Philosophu sbnsualiste^ leç. vi, vu et vui
gniCent des actions bonnes et mauvaises de leur nature ; et, tant qu'ils sont réellement appliqués en ce sens, la vertu s'accorde parfaitement avec la loi divine dont je viens de parler ; et le vice est tout à fait la môme chose que ce qui est contraire à cette loi. Mais, quelles que soient les prétentions des hommes sur cet article, il est visible que ces mots de vertu et de vice, considérés dans les applications particulières qu'on en fait parmi les diverses nations et les différentes sociétés d'hommes répandus sur la terre, sont constamment et uniquement attribués à telles ou telles actions qui, dans chaque pays et dans chaque société, sont réputées honorables et honteuses. Et il ne faut pas trouver étrange que les hommes en usent ainsi, je veux dire que par tout le monde ils donnent le nom de vertu aux actions qui, parmi eux, sont jugées dignes do louange, et qu'ils appellent vice tout ce qui leur paraît digne de blAme ; car autrement ils se condamneraient eux-mêmes s'ils jugeaient qu'une chose est nonne et juste, sans l'accompagner d'aucune marque d'estime, et qu'une autre est mauvaise, sans y attacher aucune idée de blâme. Ainsi la mesure de ce qu'on appelle vertu et vice, et qui passe pour tel dans tout le monde, c'est cette approbation ou ce mépris, cette estime ou ce blûme, qui s'établit par un secret et tacite consentement en différentes sociétés et a- semblées d'hommes, par oîi différentes actions sont estimées ou méprisées parftii eux, selon le jugement, les maximes et les coutumes de chaque lieu ; car quoique les hommes réunis en sociétés politiques aient résigné entre les mains du public la disposi-
tion de toutes leurs forces, de sorte qu'ils ne peuvent pas les employer contre aucun de leurs concitoyens au delà de ce qui est permis par la loi du pays, ils retiennent toujours la puissance de penser bien ou mal, d'approuver ou de désapprouver les actions de ceux avec qxd ils vivent et entretiennent quelque liaison ; et c'est par cette approbation et cette désapprobation qu'ils établissent parmi eux ce à quoi ils donneront les noms de vertu et de vice. »
§ H. «Que ce soit là la mesure ordinaire de ce qu'on nomme vertu et vice, c'est ' ce qui paraîtra à quiconque considérera que, quoique ce qui passe pour vice dans un pays soit regardé dans un autre comme une vertu, ou du moins comme une action indifférente, cependant la vertu et la louange, le vice ot le blâme vont partout de compagnie. »
Sur quoi Locke cite toute l'antiquité païenne, qui excita toujours à la vertu par l'appât de la gloire. Il cite même un passage de saint Paul, qu'il force et détourne de son sens naturel pour arriver à cette conclusion, qu'il n'y a d'autre mesure de la vertu que la bonne ou la mauvaise renommée. Lisez aussi le § 12: Ce qui donne de la force à cette loi^ c'est la louaraje et le blâme.
iJMais vous concevez qu'il en est de l'opinion, de la loi prétendue philosophique, comme il en est des châtiments publics ou de |la loi civile, comme il en est des châtiments de l'autre vie ou de la loi divine. Supposez que la vertu ne soit pas vertu par elle-même, et que ce soit la louange et l'approbation qui la fassent telle, il est clair qu'il n'y a plus de morale, il n'y a
2t0 HLITIEME LEÇON.
plus de loi, il n'y a plus que des coutumes arbitraires, locales, passagères, il n'y a plus que la mode et Topinion. Or, ou l'opinion n'est qu'un bruit mensonger, ou elle est le retentissement de la conscience publique, et dans ce cas, elle est un effet et non une cause ; sa légitimité et sa force résident dans l'énergie du sentiment du bien et du mal. Mais élever l'effet au rang de la cause, asseoir le bien et le mal sur l'opinion seule *, c'est détruire le bien et le mal, dénaturer et corrompre la vertu, en lui donnant pour ressort la crainte; c'est faire des courtisans, non des hommes vertueux. La popularité est la chose la plus douce qu'il y ait au monde, mais quand elle est l'écho de notre propre conscience et non la rançon de la complaisance ; quand elle est acquise par une suite d'actesvraiment vertueux, par la constance à son caractère^ la fidélité à ses principes et à ses amis, dans le service commun de la patrie. La gloire est la couronne, non le fondement de la vertu. Le devoir ne se mesure pas à la récompense. Sans doute il est plus facile à accomplir, sur un théâtre, aux applaudissements de la foule ; mais il ne décroît pas dans l'ombre, il ne [)érit pas même dans l'ignominie : là, comme ailleurs, il reste identique à lui-môme, inviolable et obligatoire.
