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chose qui résiste, c'est une cause résistante ; et nous voilà encore ici, pour la qualité primaire des corps comme pour leurs qualités secondaires, ramenés à l'idée de cause ; là encore il faut, pour que nous ayons la connaissance légitime d'une cause résistante, il faut, dis-je, que nous en ayons une idée qui lui soit conforme, qui lui soit semblable, qui soit l'image de la cause résistante, et qui en soit une image matérielle. Telle est la condition systématique de la connaissance de la qualité première des corps. Mais nous avons montré qu'il ne peut y avoir une image matérielle d'aucune cause ; il ne peut donc pas y en avoir davantage d'aucune cause résistante, du solide, c'est-à-dîre de la qualité fondamentale des corps. Il en est de même de l'étendue attachée au solide.
Ainsi, il n'y a pas plus d'idée légitime des qualités primaires des corps qu'il n'y en a de leurs qualités secondaires, si nous n'avons d'idée légitime qu'à la condition que cette idée sera une image matérielle de son objet. Mais nous ne sommes pas au bout ; nous ne sommes encore qu'à l'entrée du monde extérieur. Non-seulement le corps a des qualités secondaires et des qualités primaires que je \dens d'énumérer, et que je viens de démontrer incompatibles avec la théorie de Locke ; mais encore nous croyons que, sous ces qualités secondaires et primaires, il y a quelque chose qui est le sujet de toutes ces qualités, quelque chose qui existe réellement d'une manière permanente, tandis que les qualités sont dans un mouvement et une altération perpétuelle ; nous croyons tous à l'existence d'un sujet, d'une substance de ces qualités. Or, selon
la théorie, Tidée de cette substance n'est légitime qu'à la condition qu'elle soit conforme à son objet, à la substance même du corps ; et l'idée, pour être con- • forme à son objet, pour lui ressembler, doit être une image, et toute image doit être matérielle. Mais je vous demande s'il est possible d'avoir une image matérielle delà substance? impossible, évidemment; donc vous n'avez aucune idée de la substance et de la réalité des corps.
Non-seulement vous croyez à l'existence réelle et substantielle des corps, mais vous croyez que ces corps, dont Tattribut fondamental est la résistance, la solidité, l'étendue, sont quelque part, dans un lieu, dans un espace. Vous avez tous l'idée de l'espace. Mais vous ne pouvez l'avoir qu'à la condition que l'idée que vous en avez vous le représente, en soit une image matérielle; et, nous l'avons vu, un des caractères de l'espace, c'est de ne pouvoir être confondu avec les corps qui le remplissent et le mesurent, mais ne le constituent pas. Donc il est impossible à plus forte raison que vous ayez une image matérielle de ce qui n'existe pas matériellement, quand vous n'en pouvez avoir une des corps et de leurs attributs fondamentaux ou accessoires.
Il en est de même dii temps. Vous croyez que les mouvements des corps et la succession de leurs mouvements s'accomplissent dans le temps, et vous ne confondez pas la succession des mouvements des corps avec le temps, qu'elle mesure et ne cqnstitue pas plus que la collection des corps ne constitue l'espace. Vous avez ridée du temps comme distincte de toute succès-
sion : si vous l'avez, c'est encore, dans la théorie de Locke, à une condition, que vous en ayez une idée qui lui soit conforme, une idée-image. Mais vous ne pouvez avoir une idée-image du temps, puisque le temps est distinct des mouvements des corps et ne tombe sous aucun sens ; donc vous ne pouvez en avoir une idée légitime.
Je pourrais poursuivre cette polémique bien plus loin; mais je crois l'avoir conduite assez avarft pour qu'il soit démontré que si, relativement au monde extérieur, nos idées n'étaient vraies qu'à la condition qu'elles fussent des idées représentatives, des idées conformes à leurs objets, des images et des images matérielles de leurs objets, nous n'aurions aucune idée légitime du monde extérieur, ni des qualités secondaires ni des qualités primaires, ni de leur sujet, ni de l'espace, ni' du temps. Donc la théorie de l'image matérielle n'aboutit pas à moins qu'à cette conclusion, de détruire la connaissance légitime de la matière rt du monde extérieur.
