‹ Philosophie de LockeChapitre 24 sur 56 · Leclerc. Voyez aussi plus bas, p. (ii · texte numérisé non relu

Leclerc. Voyez aussi plus bas, p. (ii

répondit, quoiqu'il fût alors exilé et dans la détresse, qu'il n'y avait pas lieu au pardon là oîi il n'y avait pas eu de crime.

Mais ce que j'admire le plus dans Locke, ce qui me le rend plus particulièrement respectable et cher, si j'ose me servir de cette expression, c'est une qualité qui, selon moi, est encore meilleure que la prudence et la fermeté, je veux dire l'indulgence, la tolérance philosophique. Un savant ecclésiastique du temps, le docteur Lowde, l'ayant accusé publiquement d'affaiblir par son système la distinction du bien et du mal, Locke, au lieu de se fâcher, répondit ainsi : «Le brave homme a raison, dit-iP, il convenait à sa profession de se montrer ombrageux sur un pareil point, et de prendre l'alarme sur des expressions qui, si elles étaient considérées isolément, pourraient être malsonnantes et faire naître de justes soupçons. » Mais il a montré sa douceur philosophique dans une occasion tout autrement importante, et dont je veux vous entretenir un moment.

Newton, qui, quoique assez bon physicien, je pense, n'était pas du tout matérialiste, aperçut de bonne heure les conséquences du système de Locke, et s'en effraya. Il le prit pour un partisan de Hobbes, ce qui, depuis la révolution de 1688, était la dernière injure. Il conçut môme des soupçons sur la conduite de Locke à son égard ; et, dans un mouvement d'humeur fort bizarre, qu^ejcplique trop bien le désordre momentané d'esprit oti était tombé ce grand homme, apprenant

i Essai sur l'Entendement humain ^ préface de la seconde édition.

que Locke était malade et qu'on disait qu'il avait .peu de temps à vivre, il alla jusqu'à dire qu'il vaudrait mieux qu'il fût déjà mort. On est désarmé par la parfaite candeur avec laquelle Newton avoue lui-même à Locke sa faiblesse, et lui en demande pardon. «Pardonnez-moi, dit-ilj je vous prie, ce défaut de charité. » La lettre est signée: Votre très-humble et très^^infortuné serviteur^ Isaac Newton. Septembre 1693. Je ne résiste pas au plaisir de vous lire la réponse de Locke, publiée pour la première fois par M. Dugald-Stewart\ Elle respire, comme le remarque l'ingénieux philosophe d'Édinburgh, une véritable magnanimité philosophique et la bienveillance de bon ton d'un homme du monde.

« Oates, 5 octobre 1693.

« Monsieur,

« Depuis que je vous connais, j'ai toujours été si fermement et si sincèrement votre ami, et je vous croyais si bien le mien que si toute autre personne m'eût dit de vous ce que vous m'en dites vous-même, j'aurais refusé d'y ajouter foi; et quoique je ne puisse voir sans beaucoup de peine que vous ayez conçu sur mon compte tant d'idées mauvaises et injustes, j'avouerai cependant que s'il m'eût été plus agréable de recevoir de vous un échange des bons offices que ma sincère affection pour vous m'a constamment porté à vous rendre, cet aveu que vous me faites de vos torts est le

1 . Discours, etc., trad. franc., t. II, p. 75. — Voyez plus bas TadditioQ à la vie de Locke.

h4 TROISIÈME LEÇON.

