‹ Philosophie de LockeChapitre 30 sur 56 · Ibùl,, Icç. VIII, p. 403, etc · texte numérisé non relu

Ibùl,, Icç. VIII, p. 403, etc

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portant au dehors, il nous est plus facile d'observer les uns que les autres. Mais avec un peu d'attention, de volonté et d'exercice, on réussit dans l'observation intérieure comme dans l'observation extérieure. ËnjQin, fût-elle plus difficile en effet que la physique, la psychologie par sa nature est comme elle une science d'observation, et par conséquent elle a le même droit au rang et au titre de science véritable.

Mais il faut bien reconnaître ses objets légitimes. Les objets de la psychologie sont ceux de la réflexion, lesquels sont ceux de la conscience : or, il est évident que les objets de la conscience ne sont ni . le monde extérieur, ni Dieu, ni même l'âjne en tant que substance, car si on avait conscience de la substance de l'âme, on ne disputerait plus sur sa nature, spirituelle ou matérielle. L'être quel qu'il soit, celui des corps, celui de Dieu, celui de l'âme même, ne tombe pas sous la conscience. Une sage philosophie n'exclut pas l'ontologie, mais elle l'ajourne: la psychologie ne détrône pas la métaphysique, elle la précède et l'éclairé; elle ne fait pas un roman sur la nature de l'âme; elle l'étudié dans l'action de ses facultés, dans les faits que la conscience et la réflexion peuvent atteindre, et qu'elles atteignent directement.

Ceci peut mettre en lumière le vrai caractère de V Essai sur V Entendement humain. C'est un ouvrage de psychologie, et non d'ontologie. Locke n'y recherche pas la nature et le principe de l'entendement, mais les phénomènes par lesquels l'entendement se manifeste. Or, les phénomènes de l'entendement, Locke les appelle des idées. C'est le terme qu'il em-

ESSAI SLU L'ENTKNnEMENT, SON ESPRIT, SA MÉTHODE. 81

ploie partout pour désigner ce par quoi se produit rentendement et ce à quoiril s'applique immédiatement.

« Avant-propos^ § 8. Je m'en suis servi, dit-il, pour exprimer tout ce qu'on entend par fantôme, notions, espèces, ou quoi que ce puisse être, qui occupe

notre esprit lorsque nous penàons Je crois qu'on

n'aura pas beaucoup de peine à m'accorder qu'il y a de tdles idées dans l'esprit des hommes. Chacun les sent en soi-même, et peut assurer qu'elles se rencontrent dans les autres hommes, s'il prend la peine d'examiner leurs discours et leurs actions. »

Il est bien évident qu'ici les idées sont les phénomènes que la conscience de chacun peut apercevoir en soi lorsqu'il pense, et qui sont ég*alement dans la conscience des autres hommes, à en juger par leurs discours et leurs actions. Les idées sont à l'entendement ce que les efiTets sont aux causes. L'entendement se révèle par les idées comme les causes par leurs efiTets. Plus tard, nous examinerons les avantages et les inconvénients attachés à cette dénomination, et la théorie qu'elle entraîne. Pour le moment, il nous suffit de la constater et de la signaler comme l'étendard même de la philosophie de Locke. Pour Locke et pour toute son école, l'étude de l'entendement est l'étude des idées : de là l'expression récente et célèbre d'idéologie pour désigner la science de l'entendement humain. La source de cette expression est déjà dans V Essai sur r Entendement humain^ et l'école idéologique est la fille naturelle de Locke.

Voilà donc l'étude de l'entendement humain réduite à l'étude des idées; cette étude TeufeYTJi^ ^^i\^\ix^

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ordres de recherches qu'il importe de bien déterminer *. D'après ce qui a été dit précédemment, on peut considérer les idées sous deux points de vue : on peut rechercher si dans leur rapport à leurs objets, quels qu'ils soient, elles sont vraies ou fausses; ou, laissant là leur vérité ou leur fausseté, leur application légitime ou illégitime, on peut rechercher seulement ce qu'elles sont en elles-mêmes et telles que la conscience nous les montre. Ce sont bien là les deux questions les plus générales que l'on peut se proposer relativement aux idées, et l'ordre dans lequel il convient de les traiter ne peut être douteux. Il est clair que commencer par considérer les idées par rapport à leurs objets, sans avoir reconnu ce qu'elles sont en ellesmêmes, c'est commencer par la fin, c'est commencer par rechercher la légitimité ou l'illégitimité des conséquences dans l'ignorance des principes. Il faut donc commencer par la recherche des idées, non comme vraies ou comme fausses, comme légitimement ou illégitimement applicables à tel ou tel objet, comme étant ou n'étant pas des fondements suffisants pour, telle opinion, pour telle croyance, mais comme de simples phénomènes de l'entendement, marqués de tels et tels caractères. C'est incontestablement ainsi que doit procéder une vraie méthode d'observation. Ce n'est pas tout, et dans ces limites mêmes il y a matière encore à deux ordres distincts de recherches.

1 . Toutes les distinctions qui suivent sont déjà dans le discours d'ouverture de l'année 1817, Classificatiofi des questions et (les écoles philosophiques, Premiers Essais, p. 214, etc. Voyez aussi du Vrai, du Beau et du Bien, leç. ii, de F Origine des Principes; Philosophie sënsualiste, leç. ii, Condillac.

On peut d'abord étudier les idées qui sont dans Tentendement humain, développé comme il Test aujourd'hui dans l'état présent des choses. Il s'agirait de recHeillir les phénomènes que la conscience nous offre, et d'en constater soigneusement les dissemblances et les ressemblances, de manière à s'élever peu à peu à une bonne classification de tous ces phénomènes. Voici alors la première règle de la méthode d'observation : n'omettre aucun des phénomènes qu'attestera la conscience. En effet, vous n'avez sur eux aucun droit ; ils sont, donc il faut les reconnaître par cette raison seule ; ils sont dans la réalité, dans la conscience, donc ils doivent se retrouver dans le cadre de votre conscience, ou votre science n'est qu'un mensonge. Seconde règle : n'en imaginer aucun. Comme vous ne nierez pas ce qui est, de même vous ne feindrez pas ce qui n'est point ; vous n'inventerez et vous ne retrancherez rien. Ne rien omettre, ne rien supposer, telles sont les deux règles de l'observation, les deux lois essentielles de la méthode expéi'imentale appliquée aux phénomènes de l'entendement, comme à tout autre ordre de phénomènes. Et ce que je dis des phénomènes de l'entendement, je le dis de leurs caractères; il n'en faut omettre aucun et n'en supposer aucun ; et ainsi n'ayant rien omis et n'ayant rien supposé, ayant embrassé tous les phénomènes réels, et seulement les phénomènes réels, avec tous leurs caractères, et seulement avec leurs caractères réels, vous aurez fait tout ce qu'il faut pour arriver à une classification légitime qui comprendra toute la réalité, à une statistique exacte et;

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complète des phénomènes de l'entendement, des idées. Cette statistique achevée, vous connaissez Tenten- (leraent tel qu'il est aujourd'hui ; mais a-t-il toujours été ce qu'il est aujourd'hui ? Depuis le jour où il est entré en exercice, n'a-t-il pas subi bien des métamorphoses? Ces phénomènes, dont vous avez, avec tant de pénétration et de fidélité, analysé et reproduit les caractères, ont-ils toujours été ce qu'ils sont et ce qu'ils vous paraissent? N'ont-ils pu avoir à leur naissance certains caractères qui ont disparu, ou manquer d'abord des caractères qu'ils ont acquis depuis? De là l'importante question de l'origine des idées, ou des caractères primitifs des phénomènes de l'entendement. Quand cette seconde question sera résolue, quand vous saurez quels ont été dans leur berceau ces mêmes phénomènes que vous avez étudiés et que vous connaissez dans leur forme actuelle ; quand vous saurez ce qu'ils furent et ce qu'ils sont devenus, il vous sera facile de retrouver les routes par lesquelles ils sont arrivés de leur premier état à leur état présent ; vous saisirez aisément leur génération, après avoir reconnu leur état actuel et pénétré leur origine ; et c'est alors seulement que vous saurez parfaitement ce que vous êtes, car vous saurez et ce que vous fûtes et ce que vous êtes îuijourd'hui, et comment vous avez été de ce que vous fûtes à ce que vous êtes. Ainsi vous sera familière, et dans son état actuel, et dans son état primitif, et dans ses métamorphoses, cette faculté de connaître, cette intelligence, cette raison, cet esprit, cette pensée, cet entendement qui est pour vous le principe de toute connaissance.

ESSAI SlIH L'ENTENDEMENT, SON ESPRIT, SA MÉTHODE. 85

La question de l'état présent de nos idées et celle de leur origine sont donc deux questions distinctes, el toutes deux nécessaires pour constituer . une psychologie complète. Tant que la psychologie n'a pas parcouru et épuisé ces deux ordres de recherches, elle ignore les phénomènes de l'entendement, car elle ne les connaît pas sous toutes leurs faces. Mais par où doit-on commencer? Faut-il commencer par reconnaître les caractères actuels de nos idées ou par rechercher leur origine?

Commencerons-nous par la question de l'origine de nos idées? C'est un point très-curieux, très-important sans doute. L'homme aspire à l'origine de toutes choses, et particulièrement à celle des phénomènes qui se passent en lui ; il ne peut être satisfait qu'après avoir pénétré jusque-là. La question de l'origine des idées est certainement dans l'esprit humain, elle a donc son droit dans la science, elle doit venir en son temps ; mais doit-elle venir la première? D'abord, elle est remplie d'obscurités. La pensée est un fleuve qu'on ne remonte pas aisément ; sa source, comme celle du Nil, est un mystère. Comment, en effet, retrouver les phénomènes fugitifs dans lesquels s'est montrée la pensée naissante ? Est-ce par la mémoire ? Mais vous avez oublié ce qui se passait alors en vous, car vous ne le remarquiez pas. On vit, on pense alors sans faire attention à la manière dont on pense et dont on vit, et la mémoire ne rend pas le dépôt qu'on ne lui a pas confié. Consulterez-vous les autres? Ils sont dans le même embarras que vous. Étudleç^^vous les enfants ? Mais qui démèVeta e^ qjvjà. %^ ^'ô.OçNfe

SA OrATRIËME LEÇON.