Ma conclusion, que je ramène sans cesse, est qu'ici Locke prend évidemment la conséquence pour le principe, l'effet pour la cause. Et remarquez que cette confusion est une nécessité du système de Locke. Ce
l . C'est là l'cprcur fondamentale de la Théorie iles sentimeiits mornnx de Smith, Philosophie Écossaise, leç. ly.
ESSAI. LlYRE W, DU BIEN* ET DU MAL. LmiE III, DES MOTS. 211
système n'admet aucune idée qui ne vienne de la réflexion ou de la sensation. La réflexion n'étant pas ici de mise, c'est à la sensation que Locke s'adresse ; et la sensation ne pouvant expliquer l'idée que les hommes ont du bien et du mal, il s'agissait de trouver une idée plus ou moins semblable à celle-là, qui pût entrer dans l'entendement humain par la sensation, et tenir la place de la première. Cette idée, c'est celle de la peine et de la récompense, qui se résout dans celle (le la crainte et de l'espérance, du plaisir et de la douleur, du bonheur et du malheur, et en général de l'utile. Encore une fois, cette confusion était nécessaire au système de Locke, et elle le sauve, mais,, cette confusion dissipée et les faits rétablis dans leur valeur réelle Qt leur ordre véritable, c'en est fait du système de Locke.
Voilà donc oîi nous^ en sommes. Locke a éprouvé son système sur un certain nombre d'idées particulières, l'idée de l'espace, l'idée de l'infini, l'idée du temps, l'idée de l'identité personnelle, l'idée de la substance, l'idée de la cause, l'idée du bien et du mal, s'imposant la loi d'expliquer toutes ces idées par. la sensation et par la réflexion. Nous avons suivi Locke sur tous ces points qu'il a lui-môme choisis ; et, sur tous ces points, un examen attentif nous a démontré qu'on ne peut expliquer aucune de ces idées par la sensation ni par la réflexion, si ce n'est à la condition de méconnaître entièrement les caractères réels dont ces idées sont aujourd'hui marquées dans l'entendement de tous les hommes, et de confondre, à l'aide de <'.ette altération, ces idées avec d'autres idées qui leur
lis HUITIÈME LEÇON.
sont plus OU moins intimement unies, mais, qui ne sont point elles, avec des idées qui les précèdent, mais ne les constituent pas, ou qui les suivent et ne les constituent pas davantage, telles que les idées de corps, de succession, de nombre, des phénomènes de la conscience et de la mémoire, de collection et de totalité, de la récompense et de la peine, de la douleur et du plaisir. Sans doute, la sensation et la réflexion expliquent ces dernières idées ; mais ces idées ne sont point celles qu'il s'agissait d'expliquer, et le système de Locke est par là convaincu de ne pouvoir rendre compte de toutes les idées qui sont dans l'entendement humain.
Les théories que nous avons exposées et discutées remplissent les trois quarts du second livre de VEssai sur r Entendement humain. Locke n'a plus que des généralisations à tirer; il n'a plus qu'à faire voir comment les idées que nous avons examinées, et toutes les idées analogues à celles-là, étant fournies par la sensation ou par la réflexion, on peut sur ces bases élever l'édifice entier de la connaissance humaine. De notre côté, la plus importante partie de notre tftche est accomplie. L'exposition des principes du système de Locke devait être accompagnée d'une discussion approfondie. Aujourd'hui que ces principes sont renversés, nous pouvons aller plus vite ; il suffira de parcourir rapidement la dernière partie de ce second livre, et de vous en retracer les propositions principales, en les éclairant de quelques réflexions.
Locke appelle en général idées simples toutes les idées qui dérivent immédiatement de la sensation et
ESSAI. LIVRE II, Dr BIEN ET DU MAL. LIVRE lil, DES MOTS. 213^
de la réflexion. Les idées simples sont les éléments avec lesquels nous fonnons toutes les autres idées. Locke appelleidées composées, idées complexes, celles que nous formons de la combinaison des idées simples et primitives; de telle sorte que tout le développement et le jeu de l'entendement humain se réduit à acquérir immédiatement, par les sens ou' la réflexion, un certain nombre d'idées simples que Locke croit avoir déterminées ; puis à former de ces matériaux, par voie de composition et d'association, des idées complexes; puis à former encore de ces idées complexes des idées plus complexes que les premières, et toujours ainsi, jusqu'à ce qu'on épuise toutes les idées qui sont dans l'entendement humain, liv. Il, cliap. Il et chap. xii.
