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Pbemiers Essais, Analyse de la connaissance sensible

ESSAI. LIVRE IV, THÉORIb DES IDÉES REPRÉSENTATIVES. 241

étendu, qu'il a des formes. Nous sommes convaincus encore que- les corps ont la propriété de causer en nous ces modifications particulières qu'on appelle la saveur, le son, l'odeur, peut-être même cette modification qu'on appelle la couleur Locke tombe d'accord de tout cela, et c'est lui qui a beaucoup contribué à répandre la distinction des qualités premières et des qualités secondes des corps, qu'il ne s'agit pas ici d'approfondir. Voici comment il rend compte de l'acquisition des idées des qualités premières et des qualités secondes.

Livre II, chap, viii, § 11. Comment les premières qualités produisent des idées en nous : « Ce que l'on •doit considérer après cela, c'est la manière dont les -corps produisent des idées en nous. 11 est visible, du moins autant que nous pouvons le concevoir, que c'est iniquement par impulsion. »

§ 12 : « Si les objets extérieurs ne s'unissent pas immédiatement à l'âme lorsqu'ils y excitent des idées, et que cependant nous apercevions ces qualités originales dans ceux de ces objets qui viennent à tomber sous nos sens, il est visible qu'il doit y avoir, dans les objets extérieurs, un certain mouvement qui, agissant sur certaines parties de notre corps, soit continué par le moyen des nerfs ou des esprits animaux, jusqu'au cerveau ou au siège de nos sensations, pour exciter là, dans notre esprit, les idées particulières que nous -avons de ces premières qualités. Ainsi, puisque l't^tendue, la figure, le nombre et le mouvement des corps qui sont d'une grosseur propre à frapper nos yeux, peuvent être aperçus par la vue [à une certaine dis-

m SiEL'VlÈME LEÇON.

tance, il est évident que certains petite corps imperceptibles doivent venir de l'objet que nous regardons • jusqu'aux yeux, et par là conununiquer au cerveau certains mouvements qui -produisent en nous les idées ^ que nous avons de ces différentes qualités. »

§ 13. Comment les secondes qualités excitent en. nous des Idées, (f Nous pouvons concevoir par le même moyen comment les idées des secondes qualités sont produites en nous, je veux dire par l'action de quelques particules insensibles sur les organes de nos sens. Car il est évident qu'il y a un grand amas de corps dont chacun est si petit que nous ne pouvons en découvrir,, par aucun de nos sens, la grosseur, la figure et le mouvement, comme il paraît par.les particules de l'air* et de l'eau, et par d'autres beaucoup plus déliées quecelles de l'air et de l'eau, et qui peut-être le sont beaucoup plus que les particules de l'air ou de l'eau ne le sont en comparaison du poids, et de quelque autregrain encore plus gros. Cela étanty nous sonmies* en droit de supposer que ces sortes de particules, différentes en mouvement, en figure, en grosseur et en nombre, venant à frapper les différents organes de nos sens, produisent en nous ces différentes sensations que nous causent les couleurs et les odeurs des corps; qu'une violette, par exemple, produit en nous les idées de la couleur bleuâtre* et de la douce odeur de cette fleur par l'impulsion de ces sortes de particules insensibles, d'une figure et d'une grosseur particulière, qui, diversement agitées, viennent à frapper les organes de la vue et de l'odorat. Car il n'est pas plus difficile de concevoir que Dieu peut attacher de

telles idées à des mouvements avec lesquels elles n'ont aucune ressemblance, qu'il est difficile de concevoir qu'il a attaché l'idée de la douleur au mouvement d'un morceau de fer qui divise notre chair, auquel mouvement la douleur ne ressemble en aucune manière. »

§ 14. « Ce que je viens de dire des couleurs et des odeurs peut s'appliquer aussi aux sons, aux saveurs, et à toutes les autres qualités sensibles... »