SOUS les voiles de la pensée d'un enfant? Le déchiffrement de ces hiéroglyphes conduit aisément à des conjectures, à des hypothèses. Est-ce par là que vous voulez commencer une science expérimentale? Il est évident que si vous débutez par la question de l'origine des idées, vous débutez précisément sur la question la plus difficile. Or, si une sage méthode doit aller du plus connu au moins connu, du plus facile au moins facile, je demande si elle doit commencer par l'origine des idées. Première objection; en voici une autre. Vous commencez par rechercher l'origine des idées ; donc vous commencez par rechercher l'origine de ce que vous ignorez, de phénomènes que vous n'avez pas étudiés, et dont vous ne pouvez dire ce qu'ils sont et ce qu'ils ne sont pas. Quelle origine pourrez-vous donc leur trouver? sinon une origine hypothétique? Et cette hypothèse sera vraie ou fausse. Est-elle vraie? A la bonne heure; vous avez deviné juste : mais comme la divination, même celle du génie, n'est pas un .procédé scientifique, la vérité, ainsi découverte, ne prend pas rang dans la science, et n est encore qu*une hypothèse. Est-elle fausse? Au lieu de la vérité sous la formi vicieuse de l'hypothèse, avez-vous seulement une hypothèse sans la vérité? Alors voici ce qui arrivera. Comme cette hypothèse, r*est-à-dire cette erreur, aura pris place dans votre esprit, quand vous en viendrez à expliquer avec elle les phénomènes de l'intelligence telle qu elle est aujourdliui, s'ils ne sont pas ce qu'ils devaient être pour justifier votre hypothèse, vous n y renoncerez p;^s pour cela, et vous y sacrifierez la réalité. Vous

ferez -de deux choses Tune : ou vous nierez intrépidement toutes les idées qui ne seront pas explicables par votre origine hypothétique, ou vous les arrangerez au gré et au profit de votre hypothèse. Il n'était pas nécessaire de choisir avec tant d'appareil la méthode expérimentale, pour la fausser tout de suite en la mettant sur une route aussi périlleuse. La sagesse, le bon sens, la logique, exigent donc que, négligeant provisoirement la question de Torigine des idées, nous nous contentions d'abord d'observer les idées telles qu'elles^sont aujourd'hui, les caractères que présentent actuellement dans la conscience les phénomènes de l'intelligence.

Cela fait, pour compléter nos recherches, pour aller jusqu'au bout de nos forces, des besoins de l'esprit humain et des questions expérimentales, nous nous demanderons quelles ont été, dans leur origine, ces idées que nous possédons aujourd'hui. Ou nous découvrirons la vraie origine de nos idées, et la science expérimentale sera achevée; ou nous ne la découvrirons pas, et alors même rien ne sera ni perdu ni compromis. Nous n'aurons pas atteint toute la vérité possible; mais nous aurons déjà une grande partie de la vérité. Nous saurons ce qui est, si nous ne savons pas ce qui fut, et nous serons toujours à temps de reprendre la question délicate de l'origine des idées ; au lieu qu'une fois égarés dans cette recherche prématurée, une première erreur vicie déjà toutes les recherches que nous pourrons faire ensuite, et corrompt d'avance l'observation. Ainsi l'ordre régulier dos questions psychologiques peut être fixé de la manière suivante :

1** Rechercher sans aucun préjugé systématique, par l'observation seule, avec simplicité et bonne foi, les phénomènes de l'entendement dans leur état actuel, et tels que nous les présente aujourd'hui la conscience, en les divisant et les classant d'après les lois connues des divisions et des classifications scientifiques ;

2° Rechercher l'origine de ces mêmes phénomènes ou idées par tous les moyens qui sont en notre pouvoir, mais avec la ferme résolution de ne point nous laisser arracher par aucune hypothèse ce que nous aura donné l'observation, et les yeux toujours fixés sur la réalité présente et ses caractères incontestables. A cette question de l'origine des idées est jointe celle de leur formation et de leur génération, qui en dépend évidemment et y est comme enveloppée.

Tels sont, dans leur ordre méthodique, les divers problèmes qu'embrasse la philosophie. La plus légère interversion de cet ordre est pleine de périls et peut mener aux plus graves aberrations. Vous concevez que si vous ■ traitez la question de la légitimité de l'application de nos idées à leurs objets avant de bien connaître quelles sont ces idées, quels sont leurs caractères actuels et leurs caractères primitifs, ce qu'elles sont et d'oîi elles viennent, vous vous égarez à l'aventure et sans flambeau dans le monde inconnu de l'ontologie. Vous concevez encore que si, dans les limites mêmes de la psychologie et de l'idéologie,* vous commencez par vouloir emporter de vive force la question de l'origine des idées avant de savoir quelles sont ces idées et de les avoir reconnues par .

ESSAI SUR I/EISTENDEMEXT, SON ESPRIT, SA MÉTHODE. 8y

l'observation, vous cherchez la lumière dans les ténèbres, qui ne vous la donneront pas.

Maintenant, comment a procédé Locke, et dans quel ordre a-t-il traité les questions philosophiques?

« Avant-propos^ § 3. Voici, dit-il, la méthode que j'ai résolu de suivre :

« I. Je chercherai premièrement quelle est l'origine des idées, notions, ou comme il vous plaira de les appeler, que l'homme aperçoit dans son âme, et dont il a en lui-même la conscience, et par quels moyens l'entendement vient à acquérir toutes ces idées. »

« IL En second lieu, je tâcherai de montrer quelle est la connaissance que l'entendement acquiert par le moyen de ces idées, et quelle est la certitude, l'évidence et l'étendue de cette connaissance. »

(( IIL Je chercherai en troisième lieu la nature et les fondements de ce qu'on nomme foi ou opinion, par où j'entends cet assentiment que nous donnons à une proposition en tant que véritable, mais de la vérité de laquelle nous n'avons pourtant pas une connaissance certaine ; et delà je prendrai l'occasion d'examiner les raisons et les degrés de cet assentiment. »

Évidemment les deux derniers points indiqués ici se rapportent à une seule et même question, la question générale de la légitimité ou de l'illégitimité de l'application de nos idées à leurs objets ; et cette question est donnée comme la dernière question de la philosophie. Ce n'est pas moins que l'ajournement de toute recherche logique et ontologique après la psychologie. Voilà le caractère fondamental de la méthode de Locke et l'originalité de VEssaL Nous nous joignons

ÎK> O^'ATKIKME LKÇOX.

entièrement à Locke à cet égard, sous cette ré&erve hautement exprimée que l'ajournement de l'ontologie . n'en soit pas la suppression.

Reste le premier point, qui est tout psychologique, et qui renferme la plus grande partie de l'ouvrage de Locke. Il y déclare que sa première recherche sera celle de l'origine des idées. Mais il y a là deux erreurs radicales en fait de méthode : 1° Locke traite de l'origine des idées avant d'avoir suffisamment étudié ces idées ; 2° il fait bien plus ; il ne met pas seulement la question de l'origine des idées avant celle de l'inventaire des idées ; mais il néglige entièrement cette dernière question. C'était déjà s'aventurer beaucoup que de mettre une question avant l'autre : car c'était chercher d'abord une hypothèse, sauf à confronter ensuite l'hypothèse trouvée avec la réalité; mais que sera-ce lorsque l'on s'interdit même ce retour .à la vérité, lorsqu'on omet entièrement la question fondamentale de l'inventaire de nos idées et de leurs caractères actuels?

Telle est la première faute de Locke. Il reconnaît et proclame la méthode expérimentale ; il se propose de l'appliquer aux phénomènes de l'entendement, aux idées; mais n'ayant point assez approfondi cette méthode qui était alors dans l'enfance, il n'a pas discerné toutes les questions qu'elle soulève; il n'a pas ordonné ces questions entre elles ; il a méconnu et omis la question expérimentale par excellence, l'observation des caractères actuels de nos idées ; il est tombé tout d'abord sur une question qu'il aurait dû remettre à un autre temps, la question obscure et difficile de

ESSAI SUR L'ENTENDEMENT, SON ESPRIT, SA MÉTHODE. 9i

Torigine de nos idées. Qu'arrivera-t-il donc? Ou Locke surprendra la véritable origine de nos idées par une sorte de bonne fortune et de divination que je lui souhaite; mais, quelque vraie qu'elle puisse être en elle-même, cette origine ne sera démontrée vraie, elle ne sera légitimement établie qu'à cette condition que Locke démontre plus tard que les caractères de nos idées sont explicables et qu'ils sont expliqués tous et dans toute leur étendue par l'origine supposée. Ou bien Locke se trompera: mais, s'il se trompe, l'erreur ici ne sera point une erreur particulière resserrée sur un seul point et sans influence sur le reste ; ce sera une erreur générale, une erreur immense qui altérera à sa source même toute la psychologie, et par conséquent toute la métaphysique. Pour être fidèle à son hypothèse, à l'origine qu'il aura assignée à toutes les idées sans les bien connaître, il sacrifiera toutes les idées qui ne se laisseront pas ramener à cette fausse origine. Le mensonge de l'origine se répandra jusque sur l'état actuel de l'intelligence, et voilera aux yeux mêmes de la conscience fascinée les caractères réels de nos idées ; de là, d'application en application, c'està-dire d'aberration en aberration, l'entendement humain et la nature humaine de plus en plus méconnus, la réalité détruite et la science pervertie.

Voilà recueil ; il fallait le signaler. Nous ignorons si Locke y a échoué ; car nous ignorons encore ce qu'il a fait, s'il a eu le bonheur de deviner juste, ou s'il a eu le sort de la plupart des devins et de ceux qui se jettent à l'aventure dans une route qu'ils n'ont pas mesurée. Nous supposons que nous l'ignorons,

i>2 ' UlATRlkMK LKÇOX.

nous rexaminerons plus tard ; mais déjà nous pouvons remarquer que c'est en grande partie de Locke que vient au dix-huitième sièclej dans toute son école, l'habitude systématique de placer la question de l'origine et de la génération des idées à la tête de toutes les recherches philosophiques. En métaphysique, ce qui préoccupe cette école est de savoir quelles sont les premières idées qui entrent dans l'esprit de l'homme; en morale, quelles sont, abstraction faite de l'état actuel de la moralité humaine, les premières idées de bien et de mal qui s'élèvent dans l'homme considéré dans l'état sauvage ou dans l'enfance, deux états oii l'observation est très-mal sûre et facilement arbitraire; en politique, quelle est l'origine des sociétés, des gouvernements, des lois. En général, c'est dans le fait qu'elle cherche le droit, et la philosophie se réduit pour elle à l'histoire, et à l'histoire la plus ténébreuse, celle du premier âge de l'humanité. De là les théories politiques de cette école, souvent opposées dans les résultats, conformes entre elles dans la méthode qui y préside. Ceux-ci, s'enfonçant dans r!es conjectures anté ou antihistoriques, trouvent à l'origine des sociétés l'empire de la force et les conquérants : le premier gouvernement que leur présente l'histoire est despotique; donc l'idée du gouvernement est l'idée même du despotisme. Ceux-là, au contraire, dans les obscurités commodes de l'état primitif, croient apercevoir un contrat, des stipulations réciproques, et des titres de liberté que plus tard le despotisme a fait disparaître, et que le temps présent doit restituer. Dans y un et dans l'autre cas, l'état légitime des sociétés hu-

ESSAI SrR I/EXTEXDEMEXT, SON ESPRIT, SA MÉTHODE. n3

maines est toujours tiré de leur première forme, de cette forme qu'il est presque impossible de retrouver, et les droits de Thumanité sont à la merci d'une érudition hasardeuse, à la merci d'une hypothèse. Enfin, d'origine en origine, on en est venu jusqu'à chercher la véritable nature de l'humanité dans les hypothèses géologiques les plus absurdes : le dernier terme de cette déplorable méthode est l'ouvrage célèbre de Maillet, Telliamed\

En résumé, le caractère le plus général de la philosophie de Locke est l'indépendance ; et ici je me range ouvertement sous son drapeau, avec toutes les réserves nécessaires, sinon vis-à-vis du chef, du moins vis-à-vis de l'armée. Quant à la méthode, celle de Locke est la méthode psychologique ou idéologique, peu importe le mot ; et ici encore je me déclare de son école. Mais, faute d'avoir assez approfondi la méthode psychologique, Locke a commencé par un ordre de recherches qui met nécessairement la psychologie dans la voie de l'hypothèse et lui ôte plus ou moins son caractère expérimental, et là-dessus je m'en sépare.

