‹ Philosophie de LockeChapitre 21 sur 56 · Né en 1712, mort en · texte numérisé non relu

Né en 1712, mort en

2. Né en 1720, mort en 1793. Ses œuvres complètes ont paru en 9 vol. i|i-4, de 1779 à 1783,

ÂO DEUXIÈME LEÇON.

parcouru TEurope de nation en nation ; nous avons considéré l'Angleterre, puis la France, puis F Allemagne, puis ritalie et la Suisse : c'est là ce qu'on appelle l'ordre ethnographique. Mais on peut faire contre cet ordre trois objections fondamentales.

D'abord, il nous a plu de commencer par l'Angleterre ; mais pourquoi avons-nous commencé par l'An* gleterre, et non par la France ou par l'Allemagne ? Quelle raison y a-t-il pour commencer par une nation plutôt que par une autre? On répondra que le choix n'est pas arbitraire^ puisque c'est un Anglais, Locke, qui est le fondateur de toute l'école sensualiste moderne; qu'ainsi il convient de commencer par Locke. Cela est vrai pour Locke ; mais vers 17S0, les principes du philosophe anglais sont répandus dans toute l'Europe, et se développent partout ailleurs aussi bien qu'en Angleterre. Par exemple, après Locke et Hartley, selon l'ordre ethnographique, vous devriez prendre Darwin et Priestley; mais ceux-ci ne sont pas plus disciples de Locke que ne l'étaient Voltaire, Ilelvétîus, Saint-Lambert, et surtout Condillac, qui s'est tenu si près de Locke, et en a propagé si puissamment, la métaphysique. De plus, lorsque vous aurez épuisé l'Angleterre, par quelle nation continuerez-vous? Irezvous de l'Angleterre à la France, ou à l'Allemagne, ou à la Suisse, ou à l'Italie ?Commencerez-vous par Condillac, ou par Herder, ou par Bonnet , ou par Genovesi ? Il n'y a pas de raison décisive d'opter pour la France plutôt que pour tout autre pays. Quelque pas que vous fassiez, vous ne pouvez échapper à l'arbitraire.

Voici le second inconvénient de la méthode ethno-

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graphique. Lorsque vous débutez par tel ou tel pays, par TAngleterre, par exemple, que vous y poursuivez l'entier développement de Técole sensualiste, et parcourez successivement Locke, Hartley, Darwin, Priestley, Horne-Tooke, Godwin, Bentham, avant d'avoir fait connaître Condillac, Helvétius, Saint-Lambert, etc., vous ne faites pas moins que supprimer les relations des systèmes européens entre eux, et la réciprocité d'action de ces systèmes l'un sur l'autre. Quand Priestley écrivait, Condillac avait déjà produit une vive sensation en Europe ; par conséquent la pensée de Condillac avait dû avoir quelque influence sur celle de Priestley : négliger cette influence, c'est méconnaître la vraie place de Priestley dans l'histoire. Cette remarque s'applique bien davantage à Godwin et à Bentham, lesquels sont des disciples de l'école sensualiste de France tout autant ou plus encore que de cette même école en Angleterre. Je pourrais multiplier les exemples, mais un seul suffirait pour démontrer que la méthode ethnographique a l'immense inconvénient de détruire les relations naturelles des systèmes, leur ordre de dépendance, et par là le caractère le plus général de la philosophie européenne au dix-huitième siècle, son unité. En effet, l'Europe est utie au dix-huitième siècle. Ce qui commence en Angleterre se poursuit en France, réagit sur l'Angleterre, repasse en France,* revient encore en xVngletérre, et c'est par ces contre-coups perpétuels que marche et se forme la philosophie européenne. Là oîi cet enchaînement, cet ordre progressif, cette logique des événements ne sont pas marqués, il y a des matériaux pour l'histoire, il n'y a pas d'histoire véritable.

