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Plus haut, leçon v

nous rejetons les propositions et les idées innées, et par cette raison très-simple, qu'il n'y a ni idées ni propositions dans la nature. Qu'y a-t-il dans la nature ? Avec les corps rien autre chose que des esprits, entre autres celui que nous sommes, qui conçoit et connaît directement les choses, les esprits et les corps. Et dans l'ordre de l'esprit qu'y a-t-il d'inné ? Rien que l'esprit lui-même, l'entendement, la faculté de connaître. L'entendement, comme l'a dit profondément Leibniz, est inné à lui-même ainsi que le développement qui lui appartientet qui ne peut pas ne pas être, l'entendement une fois donné avec la vertu qui lui est propre; et, comme vous l'avez vu, le développement de l'entendement, ce sont les jugements qu'il porte d'abord, et les connaissances impliquées dans ces jugements. Sans doute ces jugements ont des conditions qui sont du domaine de l'expérience. Otez l'expérience, rien dans le sens, rien dans la conscience, par conséquent rien dans l'entenment. Est-ce là la loi absolue de l'entendement? ne pourrait-il juger encore et se développer sans le secours de l'expérience, sans une impression organique, sans une sensation? Hypothèses non fingo^ comme disait Newton : Je ne fais pas d'hypothèses ; je constate ce qui €st, sans rechercher ce qui pourrait être. Je dis que, dans les limites de l'état présent, c'est un fait irrécusable que, tant que certaines conditions expérimentales ne sont pas accomplies, l'esprit n'entre pas en exercice, ne juge pas; mais je dis en même temps qu'aussitôt que ces conditions sont accomplies, l'esprit se développe, juge, pense, conçoit et connaît une foule de choses qui ne tombent ni sous la conscience ni

SOUS les sens, comme le temps, l'espace, les causes^ (\vterieures, les existences, et la sienne propre. 11 n'y a pas plus d'idées innées que de propositions innées ; mais il y a une force innée de l'entendement, qui seproduit en jugements primitifs, lesquels, quand arrivent les langues, s'expriment en propositions, les- (juelles propositions décomposées engendrent sous la main de l'abstraction et de l'analyse des idées, distinctes, (îomme l'esprit est égal à lui-môme dans tous les liommes, les jugements primitifs qu'il porte sont les^ mêmes dans tous les hommes; et par conséquent le^tpropositions dans lesquelles le langage exprime ces ju-^ gements, et les idées fondamentales dont se composent ces propositions, sont tout d'abord et universellement admises. Toutefois il y faut une condition : qu'elles soient comprises. Lorsque Locke a prétendu que ces propositions : Ce qui est est, le môme est le mêmCy no sont ni universellement ni primitivement admises,. îl a eu tort et il a eu raison. Assurément le premier venu, le pâtre, auquel vous diriez : Ce qui est est, le même est le même, n'admettrait point ces pr(^[)osi~ lions, car il ne les comprendrait pas, parce que vous. lui parleriez un langage qui n'est pas le sien, celui de l'abstraction et de l'analyse. Mais ce que le pâtre iTadmet pas et ne comprend p^s dans sa forme abstraite, il l'admet tout d'abord et nécessairement sous la forme concrète et synthétique. Demandez à ce même liomme qui ne comprend pas votre langage métaphysique, demandez-lui si, sous les diverses actions ou sensations que sa conscience lui atteste, il n'y a pasquelque chose de réel et de subsistant qui est lui-même;

ESSAI. LIVRE IV, ENCORE LES lûÉES REPRÉSENTATIVES. 2S7

s'il îi'est pas le môme aujourd'hui qu'il était hier ; en un mot, au lieu de formules abstraites, proposez-lui des questions particulières, déterminées, concrètes, et alors la nature humaine vous répondra, parce que la nature humaine, parce que l'entendement humain sont dan^ le pâtre tout aussi bien que dans Leibniz. Ce qu(^ je viens de dire des propositions abstraites et générales, je le dis des idées simples que l'analyse tire de ces propositions. Par exemple, demandez à un sauvage s'il a ridée de Dieu ; vous lui faites une demande à laquelle il ne peut répondre, car il ne l'entend pas. Mais sacliez interroger ce pauvre sauvage, et vous verrez sortir de son intelligence un jugement synthétique et cQnfus qui, si vous savez y lire, renferme déjà tout ce que ne vous donneront jamais vos analyses les plus raffinées; vous verrez que sous la confusion de leurs jugements naturels, qu'ils ne savent ni démêler ni exprimer, l'enfant, le sauvage, l'ignorant possèdent déjà' toutes les idées que plus tard l'analyse développe sans les produire, ou dont elle ne produit que la forme scientifique * .