Reconnaissons où nous en sommes. Voilà Locke sur une route périlleuse, mais a-t-il eu le bonheur, malgré son imprudence, d'arriver à la vérité, c'est-à-dire à la véritable explication de l'origine de nos idées ? Quelle est, selon lui, cette origine ? Ce sera le sujet de nos prochaines leçons.

1 . Sur les dangers où nous jette, dans tous ces ordres de recherches, la question des origines, prématurément abordée, voyez partout dans nos écrits, et singulièrement, Pbilosophie se^sualiste, leç. WjHobbeSy p. 229, etc.

Premier livre de V Essai sur T Entendement humain. Des idées innées. — Deuxième livre. Expérience, source de toutes les idées. Sensation et réflexion. — Des opérations de l'âme. Selon Locke, elles ne s'exercent que sur les données sensibles. Base du sensualisme. — Examen de la doctrine de Locke sur l'idée d'espace. — Que l'idée d'espace, dans le système de Locke, doit se réduire et se réduit à celle de corps. — Cette confusion est contredite par les faits et par Locke lui-même. Distinction des caractères actuels de l'idée de corps et de celle d'espace. — Examen de la question de l'origine de l'idée d'espace. Distinction de l'ordre logique et de l'ordre chronologique de son idée. L'idée d'espace est la condition logique de l'idée de corps ; l'idée de corps est la condition chronologique de l'idée d'espace. — De la raison et de l'expérience, considérées tour à tour comme condition, réciproque de leur développement mutuel. — Mérite du système de Locke. Ses vices : 1° confond la mesure de l'espace avec l'espace ; 2^ la condition de l'idée d'espace avec Celte idée même.

Sans doute ce n'est pas Locke qui a le premier pose la question de l'origine des idées; mais c'est Locke • qui, le premier, l'a élevée à la hauteur de la question philosophique par excellence , et c'est depuis Locke qu'elle est restée à ce rang dans son école. Au reste, si cetta question n'est pas celle qu'une méthode sévère doit agiter la première, il est certamcçûi^.^ \s\vè>^ V

96 CLNUl'lÈME LEÇOX.

sa place, elle est de la plus haute importance : voyons comment Locke Ta traitée.

En entrant dans la recherche de l'origine des idées, Locke rencontre une opinion qui, si elle était fondée, couperait court à la question ; je veux parler dç la doctrine des idées innées. En effet, si les idées sont innées, c'est-à-dire si, comme le mot semble l'indiquer, les idées sdnt déjà dans l'esprit au moment môme où il commence à entrer en exercice, il ne les acquiert pas, il les possède dès le jaremier^ jour telles ([u'elles seront au dernier; et, à proprement parler, elles n'ont point de progrès, de génération et d'origine. Cette doctrine, que Locke impute à tort ou à raison à ses adversaires, s'opposait à son dessein de commencer par la question de l'origine des idées ; elle s'opposait encore à la solution qu'il en voulait donner, et au èystèmo qui le préoccupait. Il lui .fallait avant tout écarter cet obstacle, réfuter la doctrine des idées innées. De là la polémique qui remplit le premier livre deVEssaisur r Entendement, Je vous dois compte de cette polémique.

Selon Locke, il y a des philosophes qui considèrent comme innés certains principes, certaines maximes, certaines propositions, lesquelles ont cours en métaphysique et en morale. Or, à quel titre des propositions peuvent-elles être dites innées ? On en peut donner et on en donne deux motifs : r que ces propositions sont universellement admises ; 2** qu'elles le sont primitivement, qu'on les connaît dès qu'on fait usage de sa raison.

Locke examine successivement ces deux motifs.

En métaphysique, il prend les deux propositions suivantes : Ce qui est est ; le même est le même ; et il examine si en effet tous les hommes admettent ces deux propositions. Laissant là les hommes civilisés qui ont lu les philosophes, il s'adresse aux peuples sauvages, et il demande si un sauvage sait que ce qui est est, que le même est le même. Il répond, pour le sauvage, que le sauvage n'en sait rien et ne s'en soucie guère. Il interroge l'enfant, et il trouve que l'enfant est dans le même cas que le sauvage. Enfin, supposé que les sauvages et les enfants, comme les peuples civiUsés, admissent que ce qui est'est, que le même est le même, Locke tient en réserve une objection qu'il croit sans réplique : l'idiot n'admet pas ces propositions ; et cette seule exception suffirait, selon lui, pour démontrer qu'elles ne sont point universellement admises, et par conséquent qu'elles ne sont point innées ; car l'âme de l'idiot est aussi une âme humaine. Examinant ensuite si ces propositions sont primitives, si elles sont les premières que l'on acquiert aussitôt qu'on commence à faire usage de sa raison, Locke, prenant encore l'enfant pour sujet d'expérience, soutient qu'il y a dans l'enfant une foule d'idées qui précèdent celleslà: l'idée des couleurs, l'idée des corps, IHdée de son existence ; et qu'ainsi les propositions dont il s'agit ne sont pas les premières qui paraissent dans l'intelli- . gence.

Voilà pour la spéculation : il en est de même pour la pratique. Locke soumet les propositions ou maximes morales aux mêmes épreuves qu'il a fait subir aux propositions métaphysiques. Là, plus c\vi^ ^^Tçvà.^.^'^ '^«è,

9i ClXQriÉMK LEÇON.

fonde sur les mœurs des sauvages, les récits des voyageurs et Tobservation des enfants. Sa conclusion est qu'il n'y a pas de maxime morale universellement et primitivement admise, ni par conséquent innée.

Tels sont les deux premiers chapitres du premier livre de Y Essai su?' F Entendement humain. Le troisième et dernier va plus loin encore. Si les propositions et maximes, tant métaphysiques que morales, précédemment examinées, ne sont ni uni\ersellement ni primitivement admises, que faut-il penser des idées renfermées dans ces propositions, et qui en sont les éléments? Locke en choisit deux sur lesquelles il établit une discussion étendue, l'idée de Dieu et l'idée (le substance. Il a recours à ses arguments ordinaires pour prouver que l'idée de Dieu et celle de substance ne sont ni universelles ni primitives; il appelle en témoignage des peuples sauvages qu'il prétend n'avoir pas l'idée de Dieu ; il s'adresse aux enfants pour savoir s'ils ont l'idée de substance, et, ne trouvant pas en eux cette idée, il en conclut que l'idée de Dieu ni celle de substance ne sont innées, et qu'aucune idée particulière, ni aucune proposition générale, spéculative ou morale, n'est antérieure à l'expérience.

Comme c'est depuis l^ncke que la question de l'origine des idées est devenue la question fondamentale dans l'école sensualiste, remarquez aussi que c'est depuis Locke que la polémique contre les idées innées est comme l'introduction obligée de cette école. Et non-seulement le sujet, mais'la manière de le traiter, vieni de Locke. C'est depuis lui qu'il est passé en ha-

ESSAI. LIVRE r. IDÉES INNÉES. LIVRE II, DE L ESPACE. 99

bitude d'en appeler aux sauvages et aux enfants, sur lesquels Tobservation est si difficile ; car, pour les uns, il faut s'en rapporter à des voyageurs souvent prévenus, qui ne savent pas les langues des peuples qu'ils visitent; et, pour les enfants, on est réduit à des signes très-équivoques. La polémique de Locke, pour le fond et pour la forme, est devenue la base de la polémique de l'école sensualiste contre les idées innées.

Et quelle est la valeur réelle de cette polémique? Permettez-moi d'ajourner cette question ^ ; car si la discussion était trop générale, elle n'apprendrait rien; et, un peu approfondie, elle anticiperait sur les discussions particulières qu'amènera successivement l'examen de V Essai sur rEnteîidement, Ainsi, sans admettre comme sans combattre les conclusions de ce premier livre, j'entre de suite dans le second, qui contient la théorie spéciale de Locke sur l'origine des idées. \j

« Supposons, dit Locke, liv. II, chap. iv, § 2, qu'au commencement l'âme est ce qu'on appelle une table rase ', tabula rasa^ vide de tous caractères, sans aucune idée, quelle qu'elle soit ; comment vient-elle à recevoir des idées ? Par quel moyen en acquiert-elle cette prodigieuse quantité que l'imagination de l'homme, toujours agissante et sans bornes, lui présente avec une variété presque infinie ? D'oii puiset-elle tous ces matériaux qui sont comme le fond de tous ses raisonnements et de toutes ses connaissances ?

l Voyez plus baus la fin de la leç. ix.

2 . Sur la tafcle rase, voyez Philosopuie sensvî .ua«>ty., V^^;^, \ ^ \k . WVL et PhiLIdsopuie Écossaise, leç. xi^ p. ^^36.

100 CINUnÈME LEÇOX.

A cela je réponds en un mot : De l'expérience. C'est là le fondement de toutes nos connaissances, et c'est de là qu'elles tirent leur première origine. »

Voyons ce qu'entend Locke par expérience. Laislons-le parler lui-même :

(( Liv. II, chap. 1*', § 3. Les observations que nous faisons sur les objets extérieurs et sensibles, ou sur les opérations intérieures de notre âme que nous apercevons, et sur lesquelles nous réfléchissons nousmêmes, fournissent à notre esprit les matériaux de toutes ses pensées. Ce sont là les deux sources d'où découlent toutes les idées que nous avons ou que nous pouvons avoir naturellement. »

« Objets de la sensation^ première source de nos idées. — Et premièrement, nos sens étant frappés par certains objets extérieurs font entrer dans notre âme plusieurs perceptions distinctes des choses, selon les diverses manières dont ces objets agissent sur nos sens. C'est ainsi que nous acquérons les idées que nous avons du blanc ^ du jaune^ du chaud, du froid, du dur, du mou, du doux, de Vamer, et de tout ce que nous appelons qualités sensibles. Nos sens, dis-je, font entrer toutes ces idées dans notre âme ; par oîi j'entends qu'ils font passer des objets extérieurs dans l'âme, ce qui y produit ces sortes de perceptions. Et comme cette grande source de la plupart des idées que nous avons, dépend entièrement de nos sens et se communique à l'entendement par leur moyen, je l'appelle sensation. »