Les objections que je viens de vous présenter sont si naturelles et si simples, que Locke ne pouvait pas même poser le problème tel qu'il l'a posé, sans les soupçonner en partie ; et elles se sont assez présentées h lui pour ébranler sa conviction de l'existence du monde extérieur. 11 ne met point cette existence en question, mais il convient qu'en se fondant sur ridée représentative, la connaissance des corps n'a ])oiut une certilude parfaite; il pense toutefois qu elle va au-delà delà simple probabilité. « Que si, après tout cola, dit Locke, il se trouve quelqu'un qui veuille
ESSAI. LIVRE IV, THÉORIE DES IDÉES REPRÉSENTATIVES. 25r»
mettre en question l'existence de toutes choses, il doit considérer que nous en avons une assurance telle, qu'elle suffit pour nous conduire dans la recherche du bien et dans la fuite du mal que les choses extérieures nous causent, à quoi se réduit tout l'intérêt que nousavons à les connaître. » C'est presque le langage du scepticisme.
Cependant Locke n'est pas sceptique sur l'existence des corps ; malgré sa théorie des idées, il s'en faut bien qu'il soit idéaliste. Loin de là, il se rattache à la grande famille péripatéticienne et sensualiste, dans laquelle la théorie des espèces, et des espèces sensibles, avait l'autorité d'un dogme, et la fonction de faire connaître et d'expliquer le monde extérieur. Des espèces sensibles, le dix-septième siècle en général et Locke en particulier ont fait les idées sensibles, pourvues de toutes les qualités des espèces, représentatives de leurs objets et en émanant. Locke est convaincu que ces idées, en tant que représentatives, sont le seul fondement solide que l'on puisse donner à la connaissance des objets extérieurs ; seulement il reconnaît à moitié que l'hypothèse péripatéticienne des^ espèces, transformée dans la théorie moderne des idées sensibles, tourne contre son but, et que, bien que cette hypothèse ait un caractère évidemment matérialiste, puisque les idées y sont nécessairement des images et des images matérielles, elle est dans l'impuissance de faire connaître légitimement la matière. Jugez ce qu'il en sera du monde spirituel, de l'âme et de Dieu : je serai court.
Rappelez-vous bien le principe général de Locke.
Nous n'avons de quoi que ce soit de connaissance légitime qu'à la condition que les idées que nous en avons soient conformes à leur objet. Or, tout le monde croit à l'existence de sa personne, c'est-à-dire à l'existence de quelque chose en nous qui sent, qui veut, qui pense. Ceux mêmes qui ne croient pas à l'existence spirituelle de ce sujet n'ont jamais mis en question l'existence de ses facultés. L'existence de la sensibilité, par exemple, celle de la volonté, celle de !a pensée. Eh bien! songez-y, vous n'avez de connaissance légitime de la pensée, de la volonté, de la sensibilité, qu'à la condition que les idées que vous -en ayez vous les représentent ; ces idées doivent être des images, et par conséquent des images matérielles. Jugez quel abîme d'absurdités est devant nous. Pour ^connaître la pensée et la volonté, qui sont immatérielles, il faut que nous en ayons une image matérielle qui leur ressemble. Mais qu'est-ce qu'une image matérielle de la pensée et de la volonté? Même absurdité pour la sensibilité. Absurdité plus grande encore, s'il est possible, pour la substance de ces facultés, pour l'âme, puis pour l'unité et l'identité de cette âme.
