Voyez Philosophie sensualiste, leç. m, p
rez que la plupart des disputes, qui semblent d'abord des disputes de mots, sont au fond des disputes de choses. L'humanité est trop sérieuse pour s'émouvoir, et verser souvent le plus pur de son sang, pour des mots. Les guerres ne roulent pas sur des disputes de mots : j'en dis autant des autres querelles, des querelles thêologiques et des querelles scientifiques, dont on méconnaît la profondeur et l'importance quand on les résout en de pures logomachies. Assurément toute science doit tâcher de se faire une bonne langue; mais c'est prendre l'effet pour la cause, que de supposer qu'il y a des sciences bien faites parce qu'il y a des langues bien faites. Le contraire est vrai: les sciences ont des langues bien faites quand elles sont elles-mêmes bien faites. Les mathématiques ont une langue bien faite. Pourquoi? Parce que dans les mathématiques les idées sont parfaitement déterminées j la simplicité, la rigueur, la précision des idées ont produit la rigueur, la précision et la simplicité des signes. Il répugne que des idées précises s'expriment dans un langage confus ; ou si dans l'enfance d'une langue il en était ainsi quelque temps, bientôt la précision, la rigueur et la fixité des idées dissiperaient le vague et l'obscurité du langage. L'excellence des sciences physique et chimique vient évidemment d'expériences bien faites. Les faits ayant été observés et décrits avec fidélité, le raisonnement a pu s'appuyer sur ces faits avec certitude, et en tirer des conséquences et des applications légitimes. De là est sorti et devait sortir un bon système de signes. Faites la supposition contraire; supposez des expériences
mal faites : plus le raisonnement qui; s'appuiera sur ces fausses données sera sévère, plus il en tirera d'erreurs, plus il communiquera à l'erreur de portée et d'étendue. Supposez que les théories qui résultent de ces expériences imparfaites ^et vicieuses soient re- 'présentées par les signes les plus simples, les plus analogues, les mieux, déterminés; qu'importera la bonté des signes, si ce qui est caché sous ce langage excellent est une chimère ou une erreur? Prenez la médecine. On se pliaint qu'elle soit si peu avancée. Que croyez-vous qu'il faille faire pour la tirer des régions de l'hypothèse, et l'élever enfin au rang d'une science? Croyez- vous que ce soit d'abord par une langue bien faite que vous réformerez la physiologie et la médecine ? ou ne pensez-vous pas que le vrai remède est l'expérience^ et avec l'expérience l'emploi sévère du raisonnement ? Un bon système de signes viendra de lui-même ensuite ; il ne pourrait venir auparavant, ou il viendrait inutilement. Il en est de même de la philosophie. On a répété sans cesse que l'artifice de l'esprit humain est tout entier dans celui du langage, et que la philosophie serait finie le jour oîi le langage philosophique serait achevé ; et on est parti de là pour arranger une certaine langue philosophique plus ou moins claire, facile, élégante, et on a cru que la philosophie était achevée. Elle ne l'était pas ; elle était loin de l'être. Ce préjugé l'a retardée même, en éloignant l'expérience. La science philosophique, comme toute science d'observation et de raisonnement, vit d'observations bien faites et de raisonnements rigoureux* C'est là, et noB pas ailleurs, qu'est tout l'avenir de la philosophiet
Examen du quatrième livre de VEssai sur la connaissance. Que la connaissance, selon Locke, roule, 1° sur des idées, 2° sur des idées conformes à leurs objets. — Que la conformité ou la non-conformité des idées avec leurs objets, comme fondement du vrai ou du faux dans la connaissance, n'est pas une simple métaphore dans> Locke, mais une véritable théorie. — Examen de la théorie des idées représentatives, !<> par rapport au monde extérieur, aux qualités secondes, au» qualités premières, au sujet de ces qualités, à l'espace, au temps, etc. ; 2© par rapport au monde spirituel. — Appel n la révélation, paralogismes de Locke.