« § 4. Les opérations de notre esprit, autre source f/e ?ios idées. — L'autre source d'où Tentendement

vient' à recevoir des idées, c'est la perception des opérations de notre âme appliquée aux idées qu'elle a reçues par les sens; opérations qui, devenant Tobjet des réflexions de l'âme, produisent dans l'entendement une autre espèce d'idées que les objets extérieurs n'auraient pu lui fournir : telles sont les idées de ce qu'on appelle percevoir^ penser^ douter^ croire^ raisonner^ connaître^ vouloir^ et toutes les différentes actions de notre âme, de l'existence desquelles étant pleinement convaincus, parce que nous les trouvons en nous-mêmes, nous recevons par leur moyen des idées aussi distinctes que celles que les corps produisent en nous lorsqu'ils viennent à frapper nos sens. C'est là une source d'idées que chaque homme a toujours en lui-même ; et quoique cette faculté ne soit pas un sens, parce qu'elle n'a rien à faire avec les objets extérieurs, elle en approche beaucoup, et le nom de seiis intérieur ne lui conviendrait pas mal. Mais comme j'appelle l'autre source de nos idées seiisation^ je nommerai celle-ci réflexion^ parce que l'âme ne reçoit par son moyen que les idées qu'elle acquiert en réfléchissant sur ses propres opérations. C'est pourquoi je vous prie de remarquer que, dans la suite de ce discours, j'entends par réflexion la connaissance que l'âme prend de ses difl'érentes opérations, par oîi l'entendement vient à s'en former des idées. Ce sont là, à mon avis, les seuls principes d'oîi toutes nos idées tirent leur origine, savoir les choses extérieures et matérielles qui sont les objets de la sensation^ et les opérations de notre esprit, (jui sont les objets de la réflexion. J'emploie ici le mot d'o/>(?r«riond^\\%xixv

102 ' CINQUIÈME LKÇON.

sens étendu, non-seulement pour signifier les actions de l'âme concernant ses idées, mais encore certaines passions qui sont produites quelquefois par ces idées, comme le plaisir ou la douleur que cause quelque pensée que ce soit. »

« § S. Toutes nos idées viennent de Pune de ces deux sources, — L'entendement ne me paraît avoir absolument aucune idée qui ne lui vienne de Tune de ces deux sources. Les objets extérieurs fournissent à t esprit les idées des qualités sensibles, c'est-à-dire toutes ces différentes perceptions que ces qualités produisent en nous ; et Vesprit fournit à V entendement les idées de ses propres opérations. Si nous faisons une exacte revue de toutes ces idées et de leurs différents modes, combinaisons et relations, nous trouverons que c'est à quoi se réduisent toutes nos idées, et que nous n'avons rien dans l'esprit qui n'y vienne par l'une de ces deux voies, »

Locke confond ici évidemment la réflexion avec la conscience. La réflexion, à parler rigoureusement, est une faculté analogue sans doute à la conscience ', mais distincte ^d'elle, et qui appartient plus particulièrement au philosophe; tandis que la conscience appartient à tout homme comme être intellectuel. De plus, Locke réduit arbitrairement la portée de la réflexion ou de la conscience, en la limitant aux opérations de l'âme : il est manifeste que la conscience ou la réflexion a pour objets tous les phénomènes qui se passent en nous, sensations aussi bien qu'opérations.

1 . Voyez la leç. pr«?cédente, p. 79; et Philosophie Écossaise, leç. viii, p. 321.

ESSAI IJVHK I, IDKES INNEES. LIVKE 11, DE l/ESPACE. fi>3

Les vraies puissances, les sources spéciales d'idées, sont donc les sensations d'une part, et de l'autre les opérations de Târae, sous cette condition générale que nous ayons conscience des unes comme des autres, et que nous puissions réfléchir sur elles.

Maintenant, est-ce la sensibilité, sont-ce les opérations de notre âme qui entrent d'abord en exercice? Locke n'hésite point à prononcer que nos premières idées nous sont fournies par la sensibilité, et que celles que Ton doit à la réflexion viennent plus tard. Il le déclare, livre II, chapitre i, § 8 ; il le déclare plus expressément encore, ibid.^ § 20 « Je ne vois aucune raison de croire que Tâme pense avant que les sens lui aient fourni des idées pour êtreTobjet de ses pensées. » Et encore, § 23 : « L'on demande quand c'est que l'homme commence à avoir des idées : je crois que la véritable réponse qu'on puisse faire, c'est de dire : dès qu'il a quelque sensation... »

Ainsi Locke place les acquisitions des sens avant celles de la pensée. On pourrait l'arrêter ici : on pourrait lui demander si cet ordre est certain ; s'il est possible dti concevoir, non pas une sensation peut-être, mais une idée de sensation, sans l'intervention et le concours de quelques-unes des opérations de l'ûme'. Mais, sans insister sur cette objection, qu'il nous suffise de constater que Locke ne laisse arriver les opérations de l'âme qu'après les sensations. Reste à savoir ce que font ces opérations, et quelles sont leurs fonctions propres, sur quoi et dans quel cercle elles agissent, et

1 . Premiers Essais, Analyse delà Counnissance sensible ^i^^'^3^^ ^sa..

104 CINQIÎIÈMK LEÇON.

si, en supposant qu'elles n'entrent en exercice qu'après la sensibilité, elles sont ou ne sont pas condamnées à travailler uniquement sur les données primitives que leur fournissent les sens. Pour 'cela, il faut examiner avec soin la nature et l'objet des opérations de l'âme.

Locke est le premier qui ait donné une analyse ou plutôt un essai d'analyse de la sensibilité et des différents sens dont elle se compose, des idées que nous devons à chacun d'eux et à l'action simultanée de plusieurs livres, livre II, chap. ii, § 2 ; chap. m, iv et v ; de même il a le premier donné l'exemple de ce qui, plus tard, entre les mains de ses successeurs, est devenu une théorie des facultés de l'âme. Celle de Locke, curieuse, précieuse même pour le temps, est en elle-même extrêmement faible, vague et confuse. Cependant, fidèle à l'esprit général de la philosophie, Locke tente déjà de présenter les facultés dans l'ordre de leur développement probable.

La première dont il traite est lu perception^ lîv. II, chap. IX, §2 : « Chacun peut mieux connaître ce que c'est que perception en réfléchissant sur ce qu'il fait lui-même lorsqu'il voit, qu'il entend, qu'il sent ou qu'il pense, que par tout ce que je lui pourrais dire sur ce sujet. Quiconque réfléchit sur ce qui se passe dans son esprit ne peut éviter d'en être instruit ; et, s'il n'y fait aucune réflexion, tous les discours du monde ne sauraient lui en donner aucune idée. » § 3 : « Ce qu'il y a de certain, c'est que, quelques altérations, quelques impressions qui se fassent dans notre corps ou sur des parties extérieures, il n'y a point de

perception si Tesprit n'est pas actuellement frappé de ces altérations, si ces impressions ne parviennent point jusque dans l'intérieur de notre âme. » § 4 : « Partout où il y a sentiment ou perception, il y a quelque idée actuellement produite, et présente à l'entendement.» Et § 15 : «La perception est le premier degré, vers la connaissance. » La perception de Locke est ce qu'on nomme aujourd'hui la conscience, la faculté d'apercevoir ce qui se passe actuellement en nous.

Après la perception vient la rétention^ chap. x, §1, ou la puissance de retenir les perceptions actuelles, les idées, de les contempler lorsqu'elles sont présentes, ou de les rappeler lorsqu'elles sont évanouies. Dans ce dernier cas, la rétention est la mémoire^ dont les aides sont y attention et la répétition.

Viennent ensuite la faculté de distinguer les idées^ chap. XI, et celle de les comparer; d'où naissent toutes les idées de relation, sans oublier la faculté de composition^ d'où nafesent les idées complexes qui viennent de la combinaison de plusieurs idées simples. Plus tard, enfin, se développe la faculié ^'abstraire et de généraliser. Locke ne compte pas d'autres facultés. Ainsi, en dernière analyse, la perception, la rétention ou la contemplation et la mémoire, le discernement et la comparaison, la composition, l'abstraction, telles sont les facultés de l'entendement humain, car la volonté, avec le plaisir et la douleur et les passions, que Locke donne pour des opérations de l'âme, forment un autre ordre de phénomènes.

Or, quel est le caractère et quel est l'emploi de ces opérations? Sur quoi s'exerce la perceçtiou? à. vjyjwi^

lue (lINOriKME LKÇOX.

s'applique-t-elle ? A la sensation. Et que fait-elle? Elle ne fait pas autre chose que percevoir la sensation, en avoir conscience. Ajoutez que, selon Locke, la perception e^t passive, chap. ix, § l, forcée, inévitable; elle n'est guère qu'un effet de la sensation. La première faculté de Târae n'ajoute donc rien à la sensation; seulement elle en prend connaissance. Dans la rétention, la contemplation fait durer cette perception ; évanouie, la mémoire la rappelle. Le discernement sépare, la composition réunit les perceptions ; l'abstraction en saisit les caractères les plus généraux ; mais enfin les matériaux sont toujours ici, en dernière analyse, les idées de sensation dues à la perception. Nos facultés n'ajoutent aux causes qu'elles en tirent que celle de leur propre existence et de leur propre action.

Ainsi, d'une part, la sensation précède ; de l'autre, l'entendement n'est pour Locke qu'un instrument dont toute la puissance se consume sur la sensation. Locke sans doute n'a pas confondu la sensation et les facultés de l'âme; il les distingue très-expressément; mais il fait jouer à nos facultés un rôle secondaire en con<»centrant leur action sur les données sensibles : de là à les confondre avec la sensibilité elle-même, il n'y avait qu'un pas, et déjà était déposé dans la philosophie le germe faible encore de la future théorie de la sensation transformée, de la sensation comme le principe unique de toutes les opérations de l'âme. C'est Locke qui, sans le savoir et sans le vouloir, a frayé la route à cette théorie exclusive, en n'ajoutant à la sensation que des facultés dont tout l'emploi est de s'exerœr sur elle. L'école sensualiste ne sera constituée

ESSAI. LIVRE 1, IIIÉES IXXKKS. LIVKK 11, DE L'ESPACE. 107

que quand elle sera arrivée à ce point. En attendant que l'avenir pousse jusque-là le système de Locke, prenons ce système pour ce qu'il est, ou plutôt pour ce qu'il se donne : sa prétention est d'expliquer toutes les idées qui sont et peuvent être dans l'entendement humain par la sensation et par la réflexion, c'est-àdire le sentiment de nos propres opérations.

« Si nous prenons la peine, dit Locke, chap. xii, de suivre pied à pied les progrès de notre esprit, et que nous nous appliquions à observer comment il répète, ajoute et unit ensemble les idées simples qu'il reçoit par le moyen delà sensation et de la réflexion, cet examen pourra conduire plus loin que nous ne pourrions peut-être nous le figurer d'abord ; et si nous observons soigneusement les origines de nos idées, nous trouverons, à mon avis, que les idées même les plus abstruses, quelque éloignées qu'elles paraissent des sens ou d'aucune opération de notre propre entendement, ne sont pourtant que des notions que l'entendement se forme, en répétant et combinant les idées qu'il avait reçues des objets des sens ou de ses propres opérations concernant les idées qui lui ont été fournies par les sens; de sorte que les idées les plus étendues et les plus abstraites nous viennent par la sensation ou parla réflexion; car l'esprit ne connaît rien et ne saurait rien connaître que par l'usage ordinaire de ses facultés, qu'il exerce sur les idées qui lui viennent par les objets extérieurs, ou par les opérations qu'il observe en lui-même au sujet de celles qu'il a reçues par les sens. C'est ce que je tâcherai de faire voir à l'égard des idées que nous avons de l'espace ^d\i

108 CIXUUIKME LEÇON.

temps, de l'infini et de quelques autres qui paraissent les plus éloignées de ces deux sources. »

A la bonne heure. Ceci a un peu Tair d'un défi; acceptons-le, et voyons comment Locke tirera, par exemple, l'idée d'espace de la sensation et de la réflexion.