Voilà donc le monde spirituel qui s'écroule comme le monde matériel. Par cela seul que nous n'avons d'idées légitimes de nos facultés et de leur sujet qu'à la condition que ces idées en soient des images matérielles, il est évident que nous n'avons aucune connaissance légitime de notre âme, de ses facultés, et de tout notre être intérieur, intellectuel et moral. Ici même la difficulté semble beaucoup plus grande
" encore que pour le monde matériel, ou du moins elle ébranle davantage le successeur de Bacoji et de Hobbes. Quant au monde matériel, il avait reconnu que sa théorie des idées souffre bien quelques objections, mais ces objections ne luî semblaient pas insurmontables et il croyait qu'elles nous laissent une certaine connaissance du monde matériel suffisante à nos besoins ; par Jà 11 ne prétendait ouvrir la porte •qu'à un demi-scepticisme. C'était sans doute une faiblesse ;. car l'idée de* Locke, image matérielle, ne représentant les corps d'aucune manière, ni complète ni incomplète, il ne fallait admettre, à ce compte, aucune idée des corps ; il fallait aller jusqu'au scepticisme absolu. Locke s'est arrêté devant le bon sens, €t aussi devant l'évidence qui, dans son école, entoure les objets des sens et le monde physique. Mais lorsqu'il arrive au monde spirituel, auquel l'école sensualiste tient beaucoup moins, les arguments qui sortent naturellement de sa propre théorie le frappent plus vivement, et voici ce qu'il déclare, livre IV, chap. II, § 12 : « A l'égard des esprits, nous ne pouvons pas plus connaître qu'il y a des esprits finis Téellement existants, par lés idées que nous en avons, que nous ne pouvons connaître qu'il y a des fées ou 'des centaures par les idées que nous nous en formons. » C'est bien là, ce me semble, le scepticisme absolu; et vous pensez peut-être que la conclusion «dernière de Locke sera qu'il n'y a aucune connaissance des esprits finis, par conséquent de notre âme, jMir conséquent encore d'aucune des facultés de notre Ame ; car l'objection est aussi valable contre Içs phé-
nomènes de Tâme que contre sa substance. C'est là sans doute qu'il aurait dû aboutir ; mais il ne Tose, parce qu'il n'y a pas un philosophe à la fois plus sage et plus inconsistant que Locke. Que fait-il donc ?
Dans le péril où le jette sa philosophie, il abandonne sa philosophie et toute philosophie, et il en appelle, comme Malebranche, au christianisme, à la révélation, à la foi, et il conclut ainsi : « Par conséquent, sur l'existence de l'esprit nous devons nous contenter de l'évidence de la foi. )) Ainsi, Locke va lui-même au-devant' des conséquences inévitables auxquelles je voulais le conduire. Parlant en philosophe et non en théologien, je disais que si nous n'avons pas d'autre raison de croire à l'existence de l'esprit que l'hypothèse de ridée représentative, nous n'avons aucune bonne raison d'y croire. Locke l'accorde, le proclame lui-raôme, et il se rejette entre les bras de la foi. Je ne l'y laisserai point. Le monde de la foi lui est tout aussi interdit que le monde de l'esprit et celui de la matière ; il n'y pourrait pénétrer que par le plus grossier paralogisme. Locke n'a pas plus le droit, je dis plus, il a encore moins le droit de croire à la foi, à la révélation, au christianisme, que de croire aux esprits finis que nous sommes etàla matière qui est devant nous.
La révélation suppose deux choses : 1° des dogmes émanés de Dieu ; 2"" un livre où ces dogmes soient déposés et conservés. Ce livre, quoique son contenu soii divin et sacré, est lui-même matériel ; c'est un «orps, et je renvoie ici Locke aux objections qui ren- ' versent la légitime connaissance des corps, si nous n'avons pasd'autrefondementpour y croire que l'idée-
image qui nous les représente. Point donc de connaissance légitime du livre dans lequel seront contenus les dogmes sacrés révélés par Dieu. Mais le livre de moins, que deviennent les dogmes qu'il renferme? De plus, ces dogmes viennent de Dieu. Et qu'est-ce que Dieu? un esprit, et un esprit infini apparemment. Or, Locke n'avait pas pu tout à l'heure, d'après sa théorie, admettre l'existence légitime des esprits finis; et, chose incroyable, pour me faire admettre l'existence d'esprits finis, il me propose de commencer par . admettre l'existence d'un esprit infini ! Mais n'estce pas là expliquer obscurum per obscimiis ? Voilà l'homme, condamné tout à l'heure à n'avoir aucune connaissance des esprits finis, p^rce qu'il ne peut avoir d'idées qui leur soient conformes, et qui doit maintenant, pour plus de facilité, en avoir de l'esprit infini, qui le représentent parfaitement 1 Mais s'il ne > peut se représenter un esprit fini, il pourra bien moins encore se représenter l'esprit infini ; il ne le peut évidemment pas, à la condition de Locke, c'est-àdire à la condition de s'en faire une image, et encore une image matérielle ; donc pas d'esprit infini, pas de Dieu; donc pas de révélation possible. Partout, à chaque pas, dans la théorie de Locke, des abîmes de paralogisme.