^ Étant données toutes les idées qui sont dans Tentendement humain, avec leur origine, leur génération, leur développement, leur classification ; étant donnés les signes par lesquels on les exprime et on les répand, •il s'agit de rechercher ce que l'homme fait de ces idées, quelles connaissances il en tire, quelle est la portée de ces cqnnaissances, et quelles sont leurs limites. Tel est le sujet du quatrième livre de VEssai sur r Entendement humain : il traite de la connais-
i . Sur la théorie des idées représentatives, voyez partout dans nos. écrits, surtout Philosophie Écossaise, leç. vu.
234 NELVIÈME LEÇON.
sance, c'est-à-dire non plus seulement des idées prises en elles-mêmes, maïs par rapport à leurs objets, par rapport aux êtres ; car la connaissance va jusque-là ; elle atteint Dieu, les corps et nous. Or, ici se présente, dès l'entrée, une question préjudicielle. La connaissance va jusqu'aux êtres, le fait est certain ; mais comment ce fait a-t-il lieu ? Comment, parti des idées qui sont en lui, l'entendement atteint-il les êtres qui sont hors de lui ? Quel pont y a-t-il entre la faculté de connaître, qui est en nous, et les objets de la connaissance, qui sont hors de nous? Lorsque nous serons arrivés sur l'autre rive, nous verrons quelle route nous devons prendre et jusqu'où nous pouvons aller ; maïs d'abord il faut savoir comment se fait le passage. Avant d'entrer dans l'ontologie, il faut savoir comment on va de la psychologie à l'ontologie, quel est le fondement, et le fondement légitime, de la connaissance, C'est cette question préliminaire que nous adresserons d'abord à Locke.
Le quatrième livre de VEss'ai sur rEntendement humain commence par établir que toute connaissance roule sur des idées.
Liv. IV. De la Connaissance, Chap. i". De la Con-^ naissance en général^ § 1". « Puisque l'esprit n'a d'autre objet de ses pensées et de ses raisonnements que ses propres idées, qui sont la seule chose qu'il contemple et qu'il puisse contempleî*, il est évident que ce n'est que sur nos idées que roule toute notre connaissance. )>
Mais, vous le savez, Locke reconnaît, et avec raison, que les idées en elles-mêmes sont toujours vraies. Il
est toujours vrai que nous avons Tidée que nous avons, qui est actuellement sous l'œil de la conscience : que cette idée soit une chimère, un centaure, toujours est-il que nous l'avons, et, sous ce rapport, l'idée ne peut pas être fausse, elle ne peut pas ne pas être vraie, ou plutôt, à la rigueur, elle n'est ni fausse ni \Taie. Oîi peut donc commencer l'erreur, et en quoi réside la vérité ? L'une et l'autre évidemment ne réside et ne peut résider que dans cette supposition de l'esprit, que cette idée se rapporte ou ne se rapporte pas à un objet, à tel ou tel objet réellement existant dans la nature. C'est en ce rapport que gît la vérité ou l'erreur dans la connaissance humaine. Si ce rapport peut être saisi, la connaissance humaine est possible ; si ce rapport ne peut pas être saisi, la connaissance humaine est impossible. Maintenant, en supposant que ce rapport soit possible, quel est-il, et en quoi consiste-t-il ? C'est sur ce point qu'il s'agit d'interroger Locke avec précision et sévérité, car c'est là que doit être le fond de la théorie du vrai et du faux dans la connaissance, c'est-à-dire le fond même du quatrième livre que nous avons à examiner.