Je suis un peu embarrassé pour vous exposer Topînion de Locke sur Tespace, et j'ai besoin de vous rappeler ici une observation que j'ai déjà faite. Locke est un chef d'école; n'attendez donc pas que Locke ait tiré de ses principes toutes les conséquences qu'ils contiennent, n'attendez pas même que l'inventeur d'un principe l'établisse avec netteté et précision. Cette remarque, qui s'applique à tout V Essai sur F Entendement humain^ est particulièrement vraie des chapitres oii Locke traite de l'idée d'espace. Il y règne, sous une clarté quelquefois réelle et plus souvent apparente et superficielle, une extrême confusion, et des contradictions telles que le oui et le non ne se rencontrent pas seulement de chapitre à chapitre, mais de paragraphe à paragraphe dans le même chapitre. Sans doute c'est le devoir de l'historien de relever ces contradictions, afin de caractériser .et l'époque et l'homme ; mais l'histoire ne s'intéresse pas seulement à un individu, quelque grand qu'il soit ; c'est le germe de l'avenir qu'elle cherche dans le passé. Je m'attacherai donc, après vous avoir signalé une fois pour toutes les innombrables inconséquences de Locke, à dégager du milieu de ces inconséquences stériles ce qui a été fécond, ce qui a porté ses fruits, ce qui constitue, à proprement parler, un système, le système

véritable de Locke. Il consiste, vous le savez, à tirer toutes les idées de deux sources, la sensation ert la réflexion. Il faut donc que l'idée d'espace dérive de l'une ou de l'autre de ces deux origines. Incontestablement l'idée d'espace n'est pas acquise par la réflexion, par la conscience des opérations de Tentendement. Elle vient donc de la sensation. Voilà le

principe systématique. Nous allons laisser Locke partir de ce principe, et arriver à l'idée d'espace. Mais Locke ne se propose pas de réformer l'entendement humain, il ne veut que l'expliquer; il veut montrer l'origine de ce qui est, non de ce qui pourrait ou devrait être. Donc l'épreuve, pour lui comme pour tout autre philosophe, est celle-ci : le principe de son système admis, en tirer ce qui est çiujourd'hui, à savoir l'idée d'espace, telle qu'elle est dans l'esprit humain. Ainsi nous le laisserons procéder à sa manière ; puis nous prendrons de ses mains l'idée d'espace telle qu'il la donne, et nous la confronterons avec l'idée d'espace telle que nous l'avons, telle que l'ont tous les hommes.

Selon Locke \ l'idée d'espace vient de la sensation. Mais de quel sens vient-elle? Ce n'est point de l'odorat, ce n'est point du goût, ce n'est point de l'ouïe ; c'est donc de la vue et du toucher. C'est aussi ce que dit Locke, livre II, chap. xiu, § 2 : « Nous acquérons l'idée d'espace par la vue et l'attouchement ;

i . Sur ridée (j'espace, voyez Premiers Essais, Analyse de la connaissance sensible, p. 237 ; du Vrai, du Beau et du Bien, leçon iv, p. 27; Philosophie Sensualiste, leçon m, opinion de Condillac, p. 99 ; Philosophik Écossaise, leçon viii, p. 340 ; Philosophie dr Kant, leçon iv. Esthétique transcendentcUe^ e\G.

ce qui est, ce me semble, d'une telle évidence que, etc. »

Si ridée d'espace est une acquisition de la vue et du toucher, pour savoir ce qu'elle doit être à cette condition, recourons aux chapitres antérieurs, où Locke traite des idées qui nous arrivent par la vue et surtout par le toucher. Voyons ce que peut donner le toucher, selon Locke et selon tout le monde.

Le toucher, aidé ou non aidé de la vue, nous suggère l'idée de quelque chose qui résiste ; et résister, c'est être solide. « L'idée de la solidité, dit Locke, chap. IV, § 1, nous vient par l'attouchement, et elle est causée par la résistance que nous trouvons... » Plus de solidité, c'est la dureté, moins, c'est la mollesse. Ajoutez ,1a figure avec ses dimensions. Ce ([uelque chose qui résiste, qui est solide , qui Test plus ou moins, qui a telle ou telle figure, telle ou telle dimension, telle ou telle étendue, d'un seul mol, c'est le corps.

Est-il bien vrai que le tact, avec la vue, suffit à donner ce qui résiste, le solide avec ses diverses qualités, le corps? Je ne veux pas trop l'examiner. L'analyse me forcerait peut-être d'admettre ici l'intervention nécessaire de toute autre chose encore que le sens du toucher ^ J'aime mieux supposer qu'en effet le toucher, la sensation donne l'idée de corps. Que la sensation aille jusque-là, je veux bien l'accorder; mais qu'elle aille plus loin, Locke ne le prétend

I . Par exemple, le principe de causalité, Premiers Essais, Analyse fh In connaissance sensible, p. 229, et Philosophie Écossaise, len v/ij, p, 332, etc.

pas. Locke, daQS le chapitre où, presque sans esprit de système, il recherche ce qui dérive de la vue et de Tattouchement, n'en tire rien de plus que le solide, c'est-à-dire le corps. Si donc plus tard et systématiquement il prétend, comme nous l'avons vu, que ridée de l'espace vient de la sensation, à savoir de la vue et de l'attouchement, il s'ensuit qu'il réduit l'idée d'espace à l'idée de corps, et que pour lui l'espace n'est rien autre chose que le corps lui-même, le corps agrandi, multiplié d'une manière indéfinie, le monde, l'univers. En effet, § 10, chap. xiii : a II est certain, dit Locke , que nous avons l'idée du lieu par les mêmes moyens que nous acquérons celle de l'espace dont le lieu n'est qu'une considération particulière, bornée à certaines parties, je veux dire par la vue et l'attouchement... » Même chapitre, même paragraphe: (( Que si l'on dit que l'univers est quelque part, cela n'emporte dans le fond autre chose, si ce n'est que l'univers existe... » Cela est clair : l'espace de l'univers équivaut ni plus ni moins à l'univers lui-même ; et comme l'idée de l'univers n'est après tout que Tidée du corps, c'est à celle-là que se réduit l'idée de l'espace. Telle est la génération nécessaire de l'idée d'espace dans le système de Locke.

Qu'il y ait au milieu de ces différents chapitres des paragraphes contradictoires les uns avec les autres, et que la contradiction soit souvent grossière, cela est vrai ; mais il ne l'est pas moins que le système de Locke étant donné, c'est-à-dire ici la sensation comme principe unique de l'idée d'espace, le résultat nécessaire est l'idée d'espace telle qvve Loc^Vvi n\^wV v\fe X"^

m CINQUIÈME LEÇON.

déterminer. Mais ce résultat systématique, est-ce la réalité ? L'idée d'espace issue de la sensation, du toucher et de la vue, est-elle l'idée d'espace telle qu'elle est dans votre esprit et dans celui de tous les hommes? Voyons si en effet aujourd'hui, tels que nous sommes, nous confondons l'idée de corps et l'idée d'espace, si pour nous il n'y a là qu'une seule et même idée.

En faisant sur nous-mêmes une pareille expérience, gardons-nous de deux choses qui corrompent toute expérience : gardons-nous d'avoir en vue telle ou telle conclusion systématique, et aussi de songer à une origine quelconque, car la préoccupation de telle ou telle origine pourrait, à notre insu même, nous faire attribuer aux idées, telles qu'elles sont aujourd'hui dans notre conscience, tel ou tel caractère plus en rapport avec l'origine que nous préférons intérieurement. Nous verrons plus tard les conclusions qu'on peut tirer de l'expérience que nous voulons instituer ; plus tard nous remonterons jusqu'à l'origine de l'idée qu'il s'agit et qu'il suffit d'abord de constater sans aucun préjugé, sans aucune vue étrangère.

L'idée d'espace se réduit-elle dans l'entendement à l'idée de corps? telle est la question ; c'est une question de fait. Prenons tel corps que vous voudrez ; prenons ce livre qui est sous nos yeux, sous notre main ; il résiste, il est solide, il est plus ou moins dur, il a telle figure, etc Ne pensez-vous rien de plus à son égard? Ne croyez- vous point, par exemple, que ce corps est quelque part, dans un certain lieu ? Ne vous étonnez pas de la naïveté de mes questions ; il ne îaut pas craindre de ramener les philosophes aux

questions les plus simples, car c'est précisément parce qu'elles sont les plus simples, qu'ils les négligent sonvent, et que, faute de recueillir des faits évidents, ils * se précipitent dans, des systèmes absurdes.

Ce corps est-il quelque part ? est-il dans un lieu ? Oui, sans doute, répondront tous les hommes. Eh bien ! prenons un corps plus considérable, prenons le monde. Le monde aussi est-il quelque part ? est-il dans un lieu ? Personne n'en doute. Prenons des milliers de mondes, des milliards de mondes ; ne pourrons-nous pas, sur ces milliards de mondes, faire la même question que je viens de faire sur ce livre ? Sont-ils quelque part ? sont-ils dans un lieu, c'est-à-dire sont-ils dans un espace? On peut faire la question pour un monde et pour des milliards de mondes comme pour ce livre, et à toutes ces questions vous répondez également : Ce livre, ce monde, ces milliards de mondes sont quelque part, sont dans un lieu, sont dans l'espace. Il n y a pas une créature humaine, sinon un philosophe préoccupé d'un système, qui puisse mettre en doute ce que je viens de vous dire. Prenez le sauvage auquel Locke en appelle si souvent, prenez Tenfant, prenez l'idiot, à moins qu'il ne le soit complètement ; si quelqu'une de ces créatures humaines a l'idée d'un corps quelconque, livre ou monde ou milliard de mondes, elle croit naturellement que ce livre, ce monde, ces milliards de mondes sont quelque part, dans un lieu, dans un espace. Qu'est-ce à dire ? c'est recoimaître qu'autre chose est l'idée d'un livre, d'un monde, de milliards de mondes, solides, résistants, situés dans un espace, et autre chose l'ldé.<i

de l'espace dans lequel ce livre, ce monde ou ces milliards de mondes sont situés.