S'il est vrai que nous n'ayons aucune connaissance légitime, aucune idée vraie qu'à la condition que cette idée nous représente son objet, qu'elle soit conforme à son objet, qu'elle soit une image et une image matérielle de cet objet, ce qui est bien démontré être la condition rigoureuse de l'hypothèse des
iiCO NELYIÉME LEÇO^.
idées, il s'ensuit que nous n'avons aucune idée légitime du monde extérieur, du monde des esprits, des âmes, de nous-mêmes, et encore moins de Dieu, auquel Locke en appelle. Par conséquent il s'ensuit, en dernière analyse, que nous n'avons aucune idée vraie des êtres, et que nous n'avons d'autre connaissance légitime que celle de nos idées, moins leurs objets, quels qu'ils soient, à commencer par notre être personnel lui-même. Une telle conséquence accable la théorie des idées, et cette conséquence sort invîncîblement de cette théorie.
Résumé et continualion de la leçon précédente. — De l'idée, non plus par rapport à l'objet qu'elle doit représenter, mais par rapport à l'esprit qui la perçoit et où elle se trouve. — L'idée-image, prise matériellement, implique un sujet matériel ; d'où le matérialisme. — Prise spirituellement, elle ne peut donner ni les corps, ni l'esprit. — Que l'idée représentative, posée comme la seule donnée primitive de l'esprit, dans la recherche de la réalité, condamne à un paralogisme, toute idée représentative ne pouvant être jugée représenter bien ou mal qu'en la comparant avec son original, avec la réalité elle-même, à laquelle, dans l'hypothèse de l'idée représentative, on ne peut arriver que par l'idée. — Que la connaissance est xlirecte et sans intermédiaire. — Des jugements, des propositions et des idées. — Retour sur la question des idées innées.
Je \iens résumer et compléter la dernière leçon. Selon Locke, la connaissance est tout entière dans le rapport de Tidée à son objet; et cette connaissance <5St vraie ou fausse, selon que le rapport de l'idée à Pobjet est un rapport de couformité ou de non-conformité : l'idée, pour être vraie, pour être le fondement d'une connaissance légitime, doit être semblable à son objet, le représenter, en être l'image. Or, quelle est la condition d'une idée-image? Il n'y a image que là où il y a figure, où il y a quelque chose d'étendu,
OÙ il y a quelque chose de sensible et de matériel. L'idée-image implique donc quelque chose de matériel ; et si la vérité de la connaissance se résout dans la conformité de Tidée à son objet, elle se résout dans la conformité d une image, prise matériellement, à son objet, quel qu'il soit.
Remarquez que la théorie de Tidée représentative, comme base de la connaissance, est dans Locke une théorie universelle, sans limite, sans exception : elle doit donc rendre compte de toute connaissance ; elle doit aller aussi loin que peut aller la connaissance humaine; elle embrasse Dieu, les esprits, les corps; car tout cela tombe plus ou moins sous la connaissance. Si donc nous ne pouvons rien connaître, ni Dieu, ni les esprits, ni les corps, que par des idées qui les représentent, et qui les représentent comme en étant des images matérielles, la question est de savoir si nous avons de ces objets, de ces êtres, des idées^ des images fidèles.