L'ordre ethnographique fait plus, il s'oppose à ce qu'il sorte aucun résultat scientifique de l'histoire. Vous commencez par l'Angleterre, et vous rencontrez d'abord Locke, c'est-à-dire un métaphysicien. Viennent ensuite Hartley, Darwin, qui sont des physiologistes à proprement parler ; vous perdez donc de vue la métaphysique, pour vous enfoncer dans la physiologie. Puis vous passez à Horne-Tooke, qui est un grammairien, et vous quittez la physiologie, comme tout à l'heure vous avez quitté la métaphysique. Enfin vous arrivez à Bentham, qui est un publiciste, et vous vous écartez à la fois et de la métaphysique, et de la physiologie, et de la grammaire. Eu venant d'Angleterre en France, vous trouvez Condillac, avec lequel vous recommencerez vos études métaphysiques, pour les abandonner bientôt, et reprendre vos études de politique et de morale avec Helvétius et Saint-Lambert. Vous voilà donc retrouvant à chaque pas les mêmes interruptions que vous aviez traversées en Angleterre. Les mêmeô interruptions vous attendent en Allemagne. Sans cesse vous quittez un sujet pour un autre, puis cet autre pour revenir au premier. Or, je le demande, que gagne la métaphysique, que gagnent la morale, la politique, enfin toutes les parties de la philosophie, à des études qui ne commencent que pour être bientôt suspendues et ne recommencent que pour être abandonnées encore? L'histoire de la philosophie ainsi étudiée manque entièrement son but 1q plus élevé, qui est l'avancement de la science.

Telles sont les trois objections qui ne permettent pas de songer à la méthode ethnographique ; il nous faut trouver une méthode qui soit à l'abri de ces objeo-

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tions : 1* une méthode qui ne soit point arbitraire ; 2° qui montre Tenchaînement des systèmes ; 3** qui répande une véritable lumière sur chacune des sciences dont on fait l'histoire.

Contre le péril de l'arbitraire nous emploierons la chronologie. Il n'y a rien de moins arbitraire que des chiffres et des dates. En suivant tous les systèmes dans l'ordre chronologique à travers l'Europe entière, vous ne vous mettez pas à la place de l'histoire, vous prenez l'histoire telle qu'elle s'est faite. Sous ce rapport, la méthode chronologique est celle que nous devons adopter; mais seule elle ne suffirait pas, et il est indispensable de féconder et d'éclairer l'ordre du temps en y joignant celui de la dépendance réciproque des systèmes. Aussitôt qu'un système est donné avec sa date (et nous supposons ici un système capable d'exercer quelque influence enEurope, car autrement il n'appartientpas àl'histoire), on doit rechercher quels sont les effets de ce système, c'est-à-dire quels systèmes il engendre directement ou indirectement, soit parce qu'ils le reproduisent, soit parce qu'ils le combattent. Il ne faut point ici se renfermer dans un pays, il faut se donner pour théâtre l'Europe entière. Quel que soit le lieu où paraisse l'effet d'une cause, il faut l'y suivre et rapporter cet effet à sa cause ; si la cause est en Angleterre et l'effet, en Allemagne, il faut aller de l'Angleterre à l'Allemagne pour revenir ensuite, s'il est nécessaire, de l'Allemagne à l'Italie, ou àl'Angleterre encore. Nous n'avons aucun droit sur la réalité ; et si c'est un caractère réel des systèmes philosophiques au dix-huitième siècle de s'être. suscités les uns les autres d'un bout de l'Europe