Je dois relever ici une erreur d'idée ou de mot, comme il vous plaira.
Il n'est pas vrai que nous commencions par les idées simples, et qu'ensuite nous allions aux idées complexes : au contraire, nous commençons par les idées complexes, puis des idées complexes nous allons aux idées simples ; et le procédé de l'esprit humain dans l'acquisition des idées est précisément inverse de celui que Locke lui assigne. Toutes nos premières idées sont des idées complexes, par une raison évidente : c'est que toutes nos facultés, ou du moins un grand nombre de nos facultés, entrent à la fois en exercice : leur action simultanée nous donne en même temps un certain nombre d'idées liées entre elles, et qui forment un tout. Par exemple, l'idée du monde extérieur, qui nous est donnée si vite, est uixe
idée très-complexe qui renferme une multitude d*idées. Il y a l'idée des qualités secondes des objets extérieurs; il y a l'idée de leurs qualités premières; il y a l'idée de la réalité permanente de quelque chose à quoi vous rapportez ces qualités, à savoir les corps, la matière ; il y a l'idée de l'espace qui renferme les corps; il y a l'idée du temps dans lequel s'accomplissent- leurs mouvements, etc. Et croyez-vous que vous ayez d'abord isolément l'idée des qualités premières <ît des qualités secondes, puis l'idée du sujet de ces qualités, puis l'idée du temps, puis l'idée de l'espace? Point du tout ; c'est simultanément que vous acquérez toutes ces idées. De plus, vous ne les avez pas 45ans savoir que vous les avez. Or, la conscience implique un certain degré d'attention, c'est-à-dire de volonté; elle implique aussi la croyance à votre existence propre, au moi réel et substantiel que vous êtes. En un mot, vous avez d'abord une foule d'idées qui vous sont données l'une dans l'autre, et toutes vos idées primitive.^ sont des idées complexes. Elles sont complexes encore par une autre raison : c'est qu'elles sont particulières et concrètes, comme je l'ai fait voir dans la derni(^re leçon. Vient ensuite l'abstraction, qui, s'ajoutant à ces données primitives, complexes, concrètes et particulières, sépare ce que la nature vous avait donné réuni et simultané, et considère isolément chacune des parties du tout. Cette partie isolée du tout auquel elle appartient, cette idée détachée de l'ensemble des idées primitives, devient une idée abstraite et simple, jusqu'à ce qu'une abstraction plus savante décompose cette prétendue idée simple et en
fasse sortir plusieurs autres idées qu'elle considère en- <*ore abstractivement les unes des autres; jusqu'à ce qu'enfin, de décomposition en décomposition, l'abstraction et l'analyse arrivent à des idées tellement simples qu'elles soient ou paraissent indécomposables. Plus une idée a de simplicité, plus elle a de généralité ; plus une idée est abstraite, plus elle a d'étendue. Nous débutons par le concret, et nous allons à l'abstrait; nous débutons par le déterminé et le particulier, pour aller au simple et au général. La niarche de l'entendement est donc, comme je vous l'ai dit, tout à fait inverse de celle que Locke lui impute. Je dois rendre cette justice à l'école de Locke, qu'elle n'a pas laissé subsister dans l'analyse de l'entendement une erreur aussi grave, et que déjà Condillac avait restitué le véritable procédé de l'esprit humain.
Il n'en a pas été ainsi d'une autre opinion de Locke mêlée à celle-là, que l'esprit est passif dans l'acquisition des idées simples, et actif dans celle des idées complexes, liv. H, chap. i, § 23; cliap. xii, § 2. Sans doute l'esprit est plus actif, ou du moins son activité est plus facile à saisir, dans l'abstraction et la formation des idées générales (c'est là ce qu'il faut entendre par les idées complexes de Locke); mais il est actif aussi dans l'acquisition des idées particulières (idées simples de Locke), car là encore il y a l'exercice de beaucoup de nos facultés, il y a la conscience de l'action de ces facultés, et la conscience par ellemême est déjà de l'activité. L'esprit est actif toutes les fois qu'il pense : il ne pense pas toujours^ coiume.