Cela est si évident que Locke lui-même, quand il n'est pas sous le joug de son système, distingue parfaitement ridée du corps et celle de l'espace, et en établit très-bien la différence. Livre II, chapitre xiu, § 1 1 : (c J'en appelle à ce que chacun juge en soimême, pour savoir si l'idée de l'espace n'est pas aussi distincte de celle de la solidité que l'idée de la couleur qu'on nomme écarlate. Il y a plusieurs idées qui, pour exister, ourpoUr pouvoir être conçues, ont absolument besoin d'autres idées dont elles sont pourtant trèsdiflférentes. Le mouvement ne peut être ni être conçu sans l'espace, et cependant le mouvement n'est point l'espace, ni l'espace le mouvement, et ce sont deux idées fort distinctes. Il en est de même, à ce que je crois, de l'espace et de la solidité. » Suivent plusieurs considérations sur la différence qui sépare le corps et l'espace, considérations qui remplissent plus de dix paragraphes auxquels je renvoie pour ne pas trop multiplier les citations. Je ne puis cependant me refuser de vous lire ici un passage décisif et curieux, chapitre XIV, § 5 :

« Il y a bien des gens, au nombre desquels je me range, qui croient avoir des idées claires et distinctes du pur espace et de la solidité, et qui s'imaginent pouvoir penser à 1 espace sans y concevoir quoi que ce soit qui résiste, ou qui soit capable d'être poussé par au-' cun corps. C'est là, dis-je, l'idée de l'espace pur, qu'ils croient avoir aussi nettement dans l'esprit que l'idée qu'on peut se former de l'étendue du corps; car l'idée

de la distance qui est entre les parties opposées d'une surface concave est tout aussi claire, selon eux, sans ridée d'aucune partie solide qui soitentre deux, qu'avec cette idée. D'un autre côté, ils se persuadent qu'outre ridée de l'espace pur, ils en ont une autre tout à fait différente de quelque chose qui remplit cet espace, et qui peut en être chassé par l'impulsion de quelques autres corps, ou résister à ce mouvement. Que s'il se trouve d'autres gens qui n'aient pas ces deux idées distinctes, mais qui les confondent et des deux n'en ' fassent qu'une, je ne vois pas que des personnes qui ont la même idée sous différents noms, ou qui donnent le même nom à des idées différentes, puissent s'entretenir ensemble ; pas plus qu'un homme qui n'est ni aveugle ni sourd, et qui a des idées distinctes de la couleur nommée écarlate et du son de la trompette, ne pourrait discourir de l'écarlate avec l'aveugle dont je parle ailleurs, qui s'était figuré que l'idée de l'écarlate ressemblait au son d'une trompette. »

Ainsi, selon Locke lui-même, l'idée d'espace et l'idée de corps sont totalement distinctes. Pour bien mettre en lumière cette distinction, reconnaissons la différence des caractères que présentent ces deux idées.

Vous avez l'idée d'un corps, vous croyez qu'il est ; mais pournez-vous supposer qu'il ne fût pas ? Je vous le demande, ne pouvez-vous pas supposer que ce livre soit détruit ? Sans doute. Et ne pouvez-vous supposer aussi que le monde entier soit détruit, et qu'il n'y ait pas de corps ? Vous le pouvez. Pour vous, constitués tels que vous l'êtes, la suppositiou de V^ x^'ùw-^^x^Nxi,^^^^

des corps n'implique pas contradiction. Et comment appelle-t-on Tidée d'une chose que nous concevons comme pouvant ne pas être? On l'appelle une idée contingente et relative. Mais si vous pouvez supposer ce livre détruit, le monde détruit, toute matière détruite; pouvez-vous supposer l'espace détruit? pou vezvous supposer qu'alors même il n'y aurait plus de corps, il be resterait pas un espace pour les corps qui arriveraient à l'existence ? Vous ne le pouvez pas ; s'il est au pouvoir de la pensée de l'homme de supposer la non-existence des corps, il n'est pas en son pouvoir de supposer la non-existence de l'espace ; l'idée de l'espace est donc une idée nécessaire et absolue. Voilà déjà deux caractères parfaitement différents qui séparent les deu^ idées de corps et d'espace.

De plus, tout corps est évidemment limité ; vous saisissez ses limites de toutes parts. Agrandissez, étendez, multipliez ce corps par des milliers de corps analogues ; vous avez reculé les limites de ce corps, vous ne les aurez pas détruites, vous les concevrez encore. Mais pour l'espace, il n'en va pas ainsi. L'idée dé l'espace vous est donnée, comme celle d'un continu dans lequel vous pouvez bien opérer des divisions utiles et commodes, mais artificielles, sous lesquelles subsiste Uidée d'un espace sans aucune limite. Car par delà telle portion déterminée d'espace, il y a de l'espace encore ; et par delà cet espace, il y a toujours et toujours de l'espace. Le corps a dans toutes ses dimensions quelque autre chose qui le borne, à savoir l'espace qui le renferme; mais l'espace n'a pas de 'mes.

ESSAI. LIVRE I, IDÉES INNEFS. LIVRE II, DE L'ESPACE. fl7

L'idée de corps n'est pas complète sans celle de forme et de figure, et vous pouvez toujours vous le représenter sous une forme déterminée ; c est toujours une image. Loin de là, l'espace est une conception et non une image ; et aussitôt que vous concevez l'espace imaginativement^ aussitôt que vous vous le représentez sous une forme déterminée quelconque, ce n'est plus l'espace que vous concevez, mais quelque autre chose, mais un corps dans l'espace. L'idée d'espace est une conception de la raison, distincte de toute représentation sensible.

Je pourrais prolonger cette opposition des caractères de l'idée de corps et de l'idée d'espace. Il me suffit d'avoir établi ces trois caractères fondamentaux : l** l'idée de corps est une idée contingente et relative, tandis que l'idée d'espace est une idée nécessaire et absolue; 2° l'idée de corps implique l'idée de limite, et l'idée d'espace implique l'absence de toute limite ; V enfin l'idée de corps est une représentation sensible, et l'idée d'espace est une conception pure et toute rationnelle.

Si ces caractères sont vraiment ceux de l'idée de l'espace et de l'idée de corps, ces deux idées sont profondément différentes, et toute philosophie qui prétendra s'appuyer sur l'observation ne devra jamais les (confondre. Cependant leur confusion dérive nécessairement du système de Locke. Condamnée à venir de la sensation, et ne pouvant venir ni de l'odorat, ni de l'ouïe, ni du goût, il fallait bien que l'idée d'espace vînt de la vue et du toucher ; et, venant de la vue et du toucher, elle ne pouvait être autre que l'idée de

It8 ClNQr.IÈME LEÇON.

corps plus ou moins généralisée. Or, il a été démontré que ridée d'espace n'est pas celle de corps ; elle ne vient donc pas de la vue et du tact, elle ne vient donc pas de la sensation ; et comme elle ne vient pas davantage de la réflexion, du sentiment de nos opérations, et qu'elle est pourtant, il s'ensuit que toutes les idées ne dérivent pas seulement de la sensation et de la réflexion, et que le système de Locke, sur l'origine des idées, est incqpiplet et défectueux, du moins en ce qui regarde l'idée d'espace.

Mais pour mieux pénétrer dans ce système, il faut descendre nous-mêmes sur le terrain de Locke, et arriver à la question qui est pour lui la question philosophique par excellence. Après avoir déterminé les caractères que l'idée d'espace et l'idée de corps ont aujourd'hui dans l'intelligence de tous les hommes, et montré que ces caractères déposent d'une profonde différence entre ces deux idées, il faut rechercher quelle est leur origine, quelle est l'origine de l'idée d'espace relativement à l'idée de corps. Tout a été simple et clair jusqu'ici, j'espère; car nous ne sommes pas sortis de l'intelligence humaine telle qu'elle est aujourd'hui. Poursuivons, et tâchons de ne pas laisser s'éteindre les lumières que nous devons à une observation impartiale dans les ténèbres d'aucune hypothèse.

Il y a deux sortes d'origine ; il y a dans les connaissances humaines deux ordres de rapports qu'il importe de bien distinguer.

Entre deux idées, on peut rechercher si l'une né suppose pas l'autre, si l'une étant admise ne pas ad-

ESSAI. LIVRE I, IDÉES INNÉES. .LIVRE il, DE L'ESPACE. 119

mettre Tautre n'est pas encourir le reproche d'inconséquence. C'est là Tordre logique des idées.

Si Ton envisage sous ce point de vue la question de Torigine des idées de corps et d'espace, voici ce qui en résulte.

Étant données l'idée de corps et l'idée d'espace, laquelle suppose l'autre? Laquelle est la condition logique de l'admission de lautre? Évidemment c'est l'idée d'espace qui est la condition logique de l'admission de l'idée de corps. En effet, prenez tel corps que vous voudrez, vous ne pouvez en admettre l'idée qu'à la condition que vous admettiez en même temps l'idée d'espace ; sans quoi vous admettriez un corps qui ne serait nulle part, qui n'aurait point de lieu, et un tel corps est in- .concevable. Prenez un agrégat de corps, ou prenez un seul corps, puisque tout corps est aussi un agrégat de parties, ces parties sont plus ou moins distantes entre elles, et en même temps elles coexistent l'une à l'autre; ce sont là les conditions de tout corps, même le moindre. Ne voyez-vous pas quelle est la condition de la coexistence et de la distance? Encore l'espace. Car comment pourrait-il y avoir de la distance entre des corps ou entre les parties d'un corps sans espace, et quelle coexistence est possible sans un continu quelconque? Il en est de même de la contiguïté. Détruisez par la pensée la continuité de l'espace, nulle distance n'est appréciable, nulle contiguïté n'est possible. De plus, l'étendue n'est qu'à la condition d'un continu, c'està-dire de l'espace. L'étendue du corps suppose donc déjà l'espace ; l'espace n'est pas le corps, un solide résistant, mais ce qui résiste ne résiste que sur un point

120 CINQUIKME LEÇON.

réel ; or, tout point tM quelconque est étendu, et par conséquent est dans l'espace ; donc ôtez Tidée d'espace et ridée d'étendue, et nul corps réel n'est supposable. Donc, comme conclusion dernière, dans Tordre logique des connaissances humaines, ce n'est pas l'idée de corps qui est la condition logique de l'admission dé l'idée d'espace; c'est au contraire l'idée d'espace, l'idée d'un continu, l'idée d'étendue qui est la condition logique de l'admission de la moindre idée de corps.

Cela est hors de doute ; et quand on envisage sous le point de vue logique la question de l'origine des idées, cette solution, qui est incontestable, accable le système de Locke. Or, c'est par là que Técole idéaliste a pris, en général, la question de l'origine des idées. ParTori-. gine des idées, elle entend d'ordinaire la filiation logif[ue des idées entre elles. Voilà pourquoi elle a pu dire, avec son dernier et son plus illustre interprète, que, loin que 1 idée de corps soit le fondement de l'idée d'espace, c'est l'idée d'espace qui est le fondement de l'idée de corps ^ L'idée de corps nous est donnée par le toucher et par la vue, c'est-à-dire par l'expérience, et par l'expérience des sens. Au contraire, l'idée d'espace nous est donnée, à l'occasion de l'idée de corps, par la pensée, l'entendement, l'esprit, la raison, enfin par une puissance autre que la sensation. De là cette formule kantienne : l'idée pure et rationnelle de l'espace vient si peu de l'expérience, qu'elle est la condition de toute expérience ; et cette formule

J . Philosophie de Kant, leçon iv, Esthétique transcendeniale.