à Tautre, c'est le devoir de Thistoire de retracer ce mouvement et cet enchaînement. Dans le drame de la philosophie européenne du dix-huitième siècle, Tunité de lieu est indifférente ; c'est à l'unité d'action qu'il faut s'attacher. En unissant l'ordre de dépendance réciproque des systèmes et leur ordre chronologique, vous vous préservez ici de l'arbitraire, là de l'incohérence. Ce n'est pas tout ; on doit encore considérer les systèmes par l'analogie des matières dont ils traitent. Il S'irait absurde de mettre les métaphysiciens avec les publicistes, les moralistes avec les physiciens, les historiens avec les critiques et les grammairiens, etc. ; loin de là, il importe de rapprocher les choses analogues, de telle sorte que le tableau des développements successifs d'une même science, de la métaphysique, par exemple, dans les divers pa^s de l'Europe, offre toute la métaphysique de l'école sensualiste en Europe au dix-huitième siècle. J'en dis autant pour la morale, pour la politique, pour l'esthétique, c'est de cette manière, et de cette manière seule, que l'histoire de la philosophie deviendra ce qu'elle doit être, un enseignement philosophique.

Fort bien I direz-vôus, ces trois conditions sont excellentes, si elles sont possibles; mais peut-on faire marcher de front les dates des systèmes, leur dépendance réciproque, et l'analogie des matières, l'ordre chronologique, l'ordre historique et l'ordre scientifique?

Nous le croyons, et un examen attentif démontre, selon nous, que ces trois ordres se tiennent intimement. D'abord, pour qu'un système en produise un

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autre, il faut bien qu'il l'ait précédé. Il y a plus : nonseulement tout système précède celui qu'il produit, mais on peut dire jusqu'à un certain point qu'il produit celui qu'il précède. Si nous étions à une époque où les différentes nations de l'Europe fussent à peu près isolées, assurément il serait fort possible qu'un système parût à Londres sans avoir aucune influence sur ceux qui paraîtraient plus tard à Paris; mais, encore une fois, l'Europe est une au dix-huitième siècle : des communications rapides et continuelles de tout genre, l'imprimerie, la presse périodique, unissent l'Angleterre, la France et l'Allemagne; et aussitôt qu'un système se montre sur tel ou tel point dé l'Europe civilisée, il est connu et il agit presque immédiatement au point le plus éloigné de celui qui l'a vu naître. Il se peut qu'il y ait des penseurs tellement solitaires, ou tellement' soigneux de leur originalité, qu'ils ignorent ou prennent à: tâche d'ignorer ce qui se fait autour d'eux; ce sont des exceptions plus ou moins heureuses ; mais, en général, rien n'est isolé en Europe au dix-huitième siècle, et la même année produit une découverte et la répand d'un bout du monde à l'autre. Ainsi, dès qu'un système se produit, en supposant, et c'est toujours là l'hypothèse, songez-y bien, que . ce premier système jette un assez grand éclat, il est impossible que les systèmes qui viennent après ne s'y rattachent plus ou moins et ne soutiennent avec lui un rapport soit de ressemblance, soit d'opposition. L'ordre chronologique est donc la condition de l'ordre historique.

Il en est de mémo de l'ordre des matières. Il est

également impossible de supposer les applications avant les principes. Or en philosophie la métaphysique est le principe ; tout le reste est conséquence et application. La métaphysique est évidemment le fondement de la morale, de l'esthétique, de la politique. Dans une école, quelle qu'elle soit, l'histoire de la philosophie ne peut paraître qu'autant que la métaphysique de cette école et toutes les grandes applications morales, esthétiques et politiques auront été développées; sans cela cette école n'aura pas une mesure qui se puisse appliquer à tous les systèmes, et n'attendez pas qu'elle produise un historien *. Voilà ce que dit la raison; les faits s'accordent avec elle.

En Angleterre,* l'ordre chronologique donne Locke et la métaphysique, puis les applications de la métaphysique, Hartley, Priestley, Bentham. Essayez de déplacer les termes de cette série ; essayez de mettre Hartley, Priestley et Bentham avant Locke ; vous ne le pouvez pas : donc l'ordre des matières, tel qu'il se tire de la nature même des choses, se réalise ici dans l'histoire de la philosophie anglaise. Il se réalise aussi dans l'histoire de la philosophie en France. Concevez-vous, je vous prie, Condorcet,. Saint-Lambert, Helvétius avant Condillac ? Il en est de même partout ; partout les diverses parties de la philosophie suivent dans le temps le même ordre que dans la pensée, parce que le temps ne fait que manifester la nature des choses : la nature des choses et le temps, la théo-

1. Voyez dans T Introduction a l'histoire de la Philosophie^ leç. xiî> les conditions de tout grand développement de Tiiistoire de la philosophie.

