Voyez plus haut, leç. ii, p
éloignées des sens tirent leur origine de ces mêmes idées sensibles, d'où ils sont transférés à des signiiBcations plus abstruses, pour exprimer des idées qui ne tombent point sous les sens. Ainsi les mots suivants : Imaginer^ comprendre^ adhérer ^ concevoir^ insinuer y dégoûter^ trouble^ tranquillité^ etc., sont tous empruntés des opérations sensibles, et appliqués à de certains modes de penser. Le mot esprit^ dans sa première signification, c'est le souffle; et celui A' ange signifie messager. Et je ne doute pas que si nous pouvions conduire tous les mots jusqu'à leur source, nous ne trouvassions que, dans toutes les langues, les mots qu'on emploie pour signifier des choses qui ne tombent pas sous les sens ont tiré leur première origine d'idées sensibles, d'où nous pouvons conjecturer quelle sorte de notions avaient ceux qui, les premiers, parlèrent ces langues-là, d'où elles leur venaient dans l'esprit, et comment la nature suggéra inopinément aux hommes l'origine et le principe de toutes leurs connaissances... »
IL Autre proposition de Locke : « La signification des mots est parfaitement arbitraire, liv. III, chap. ii, § 8. » Nous-même nous venons de reconnaître que la plupart des impositions de mots sont arbitraires, et viennent non-seulement de l'intelligence, mais de la volonté. Nous croyons fermement que la plupart des mots sont conventionnels ; mais la question est de savoir si tous les mots le sont ; il s'agit de savoir s'il n'y a absolument pas une seule racine dans le langage qui emporte avec soi sa signification, qui ait un sens naturel, et soit le fondement des conventions au lieu
ESSAI. LIVRE II, DU BIEN ET DU MAL. LIVRE III, DES MOTS. 22r
de venir de ces conventions. C'est une grande question que Locke a tranchée d'un seul mot, et que •totite son école a regardée <x)mme définitivement résolue; elle ne Ta pas même agitée. En tous cas, lors même que nous accorderions (ce que nous ne pouvons faire d'une manière absolue) que tous les mots sont arbitraires, nous réserverions les lois du rapport des mots entre eux. Une langue en effet n'est pas une simple collection de mots; c'est un système de rapports très-divers qui se ramènent à des rapports invariables, lesquels constituent la partie commune des langues, c'est-à-dire la grammaire générale, qui a ses lois, ses lois nécessaires, dérivant de la nature même de l'esprit humain. Or, chose remarquable, dans tout ce troisième livre, Locke traite sans cesse des mots, jamais de jeurs rapports, jamais de la syntaxe, où réside l'essence des langues ; il y a une foule de réflexions particulières ingénieuses ; pas de théorie, pas de véritable grammaire. C'est l'école de Locke qui a converti les remarques isolées du maître- en un système gramjnatical vrai ou faux, que nous rencontrerons un jour. III. Mais voici une proposition tout autrement importante. Locke déclare expressément que ce qu'on appelle général et universel est un ouvrage de l'entendement, et que l'essence réelle n'est pas autre chose que l'essence nominale. Liv. III, chap. ni, § 2 : « Ce •qu'on appelle général et universel n'appartient pas à l'existence réelle des choses ; mais c'est un ouvrage •de l'entendement qu'il fait pour son propre usage, et qui se rapporte uniquement aux signes. )) Vous le voyez, c'est le fond môme du nominalisme. Il importe
i26 HUITIÈME LEÇON.
donc d'examiner, quoique succinctement, cette proposition, qui est devenue dans l'école de Locke un principe incontesté, un préjugé placé au-dessus de la discussion. J'aperçois un livre, puis un autre livre, puis un autre livre encore ; je néglige par l'abstraction leurs différences de position, de grandeur, de forme, de couleur ; je m'attache à leurs rapports de ressemblance qu'il est inutile d'énumérer, et j'arrive par les procédés connus à l'idée générale de livre ; et cette idée générale est exprimée pour moi par le mot livre. Qu'y a-t-il à lire sous ce mot ? Ceci ni plus ni moins : 1° la supposition qu'entre les différents livres placés sous mes yeux il y a , outre les différences qui les séparent, des ressemblances, des qualités communes^ sans quoi aucune généralisation ne serait possible ; 2° la supposition qu'il s'est trouvé un esprit capable de reconnaître ces qualités communes; 3° enfin, la supposition qu'il y a des objets réellement existants, des livres réels, sujets de ces qualités communes* Le mot livre représente tout cela : différents livres existant dans la nature, des qualités communes entre ces différents livres, et un esprit capable de concevoir ces qualités communes et de les élever à leur idée générale. Mais indépendamment de ces livres divers et réels, de leurs qualités communes et de l'esprit qui les conçoit, le mot livre exprime-t-il quelque chose d'existant qui ne soit pas tel livre, mais le livre en soi? Non, certes. Donc le mot livre n'est qu'un mot^ un pur mot, qui n'a point de type spécial, d'objet réel existant dans la nature : il est donc certain que l'essence générale du livre se confond avec son essence
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nominale ; et ici je suis tout à fait de l'avis de Locke et du nominalisme.