ESSAI. LIVRE I, IDÉES INiNEES. LIVRE 11, DE L'ESPACE. 121

hardie est d*uiie rigueur parfaite prise d'un certa in côté, du côté de Tordre logique des connaissances humaines.

Mais ce n'est pas là Tordre unique de la connaissance; et le rapport logique n'épuise pas tous les rapports que peuvent soutenir les idées entre elles. Il en est un autre encore, celui d'antériorité ou de postérité, Tordre du développement relatif des idées dans le temps, leur ordre chronologique ; on peut aussi envisager sous ce point de vue la question de l'origine des idées. Or, l'idée d'espace, qui est bien, nous l'avons vu tout à l'heure, la condition logique de toute expérience sensible, est-elle aussi la condition chronologique de toute expérience et de l'idée de corps? Nullement. Non, à prendre les idées dans Tordre où elles se produisent dans l'intelligence, à ne rechercher que leur histoire et leur apparition successive, il n'rst point vrai que l'idée d'espace précède l'idée de corps. Il est si peu vrai que l'idée de corps suppose en elle l'idée d'espace, que si vous n'aviez pas l'idée de corps vous; n'auriez jamais l'idée d'espace. Otez toute sensation, ôtez la vue et le toucher, vous n'avez plus aucune idée de corps, ni par cela même aucune idée d'espace. L'espace est le lieu des corps : qui n'a pas l'idée d'un corps n'aura jamais l'idée du lieu qui le renferme. Rationnellement, logiquement, si vous n'avez point T idée d'espace, vous ne pouvez avoir l'idée d'un corps; mais la réciproque est vraie chronologiquement, et de fait l'idée d'espace n'arrive qu'avec l'idée de corps ; ot œmme vous n'avez point Tidéede corps sans qu'aussitôt vous n'ayez l'idée d'espace, il s'ensuit que ces

deux idées sont contemporaines. Et non-seulement ou peut dire que l'idée de corps est contemporaine de celle d'espace, mais on peut, mais on doit dire qu'elle lui est antérieure. En eflFet, l'idée d'espace est contemporaine de l'idée de corps en ce sens qu'aussitôt que l'idée de corps vous est donnée, vous ne pouvez pas ne pas avoir celle d'espace ; mais il a fallu d'abord que vous ayez celle d'un corps pour que celle de l'espace qui le renferme vous apparût ; en sorte que c'est par l'idée de corps que vous allez à l'idée d'espace; l'une- peut donc être appelée la condition chronologique de l'autre.

Sans doute (je ne saurais trop le répéter, car c'est là qu'est le nœud de la difficulté, le secret du problème), sans doute aussitôt que l'idée de corps est donnée, a l'instant même l'idée d'espace arrive ; mais, si cette condition n'était accomplie, l'idée d'espace n'entrerait jamais dans l'entendement. Quand elle y est, elle s'y établit et y persiste, indépendante de l'idée de corps qui l'y a introduite; car on peut supposer l'espace sans corps, tandis qu'on ne peut supposer de corps sans espace. L'idée de corps a été la condition chronologique de l'idée d'espace, comme celle-ci est la condition logique de celle-là*. Les deux ordres sont inversés, et, à le bien prendre, tout le monde a raison, et tout le monde a tort d'une certaine façon. Logiquement, l'idéalisme et Kant ont bien raison de soutenir

1 . Sur la distinction* de l'ordre logique -et de l'ordre historique ou chronologique des connaissances humaines, voyez partout dans nos écrits, et par exemple : Philosophie Écossaise , leçon viii, etc., et plus bas, leçon vi, p. 132.

ESSAI. LIVRE I, IDÉES INNÉES. LIVRE 11. DE l/ESPAŒ. i^'i

que ridée pure de l'espace est la condition de l'idée di» corps et de rexpérience; et chronologiquement, l'empirisme et Locke ont raison à leur tour de prétendre que l'expérience, à savoir ici la sensation, ot la sensation de la vue et du toucher, est la condition de l'idée d'espace et de tout exercice de l'entendement.

En général, l'idéalisme néglige plus ou moins la question de l'origine des idées, et n'envisage guère les idées que dans leurs caractères actuels. Se plnçnnt d'abord au faîte de l'entendement tel qu'il est «lujourd'hui, il n'en recherche pas les acquisitions succesï^ives; il ne se met pas en peine de l'ordre chronologique des idées, il s'arrête à leur lien logique; il ()art de la raison, non de l'expérience. Locke, au contraire, préoccupé de la question de l'origine des idées, néglige leurs caractères actuels, confond leur condition chronologique avec leur fondement logique, et la puissance de la raison avec celle de l'expérience qui la précède et la guide, mais ne la constitue pas. L'expérience, mise à sa juste place, est la condition, non le principe de la connaissance. Ya-t-elle plus loin, et prétend-elle constituer toute la connaissance ; ce n'r*st plus alors qu'un système, et un système incomplet, exclusif, vicieux; c'est l'empirisme, ou l'opposé de l'idéalisme, lequel est à son tour l'exagération dé la puissance propre de la raison, l'usurpation de la raison sur l'expérience, la destruction ou l'oubli de la condition chronologique et expérimentale de la œnnaissance, dans la préoccupation excessive de ses principes logiques et rationnels.

Locke a introduit et accrédité l'empirisme dans la

124 GINQUIÈNR LEÇON.

philosophie du dix-huitième siècle. 11 a très-bien vu que nous n'aurions aucune idée de l'espace, si nous n'avions quelque idée de corps. Le corps n'est pas l'espace, mais c'est le corps qui remplit ou qui mesure l'espace; si donc l'espace n'est pas le corps, toujours est-il que nous ne savons de l'espace que ce que le corps nous en apprend. Locke a vu cela ; c'est là son mérite. Son tort est : 1° d'avoir confondu ce qui remplit et mesure l'espace et nous le révèle, avec l'idée propre de l'espace; 2° et ce second tort est beaucoup plus général et plus étendu que le premier, d'avoir confondu la condition chronologique des idées avec leur condition logique, les données expérimentales, externes ou internes, à la condition desquelles l'entendement conçoit certaines idées, avec ces idées ellesmêmes.

C'est là le point de vue critique le plus général qui domine toute la métaphysique de Locke. Je le tire de l'examen auquel je viens de soumettre sa théorie dé l'idée de l'espace ; je puis l'appliquer, et je l'appliquerai dans les prochaines leçons, à sa théorie de l'idée de l'infini, du temps, et d'autres idées que Locke s'était vanté, vous le savez, de déduire aisément de l'expérience, de la sensation ou de la réflexion.

ESSAI. LIVRE n, TEMPS. INFINf. IDENTITÉ. SUBSTANCE.

Suite de l'examen du second livre de VEssai sur (^Entendement humain. De ridée de temps. — De l'idée d'infini.— De l'idée d'identité personnelle. — Dé l'idée de substance.

Je commencerai par remettre sous vos yeux les résultats que nous a donnés la dernière leçon; il s'agissait de l'espace.

Une saine philosophie ne doit pas sans doute retrancher et détruire les questions ontologiques de l.i nature de l'espace en lui-même, s'il est matériel ou spirituel, s'il est une substance ou un attribut, s'il est indépendant de Dieu ou s'il se rapporte à Dieu ; car toutes ces questions sont dans l'esprit humain : mais elle doit les ajourner jusqu'au temps où des observations psychologiques, bien faites et habilement combinées, nous permettront de les résoudre ; elk» s'occupera donc avant tout de la question psychologique de l'idée d'espace .

Il suffit d'interroger l'entendement humain tel qu'il est aujourd'hui dans tous les hommes, pour y veç^w.-

Ii6 SIXIÈME LEÇON,

naître Tidée de l'espace avec ces trois caractères éminents : 1° l'espace nous est donné, comme nécessaire, tandis que le corps nous est donné comme pouvant être ou n'être pas; 2° l'espace nous est donné comme sans limite, le corps nous est donné comme limité de toutes parts ; 3*" l'idée de Tespace est toute rationnelle, celle du corps est accompagnée d'une représentation sensible.

La question préliminaire des caractères actuels de ridée d'espace ainsi résolue, on peut aborder sans danger la question tout autrement difficile et obscure de l'origine de l'idée d'espace. Ici, nous avons distingué soigneusement deux points de vue liés intimement ensemble mais que l'analyse doit séparer, l'ordre logique des idées et leur ordre chronologique. Aux yeux de la raison et de la logique, le corps présuppose l'espace; car qu'est-ce qu'un corps? la juxta-position, la coexistence de points résistants, c'est-à-dire solides : mais où se feraient la juxta-position et la coexistence, sinon dans un continu, dans un espace? D'un autre côté, si dans l'ordre de la raison et de la nature le

corps présuppose l'espace, il faut reconnaître que dans l'ordre chronologique il y a contemporanéité entre l'idée de corps et l'idée d'espace, puisque nous ne pouvons avoir l'idée de corps sans celle d'espace, ni celle d'espace sans celle de corps. Et si, dans cette contemporanéité, on peut distinguer un antécédent, ce n'est pas l'idée d'espace qui est antérieure à celle de corps, c'est celle de corps qui est antérieure à celle d'espace : ce n'est pas par l'idée d'espace que nous débutons ; et si la sensibilité, si le toucher ne

ESSAI. LIVRE U, TEMPS. ISFIXI. IDESTITÉ. SI*BST.*\Ck- tr

prenait Tinitiative et ne nous suggérait Fifl^e de la résistance, du solide, du corps, nous rraurion* jamais ridée d'espace. Sans doute Tidée de cor[^ ne ]tf'ut être achevée dans la pensée, sans que dfijâ non* n'ayons l'idée d'espace; mais elle y naît la première; elle précède, en quelque degré, l'idée d'es[>ace, qui l-i suit immédiatement.

Voilà donc deux ortjfes parfaitement diistînc-t* yuu de l'autre. Dans l'ordre de la nature et de la raison, le corps présuppose l'espace. Dans l'ordre de Tacquisition de la connaissance, c'est au œntraire l'idée de corps qui est la condition de l'idée de l'espa^^e. Or, l'idée de corps est acquise dans la perception du tîict, aidé de la vue; elle est donc une acquisition de Texpérience; il est donc vrai de dire que, dans l'ordre chronologique de la connaissance, l'exjiérience et un exercice quelconque des sens sont la a>ndition de l'acquisition de l'idée d'espace ; et en même temps, comm<* le corps présuppose l'espace, et que l'idée d'espace nous est donnée par la raison, non par les sens et l'expérience, il est vrai de dire logiquement que r:'est l'idée d'espace et un exercice quelconque de la raison qui rendent possible toute expérience.