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rie et l'histoire nous donnent ce même résultat, que la métaphysique précède, que les applications morales, esthétiques et politiques suivent, et que ce qui termine est le jugement qu'une école complètement constituée porte sur le passé, c'est-à-dire l'histoire, et en particulier l'histoire de la philosophie. Donc l'ordre chronologique bien entendu et sagement interprété comprend les deux autres; et ainsi se trouve établie l'harmonie des différents ordres.

Si l'historien de la philosophie du dix-huitième siècle veut embrasser toutes les faces des nombreux phénomènes qui sont sous ses yeux, il doit les considérer d'abord dans leur succession chronologique; il doit ensuite les considérer dans leur dépendance réciproque; il doit enfin les considérer dans leur rapport avec telle ou telle matière donnée. Et ces divers points de vue, également nécessaires, ne sont tous les trois que des côtés distincts de l'esprit philosophique appliqué à l'histoire.

L'ordre chronologique est sans contredit le fondement de l'histoire ; mais, employé seul et mal entendu, il ne donne que des dates insignifiantes, des expositions variées et plus ou moins intéressantes, mais sans unité,' en un mot des chroniques. Les chroniques sont excellentes quand elles sont vraies, dans l'enfance de la civilisation oîi l'homme, sans comprendre et sans chercher à comprendre ce qui se passe sous ses yeux, le reproduit avec une fidélité naïve, et le transmet aux générations futures. Mais aujourd'hui la chronique, convertie en genre, est un véritable anachronisme. L'histoire ne peut plus être un simple amusement lit-

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téraire; elle doit parler à la raison. Ce n'est pas assez d'être un tableau, il faut qu'elle soit une leçon, et elle ne peut l'être qu'autant qu'elle rapporte les effets aux causes, et présente les faits non pas seulement dans leur succession chronologique, mais dans cet enchaînement qui les explique les uns par les autres en les tirant les uns des autres. C'est par là seulement qu'elle peut faire comprendre certains faits, certains systèmes. II est tel système métaphysique qui, considéré seul, résiste à l'attention la plus pénétrante et demeure obscur. Mais mettez ce système en rapport avec c^ux qui le suivent et qu'il a produits, la scène change; cette masse obscure s'éclaircit et se convertit en un principe lumineux qui vous révèle sa nature par ses effets, par les systèmes qui en sont les conséquences; ces conséquences en produisent d'autres qui développent les premières, jusqu'à ce que, de conséquences en conséquences et de systèmes en systèmes, la puissance du principe soit épuisée. S'il est faux, ce sont ses conséquences qui trahiront et mettront en lumière le vice de leur principe, qui tout seul vous eût peut-être échappé. L'ordre de dépendance peut seul vous donner cette haute instruction. Enfin, l'histoire de la philosophie se manquerait à elle-même, si elle n'était pas une éducation philosophique. Qu'est-ce que la vie d'un individu, sinon sa continuelle éducation? qu'est-ce que l'histoire politique, sinon une éducation sociale? que peut être l'histoire de la philosophie, sinon l'éducation du philosophe? Mais l'éducation philosophique ne se fait pas en courant à la hâte sur des matières sans aucune connexité entre elles et à travers des sujets qui

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changent et se métamorphosent perpétuellement sous TcBil qui les considère. L'ordre d'analogie des matières entre elles doit donc se joindre à l'ordre de dépendance des systèmes, lequel dérive de leur succession, de l'ordre chronologique, base nécessaire des deux autres.