Dans toute l'étendue de ce quatrième livre, comme à la fin du second, Locke déclare expressément que le vrai ou le faux dans les idées, sur lesquelles roule toute connaissance, consiste dans la supposition d'un rapport entre ces idées et leur objet ; et partout encore il déclare expressément que ce rapport est et ne peut être qu'un rapport de conformité ou de nonconformité. L'idée, sur laquelle ne tombe, à proprement parler, ni l'erreur ni la vérité, est conforme à
son objet ou elle n'y est pas confonne ; si elle y est conforme, non-seulement la connaissance est possible, mais elle est vraie, car elle porte sur une idée vraie, sur une idée conforme à son objet ; ou l'idée n'est pas conforme à son objet, et alors l'idée est fausse, et la connaissance qui en dérive l'est également. C'est ce que l'on trouve d'un bout à l'autre du quatrième livre de V Essai sur la connaissance ; c'est ce qu'on trouve à chaque pas dans les six derniers chapitres du second livre, où Locke traite des vraies et des fausses idées»
Livre II, chap. ii, § 4 : « Toutes les fois que l'esprit rapporte quelqu'une de ces idées à un objet qui lui est extérieur, elles peuvent être nommées vraies . ou fausses, parce que, dans ce rapport, l'esprit fait une supposition tacite de leur conformité avec cet objet. »
Liv. IV, chap. iv, § 3 : « Il est évident que l'esprit ne connaît pas les choses immédiatement, mais seulement par l'intervention des idées qu'il en a ; et, par conséquent, notre connaissance n'est vraie qu'autant qu'il y a de la conformité entre nos idées et leurs. objets. »
Ces deux passages sont positifs ; ils réduisent nettement la question du vrai et du faux dans la connaissance à la question de la conformité ou de la nonconformité des idées avec leurs objets.
Mais cette nécessité de la conformité d'une idée avec son objet pour être vraie, est-elle dans Locke une véritable théorie philosophique, ou n'est-ce qu'une simple manière de parler, une métaphore plus ou moins heureuse ? Si c'est une métaphore, je demande qu'on, me dise quelle est la théorie cachée sous cette meta-
phore, et dans quel endroit de Locke se trouve exprimée une seule fois cette théorie. Si, dans Fabsence complète de toute autre théorie, les deux passages que je viens de citer ne suffisaient pas pour établir que la nécessité de la conformité de Tidée à son objet, pour constituer la vérité, n'est pas une métaphore, mais une théorie sérieuse, je pourrais apporter ici une multitude d'autres passages qui ne laissent aucun doute à cet égard. Ainsi, lorsqu'à la fin du second livre, Locke traite des idées comme réelles ou chimériques, comme complètes ou incomplètes, il se fonde sur sa théorie de la conformité ou de la non-conformité des idées avec leurs objets.
Liv. II, chap. xxx, § ^*^ Les idées réelles sont conformes à leurs archétypes, « Premièrement, par idées réelles, j'entends celles qui ont un fondement dans la nature, qui sont conformes à des êtres réels, à l'existence des choses, ou à leurs archétypes; et j'appelle idées fantastiques ou chimériques, celles qui n'ont point de fondement dans la nature, ni aucune conformité avec la réalité des choses auxquelles elles se rapportent tacitem^t comme à leurs archétypes. »
Et qu'est-ce qu'une idée complète ou incomplète? Une idée complète sera celle qui sera complètement conforme à son archétype ; une idée incomplète, celle qui n'y sera conforme qu'en partie.
Liv. Il, chap. \xxi, § 1" : « J'appelle idées complètes celles qui représentent parfaitement les originaux d'où l'esprit suppose qu'elles sont tirées. »
La théorie des idées complètes ou incomplètes repose sur la théorie des idées réelles et chimériques»
laquelle repose sur la théorie des idées vraies ou fausses, laquelle est tout entière dans la théorie de la conformité de Tidée à Tobjet. Ce point est d'une telle importance, que, pour ôter toute incertitude, je veux encore vous lire un passage oîi Locke se pose à luimême le problème ; et la manière précise dont il le pose exclut toute ambiguïté dans la solution qu'il en donne.
