‹ Philosophie de LockeChapitre 28 sur 56 · SA MÉTHODE · texte numérisé non relu

SA MÉTHODE

Esprit général de l'Essai sur r Entendement humain,— Sa méthode : étude de l'entendement humain dans ses phénomènes ou idées. — Division des recherches relativement aux idées, et détermination de Tordre dans lequel ces recherches doivent être faites. Ajourner la question logique et ontologique de la vérité et de la fausseté des idées, de la légitimité ou de Tillégitimité de leur application à tels ou tels objets, «'en tenir à l'étude des idées en elles-mêmes, et là commenèer par constater les caractères actuels des idées, et procéder ensuite à la recherche de leur origine. — Examen de la méthode de Locke. Son mérite : il sgourne et place en dernier lieu la question de la vérité et de la fausseté des idées; son tort : il néglige la question des caractères actuels des idées, et il débute par celle de leur origine. Première aberiiation de la méthode ; chances d'erreurs qu'elle entraîne ; tendance générale de Locke.

Voici la jpremière question que nous adresserons à V Essai sur P Entendement humain : Sur quelle autorité s'appuie-t-il en dernière analyse ? L'auteur cherche-t-il la vérité à ses risques et périls par les seules forces de la raison, telle qu'elle a été donnée à

i. La Philosophie sensuâlistb contient une première leçon consacrée à l'examen de la philosophie de Locke, et qui est le point de départ et comme Tabrégé anticipé des leçons qui vont suivre.

l'homme, ou reconnaît-il une autorité étrangère et supérieure à laquelle il se soumette et emprunte les motifs de ses jugements? En effet, c'est là, vous le savez, la question sur laquelle il faut interroger d'abord tout ouvrage philosophique, afin de déterminer son caractère le plus général et sa place dans l'histoire de la philosophie, et même dans celle de la civilisation. Or, le premier coup d'œil jeté sur VEssai sur r Entendement humain suffit pour montrer que l'auteur est un libre chercheur de la vérité. Partout il s'adresse à la raison ; et si plus tard il en admet une autre encore, il y arrive par la raison : de telle sorte que c'est toujours la raison qui le gouverne et qui tient en quelque sorte les rênes de sa pensée. Locke appartient donc à la grande famille des philosophes indépendants. Je dois ajouter que dans Locke l'indépendance est toujours unie au respect sincère et profondément senti de tout ce qui doit être respecté : Locke est philosophe, et en même temps il est chrétien. Tel est le chef. Quant à l'école, vous savez ce qu'elle a été. Son indépendance a passé rapidement à l'indifférence et de l'indifférence à l'inimitié. Je vous dis tou ceci, parce qu'il importe que vous ayez toujours dans la main le fil de l'école sensuaïîste.

Je passe à la question qui vient immédiatement après celle de l'esprit général de tout ouvrage philosophique, à savoir, la question de la méthode. Vous .connaissez l'importance de cette question ; il doit vous être évident aujourd'hui que l'adoption d'une méthode décide des destinées d'une philosophie.. De là pour nous l'obligation étroite d'insister sur la méthode

de Locke avec tout le soin dont nous sommes capable. Quelle est donc cette méthode qui contient en germe le système entier du philosophe anglais, ce système qui a produit la grande école sensualiste du dixhuitième siècle? Nous laisserons Locke parler luimême ; il s'exprime ainsi dans sa préface * :

« S'il était à propos de faire ici Thistoire de cet Essaie je vous dirais que cinq ou six de mes amis s'ètant assemblés chez moi, et venant à discourir sur un sujet bien différent de celui-ci, se trouvèrent bientôt arrêtés par les difficultés qui s'élevèrent de différents côtés. Après nous être fatigués quelque temps sans nous trouver plus en état de résoudre les doutes qui nous embarrassaient, il me vint dans l'esprit que nous prenions un mauvais chemin, et qu'avant de nous engager dans ces sortes de recherches il était nécessaire d'examiner notre propre capacité, et de voir quels objets sont à notre portée ou audessus de notre compréhension. Je proposai cela à la compagnie, et tous l'approuvèrent aussitôt, sur quoi l'on convint que ce serait là le sujet de nos premières recherches. Il me vint alors quelques pensées indigestes sur cette matière, que je n'avais jamais examinée auparavant. Je les jetai sur le papier; et ces pensées, formées à la hâte, que j'écrivis pour les confier à mes amis à notre prochaine entrevue, fournirent la première occasion de ce traité, qui, ayant été commencé par- hasard et continué à la sollicitation de ces mêmes personnes, n'a été écrit que par pièces déta-

1 . Disons une fois pour toutes que nous nous servons de la traduction de Ck}ste.