Locke Ta très-bien vu, liv. II, chap. i, § 18, 19;: mais toutes les fois qu'il pense, et il pense assurément dans l'acquisition des idées particulières, il est actif. Locke avait trop diminué l'intervention de l'activité de Tâme ; loin de l'étendre, nous verrons que recela de Locke l'a encore bien diminuée.
Toutes les idées sont obtenues, ou supposées obtenues : leur mécanisme a été décrit; il ne reste plus qu'à les classer. Locke les divise en idées claires et distinctes, et en idées obscures et confuses, liv. II, chap. XXIX, en idées réelles et chimériques, ibid.j chap. XX, en idées complètes et incomplètes, ibid.j chap. XXXI, en idées vraies et fausses, ibid.^ chap. xxxii. C'est dans ce dernier chapitre que se trouve cette remarque, depuis tant répétée, qu'à la rigueur toutes nos idées sont vraies, et que l'erreur ne tombe pas sur l'idée considérée en elle-même : car, quand même vous avez l'idée d'une chose qui n'existe pas, lïdée d'un centaure, d'une chimère, il est certain que vous avez l'idée que vous avez ; seulement cette idée que vous avez très-réellement n'a pas un objet réellement existant dans la nature; mais l'idée en ellemême n'est pas moins vraie. L'erreur tombe donc, uoji sur l'idée, mais sur cette affirmation qui y est quelquefois ajoutée, que cette idée a un objet réelle^ ment existant dans la nature. Vous n'êtes pas dans reri:cur parce que vous avez l'idée d'un centaure, mais vous êtes dans l'erreur lorsqu'à cette idée de centaure vous joignez cette affirmation, que l'objet d'une telle idée existe. Ce n'est pas l'idée prise en (41e-même, c'est le jugement qui y est joint, qui con-
tient l'erreur. L'école de Locke a développé et mis en lumière cette judicieuse observation.
Le second livre est terminé par un excellent chapitre sur l'association des idées, liv. Il, chap. xxxiii. Non-seulement les idées sont claires ou obscures, distinctes ou confuses, réelles ou chimériques, complètes ou incomplètes, vraies ou fausses; elles ont encore cette propriété incontestable qu'elles se rappellent et s'attirent les unes les autres. 11 y a des associations d'idées naturelles, nécessaires et raisonnables ; il y en a de fausses, d'arbitraires et de vicieuses. Locke a très-bien vu et vivement signalé le danger des dernières ; il a montré par une multitude d'exemples comment très-souvent, par cela seul que nous avons vu deux choses par hasard réunies, cette association purement accidentelle subsiste dans l'imagination et subjugue l'entendement. De là la source d'une foule d'erreurs, et non-seulement d'idées fausses, mais de sentiments faux, d'antipathies ou de sympathies arbitraires, d'aberrations qui souvent dégénèrent en folie. On trouve ici dans Locke les conseils les plus sages pour l'éducation de l'âme et pour celle de l'esprit, sur l'art de rompre de bonne heure les fausses liaisons d'idées, et de restituer à leur place les liaisons raisonnables, qui sortent de la nature môme des idées et de celle de l'esprit humain. Je ne regrette qu'une chose, c'est que Locke n ait pas poussé plus loin l'analyse, et qu'il ait encore laissé tant de vague et d'indécision sur cette importante matière. 11 ne devait pas lui suffire de constater qu'il y a des liaisons vraies, naturelles et raisonnables, et des liaisons fauîa'^fô^.^^'^
il8 HUITIÈME LEÇON.