Liv. IV, chap. iv, § 3 : « Quel sey a notre critérium, et comment l'esprit, qui n'aperçoit rien que ses pro«> près idées, connaîtra-t-il qu'elles conviennent avec les choses elles-mêmes ? Quoique cela ne soit pas exempt de difficulté, je crois pourtant qu'il y a deux sortes d'idées dont nous pouvons être assurés qu'elles sont conformes aux choses ...» § 4 : « Les idées simples ont toute la conformité à quoi elles sont destinées, ou que notre état exige ; car elles nous représentent les choses sous les apparences qu'elles sont propres à produire en nous. » Et plus bas : « Cette conformité suffit pour nous donner une connaissance réelle. »
Il est impossible de s'expliquer plus catégoriquement. Ce n'est donc pas une manière de parler, une métaphore jetée en passant ; c'est toute une théorie, tout un système : examinons-le sérieusement.
Voilà la vérité et l'erreur, la réalité et la chimère résolues dans la représentation ou la non-représentation de l'objet par l'idée, dans la conformité ou la non -conformité de l'idée à l'objet. Il y a connaissance, à cette condition, et à cette condition seule, que l'idée représente son objet, lui soit conforme. Mais à quelle condition une idée représente-t-elle son objet, lui est-
elle conforme? A cette condition que cette idée lui ressemble, que cette idée soit avec son objet dans le rapport d'une copie à l'original. Pesez la valeur des mots : la conformité d'une idée à son objet ne peut signifier autre chose, sinon la ressemblance de cette idée prise comme copie, avec l'objet pris comme original. C'est bien ce qu'exprime Locke par le mot d'archétypes, dont il se sert pour désigner les objets des idées. Or, si la conformité de l'idée à l'objet n'est que la ressemblance de la copie avec l'original, avec son archétype, je dis que, dans ce cas, l'idée est prise uniquement comme une image. Il faut évidemment que l'idée soit une image, pour ressembler à quelque chose, pour représenter quelque chose. Voilà donc l'idée représentative réduite à une image. Mais regardez-y de près, et vous verrez que toute image implique quelque chose de matériel. Conçoit-on ce que c'est qu'une image de quelque chose d'immatériel? Toute image est nécessairement sensible et matérielle, ou ce n'est qu'une métaphore, supposition que nous avons écartée. Ainsi, en dernière analyse, dire qu'il y a connaissance si l'idée est conforme à son objet, et qu'aucune connaissance n'est possible qu'à cette condition, c'est prétendre qu'il n'y a connaissance qu'à cette condition que Tidcc d'une chose soit l'image de cette chose, c'est-à-dire son image matérielle. Toute la connaissance est donc engagée dans la question suivante : Avons-nous des êtres des idées qui nous les représentent, qui leur ressemblent, qui en soient les images, qui en soient les images matérielles? ou n'avons-nous pas de pareilles images ? Si oui, la
^connaissance est possible ; si non, elle est impossible. Mais, en fait, la connaissance humaine embrasse le monde extérieur, Tâme et Dieu. Si donc la connaissance de ces objets est possible et réelle, elle ne Test qu'à la condition précitée, à savoir, que nous avons de ces êtres des idées qui leur sont conformes, des idées qui les représentent, qui leur ressemblent, qui en sont des images, et, encore une fois, des images matérielles. Avons-nous ou n'avons-nous pas de Dieu, de l'âme, du monde extérieur des idées-images, des images matérielles? telle est la question. Appliquonsla d'abord au monde extérieur ; c'est là surtout que la théorie de Locke paraît admissible ; voyons quelle est sur ce terrain môme sa solidité et sa valeur.
L'idée du monde extérieur, c'est l'idée des corps. Les corps ne nous sont connus que par leurs qualités. Ces qualités sont premières ou secondes. On entend par les qualités secondes des corps, celles qui pourraient n'être pas, sans que le corps cessât d'être ; par exemple, les qualités dont nous acquérons l'idée par le sens de l'odorat, par le sens de l'ouie, par le sens du goût, par tous les sens, excepté celui du toucher, et peut-être aussi celui de la vue. Les qualités premières des corps sont celles qui nous sont données comme les attributs fondamentaux des corps, sans lesquels les corps n'existeraient pas pour nous. La qualité première par excellence est la solidité, qui implique l'étendue, laquelle implique la forme, etc. *. Nous avons la conviction que tout corps est solide,