi, dégagé do ses idées secondes et accessoires, le socialisme a élé le souffle qui a animé tous les grands politiques, tous ceux qui ont vu dai.s la Politique autre chose qu'un empirisme et un art d'expédients, tous ceux qui ont cru à la destination morale et progressive de l'Humanité.

Quelques-uns ont voulu le mettre en forme; ainsi, Platon, ce maître illustre; Campanella, Morus, Morelli, Mably ; mais ceux-là, il faut bien l'avouer, ont eu le tort de combler par des rêveries les lacunes que leur raison ne savait remplir.

Loin de moi, d'ailleurs, le dessein de retracer ici l'histoire entière du socialisme; il me sufGt, en ce moment, de considérer cette histoire dans sa phase la plus récente, dans celle qui a suivi la Révolution française et qui dure encore.

A la suite de la Révolution française, le socialisme a fait comme une soudaine explosion; je veux dire que jusqu'alors, ce n'avait été que de loin en loin qu'un penseur ou un songeur venait proposer un plan d'organisation des sociétés ; mais, quand le Dix-huitième siècle eût passé, et avec lui la Révolution, l'ancienne foi religieuse et politique se trouvant désormais impossible, comment allait-on vivre provisoirement? Allait-on se résigner à faire œuvre de patience et d'étude pour reconstruire sur des bases nouvelles l'édifice détruit, ou ne tenterait-on pas de préférence de le refaire en entier de prime-saut?

C'est cette dernière idée qui séduisit Robert Owen, Saint-Simon, Fourier, et c'est ainsi que l'on vit paraître des systèmes qui promettaient de reconstituer la so-

ciété de fond en comble, comme par un coup de baguette magique (72).

11 y aurait, au surplus, erreur à croire que ces systèmes aient recruté leurs premiers adhérents parmi les masses populaires; ceux de Saint-Simon et de Fourier étaient à la fois trop excentriques et trop compliqués pour trouver accès auprès d'hommes simples et ignorants, et c'est bien plutôt sur certains lettrés que d'abord ils exercèrent leur influence (73).

On ne peut nier cependant qu'il ne soit résulté de là un courant qui a fini par gagner les classes ouvrières; mais ce qui poussa surtout ces classes à s'inquiéter de la question de la reconstitution sociale, ce furent des causes tout autrement directes et actives; les machines venaient de se multiplier, et, chose inouïe, bien loin que les inventions du génie de l'homme tournassent au profit de la liberté commune, il arrivait que les machines, en créant à la classe dénuée de tout une nouvelle et insoutenable concurrence, la mettaient encore davantage à la discrétion des capitalistes.

Telle fut l'origine du socialisme populaire; du reste, ce socialisme ne renfermait aucun fond précis; c'était simplement une protestation contre un ordre social où les activités les plus nombreuses n'avaient pas leur place, et une aspiration vers une situation meilleure(74).

Malheureusement, les classes ouvrières, dépourvues d'instruction, n'étaient point aptes à se former des idées propres, et elles n'étaient que trop portées à se laisser impressionner par les exemples qu'elles recueillaient au-dessus d'elles; or, dans les classes bourgeoises, la détestable école des légistes avait depuis longtemps ré*

pandu le dogme que l'État est tout, qu'il peut tout faire et doit tout faire; et, conséquemment à cette doctrine, les classes bourgeoises, durant tout le cours de leur histoire, n'avaient eu qu'une ambition, celle de conquérir le gouvernement, et, quand elles l'eurent une fois conquis, elles n'eurent plus que Tunique souci de le conserver pour elles, et d'en faire l'instrument de leur bien-être en môme temps que de l'oppression des autres. C'est h\ ce qu'avaient" vu 1rs classes ouvrières^ aussi, à leur tour, désirèrent-elles avoir en leur possession le précieux talisman, et se persuadèrent-elles que, si elles parvenaient à mettre la main sur le gouvernail de TÉtat, cllcsétaient sauvées.

C'est de cette manière que le socialisme des masses a dérivé vers l'antique chimère qui assigne à l'État le rôle de Providence sociale, et qui veut que la justice distributive soit confiée à cette Providence (75).