Le problème, ainsi réduit à sa plus simple expression, a été facilement résolu. J'estime qu'il a été bien établi que le monde extérieur lui-même, que l'idéeimage semble pouvoir nous donner plus aisément, nous échappe entièrement s'il ne peut arriver à nous que par l'idée-image, car il n'y a point d'idée sensible qui soit rimage du monde, des objets extérieurs, des corps.
Nous avons considéré d'abord dans les corps les qualités appelées qualités secondes, qui sont des propriétés insaisissables dans leur nature et appréciables seulement par leurs effets, c'est-à-dire de
pures causes, les causes de certaines sensations. Or, il est évident qu'il n'y a point, qu'il ne peut y avoir d'image, d'image matérielle d'une cause. Quant aux qualités premières des corps, parmi elles il en est une, la figure, qui semble propre à être représentée par l 'idée-image ; et en effet il est certain que l'apparence visible, la figure des corps extérieurs placés devant nous, devant l'organe de la vision, se peint sur la rétine. Mais 1° le premier qui a connu la figure visible d'un corps ignorait parfaitement que cette figure visible fût peinte sur sa rétine : ce n'est donc pas à la connaissance de cette peinture sur la rétine, et à la connaissance de la conformité de cette peinture à son objet, qu'il devait la connaissance de la réalité de la figure extérieure; 2** ensuite cette peinture s'arrête à la rétine; pour aller au cerveau, qui est la chambre d'audience de l'âme, comme dit Lo.ke, il faudrait qu'elle traversât le nerf optique, lequel est dans une région obscure; et le nerf optique fût-il dans une région lumineuse, l'image, après avoir traversé le nerf optique, arriverait au cerveau, qui lui-même est incontestablement obscur, et là périrait l'idée-image, avant d'arriver jusqu'à l'âme. Ainsi c'est la condition des phénomènes de la vision qu'il y ait sur la rétine une image de l'objet; mais ce n'en est que la condition extérieure, inconnue à l'âme elle-même, ce n'en est ni le fondement direct ni l'explication. D'ailleurs, si l'idée-image joue un certain rôle dans les phénomènes de la vision, elle ne s'applique pas du tout aux autres phénomènes, à ceux du toucher, par exemple, dans lesquels nous
•i<îi DIXIÈME LEÇOX.
puisons la connaissance de la qualité première des <^orps, à savoir la solidité. Nous avons démontré qu'il ne peut y avoir une idée-image de la solidité ; car ridée de la solidité implique entre autres celle de la résistance, et Tidée de la résistance se résout dans ridée d'une cause, d'une cau^ résistante, et il a été prouvé de reste qu'il ne peut y avoir d'idée-image de la cause.
Voilà pour les qualités tant premières que secondes des corps. Si l'idée-image ne représente aucune qua- . lité des corps, à plus forte raison ne représente-t-elle j)as le sujet de ces qualités, cq subsù^atum qui échappe aux prises des sens,, et qui par conséquent ne peut tomber sous une - image empruntée aux sens. L'es- |)ace aussi, l'espace, qu'il ne faut pas confondre avec les corps qu'il renferme,. ne peut pas être donné davantage par l'idée-image. lien est de même du temps ; il eu est de même de toutes les connaissances qui se rattachent à la connaissance générale du monde extérieur. Donc, comme l'idée-image ne peut représenter que les formes, et qu'elle ne joue un rôle que dans le cercle des phénomènes de la vision, et que là même elle n'est que la condition de ces phénomènes, il s'ensuit que si le monde extérieur n'a pas d'autre voie pour arriver à l'intelligence que celle de l'idée représentative, il n'y arrive point et n'y peut point nri'iver.