11 n'ya pas d'idées innées, il n'y a pas de propositions innées, attendu qu'il n'y a m idées ni propositions réellement existantes ; et encore, il n'y a pas d'idées et de propositions générales, universellement et primitivement admises sous la forme d'idées et de propositions générales, mais il est certain que l'entendement de tous les hommes est gros en quelque sorte de jugements naturels, et que l'on peut dire

1 . Voyez Philosophie populaire dans les Fragments et Souvexirs, p. 427.

innés * en ce sens qu'ils sont le développement primitif, universel et nécessaire de Tentendement humain, lequel, encore une fois, est inné à lui-même et égal à lui-même dans tous les hommes.

1 . C'est le sens l'cconnu et aujourd'hui incontesté de la théorie cartésienne des idées innées.

Suite de l'examen du quatrième livre de V Essai sur V Entende iHent humain, — De la comiaissancc. Ses divers modes. Omission de la -connaissance inductive. Ses degrés. Fausse distinction de Locke entre connaître et juger. — Que la théorie de la connaissance et du jugement de Locke se résout dans celle de la perception d'un rap- 4)ort de convenance ou de disconvenance entre des idées. Examen détaillé de cette théorie. — Qu'elle s'applique aux jugements abstraits et nullement aux jugements primitifs, qui impliquent l'existence. — Analyse de ce jugement : J'existe. Trois objections à la théorie de iiOckc. !<> Impossibilité d'arriver à l'existence réelle par l'abstraction de l'existence ; 2^ que débuter par l'abstraction est contraire au vrai procédé de l'esprit humain; 3° que la théorie de Locke renferme un paralogisme. — Analyse des jugements : Je pense, Ce corps existe. Ce corps est coloré, Dieu existe, etc. — Analyse des jugements sur lesquels l'arithmétique et la géométrie reposent.

Nous nous sommes arrêtés quelque temps à la porte du quatrième livre de V Essai sur r Entendement hu'main; il s'agit d'y entrer aujourd'hui.

Le quatrième livre de VEssai sur PEntendement humain traite de la connaissance en général, de ses divers modes, de ses divers degrés, de son étendue et de ses limites, avec quelques applications : c'est, à

1. Sur la vraie théorie du jugement, voyez Philosophie Écossaise, l^ç. Yii et leç. II.

proprement parler, une logique avec un peu d'onto-^ logie. Le principe de cette logique repose sur la théorie que nous avons examinée, celle de l'idée représentative. Nous avons vu que la condition de toute connaissance légitime, pour Locke, est la conformité de ridée à Tobjet; et nous avons convaincu de toute manière cette conformité de n'être qu'une chimère. Nous avons donc renversé d'avance la théorie générale de la connaissance; mais nous l'avons renverséedans son principe seulement* C'est en quelque sorte une question préjudicielle, une fin de non-recevoir,. que nous avons élevée contre cette théorie ; il faut aujourd'hui l'examiner en elle-même, indépendamment du principe de l'idée représentative, la suivre dans son développement et dans les conséquences qui lui appartiennent.