Ces trois points de vue nous dirigeront dans l'histoire de l'école sensualiste du dix-huitième siècle. Je suivrai scrupuleusement l'ordre chronologique; mais je l'interpréterai par l'ordre historique, par la recherche de la filiation et de la généalogie des systèmes ; et je me garderai bien de séparer ce que la nature des choses, ce que l'histoire et les dates ont rapproché : je mettrai tous les systèmes de métaphysique les uns avec les autres, puis j'examinerai toutes les grandes applications de la métaphysique à la morale, à l'esthétique, à la société, et je terminerai comme termine toute école, quel que soit son caractère, par ses applications à l'histoire générale et à l'histoire de la philosophie, qui en est le couronnement.

Pour être fidèle à l'ordre que je viens de vous indiquer, je dois commencer par la première série de l'école sensualiste, c'est-à-dire la série des métaphysiciens. Locke est à la tête des métaphysiciens sensualistes du dix-huitième siècle; c'est lui qui a produit tous les autres et qui a fourni à ses successeurs les matières mêmes dont ils se sont occupés. C'est donc par Locke qu'il faut commencer. Sa gloire méritée, son génie, son immense influence en tout genre nous commandent de l'étudier sérieusement et d'en faire le sujet d'un examen approfondi.

TROISIÈME LEÇOIN

Locke : sa biographie. — Sorti d'une famille libérale. — Ses premières études. — Descartes le dégoûte de la scolastique. — Il s'occupe particulièrement de médecine. — Il entre dans le monde politique ; son amitié avec Shaftesbury. — Ses fortunes diverses. — Chassé de l'université d'Oxford. — Se réfugie en Hollande. — Révolution de i688. — Faveur de Locke jusqu'à sa mort — Son caractère : désintéressement, prudence, fermeté, indulgence. — Revue de ses ouvrages. — De V Essai sur l'Entendement humain.

Locke est le père de toute l'école sensualiste du dixhuitième siècle, n est incontestablement, en date comme en génie, le premier métaphysicien de cette école. Et Locke n'est pas seulement un métaphysicien ; il a transporté lui-même sa métaphysique dans la science du gouvernement, dans la religion, dans l'économie politique : ses ouvrages en ce genre ont servi de fondement aux ouvrages analogues de l'école sensualiste. Pour bien connaître cette école, il faut donc connaître à fond la métaphysique de Locke; voilà pourquoi je me propose de l'examiner avec le soin le plus scrupuleux et l'étendue convenable.

Mais avant de vous exposer la philosophie de Locke,

il faut que vous sachiez quel a été, dans sa vie et dans son caractère, celui qui a exercé une si puissante influence sur la destinée raorale et intellectuelle d'un si grand nombre de ses semblables.

Jean Locke * est né à Wrington, à quelques lieues de Bristol, dans le comté de Somraerset, le 29 août 1632. On ne sait presque rien de sa famille, sinon que son père était greffier d'une justice de paix, qu'il prit part aux troubles politiques de 1640, et servit même comme capitaine dans l'armée parlementaire sous le colonel Alexandre Popham. Le jeune Locke fit ses premières études au collège de Westminster, à Londres. Il y resta jusqu'à l'âge de dix-neuf ou vingt ans, jusqu'en 1651 ou 1652,^ù il passa à l'université d'Oxford, dans le collège de l'Église du Christ, auquel il fut plus tard agrégé.