Les difficultés de l'hypothèse de l'idée représentative redoublent quand il s'agit du monde spirituel. Locke le reconnaît; il convient que puisqu'en efiet l'idée-image ne peut représenter, les qualités des es-
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prits, attendu qu'il n'y a pas d'image de ce qui n'est pas figuré, ou il faut renoncer à la connaissance de l'esprit, ou, pour l'obtenir, il faut s'adresser à la foi,, à la révélation. Mais la révélation, c'est pour nous un livre qui renferme des dogmes révélés par Dieu. 11 y a donc ici deux choses, un livre et Dieu. Pour le livre, nulle idée représentative ne pouvant donner la connaissance certaine d'un objet sensible, ne peut par conséquent donner celle d'un livre ; le livre, sacré ou non, ne peut donc être connu certainement et fonder la connaissance certaine de l'existence de l'esprit. Reste Dieu ; mais s'adresser à Dieu pour justifier la connaissance de l'esprit, c'est s'adresser à l'esprit pour justifier la connaissance de l'esprit; c'est supposer ce^ qui est en question. La seule différence qu'il y ait entre l'esprit de Dieu et le nôtre, c'est que l'esprit de Dieu est infini, tandis que le nôtre est fini, ce qui,, loin de diminuer la difficulté, l'accroît. Ainsi l'idée représentative,, tourmentée de toutes les manières, ne peut donner aucune connaissance réelle, ni celle des corps, ni celle des esprits, et encore bien moins la connaissance de l'esprit infini auquel Locke en appelle gratuitement.
Le scepticisme absolu, telle est donc la conséquence inévitable de la théorie de l'idée représentative ; et le scepticisme absolu, ce n'est pas moins ici que l'absolu nihilisme. En effet, vous n'avez légitimement dans cette théorie ni les qualités secondes, ni les qualités premières des corps, ni le sujet de ces qualités, ni l'espace où les corps sont placés, ni le temps où leurs mouvements s'accompUssent et leur durée s'écoule.
Vous avez encore bien moins légitimement les qualités de votre esprit, cet esprit lui-même, Tesprit de vos semblables, l'esprit fini ; bien moins encore Dieu, Tesprit infini : vous n'avez donc rien, absolument rien, que l'idée elle-même, cette idée qui doit représenter tout et qui ne représente rien, ^t ne laisse arriver à vous aucune connaissance réelle. Voilà où nous en sommes, et les difficultés sont loin d'être épuisées. Nous avons considéré jusqu'ici l'idée, l'idée-image, par son rapport avec les objets qu'elle doit représenter, à savoir, les corps, nos esprits et Dieu,; considérons-la maintenant par un autre côté, par son rapport avec l'esprit, qui doit la percevoir et dans lequel elle doit se trouver.
L'idée ne représente ni le corps, ni l'esprit, ni Dieu ; elle ne peut donner aucun objet, nous l'avons démontré : mais elle est nécessairement dans un sujet. Comment y est-elle, et quel est le rapport de l'idée, non plus avec son objet, mais avec son sujet ?
Rappelez-vous bien à quelle condition nous avons condamné l'idée représentative. Si elle représente, elle <loit avoir quelque chose en soi de figuré , quelque diose de matériel : elle est donc quelque chose de matériel. Voilà donc l'idée représentative qui est quelque chose de matériel dans le sujet où elle se trouve. Mais il est clair que le sujet de l'idée, le sujet qui perçoit, contient et possède l'idée, ne peut être d'une autre nature que l'idée elle-même. L'idée représentative est quelque chose de figuré, comme les ombres qui se dessinent dans une lanternef magique ; donc elle ne peut être que dans quelque chose d'analogue, dans un sujet
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de la même nature, figm'é comme Tidée, ayant des parties, étant étendu et matériel comme elle. Ainsi la destruction de la simplicité et de la spiritualité du suîet de ridée, c'est-à-dire de l'âme, ou, en un seul mot, le matérialisme, telle est la conséquence forcée de la théorie de Tidée représentative par rapporta son sujet. Le résultat était déjà dans le principe, et cette conséquence ne fait que trahir le vice de Torigine de ridée représentative. En effçt, l'origine de cette théorie est dans cette hypothèse que je vous ai indiquée % à savoir que l'esprit ne connaît les corps, ne communique avec les corps, qu'à la manière dont les corps communiquent entre eux. Or, les corps communiquent entre eux, ou par l'impulsion immédiate de l'un sur l'autre, ou indirectement par l'intermédiaire d'un ou plusieurs corps qui, recevant du précédent une impulsion, la communiquent à celui qui suit, de telle sorte que c'est toujours l'impulsion, soit immédiate, soit médiate, qui fait la communication des corps. Si donc l'esprit connaît les corps, il ne peut les connaître qu'à la manière dont les corps communiquent entre eux, par l'impulsion. Mais nous ne voyons pas qu'il y ait impulsion immédiate et directe des corps sur l'esprit, ni de l'esprit sur les corps; il faut donc que la communication, que l'impulsion se fasse à distance, c'est-à-dire par un intermédiaire. Cet intermédiaire, c'est l'idée. L'idée émane des corps, et par les sens arrive à l'esprit. L'idée émane des corps, tel est son premier caractère; son second caractère est qu'elle les
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i«S DIXIÈME LEÇOX.