Si vous remontez au principe, mal démêlé et mal exposé dans Locke, de toute cette théorie, vous trouverez qu'elle est fondée en dernière analyse sur cette supposition que, comme les corps n'agissent l'un sur l'autre que par le contact, et par conséquent par impulsion, de même l'esprit ne peut être en rapport avec les choses corporelles qu'à cette condition qu'il y ait contact entre l'esprit et le corps, et par conséquent qu'autant qu'il y aura impulsion de l'un sur l'autre. Or, dans les idées sensibles, qui sont involontaires, et où, selon Locke, l'esprit est passif, l'impulsion doit venir des corps sur l'esprit et non de l'esprit sur les corps, et le contact ne peut avoir lieu directement, mais indirectement, par le moyen des particules. Ainsi la nécessité du contact entraîne celle des particules, qui, émises par les corps, s'introduisent parles organes dans le cerveau, et de là introduisent dans l'âme ce qu'on appelle des idées sensibles. Toute la théorie part de la nécessité d'un contact, et vient aboutir à des particules intermédiaires et à leur action. Ces particules sont, en d'autres termes, les espèces sensibles de la scolastique péripatéticienne, dont la.

physique moderne a fait justice. Il n'est plus question aujourd'hui des espèces sonores, visibles, tangibles, etc.; il ne peut donc plus être question de leur * émission, ni par conséquent encore du principe qui les avait engendrées, à savoir, la nécessité du contact et de l'impulsion, comme condition de Tacquisition des idées sensibles. Tout ceci n'est plus aujourd'hui qu'une hypothèse abandonnée, sur laqueUe il serait superflu de s'arrêter. Les idées sensibles ainsi formées, une fois obtenues à cette condition, qui est une chimère, voici en quoi ces idées diffèrent les unes des autres.

Selon Locke, les idées que nous avons des qualités premières de la matière ont cela de propre qu'elles ^ ressemblent à leur *objet; tandis que les idées que nous avons des qualités secondes de la matière ont cela de propre qu'elles ne ressemblent paâ à leurs objets.

Liv. Il, chap. viii, § 15. « Les idées des premières qualités ressemblent à ces qualités, et celles des secondes ne leur ressemblent en aucune manière. »

tes idées des qualités secondes ne ressemblent point à ces qualités ; fort bien : j'en conclus tout de suite, selon la théorie de Locke, que les idées des qualités secondes sont de pures chimères, et que nous n'avons de ces qualités aucune connaissance. Rappelez-vous que toute connaissance, selon Locke, repose sur les idées, et qu'il n'y a connaissance qu'autant que l'idée ressemble à son objet ; or, de l'aveu même de Locke, les idées des qualités secondes ne ressemblent point à ces qualités ; donc ces idées ne renfer-

ment aucune connaissance. Qu-on ne dise pas qu'en effet nous n'avons des qualités secondes des corps qu'une connaissance incomplète. Si Locke n'eût voulu dire que cela, il aurait dû dire, selon sa théorie générale, que les idées des qualités secondes ne représentent qu'incomplètement leurs objets ; mais il dit qu'elles ne 'les représentent d'aucune façon. Donc elles ne renferment pas même la connaissance la plus imparfaite, elles ne renferment aucune connaissance; ce sont de pures chimères, comme les idées de centaure, etc. La conséquence est forcée dans la théorie de Locke. Mais cette conséquence est-elle d'accord avec les faits qu'il s'agit d'expliquer et non de détruire? En fait, est-il vrai que nous n'ayons aucune connaissance des qualités secondes des corps? Loin de là, nous croyons qu'il y a dans les corps des propriétés très-réelles, auxquelles nous attribuons la puissance d'exciter en nous certaines modifications ou sensations. Nous n'avons pas seulement la conscience de ces sensations, mais nous croyons qu'elles ont des causes, et que ces causes sont dans les corps. Comme nous pourrions concevoir les corps indépendamment de ces causes ou puissances, ou propriétés, ou qualités, nous appelons ces qualités des qualités secondaires; nous ne les connaissons qu'entant que causes de nos sensations, j'en conviens : mais enfin nous les connaissons à ce titre, et c'est encore là une connaissance réelle qui se trouve incontestablement dans tous les hommes. Mais, selon Locke, la connaissance est toujours à cette condition, que l'idée sur laquelle roule la connaissance représentera son objet. Vous

Ji6 NELMEME LEÇON.