Rien de plus funeste assurément que la direction dans laquelle est entré alors le socialisme populaire; en se faisant socialistes dans le mauvais sens, en désirant mettre la tyrannie en leurs propres mains, les classes ouvrières n'ont pas aperçu que, si elles réussissaient, elles n'aboutiraient qu'à maintenir l'esclavage de tous. Et, en effet, que ce soit le petit nombre qui impose sa volonté au grand nombre, ou le grand nombre qui impose la sienne à chaque individu, est-ce que, dans les deux cas, le résultat ne sera pas le môme? Est-ce que l'individu sera mieux en situation de s'appartenir, parce que, au lieu d'une minorité, ce sera une majorité qui lui fera la loi ? Bien plus, pour mon compte, je ne suis pas sûr qu'en échangeant le premier joug contre le se-

cond, les sociétés ne rivassent pas davantage leurs chaînes.

Toutefois, ne nous pressons pas de crier haro contre celte fouie qui, mourant de faim, ou tout au moins n'ayant pas sa juste part, n'a fait, en somme, qu'emprunter à ses dominateurs, pour renouveler Tordre social, les théories que ceux-ci appliquent pour le maintenir tel qu'il est; le socialisme autoritaire, le système qui érige l'État en Providence sociale, qui fait de l'État le régulateur et le dispensateur universel, qui lui permet d'attribuer aux uns les fruits du travail des autres, et qui, au besoin, donne à la sociabilité la manu* militons pour auxiliaire et pour sanction, ce système-là, répétons-le bien explicitement, ce sont les despotes qui l'ont inventé, ce sont tous les petits potentats en sousordre qui l'ont propagé.

El d'ailleurs, si, parmi les ouvriers, il s'en rencontre, et en beaucoup trop grand nombre, de gagnés h l'erreur de la justice distributive par les mains de l'État, il en est plus d'un qui a résisté ; et n'est-ce pas dans les rangs des classes ouvrières qu'a grandi cet ignorant de génie, Proudhon, qui, bien qu'il n'ait pas su relier et suivre en tous ordres ses déductions, aperçut, du moins, le vrai remède et entrevit comme possible une science de la liberté (76)?

SECTION II

Économie politique divine et théologique.

L'écrivain qui, au point de vue chrétien, a exposé en forme les principes de cette sorte d'Économie politique, le comte de Villeneuve Bargemont, place au frontispice de sa théorie l'idée du péché originel. Ce commencement est logique, car, si le Christianisme est la base de la société, il est clair que l'Économie politique ne saurait s'appuyer sur uni; base différente de celle qui porlc le Christianisme (77).

Voyons la conséquence.

Le péché originel posé comme prémisse, l'économiste chrétien en fait immédiatement découler la légitimation de Tinégalité des conditions, celle de l'indigence et de la misère des uns, de l'opulence des autres, et voici comme il raisonne : « Tous les hommes sont déchus, tous ont à, mériter; les uns méritent en 3ouffrantle besoin, les autres en venant au secours de ceux qui souffrent. » Au fond, pour l'Économie politique chrétienne, toute la queslion revient à mériter devant Dieu, et il n'importe pas que ce soient tels ou tels qui aient les richesses de la terre, richesses périssables, comme chacun sait, et que ce soient tels ou tels autres qui en soient dépourvus.

Vous en parlez à votre aise, économiste chrétien, et je vous soupçonne de n'être pas parmi les dépourvus ; mais moi, qui n'ai rien, vous m'offrez, comme récompense en

perspective, l'espoirdu ciel ; or, cet espoir ne me touche pas, car, votre ciel, qui m'en garantit l'existence ?

Cependant, l'Économie politique chrétienne, je parle de la moins inhumaine, ne demanderait pas mieux que de voir l'indigence s'atténuer, mais sur quoi compte-t-elle pour y parvenir? Sur la charité hypocrite, sur la charité de l'État et sur celle des particuliers, sur les Bureaux de bienfaisance et sur la société de Vincent de Paul!

Reprenons, au surplus, au point de vue de l'Économie chrétienne, les différentes divisions de la science économique.

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