représente, et elle représentera facilement les corps, puisqu'elle en vient. La représentation est fondée sur rémission. Mais l'émission, qui est la première racine (le ridée représentative, la condamne à être matérielle. r/était déjà incliner fortement au matérialisme ; voici qui rend cette pente beaucoup plus glissante. Nonseulement l'esprit ne connaît les corps que comice les rorps communiquent entre eux, mais Tesprit ne connaît les esprits que coname il connaît les corps ; et comme il ne connaît les corps que par Tintermédiaire de ridée représentative, il ne connaît les esprits que par le même intermédiaire. Une théorie, matérialiste dans son origine, est appliquée d'abord à la connaissance du corps, puis transportée à la connaissance de^ Tesprit; il était donc tout naturel que son dernier mot fût le matérialisme. Et je n'impose point à cette théorie des conséquences logiquement nécessaires, maïs- (lu'olle n'a point portées; en fait, c'est sur la théorie de l'idée représentative que l'école de Locke s'est en partie fondée pour nier la spiritualité de l'âme. Selon elle^ ])lusieurs idées dans l'âme, prises matériellement, supposent quelque chose d'étendu dans l'âme ;/et même* une seule idée, étant une image, est déjà quelque (^liosc de figuré qui suppose un sujet analogue. L'ex- [iression vulgaire : les objets font impression sur l'àme^ n'est pas une métaphore pour cette école, c'est la réalité môme. Je vous renvoie à Hartley, à Darwin, à Priestley, et à leurs successeurs anglais et autres. Neus les retrouverons en temps et lieu.
Veut-on sauver la spiritualité de l'âme, tout en censé nant la théorie de l'idée représentative? On a d ua
ESSAI. LIMIE TV, ENCORE LES IDÉES REPRÉSENTATIVES. iGJ
côté des idées matérielles, des images matérielles, de l'autre une âme simple, et par conséquent un abîme entre la modification et' son sujet. Comment combler cet abîme? quel rapport y a-t-il entre Timage matérielle et le sujet de cette image, si on veut maintenir ce sujet simple, inétendu, spirituel? Il faut alors trouver entre les idées-images et leur sujet, l'âme, des intermédiaires. Les images étaient déjà les intermédiaires entre le corps et l'âme ; maintenant il faut des intermédiaires entre ces premiers intermédiaires, ou idées-images, et l'âme; il faut de nouveaux intermédiaires, c'est-à-dire de nouvelles idées. Mais ces nouyelles idées, pour servir d'intermédiaires entre les premières idées et l'âme, doivent représenter ces idées; pour représenter des images, elles doivent être des images elles-mêmes ; et si des images, elles sont matérielles. La difficulté revient donc toujours : ou les idées-images n'entrent pas dans l'âme, ou elles la frappent de matérialité. On a beau subtiliser les idées, •on a, beau raffiner l'intermédiaire ; ou malgré tous ces raffinements on le laisse matériel, et l'image matérielle communique sa matérialîté à son sujet ; ou bien il faut renoncer absolument à l'idée-image, à l'idée matérielle, et, tout en gardant la théorie de l'idée représentative, faire l'idée spirituelle.