plus -grand service qiio vous puissiez me rendre, puisqu'il me donne la consolation de n'avoir pas perdu une amitié dont je fais tant de cas. D'après ce que yousme dites dans votre lettre, je n'ai plus besoin de rien ajouter pour me justifier envers vous ; il suffira toujours à ma justification que vous réfléchissiez à ma conduite envers vous ot envers tous les autres hommes. Mais d'ailleurs permettoz-moi de vous dire que je mets plus d'intérêt à me rendre promptement à vos excuses que vous n'en pourriez mettre à les faire; et je m'y rends si sincèrement et si entièrement que je ne désire rien autre chose qu'une occasion* de vous convaincre de toute mon amitié et de toute mon estime, et de vous prouver que je suis autant le même à votre égard que si rien de ce que vous me dites ne fût arrivé. Afin même de vous en donner une preuve plus complète, je vous prierai de me fixer un lieu oii je puisse vous voir ; je désire d'autant plus vivement une entrevue, que la conclusion de votre lettre me fait penser que je pourrais bien ne pas vous être tout à fait inutile. Je serai toujours prêt à vous servir de tous mes efforts de la manière qui vous conviendra le mieux ; je n'attendrai là-dessus que vos ordres et votre permission. « La seconde édition de mon livre s'imprime en ce moment; et quoique je puisse répondre de la pureté d'intention avec laquelle j'ai écrit ce livre, toutefois, puisque vous m'avez informé si à propos de ce que vous en avez dit, je regarderais comme une faveur extrême que vous voulussiez bien me désigner les endroits qui ont donné lieu à votre censure, afin que je puisse m'expliquer plus clairement, et éviter ainsi d'être

LOOKE. SA VIE.

mal compris par d'autres, ou de porter le moindre préjudice à la cause de la vérité et de la vertu. Je vous connais pour si attaché à toutes deux que je sais que, lors même que vous ne seriez pas d'ailleurs mon ami, vous n'hésiteriez pas à me rendre ce service. Mais je suis bien certain que vous feriez bien davantage encore pour un homme qui, après tout, vous porte comme moi tout l'intérêt d'un ami, vous souhaite toutes sortes de prospérités, et se dit sans compliment, etc. »

Il me reste à vous parler des ouvrages de Locke- Mais je ne vous citerai que les titres de ces omTage!?, pour arriver rapidement à celui qui doit être pour nous le sujet d'un long examen. Le premier écrit de Locke est un petit écrit latin, intitulé Methodus Adversariorum^ c'est-à-dire modèle de la manière dont il faut dresser des recueils et mettre en ordre les extraits que l'on fait de ses lectures, traduit en français et publié pour la première fois dans la Bibliothèque uni^ verselle^ juillet 1685, t. II, p. 313; le second est la fameuse lettre latine à Limborch sur la tolérance, dont nous avons déjà parlé, et qui fut aussi traduite en français et insérée dans la Bibliothèque en 1688. C'est en 1690 que parut à Londres V Essai sur f Entendement humain. La même année, Locke donna le traité du Gouvernement civil \ réponse triomphante

1 . En voici le titre original : « Two Treatises of govcrnement ; in the former the false princfples and fondation of sir Robert Filmer and his followers arc detected and overthrown ; the latter is an essa// concerning the true origine, extod and end of civil govcrnement, » London, petit in-8, 1690, sans nom d'anteur. C'est le second traité,

au système du gouvernement paternel, et aux parti- * sans des Stuarts qui accusaient d'usurpation la nouvelle dynastie. Locke établit que la légitimité d'un gouvernement repose sur le consentement du peuple, et que, le peuple approuvant la dynastie nouvelle, cette dynastie est légitime. La souveraineté du peuple, qui était le dogme régnant parmi les puritains et les indépendants d'Angleterre, chez lesquels Locke avait puisé ses premières impressions, est le principe philosophique de ce traité, qui a servi de modèle au Contrat social Ai^ Rousseau. Les Peiisées sur F Éducation ont aussi inspiré ï Emile \ Le Christianisme raison- , nable * avait, comme le Gouvernement civil, un but de circonstance. Pour introduire un peu de tolérance et d'union parmi toutes les sectes qui divisaient l'Angleterre, il fallait saisir et fixer le point qui leur était commun à toutes, et c'est précisément ce point que Locke a essayé d'établir comme le fond même du christianisme. Enfin ses divers écrits comme membre du bureau du commerce ont fort éclairé l'économie polici' un caractère général et théorique, qui a été traduit en français dès 1691, en Hollande. Cette traduction, retouchée sur la 5« édition anglaise de 1728, qui passe pour la plus correcte, a été bien des fois réimprimée.