avez certainement Tidée des qualités secondaires des corps en tant que causes de plusieurs de vos sensations, l'odeur, la saveur, etc. Eh bien, cette idée que vous avez tous, et sur laqueUe est fondée presijue toute votre conduite et la vie humaine tout entière, elle n'est vraie, elle ne constitue une connaissance légitime qu'à la condition qu'elle sera conforme à son objet, aux causes de vos sensations, aux qualités secondaires des corps. Et quand je dis qu'elle leur sera conforme, songez que la condition de la conformité n'est pas moins que celle de la ressemblance, que la condition de la ressemblance n'est pas moins que la condition d'être une image, et que la condition de toute image n'est pas moins que la condition d'être une image sensible et matérielle ; car il n'y a pas d'image immatérielle. La question se réduit donc à savoir si vous avez ou non l'image matérielle des qualités secondaires des corps, c'est-à-dire de ces propriétés des corps qui causent en vous les sensations de la couleur, du son, de la saveur, de l'odeur. Voyez quelle peut être l'image matérielle d'une cause. Une cause, en tant que cause (et les propriétés ou qualités secondes des corps ne sont pas autre chose) n'a point de forme, n'a point de couleur ; par conséquent quelle image matérielle peut-on s'en faire? Une cause, quelle quelle soit, que vous la placiez dans l'âme on dans ce qu'on appelle la matière, est toujours une cause, n'est jamais qu'une cause; et, en tant que cause, elle ne tombe sous la main ni sous l'œil, elle ne tombe sous aucun sens : c'est donc quelque chose dont vous ne pouvez pas avoir une idée sensible à la

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rigueur, une idée-image, une image matérielle. Donc, . puisque vous n'avez pas et ne pouvez pas avoir l'image d'une cause, et que les»qualités secondaires des corps ne vous sont données que comme des causes, il s'ensuit que vous ne devez avoir aucune idée vraie, aucune connaissance légitime des qualités secondes des corps; il s'ensuit même à la rigueur que ces qualités doivent être pour vous comme si elles n'étaient pas, puisque vous n'avez pu les atteindre que par les images plus ou moins fidèles que vous Vous en faites ,. images qui vous manquent ici absolument. La négation des qualités secondes des corps, tel est donc le résultat inévitable de la théorie que toute idée doit représenter son objet pour être vraie. Ce résultat est inévitable; cependant l'expérience le dément, et en te. démentant, elle en réfute le principe. Les idées des qualités secondes ne ressemblent en aucune façon à. leurs objets, et pourtant elles contiennent une connaissance certaine : donc il n'est pas vrai que toute connaissance suppose la ressemblance de l'idée et de son objet.

La théorie de Locke échoue ^ur les qualités se- ■ condes des corps, voyons si elle sera plus heureuse sur les qualités premières.

La solidité est la qualité première par excellence. La solidité avec ses degrés et ses nuances, la dureté • ou la mollesse, l'impénétrabilité ou la pénétrabilité, enveloppe l'étendue, laquelle renferme la grandeur et la forme : ce sont là à peu près les qualités premières des corps. Locke affirme que les idées des qualités primaires ressemblent à ces qualités ; c'est là

leur titre de légitimité à ses yeux. Cette théorie semble vraie sur un point, en ce qui regarde la forme. En effet, la forme des objets, qui tient à l'étendue, laquelle tient à la solidité, se peint sur la rétine. L'expérience l'atteste, et la conformité de ces images à leurs, objets semble bien le fondement de la vérité des idées que nous nous faisons de la forme des objets; mais ce n'est là qu'un faux semblant.

Si la ressemblance de l'image sur la rétine à la forme de l'objet extérieur est le fondement de la connaissance de la forme de cet objet, il s'ensuit que cette connaissance n'a jamais pu être acquise qu'aux conditions suivantes :

1** Que nous sachions qu'une image quelconque est sur la rétine ;

2** Que par quelque procédé, comparant l'image sur la rétine à l'objet extérieur, nous trouvions en effet l'image qui est sur la rétine semblable à l'objet, quant à la forme.

Ces deux conditions sont nécessaires ; mais, en réalité, s'accomplissent-elles dans le fait de la connaissance des formes des objets extérieurs? Nullement. D'abord la connaissance de l'image sur la rétine est une acquisition tardive de l'expérience et de la physiologie. Les premiers hommes qui ont cru qu'il y avait devant eux des corps figurés ne savaient pas le moins du monde qu'il y avait des images sur leur rétine. Ils étaient bien plus loin encore de se douter que ces images, qu'ils ne connaissaient pas, ressemblassent aux formes des corps qu'ils connaissaient ; et par conséquent la condition qu'on impose à l'es-