On l'a fait ; on a abandonné l'idée-image matérielle pour ridée spirituelle. Mai$ que résulte-t-il de cette modification de la théorie que nous examinons? J'en conviens, si l'idée est spirituelle, elle souffre un sujet spirituel, et il y a lieu à la simplicité et à l'immatérialité de l'âme ; mais alors est détruite évidemment
in DIXIÈME LEÇON.
rhypothèse de rémission, et avec elle celle de la représentation. En effet, qu'est-ce, je vous prie, qu'une idée spirituelle, image d*un objet matériel? L'esprit, c'est ce qui n'admet aucune des propriétés qui constituent ce qu'on appelle la matière ; c'est donc ce qui n'admet ni solidité, ni étendue, ni figure. Mais comment ce qui n'est solide, ni étendu, ni figuré, pourrait-il représenter ce qui est étendu, solide, figuré? Quelle peut être l'idée spirituelle du solide, de l'étendue, de la forme ? Il est évident que l'idée spirituelle ne peut pas représenter le corps. Et représente-t-elle mieux l'esprit ? pas davantage ; car, encore une fois, i} n'y a pas de représentation là oîi il n'y a pas de ressemblance, et il n'y a de ressemblance qu'entre des figures. Ce qui est figuré peut ressembler à ce qui est figuré ; mais où il n'y a nulle figure, il n'y a matièfe à aucune ressemblance possible, ni par conséquent à aucune représentation. Un esprit ne représente point un esprit. Une idée spirituelle ne peut donc représenter d'aucune manière ni aucune qualité spirituelle ni aucun sujet spirituel ; et l'idée spirituelle qui détruit la connaissajice possible du corps, ne détruit pas moins, détruit plus encore la connaissance possible de l'esprit, des esprits finis que nous sommes, et de l'esprit infini, Dieu. De là, au sein même du sensualisme, une sorte d'idéalisme qui emporterait, avec la matière, l'esprit et Dieu lui-même. Et ne croyez pas, je vous prie, que ce soit seulement le raisonnement qui impose ces nouvelles conséquences à la théorie des idées, comme Hartley et Priestlcyprouvent que nous n'avons pas prêté gratuitement le matérialisme à la
théorie des idées, prises comme images matérielles, de même l'histoire d'une autre branche de Técole de Locke démontre que ce n'est pas nous qui condamnons la théorie de l'idée spirituelle à détruire et le corps et l'esprit. Elle détruit le corps, demandez-le à Berkeley % qui s'est armé de cette théorie pour nier toute existence matérielle. Elle détruit l'esprit, demandez-le à Hume*, qui, prenant des mains de Berkeley l'arme qui avait servi à détruire le monde matériel, et la tournant contre le monde spirituel, a détruit avec elle et l'esprit fini que nous sommes et l'esprit infini,. Tâme humaine et Dieu.
Il faut savoir aller jusqu'au bout de ses principes r l'idée représentative considérée relativement à son sujet et comme image matérielle, conduit directement, au matérialisme ; et, prise spirituellement, elle conduit à la destruction et du corps et de l'esprit, au scepticisme absolu et à l'absolu nihilisme. Or, c'est un fait incontestable que nous avons la connaissance descorps, et que nous avons la connaissaace de notre esprit. Nous avons cette double connaissance, et cependant nous n'avons pu l'obtenir par la théorie de l'idée représentative ; donc cette théorie ne reproduit. pas le vrai procédé de l'esprit humain. Selon Locke,, l'idée représentative est la seule voie de la connaissance légitime; donc, cette voie nous manquant, nous sommes dans l'absolue impossibilité d'arriver jamais à la connaissance : nous y arrivons pourtant ; par
1. Premiers Essais^ p. 41-55, et Philosophie Écossaise, Icç. vu.