De ce point de vue se découvrent le véritable caractère, le mérite et les défauts de la théorie de Locke. Qu'a fait Locke? Je crains qu'il n'ait supprimé, au lieu de se contenter de l'ajourner, la question ontr>logique de la nature de l'espace : mais enfin il a eu la sagesse de mettre au premier rang la question psychologique de l'idée d'espace. Il aurait dû s'arrêter plus longtemps sur les caractères actuels de cette idée, et (;'a ^Aè. ^^\xç

i28 SIXIÈME LEÇON.

lui une faute grave de se jeter d'abord dans la question de son origine. Son système général sur l'origine des idées étant que toutes nos idées dérivent de deux sources, la réflexion ou la conscience et la sensation ; corame l'idée d'espace ne peut pas venir de la conscience, il fallait bien qu'elle vînt de la sensation ; et pour tirer l'idée d'espace de la sensation, il fallait la réduire à l'idée de corps. C'est aussi ce qu'a fait Locke dans les parties systématiques de son ouvrage, sauf à se contredire plus d'une fois, car souvent il parle de 'l'espace comme tout-à-fait distinct des corps. Mais quand revient son système, quand revient la nécessité de tirer l'idée d'espace de la sensation, alors il affirme que l'idée d'espace est acquise par la vue et par le toucher; et comme le toucher aidé de la vue ne donne que le corps et non l'espace, par cela seul Locke réduit l'espace au corps ; il le fait même ouvertement lorsqu'il dit que demander si l'univers existe quelque part, c'est démander si l'univers existe. La confusion »de l'existence de l'espace et de l'existence de l'univers est celle de l'idée d'espace et de l'idée de corps ; et cette confusion était nécessaire pour que le système fût rigoureux, au moins en apparence. Mais la croyance universelle du genre humain déclare qu'autre chose est le corps, autre chose est l'espace qui le renferme, autre chose est l'univers et tous les univers possibles, et l'espace infini et illimité qui les embrasserait dans son sein.

Voilà où nous en sommes : avançons ; interrogeons successivement le second livre de VEssai sur f Entendement /lumain^ sur l'origine des idées les plus

ESSAI. LIVRE II, TEMPS. INFINI. IDENTITÉ. SrDSTAXCE. 129

importantes, et nous verrons que Locke y confond constamment Tordre d'acquisition de nos connaissances avec leur ordre logique,, et l'antécédent nécessaire d'une idée avec cette idée. Je me propose d'examiner aujourd'hui l'idée de temps, l'idée de l'infini, l'idée de l'identité personnelle, l'idée de la substance. Je commence, comme Locke, par l'idée du temps*.

Ici, la première règle, vous le savez, c'est de négliger la question de la itature du temps, et de rechercher seulement quelle est l'idée du temps dans l'entendement humain, si elle y est, et avec quels caractères elle y est. Elle y est incontestablement. Il n'y a personne qui, aussitôt qu'il a sous les yeux ou qu'il se représente dans son imagination un événement quelconque, ne conçoive que cet événement s'est passé ou se passe dans un certain temps. Je vous demande si vous pouvez supposer un événement duquel vous ne soyez forcé de concevoir qu'il s'est passé telle. heure, tel jour, telle semaine, telle année, tel siècle. Vous pouvez supposer l'abolition de tout événement, mais vous ne pouvez pas supposer celle du temps. Devant une horloge, on peut très-bien faire la supposition que d'une heure à l'autre il ne s'est passé aucun événement; cependant vous n'êtes pas moins containcu que le temps s'est écoulé, alors même que nul événement n'a marqué son cours. L'idée du temps est donc une idée nécessaire, comme l'idée de l'espace. J'ajoute

1. Sur l'idée du temps, voyez Premiers Essais, Dn In durée, p. 182; Philosophie Sensualiste, l'"^ leçon, opinion de Locke, m* leçpn, opinion de Condillac; Philosophie Écossaise, leçon viii, opinion de Beid ; Philos^^phie de Kant, leçon iv.

que, comme l'espace, le temps est illimité. Les divisions du temps, comme celles de l'espace, sont purement artificielles, et supposent une unité, un continu absolu de temps. Prenez des milliers d'événements, faites sur ces milliers d'événements ce que vous avez fait sur les corps, multipliez-los indéfiniment, et ils ne suffiront pas au temps qui les précède et qui les surpasse. Avant tous les temps finis, et par delà tous les temps finis, est encore le 'temps illimité, infini, inépuisable. Enfin, ainsi que l'idée de l'espace illimité et nécessaire, l'idée du temps nécessaire et illimité est une idée pure de la raison qui échappe à toute représentation et à toutes les prises de l'imagination et de la sensibilité. -

Il en est de l'origine de l'idée du temps comme de l'origine de l'idée d'espace. Distinguez encore l'ordre d'acquisition de nos idées et leur ordre' logique. Dans l'ordre logique des idées, l'idée d'une succession quelconque d'événements présuppose celle du temps ; il ne peut y avoir de succession, en effet, qu'à la condition d'une durée continue aux différents points de laquelle soient attachés les divers nombres de la succession. Otez la continuité du temps, vous ôtez la possibilité de la succession des événements, comme, étant ôtée la continuité de l'espace, ost abolie la possibilité de la juxtaposition et de la coexistence des corps. Mais, dans l'ordre chronologique, au contraire, l'idée d'une succession d'événements précède l'idée du temps qui les renferme. Je ne veux pas dire, pour le temps comme pour l'espace, que nous ayons une idée claire et achevée d'une succession, et qu'ensuite arrive dans Ten-

ESSAI. LllTlE II, TEMPS. ÏXnNI. IDENTITÉ. SUBSTANCE. 131

tendement l'idée d'un temps qui renferme cette succession : je dis seulement qu'il faut bien que nous ayons d'abord la perception de quelques événements, pour que nous concevions que ces événements sont dans un temps. Le temps est le lieu des événements' comme l'espace est celui des corps : qui n'aurait l'idée d'aucun événement n'aurait l'idée d'aucun temps. Si donc la condition logique de l'idée de succession est dans ridée de temps, la condition chronologique de 1 idée de temps est dans l'idée de succession.

Nous voilà conduits à ce résultat, que l'idée de succession est l'occasion, et, si vous me passez ce langage un peu scholastique, l'antécédent chronologique de la conception nécessaire du temps. Mais toute idée de succession est une acquisition de l'expérience; reste à savoir de quelle expérience. Est-ce celle des sens ou celle des opérations de l'ame ? La première succession nous est-elle donnée dans le spectacle des événements extérieurs, ou dans la conscience des événements qui se passent en nous ?

Prenez une succession d'événements extérieurs : pour que ces événement^ se succèdent, il faut qu'il y ait un premier, un second, un troisième événement, etc. Mais si, quand Vous voyez le second événement, vous ne vous souveniez pas du premier, il n'y aurait pas de second, il n'y aurait pas de succession pour vous ; vous vous arrêteriez toujours à un premier qui n'aurait pas même le caractère de premier, puisqu'il n'y aurait pas de second. L'intervention de la mémoire est donc nécessaire pour concevoir une succession quelconque. Or, la mémoire n'a pour objet direct x\^tv ôl ^^fetvsôx \

elle ne se rapporte point immédiatement aux choses, mais à nous. Quand on dit : Nous nous souvenons d'une personne, nous nous souvenons d'un lieu, cela ne veut dire autre chose, sinon que nous nous souvenons d'avoir été voyant tel lieu, voyant ou entendant telle personne. Nous n'avons mémoire que de nousmêmes, car il n'y a mémoire qu'à cette condition qu'il y ait eu conscience, et la conscience évidemment ne se rapporte qu'à nous. Si donc la conscience est la condition de la mémoire, comme la mémoire est la condition de l'idée de succession, il s'ensuit que la première succession nous est donnée en nous-mêmes, dans la conscience, dans les objets propres de la conscience, dans nos pensées, dans nos idées. Maïs si la première succession qui nous est donnée est celle de nos idées, comme à toute succession est attachée nécessairement la conception du temps, il s'ensuit que la première idée que nous avons du temps est celle du temps dans lequel nous sommes ; et de même que la première succession est pour nous la succession de nos idées, de même la première durée est pour nous notre propre durée ; la succession des événements extérieurs, et la durée dans laquelle s'accomplissent ces événements, ne nous sont connues qu'après. Je ne dis pas que la succession des hénements extérieurs ne soit qu'une induction de la succession de nos idées * ; je ne dis pas que la durée extérieure ne soit qu'une induction de notre durée personnelle ; non, mais je dis que nous

1 . Allusion à la théorie de F induction de M. de Biran combattue dans la leçon suivante, et dans la leçon ii du livre Du Vrai, du Beiu ET DU Bien.

ne pouvons avoir l'idée ni d'une succession, ni d'une durée extérieure qu'après avoir eu la conscience et la mémoire de quelques phénomènes intérieurs, et par conséquent la conception de notre durée propre. Ainsi, en résumé, la première durée que nous concevons, c'est la nôtre, parce que la première succession qui nous est donnée est la succession de nos idées.

Une analyse approfondie peut aller plus loin encore ; il y a une foule d'idées, de phénomènes sous les yeux de la conscience : rechercher quelle est la première succession qui nous est donnée, c'est rechercher quelles sont nos premières idées, les premiers phénomènes qui tombent sous la conscience et forment la première succession. Il est évident que pour les sensations, elles ne sont des phénomènes de conscience qu'à cette condition que nous y fassions attention. Mille et mille impressions peuvent assaillir ma sensibilité ; si je n'y prête pas mon attention, je n'en ai pas conscience. H en est de même de beaucoup de pensées qui, si mon attention est dirigée ailleurs, n'arrivent pas à ma conscience ei s'évanouissent en rêveries. La condition essentielle de la conscience, c'est l'attention ; le phénomène interne le plus intime à la conscience est donc l'attention, et la série des actes d'attention est nécessairement la première succession qui nous soit donnée. Mais qu'est-ce que l'attention? Ce n'est pas moins que la volonté elle-même ; car nul n'est attentif qui ne veut l'être. La première succession est donc celle de nos actes volontaires. Or, la succession mesure le temps, comme le corps mesure l'espace ; d'oti il suit que la première succession étant

celle des actes volontaires, la volonté est la mesure primitive du temps ; et cette mesure a cela d'excellent qu'elle est égale à elle-même ; car tout diffère dans la conscience, sensations et pensées, tandis que les actes de l'attention étant éminemment simples, sont essentiellement similaires.

Telle est la théorie de la mesure primitive et égale du temps, telle que nous la devons à M. de Biran; et vous pouvez la lire exprimée avec une parfaite originalité d'analyse et de style dans les leçons de M. Roy^er- Collard ^ M. de Biran répétait sans cesse que l'élément de la durée, c'est la volonté ; et pour passer de notre durée à la durée extérieure, de la succession de nos actes à la succession des événements, de la mesure primitive et égale du temps pour nous à la mesure postérieure et plus ou moins uniforme du temps hors de nous, M. de Biran s'appuyait sur un phénomène de la volonté à double face, qui regarde à la fois le monde extérieur et le monde intérieur. Selon M. de Biran, le type du sentiment de la volonté est dans le sentiment de l'effort ^ Je fais effort pour mouvoir mon bras, et je le remue ; je fais effort pour marcher, et je marche. L'effort est un rapport à deux termes. L'un est interne, à savoir, la volonté, l'acte de volonté; l'autre est extérieur, à savoir, le mouvement du bras, ou le pas que j'ai fait, lequel a sa cause et sa mesure dans le mouvement intérieur de la volonté. L'instant n'est pas autre chose que l'acte le plus simple de la volonté. Il est d'abord tout intérieur,

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