L'université d'Oxford était alors, comme aujourd'hui, particulièrement célèbre par l'excellence des études classiques. Le jeune Locke s'y fit une certaine réputation par la délicatesse de son goût et de son esprit. C'est la coutume de cette université de célébrer

1 . Nous nous sommes servi de la vie de Loclte, écrite en français par son ami intime Leclerc, insérée dans le t. VI de la Bibliothèque choisie, année 1705, et qui a été reproduite dans les Œuvres diverses de M. Jean Locke, Amsterdam, 1710; de l'éloge de Locke par Coste, contenu dans une lettre à Tauteur des Nouvelles de la République des Lettres, publiée dans ces Nouvelles, février 1705, et qu'on retrouve dans toutes les éditions de la traduction française de V Essai sur V Entendement humain, à partir de la seconde, de 1729 ; de la vie de Locke, placée en tète de l'édition classique de ses œuvres, 4 vol. in-4o, 1768 ; enfin de l'excellent chapitre de M. D. Stewart sur Locke, dans son discours préliminaire à I'Enctclopédie bbitanniquk sur les progrès des Sciences métaphysiques et morales en Europe après la Renaissance dfs lettres,

icours traduit en français par M. Buchon, 3 vol. in-8.

les divers événements publics par des vers latins et anglais, composés par les meilleurs étudiants. On a conservé de Locke deux pièces de vers de 1653, à l'occasion de la paix avec la Hollande, qui contiennent en latin et en anglais un grand éloge de Cromwell K La philosophie qui régnait à Oxford était la scolastique péripatéticienne. Un homme le détourna de cette étude stérile, et cet homme est notre Descartes, le maître commun de tous les grands esprits de son temps. Locke, en lisant les ouvrages de Descartes, sans adopter son système, admira la parfaite clarté de son exposition ; et il se dégoûta de la philosophie barbare enseignée à Oxford ; de sorte que Descartes a l'honne^ur et le mérite d'avoir contribué à former son plus redoutable adversaire *. Locke fut reçu bachelier es arts en 1635, et maître es arts en 1658. L'étude à laquelle il se consacra fut la médecine. Il ne se fit point recevoir docteur ; il n'exerça point, à cause de l'extrême faiblesse de sa santé ; il n'eut pas non plus de chaire; seulement il obtint au collège de l'Église du Christ un bénéfice simple, c'est-à-dire un titre, celui de fellow

1 Voyez la vie de Locke en tête de l'édition de 1708. Nous possédons un recueil de vers d'Oxford, Domiduca Oxoniensis sive Musœ acudemicœ, Oxoniée, i6Q2y à propos du mariage de Charles II avec Catherine de Portugal, où se trouve une assez longue pièce de vers anglais sur ce mariage, signée : « Jo. Locke, M. A. and student ofCh, Ch. »

2. Ce fait curieux est attesté par Leclerc, qui déclare le tenir do Locke lui-même ; « Les premiers livres qui donnèrent quelque goût de l'étude de la philosophie à M Locke, comme il l'a raconté luimême, furent ceux de Descartes, parce que, encore qu'il ne goûtât pas tous ses sentiments, il trouvait qu'il écrivait avec beaucoup de clarté, ce qui lui fit croire que s'il n'avait pas entendu d'autres livres philosophiques, c'était peut-être par la faute des auteurs et non par la sienne. Ayant alors recommencé à étudier plus sérieusement, etc. »

4i TROISIÈME LEÇON.

OU agrégé, une prébende sans fonctions. Mais, quoiqu'il n'ait jamais ni exercé, ni professée la médecine, Locke était fort estimé, si Ton en juge par le témoignage d'un des plus habiles praticiens du temps, Sydenham, qui, dans la dédicace de ses Observations sur les maladies aiguës ^ publiées en 1676, se fait honneur de l'approbation de Locke. Telles furent ses occupations jusqu'à l'an 1664. Remarquez bien la nature de ces occupations, et leur influence sur la direction de l'esprit. L'étude de la médecine suppose celle des sciences physiques et des sciences naturelles ; elle développe le goût et le talent de l'observation, et, sous ce rapport, on peut dire que l'étude de la médecine est une excellente préparation à la métaphysique ; mais il faut ajouter pour un esprit bien fait*, car quand on est continuellement en présence des phénomènes de la vie organique, il est facile, il est naturel de se laisser surprendre et entraîner par l'apparence, et de confondre avec ces phénomènes d'autres phénomènes qui en sont très-différents ; et je vous prie de ne pas oublier qu'en effet, dans l'histoire des écoles philosophiques, nous avons vu le sensualisme et l'empirisme, ainsi que le scepticisme et l'athéisme même, sortir souvent des écoles des physiciens et des médecins : rappelez- vous dans l'antiquité Sextus, -ffinesidème, et plus d'un successeur d'Aristote*.