1 . Spme Thoughts concermng éducation, 1693. Souvent réimprimé avec d'assez nombreuses corrections ; la traduction de Coste a eu de môme bien des éditions, 1695, 1708, 1721, 1733.

2 The Reasonableness of christianity , as delivered in the Scriptures, 1695. La même année parut une première défense assez courte, A Vindicatiortj etc., et une seconde, fort étendue, en 1697, A Second Vindication, un grand in-12 de 480 pages. Coste donna une traduction française de cet ouvrage en 1696 : Que la religion chrétienne est* ' très^raisonnable telle qvUelle nous est représentée dans F Écriture "ainte. Elle a été réimprimée sous ce titre, qui a prévalu : le Chris-

^isme raisonnable.

tique ^ Mais le vrai titre de gloire de Locke est son Essai sur l'Entendement humain. C*est.de celui-là que je dois vous entretenir, en me contentant pour le moment d'en considérer les dehors, avant d'entrer dans l'esprit même de l'ouvrage et de le soumettre à un examen approfondi.

VEssai sur r Entendement humain parut pour la première fois à Londres en 1690, dans le format infolio. Il eut un immense succès. Bien des causes y concourent, et avant tout la célébrité de l'auteur, comme ami de la liberté religieuse et politique. C'était alors le déplorable temps de la révocation de l'édit de Nantes; et tous ceux qui dans l'Europe entière tenaient à la cause proscrite, accueillaient avec le plus vif empressement et la plus haute faveur toutes les publications de Locke, qui, depuis sa lettre sur la Tolérance^ était comme leur représentant. De là le prodigieux succès de VEssai sur F Entendement hu-s main; les éditions et les traductions s'en multiplièrent rapidement. Du vivant de Locke, il y en eut en Angleterre quatre éditions, en 1690, 1694, 1697 et 1700 ; et à toutes ces éditions Locke faisait des changements considérables : les meilleurs chapitres même, par exemple celui sur t association des idées^ ne se trouvent que dans la quatrième édition. Il en préparait une cinquième lorsqu'il mourut ; elle vit le jour en 1705 ; il y en avait déjà une dixième en 1731. Ce qui contribua surtout à répandre en dehors de l'An-

1 . Ils ont été recueillis par Locke lui-même en 1696 : « Several Papers relating to motiey, interest and trade, writ upon several occa- .ttons and published at diffei'ent ttmés, by John Locke, Elsq. 1696. »

S8 TROISIÈME LEÇOX.

gleterre V Essai sur P Entendement humain fut la traduction f^a^çaise de Coste. Le' français commençait à être la langue universelle de l'Europe. Aussi cette traduction, faite en 1700, du vivant et sous les yeux de Locke, et bien des fois remaniée et corrigée, eut un grand nombre d'éditions. Wynne, agrégé de l'université d'Oxford, depuis évêque de Saint-Asaph, publia un extrait anglais de l'ouvrage original, qui fut traduit en français par Bosset, en 1720 \ Il y a trois traductions latines : Tune qui parut à Londres en 1701 *, réimprimée à Leipzig en 1709, et réimprimée enix>re à Amsterdam en 1729 ; la meilleure est celle de Thiele, Leipzig, 1731. On compte plusieurs traductions hollandaises et allemandes \ Enfin il en a été donné une version en grec moderne à Venise en 1796 *.

Il ne manquait au succès de Locke que la colère des ennemis de toute liberté politique et religieuse. L'université d'Oxford proscrivit son ouvrage comme elle avait proscrit sa personne. Il fut convenu dans une assemblée que si on ne lançait pas un manifeste public contre VEssai sur VEntendement humain^ tous les professeurs s'entendraient pour lui fermer la porte de leur auditoire.

Quel est donc cet ouvrage, qu'élèvent si haut dès sa naissance l'admiration des uns et les critiques des au-

Page 1