chées;car, après l'avoir longtemps^ négligé, je le répris èelrâ que mon humeur ou l'occasion me le permettait; et enfin, pendant une retraite que je fis pôiir le bien de ma santé, je le mis dans Tétat où vous le voyez présentement. »

Locke revient à la même pensée dans TAvant-propos qui suit la préface :

§ 2. « Je ne m'engagerai pas à considérer en physicien la 'nature de Tâme, à voir ce qui en constitue l'essence, quels mouvements doivent s'exciter dans nos esprits animaux, ou quels changements doivent arriver dans notre corps pour produire, au moyen de nos organes, certaines sensations et certaines idées dans notre entendement, et si quelques-unes de ces idées ou toutes ensemble dépendent dans leur principe de la matière ou non. Quelque curieuses et instnictives que soient ces spéculations, je les éviterai, comme ne pouvant me conduire directement au but que je me propose. Il suffira, pour le dessein que j'ai présentement en vue, d'examiner les facultés de connaître qui se rencontrent dans l'homme, en tant qu'elles s'exercent sur les objets qui se présentent à elles. »

Locke est persuadé que c'est là le seul moyen de rabattre la témérité de la philosophie, et en même temps de l'encourager à d'utiles recherches.

§ 4. (( Quelle que soit l'activité de notre esprit, cet examen pourra servir à la modérer, en nous obligeant à plus de circonspection lorsque nous nous occupons de choses qui passent notre compréhension, à nous arrêter lorsque nous avons porté nos recherches jusqu'au plus haut point où nous soyons capables de les

ESSAI SUR L'ENTENDEMENT, SON ESPRIT, SA MÉTHODE. 7b

porter, et à vouloir bien ignorer ce que nous voyons être au-dessus de nos pensées, après l'avoir bien examiTié.'Si nous en usions de la sorte, nous ne serions peut-^tre pas si empressés, par un vain désir de connaître, à exciter incessamment de nouvelles questions, à nous embarrasser nous-mêmes et à engager les autres dans des disputes sur des sujets qui sont tout à fait disproportionnés à notre entendement, et dont nous rie ^saurions nous former des idées claires et distinctes, t^ù nâême (ce qui n'est peut^.tre arrivé que trop souvent) dont nous n'avons absolument aucune idée. Si 'donc nous pouvons découvrir jusqu'où notre entendement peut porter sa vue, jusqu'oti il peut se servir de ses facultés pour connaître les choses avec certitude, et en quel cas il ne peut juger que par ^de simples conjectures, nous apprendrons à nous contenter des connaissances auxquelles notre esprit est capable de parvenir, dans l'état où nous nous trouvons dans ce monde. »

§ 6. (( Lorsque nous aurons examiné soigneusement ce que notre esprit est capable de faire, et que nous aurons vu en quelque manière ce que nous en pouvons attendre, nous ne serons portés ni à demeurer dans une lâche oisiveté et dans une entière inaction, comme si nous désespérions de jamais connaître quoi que ce soit, ni à mettre tout en question et à décrier toutes sortes de connaissances, parce qu'il y a certaines choses que l'on ne peut pas comprendre. »

Et encore, même, paragraphe :

« Il est extrêmement avantageux au pilote de savoir

quelle est la longueur du cordeau de la sonde, quoiqu'il ne puisse pas toujours reconnaître par soi^ moyen toutes les différentes profondeurs de l'Océan; il suffît qu'il sache que le cordeau est assez long pour trouver fond en certains endroits de la mer qu'il lui importe de connaître pour bien diriger sa course, pour éviter les bas-fonds qui pourraient le faire échouer. »

Je ne ferai plus qu'une citation décisive :

(( Ces considérations me firent venir la première pensée de travailler à cet Essai sur r Entendement; car je pensai que le premier moyen qu'il y aurait de satisfaire l'esprit de l'homme sur plusieurs recherches dans lesquelles il est fort porté à s'engager, ce serait de prendre, pour ainsi dire, un état des facultés de notre propre entendement, d'en examiner l'étendue, et de voir à quels objets elles peuvent s'appliquer. Jusqu'à ce que cela fût fait, je m'imaginai que nous prendrions la chose tout à fait à contre-sens. . . »

J'ai accumulé toutes ces citations à dessein, pour vous convaincre qu'elles ne renferment pas seulement une vue fugitive, mais une règle fixe, une méthode. Cette méthode est, à mes yeux, la méthode vraie, celle que Socrate a mise au monde *, que Descartes a renouvelée et agrandie % qui est encore aujourd'hui la force et l'espoir de la science. Permettez-moi de vous la présenter dans un langage un peu plus moderne.

Quels que soient les objets que vous connaissiez ou tentiez de connaître. Dieu ou le monde, les êtres les

1 . Histoire GiiréRALE de la Philosophie, leç. lu, p. 125^ etc.

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