1 . Voyez pour cette remarque et aussi pour la réserve, M. Dugald- Stewart, discours déjà cité.

2. Le fait est certain, et nous Tavons signalé, mais nous devons ajouter que rhistoire est pleine aussi d'exemples contraires, et de médecins spiritualistes, depuis Hippocrate et Galien jusqu'à nos jours. La médecine en effet est fondée sur la physiologie, et la physiologie

En 1664, Locke accompagna- comme secrétaire William Swan à la cour de Berlin. Au bout d'un an, il revint à Oxford, et c'est là, en 1666, à l'âge de trente-quatre ans, qu'il fit la rencontre qui décida du reste de sa destinée. Ashley Cooper, depuis comte de Shaftesbury, étant venu à Oxford pour sa santé, y connut Locke; et, après l'avoir consulté comme médecin, il se l'attacha comme ami : depuis ils ne se séparèrent plus. Locke partagea la prospérité de son ami, mais il en partagea aussi les épreuves diverses ; il alla le joindre dans Texil, il lui ferma les yeux sur la terre étrangère, et il entreprit d'écrire sa vie et de réhabiliter sa mémoire.

Qu'était-ce que Shaftesbury? L'histoire a bien l'air de le peindre comme un esprit fort, sans convictions arrêtées, comme un ambitieux politique, qui changea plus d'une fois de rôle, mais un ambitieux d'un grand talent et même d'un grand caractère. Étrange ami pour un philosophe 1 Aussi je ne vous donne ce jugement que comme celui des historiens et non comme le mien ; je n'ai point assez étudié les affaires de ce temps pour porter un jugement assuré sur les hommes qui y prirent part. Je sais que dans les temps de révolutions le même but veut souvent les voies les plus diverses ; je ne trouve point de contradiction essentielle dans tous les changements qu'on reproche à

qu'est-ce autre ohose que Tétude des organes dans leur rapport à leurs fonctions, c'est-à-dire une science de moyens et de fins intimement liés ensemble^ où le hasard n'a pas de place et où partout se montre un art incomparable, un esprit merveilleux, une divine providence, encore pkis manifeste, plus sensible, plus saisissante que dans le spectacle de l'univers.

m TROISIEME LEÇON.

Shaftesbury; il est- possible que, sous l'apparence de l'intrigue, et avec l'intrigue même, il y ait eu en lui un patriotisme sincère, et j'avoue que l'amitié et la haute estime d'un homme aussi sensé et aussi vertueux que Locke protègent, à mes yeux, la mémoire douteuse de cet ardent et inquiet homme d'État, d'abord engagé avec lord Falkland dans le parti de la cour, puis jeté dans celui du parlement, mettant ensuite la main dans le rétablissement de Charles II et ministre de ce prince, enfin conspirant peut-être contre lui, et allant mourir en Hollande.