€iden telles et déraisonnables ; il fallait exposer en quoi consistent les liaisons vraies; il fallait déterminer quelles sont les plus considérables, les plus habituelles de ces liaisons légitimes , et essayer de remonter jusqu'aux lois qui les gouvernent. Une théorie précise de ces lois eût été un immense service rendu à la philosophie, car les lois de Tassociation des idées reposent sur les lois mêmes de Tentendement. Enfin, quand Locke passe aux associations vicieuses, il aurait dû montrer quelle est la racine de ces associations, et quel est le rapport des fausses liaisons <iux vraies. On n'a vu que le côté extravagant de l'entendement humain, tant qu'on ne s'est pas élevé à la source et en quelque sorte à la raison de l'extravagance. Ainsi, Locke recommande sans cesse, et bien justement, de rompre dans l'esprit des enfants la liaison habituelle des fantômes et de l'obscurité. Une analyse plus savante aurait recherché sur quoi repose l'ctte association d'idées entre des êtres mystérieux, et la nuit, les ténèbres, l'obscurité. On n'a jamais uni dans l'esprit ou dans l'imagination l'idée de fantômes ou de spectres à l'idée du soleil et de la lumière éclatante. Il y a donc là une extravagance assurément, mais une extravagance qui a sa raison, qu'il eût été curieux et utile de rechercher; il y a là une liaison vicieuse que l'analyse ne peut expliquer complètement qu'en la rapportant à une autre liaison d'idées, naturelle et légitime, pervertie dans le cas particulier. D'ailleurs, je le répète, tout ce chapitre est d'un observateur ingénieux, d'un véritable philosophe; et nous verrons plus tard que l'association des idées est
ESSAI. LIVRE II, DU BIEN ET J)U MAL. LIVRE lil, DES MOTS. 219
tlevenue entre les mains de Técole de Locke un riche isujet d'expériences et de sages leçons, un champ fécond qu'elle a particulièrement affectionné et cultivé.
Telle est l'analyse exacte et fidèle de ce second livre. Locke a fait sortir de la sensation ou de la réflexion toutes les idées, il a fait voir les différents caractères généraux sous lesquels on peut les classer, et leur propriété la plus remarquable, la plus utile ou la plus dangereuse : l'idéologie, la psychologie, au moins celle de Locke, est achevée. Il s'agit de passer aux applications de l'idéologie, à la connaissance des objets et des êtres à l'aide des idées : tel sera le sujet du quatrième livre. Mais Locke ayant très-bien vu quel est le rapport des mots aux idées, et combien les mots sont une cause féconde d'erreurs pour l'entendement humain, il consacre un troisième livre tout entier îi l'examen de la grande question des signes et du langage.
Vous savez que c'est encore là un des sujets favoris de l'école de Locke ; et je m'empresse de reconnaître •que c'est la question, avec celle de l'association des idées, sur laquelle elle a le mieux mérité de la philosophie. Je rends hommage à une foule d'idées saines, ingénieuses, et même originales, qui sont semées dans ce troisième livre. Locke a vu à merveille quelle est l'intervention nécessaire des signes, des mots, dans la formation des idées abstraites et générales ; quelle est l'influence des signes et des mots dans les définitions, et par conséquent dans une partie considérable de la logique: il a vu et signalé les avantages d'un bon isystème de signes, l'utilité d'une langue bien foi\ft.^
l(îs disputes de mots auxquelles une langue défectueuse réduit trop souvent la philosophie, et sur tous ces points il a ouvert la route où son école est entrée. S'il n'y a pas été bien loin, c'est lui qui l'a frayée; s'il a laissé échapper bien des observations profondes qui ont été la conquête de ses successeurs, en revanche il a évité bien des erreurs systématiques où ils sont tombés. Fidèle à sa méthode, de rechercher beaucoup plus encore l'origine des choses que leurs caractères actuels, Locke n'a pas manqué de rechercher, quoique très-brièvement, quelle est l'origine des mots, des signes, du langage. Il a reconnu que les matériaux du langage préexistent dans la nature, dans les sons, dans celui de nos organes qui est propre à en former ; mais il a parfaitement compris que, s'il n'y avait pas autre chose que des sons, même des sons articulés, il y aurait les matériaux des signes, il n'y aurait point de signes encore. 41 faut que Tentenderaent attache un sens, un sens quelconque à un son, pour que ce son devienne signe, signe d'une conception intérieure de l'entendement. « On peut, dit Locke, liv. IH, chap. i, § 1 et § 2, dresser les perroquets et plusieurs autres oiseaux à former des sons articulés et assez distincts ; cependant ces animaux ne sont nullement capables de langage. 11 était donc nécessaire qu'outre les sons articulés, l'homme fût capable de se servi?' de ces so?is comme signes de ses conceptions intérieures j et de les établir comme autant de marques des idées que nous avons dans l'esprit.