Mais n'y a-t-il pas d'autres idées générales ? Examinons : j'aperçois un corps, et à l'instant même mon esprit ne peut pas ne pas supposer qu'il est dans un certain espace particulier, qui est le lieu de ce corps particulier. J'aperçois un autre corps, et mon esprit ne peut pas ne pas croire que cet autre corps particulier est aussi dans un espace particulier ; et ainsi, vous l'avez vu*, j'arrive, sans avoir besoin de passer par une longue suite d'expériences, à l'idée générale del'espace. Reste à savoir si cette idée générale d'espace est exactement la même que l'idée générale de livre, et si le mot espace ne signifie rien de plus que le mot livre. Consultons l'esprit humain. C'est un fait que, lorsque vous parlez du livre en général, nul de vous n'ajoute à l'idée de livre celle d'une existence réelle. Au contraire, je demande si, lorsque vous parlez de l'espace en général, vous ajoutez ou n'ajoutez pas à cette idée la croyance h la réalité de l'espace. Je vous demande s'il en est de l'espace comme du livre ; si vous croyez, par exemple, qu'il n'y a hors de vous que des espaces particuliers, qu'il n'y a pas un espace universel capable d'embrasser tous les corps possibles, un espace un et continu, dont les différents espaces particuliers ne sont que des portions et des mesures arbitraires. Il est certain que quand vous parlez de l'espace vous avez la conviction qu'il y a hors de vous quelque chose qui est l'espace, comme, lorsque vous parlez du temps, vous avez la conviction
i . Plus haut, leç. v.
qu'il y a hors de vous quelque chose qui est le temps, lors même que vous ne connaissez ni la nature du temps ni celle de l'espace. Les différents temps, les différents espaces ne sont pas les éléments constitutifs de l'espace et du temps ; le temps et l'espace ne sont pas seulement pour vous la collection de ces différents temps et de ces différents espaces ; mais vous croyez que l'espace et le temps sont par eux-mêmes, et que ce ne sont pas deux ou trois espaces, deux ou trois siècles qui constitue»t l'espace et le temps ; car tout ce qui est emprunté à l'expérience, soit en matière d'espace, soit en matière de temps, est fini, et le caractère de l'espace et du temps est pour vous d'être infini, d'être sans commencement et sans fin : le temps se résout dans l'éternité, comme l'espace dans l'immensité. En un mot, une croyance invincible de la réalité du temps et de l'espace est attachée pour vous à l'idée générale de temps et d'espace. Voilà ce que croit l'esprit humain ; voilà ce qui est attesté par la conscience . Ici le fait est précisément inverse de celui que je vous signalais tout à l'heure; et tandis que l'idée générale de livre ne suppose dans la pensée aucune conviction de l'existence de quelque chose qui soit le livre, ici, au contraire, à l'idée générale de temps et d'espace est attachée la conviction invincible de la réalité de quelque chose qui est l'espace et le temps. Sans aucun doute, le mot espace est un pur mot comme celui de livre ; mais ce mot emporte avec lui la supposition de quelque chose de réel en soi : là est la racine et la raison du réalisme.
Le nominalisme pense que les idées générales ne
sont que des mots ; le réalisme pense que les idées générales supposent quelque chose de réel : des deux côtés égale vérité, égale erreur. Oui, sans doute, il y a un très-grand nombre d'idées générales qui sont purement collectives, et qui n'expriment rien autre chose que les qualités communes des objets, sans impliquer aucune existence; et en ce sens le nominalisme a raison. Mais il est certain aussi qu'il y a des idées générales qui impliquent l'existence réelle de leur objet : le réalisme s'appuie sur cette base, qui est incontestable. Voici maintenant le tort du nominalisme et du réalisme. La force du réalisme réside dans les idées générales qui impliquent invinciblement l'existence extérieure de leurs objets ; ce sont, vous le savez, les idées générales, universelles et nécessaires ; il part de là ; mais dans le cercle de ces idées supérieures, il attire les idées purement collectives et relatives, nées de l'abstraction et du langage. Ce qu'il avait le droit d'affirmer des unes, il l'affirme aussi des autres. Il avait raison sur un point ; il veut avoir raison d'une manière absolue : là est son tort. De son côté, le nominalisme, parce qu'il démontre avec évidence qu'il y a beaucoup d'idées générales qui ne sont que des idées collectives, relatives, de purs mots, en conclut que toutes les idées générales ne sont que des idées générales collectives et relatives, de purs signes. L'un convertit les choses en mots, l'autre convertit les mots en choses. Tous deux ont raison au point de départ; tous deux s'égarent dans la conclusion par leurs prétentions excessives et absolues. En général, l'école sensualiste est nominaliste^
et Técole idéaliste est réaliste. Encore une fois,. des deux côtés toujours de l'incomplet et de l'exclusif; moitié vérité et moitié erreur ^
IV. Je termine par vous signaler une autre proposition, ou plutôt une autre prétention de Locke, qu'il importe de resserrer daijs de justes limites. Partout Locke attribue aux mots, liv. III, chap. ii, § 4, et liv. IV, passim^ la plus grande partie de nos erreurs ; et si vous commentez le maître par les élèves, vous trouverez dans tous les écrivains de Técole de Locke que toutes les disputes sont des disputes de mots ; qu'une science n'est qu'une langue, et par conséquent qu'une langue bien faite est une science bien faite. Je m'inscris en faux contre ce qu'il y a d'exagéré dans ces assertions*. Nul doute que les mots n'aient une grande influence; nul doute qu'ils ne soient pour beaucoup dans nos erreurs, et qu'il ne faille s'appliquer à se faire la meilleure langue possible. Qui le conteste? Mais la question est de savoir si toute erreur dérive du langage, et si une science n'est qu'une langue bien faite. Non; les causes de nos erreurs sont et plus étendues et plus profondes. La légèreté, la présomption, la paresse, la précipitation, l'orgueil, mille et mille causes morales influent sur nos jugements. Les vices du langage peuvent s'ajouter à ces causes naturelles et les aggraver, mais ils ne les constituent pas. Si vous y regardez de près, vous ver-
1 . Sur le réalisme, le nominalisme et le conceptualisme, voyez Philosophie Écossaise, leç. viii, p.' 357-363, Histoire générale de la Philosophie, leç. vu et ix, et les Fragments de Philosophie scolasti-
QUE, pCLSSim.