Ashley tira le jeune médecin de sa paisible solitude d'Oxford, et l'introduisit dans la société brillante de Londres. Locke s'y lia avec les personnages les plus importants, lord Halifax, le duc de Buckingham, le comte de Northumberland qu'il accompagna en France en 1668. Quelques années après, en 1674, ayant fait un voyage à Montpellier pour sa santé, qui avait toujours été très-délicate, il y fit la connaissance de lord Herbert, comte de Pembrocke, auquel il a dédié depuis son grand ouvrage sur YEntendement humain. C'est en revenant de Montpellier qu'il passa par Paris et y connut le voyageur Dernier, élève de Gassendi, le calviniste Juste! , qui plus tard, obligé de quitter la France à la révocation de Tédit de Nantes, devint bibliothécaire du roi d'Angleterre, et l'antiquaire Toinard, avec lequel il entretint une correspondance restée inédite ^

Ashley était un des huit seigneurs auxquels Charles II avait concédé la propriété de la Caroline, et il chargea

1 . Une grande partie de cette correspondance est entre les mains d< M. Brunet^ le savant auteur du Manuel du Libraire.

Locke de préparer un plan de constitution. Celui-ci le fit un peu plus favorable peut-être aux droits des propriétaires qu'à ceux des habitants ; du moins il essaya d'y introduire la tolérance religieuse, et après l'article où il est déclaré que nul ne peut être propriétaire et électeur en Caroline qui ne reconnaît un Dieu et ne professe un culte public, il avait proposé d'accorder le droit de cité et de suffrage à toutes les sectes de chrétiens, même aux juifs et aux pauvres idolâtres indigènes, dans l'espoir que le voisinage du christianisme les éclairerait et les convertirait peu à peu ; mais cette proposition fut rejetée par les propriétaires, qui ne crurent pas se pouvoir dispenser d'établir l'unité de culte public et l'omnipotence de l'Église anglicane ^ En 1672, Ashley ayant été fait comte de Shaftesbury, et élevé à la dignité de grand chancelier d'Angleterre, fit donner à. Locke un assez haut emploi, celui de secrétaire du conseil qui présentait aux bénéfices. Un changement ministériel emporta, en 1673, le grand chancelier et la place du philosophe. En 1679, nouvelle faveur de Shaftesbury, nouvelle faveur du philosophe ; enfin, nouvelle disgrâce et pour l'un et pour l'autre : mais celle-ci fut tout autrement sévère que la première, et beaucoup plus longue. Le comte de Shaftesbury, rejeté dans les rangs de l'opposition, fut accusé d'avoir poussé l'opposition jusqu'à la faction, emprisonné, mis à la Tour de Londres, forcé plus tard de quitter

1 . Voyez Collection of several Pièces of Mr, John Locke ^ donnée par Desmai2eaux, en 1720, p. 42, avec la note, et les Œuvres complètes, t IV, p. 534. La constitution de la Caroline fut sanctionnée par le roi> en mars 1669.

r Angleterre et de se réfugier en Hollande, où il mourut en 1683. Locke Ty suivit, et même de loin il ressentit les effets de l'inimitié du parti régnant . La cour de Charles II exigea de l'université d'Oxford qu'on lui ôtât sa place du collège de l'Église du Christ ; et comme le doyen Fell faisait quelque résistance, le 10 novembre 1684, un mandat royal, contre-signe Sunderland*, raya Locke de la liste des membres de l'université d'Oxford, sans jugement ni enquête préalable. La haine de ses ennemis alla plus loin. C'était le temps oîi le comte de Monmouth tramait de l'étranger des conspirations véritables contre le trône des Stuarts. On impliqua Locke dans ces conspirations; on demanda son extradition*; et si Locke eût été livré, il eût trèsbien pu monter sur un échafaud et finir comme Sydney. Heureusement il avait trouvé des amis en Hollande : il se cacha, et laissa passer l'orage. Un peu plus tard il forma avec quelques théologiens et médecins de Hollande une petite société philosophique qui a porté ses fruits. Les principaux membres de cette société étaient Leclerc, l'auteur de la Bibliothèque universelle^ et Limborch, ministre protestant, remontrant et arminien, tous deux pénétrés, comme Locke, de Tesprit libéral en religion et en politique. Là furent composés les premiers écrits de Locke, sa Méthode pour faire des Recueils^ insérée dans le journal de Leclerc, et sa lettre à Limborch sur la tolérance % véri-

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