II suit de là : V que l'intelligence n'est pas fille des langues, mais qu'au contraire ce sont les langues qui
sont filles de l'intelligence ; 2" que la plupart des mots ayant, ainsi que Ta très-bien remarqué Locke, une signification arbitraire, non-seulement les langueè sont filles de Tintelligence, mais qu'elles sont même en grande partie filles de la volonté ; tandis que, dans l'école de Locke et dans une école tout opposée, on fait venir l'intelligence du langage, et le langage de la sensation et' du son, sans se douter qu'il y a un abîme entre le son comme son et le son comme signe, et que ce qui fait le signe c'est le pouvoir de le com- < prendre, c'est-à-dire l'esprit, l'intelligence. Les sons, et les organes qui les perçoivent et les produisent, sont des conditions du langage; son principe est l'intelligence. Ici, du moins, on peut féliciter Locke de n'avoir pas confondu la condition d'un principe avec ce principe lui-même : nous verrons que ses successeurs n'ont pas été aussi sages'.
Je vais maintenant tirer de l'ensemble de ce troisième livre, et des théories qu'il renferme, un certain nombre de points importants qui me paraissent suspects, ou douteux, ou faux : vous en jugerez.
1. Locke affirme, liv. III, chap. i, § S, que « les mots tirent leur première origine d'autres mots qui signifient des idées sensibles; » c'est-à-dire qu'en dernière analyse tous les mots ont pour racines des mots élémentaires, signes d'idées sensibles.
D'abord, on peut nier la vérité absolue de cette proposition. Je vais vous donner deux mots, et je vous demanderai de les réduire à des mots primitifs qui
1. Voyez Premiers Essais, p. 258, et Philosophie sensuaustk, leç. II, sur Condillac, p. 59-65, et leç, iii> p. 106, etc.
22i HUITIÈME LEÇON.
expriment des idées sensibles. Prenez le moi je ou moi» Ce mot, au moins dans toutes les langues qui me sont connues, est irréductible, indécomposable, primitif; et il n'exprime aucune idée sensible, il ne représente rien que le sens que Tintelligence y attache; c'est un pur signe, sans nul rapport à aucune idée sensible. Le mot être est exactement dans le mêmecas; il est primitif et tout intellectuel. Je ne sache aucune langue où le mot français être soit exprimé par un mot correspondant qui représente une idée sensibllB ; donc il n'est point vrai que toutes les racines du langage soient, en dernière analyse, des signesd'idées sensibles.
De plus, quand cela serait vrai, même absolument, ce qui n'est pas, voici seulement ce qu'il faudrait en conclure. L'homme est porté d'abord par l'action de toutes ses facultés hors de lui-même et vers le monde extérieur ; ce sont les phénomènes du monde extérieur qui le frappent les premiers ; ce sont donc ces phénomènes qui reçoivent les premiers noms ; ces jioms sont naturellement empruntés à leurs objets ; ils sont teints en quelque sorte de leurs couleurs. Lorsque ensuite l'homme, se repliant sur lui-même, aperçoit distinctement les phénomènes intellectuels qu'il n'avait fait qu'entrevoir confusément, et lorsqu'il veut exprimer ces nouveaux phénomènes de l'âme et de la pensée, l'analogie le porte à rattacher les signes qu'il cherche aux signes qu'il possède déjà, car l'analogie est la loi de toute langue naissante ou développée : de là les métaphores dans lesquelles l'anajyse résout la plupart des signes des idées morales les plus
abstraites. Mais il ne s'ensuit pas du tout que l'homme ait voulu marquer par là la génération de ses idées : et de ce que les signes de certaines idées sont analogues aux signes de certaines autres, il faut conclure que les uns ont été faits après les autres et sur les autres, et non pas que les idées de tous ces signes soient en elles-mêmes identiques ou analogues. C'est pourtant d'après ces analogies purement verbales, et qui, je le répète, ne rendent pas compte de tous les phénomènes du langage, que l'école de Locke, se prévalant des rapports des mots entre eux et du caractère sensible de la plupart des racines, a prétendu que, tous les signes dérivant en dernière analyse de signes sensibles, toutes les idées dérivent également d'idées sensibles. C'est là le fond du grand ouvrage de Horne Tooke*, qui, pour la grammaire, a développé avec une fidélité hardie le système déjà clairement indiqué dans le § S du chapitre i" du IIP livre de V Essai sur C entendement humain^ système plus ou moins d'accord avec l'intervention nécessaire de l'intelligeoce dans la formation du langage que Locke avait lui-même signalée, et avec la puissance de la réflexion distincte de la sensation dans l'acquisition de nos connaissances. « Une autre chose, dit Locke, qui nous peut rapprocher un peu plus de l'origine do toutes nos notions et connaissances, c'est d'observer combien les mots dont nous nous servons dépendent des idées sensibles, et comment ceux qu'on emploie pour signifier des actions et des notions tout à fait