prit humain d'avoir connu. Timage sur la rétine, et vérifié la conformité de cette image avec son objet, n'est pas le procédé qu'abandonné à lui-même, et sans aucun système, l'esprit humain emploie naturellement pour connaître les formes de? corps. Ensuite remarquez que, si la peinture fidèle de la forme de l'objet sur la rétine explique le secret de la perception de cette forme, il faut que cette peinture, que cette image aille de la rétine au nerf optique, du nerf optique au cerveau, qui, comme le dit Locke, est la chambre d'audience de l'âme, et que de cette chambre d'audience elle s'introduise dans l'âme elle-même : mais on peut l'arrêter à chaque pas. De la rétine il faut que l'image soit transmise au cerveau par le nerf optique. Or qui ne sait que le nerf optique est dans une région obscure, impénétrable à la lumière? Le nerf optique est obscur ; nulle image ne peut donc s'y peindre : et voilà déjà l'image qui nous abandonne. De plus, le cerveau, cette chambre d'audience, est aussi dans une région obscure ; l'âme, qui, selon la théorie de Locke, a dû regarder sur la rétine pour y rencontrer une image de la forme du corps, et qui a dû y voir cette image, et la voir conforme à son original, ne peut faire cette remarque ni sur le nerf optique ni sur le cerveau.

Nous avons pour ainsi dire fermé à l'hypothèse de l'idée-image toutes les avenues de l'âme ; dans la perception de la forme des objets il n'y a pas trois choses, des objets figurés, une âme capable de percevoir la figure de ces objets, une image intermédiaire entre la forme réelle des objets et l'âme ; il n'y a que des

•objets figurés, et une âme douée de la faculté de les apercevoir avec leurs formes. L'existence de Timage de la figure des objets sur la rétine est un fait réel, qui est bien la condition préalable de la perception des apparences visibles, mais non le fondement de •<îette perception, qui la précède mais ne la constitue ni ne l'explique d'aucune manière. L'existence de l'image de la figure des objets sur la rétine, simple condition, et condition extérieure, du phénomène de la vision, transformée en une explication complète de ce phénomène, telle est la source de l'hypothèse de l'idéeimage, quant à la perception des formes des objets. Elle en a une autre encore. Non-seulement l'âme est -douée de la faculté d'apercevoir les formes des objets présents , certaines conditions organiques accomplies; mais encore, quand ces objets sont absents, elle est douée de la faculté de se les rappeler, nonseulement de savoir qu'ils furent, mais de se les représenter tels qu'ils furent, et avec les formes que nous avions aperçues en eux pendant leur présence. La mémoire a réellement cette force imaginative ; on imagine les objets tout comme on les aperçoit, cela est incontestable. Mais dans l'imagination des formes des objets absents, comme dans la perception des formes des objets présents, il n'y a que deux termes, les objets absents, et l'âme qui peut se les représenter absents ; ou plutôt dans ce cas il n'y a réellement que l'âme qui, dans l'absence des objets, se les rappelle avec leurs formesj^ comme s'ils étaient là devant elle. Or, dans l'âme qui se représente les objets passés, la poésie peut très-bien détacher la représentation même

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lies objets, et la considérer à part de rame, comme un élément propre et subsistant par lui-même : c'est le droit de la poésie, mais non celui de l'analyse philosophique, qui ne peut légitimement convertir des abstractions en réalités. L'abstraction réalisée, telle est la seconde source de l'hypothèse de l'idée-image, pour ne pas rappeler l'analogie vicieuse de la condition suprême de la communication des corps par le contact imposé à l'intelligence * .

Et encore il ne s'agit ici que du phénomène de la vision, de la forme des objets extérieurs : que seraitce donc s'il s'agissait des autres qualités premières des corps, par exemple de la qualité première par excellence, la solidité? Oseriez-vous ressusciter l'hypothèse scolastique de l'espèce tangible, pour faire le pendant de l'image visuelle sur la rétine? Engageriez-vous cette espèce tangible dans les voies mystérieuses des nerfs et du cerveau, que n'a pu traverser l'image de la forme? Soit : supposons cette espèce tangible, et cette idée-image de la solidité parvenue jusqu'à l'âme, et là voyons si elle satisfait à la condition fondamentale de la théorie de Locke, si elle est conforme ou non conforme à son modèle, à la solidité elle-même. Qu'est-ce que la solidité? Nous l'avons vu, la solidité, c'est avant tout la résistance. Là où il n'y a pas de résistance, il n'y a pour nous que nous-mêmes. Où commence la résistance, là commence pour nous quelque chose autre que nous-mêmes, le dehors, l'extérieur, la nature, le monde. Si la solidité est quelque

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