Que l'idée représente ou ne représente pas, toujours est-il vrai, dans le système de Locke, que l'entendement ne commerce avec les choses que par ses idées ; que les idées sont les seuls objets de l'entendement, et par conséquent les seuls fondements de la connaissance. Or, si toute connaissance porte nécessairement sur des idées, là où il n'y aurait point idée il ne pourrait y avoir connaissance, et partout où il y a connaissance il y a eu nécessairement idée. Mais la réciproque n'est pas vraie, et partout où il y a idée il n'y a pas connaissance. Par exemple, pour que vous puissiez avoir une connaissance approfondie de Dieu, il faut d'abord que vous ayez une idée quel- • conque de Dieu, mais de ce que vous en avez une idée quelconque, il ne s'ensuit pas que vous en ayez

ESSAI. LIVRE iV, THÉORIE DU JUGEMENT. 291

une connaissance vraie ou suffisante. Ainsi la connaissance est limitée par les idées, mais elle ne va pas jusqu'oïl vont les idées. Liv. IV, ch. in, § 1. « Notre connaissance ne va point au delà de nos idées. » Ibid.,, § 6. <c Notre connaissance est plus bornée que nos idées. »

Si la connaissance ne dépasse jamais les idées et quelquefois reste en deçà, et si toute connaissance ne roule que sur des idées, il est clair que la connaissance ne pourra jamais être que le rapport d'une idée à une autre idée, et que le procédé de l'esprit humain dans la connaissance n'est autre chose que la perception d'un rapport quelconque entre des idées. Livre lY, ch. i,§ 1. « Puisque l'esprit n'a point d'autre objet de ses pensées et de ses raisonnements que ses propres idées, qui sont la seule chose qu'il contemple ou qu'il puisse contempler, il est évident que ce n'est que sur nos idées que roule toute notre connaiçsance. » Ibid.^ § 2. « Il me semble donc que la connaissance n'est autre chose que la perception de la liaison et de la convenance, ou de l'opposition et de la disconvenance qui se trouve entre quelques-unes do nos idées : c'est en cela qu'elle* consiste. Partout où se trouve cette perception, il y a connaissance ; lorsqu'elle n'a pas lieu, nous ne saurions jamais parvenir à la connaissance, quoi qu'il nous soit possible d'imaginer, de conjecturer et de croire, etc. »

De là suivent les différents modes et les différents degrés de la connaissance- Nous ne connaissons que si nous percevons un rapport de convenance ou de disconvenance entre deux idées. Or, nous çou\c>tss.

percevoir ce rapport de deux manièJ^es : ou nous le percevons immédiatement, et alors la connaissance est intuitive, ou nous ne pouvons le percevoir immédiatement, et il faut que nous ayons recours à une autre idée ou à plusieurs autres idées, que nous plaçons entre les deux idées dont le rapport ne peut être directement perçu, de manière à ce qu'au moyen de cette nouvelle idée ou de ces nouvelles idées nous saisissions le rapport qui nous échappait. Alors la connaissance s'appelle connaissance démonstrative. Liv. IV, chap. n, § 1. Ibid.<^ §2.

Ici Locke fait une excellente remarque dont il est juste qu'on lui fasse honneur. Nul doute que souvent nous ne soyons forcés de recourir à la démonstration, à l'intermédiaire d'une ou de plusieurs idées, pour apercevoir le rapport caché de deux idées ; mais cette nouvelle idée que nous interposons en quelque manière entre les deux autres, il faut que nous en apercevions le rapport avec l'une et avec l'autre' Or, si la perception de ce rapport entre cette idée et les deux autres n'était pas intuitive, si elle était démonstrative, il faudrait avoir recours à l'intermédiaire d'une nouvelle idée. Mais si entre cette idée et les idées antérieures la perception de rapport n'était point intuitive, niais démonstrative, il faudrait avoir recours encore à une nouvelle idée, et toujours ainsi à l'infini. Il faut donc que la perception du rapport entre l'idée moyenne et les termes extrêmes se fasse intuitivement, et il faut qu'il en soit ainsi à tous les degrés de la déduction, de sorte que l'évidence démonstrative nst fondée sur l'évidence intuitive et la suppose cons-

tammeiit. Liv. IV, ch. ii, §7. Chaque degré de la déduction doit avoir une évidence intuitive... « A chaque pas que la raison fait dans une démonstration, il faut qu'elle aperçoive par une connaissance intuitive la (convenance ou la disconvenance de chaque idée qui lie ensemble les idées entre lesquelles elle intervient, pour montrer la convenance ou la disconvenance des deux idées extrêmes. Car sans cela on aurait encore besoin de preuves pour faire voir la convenance ou la disconvenance que chaque idée moyenne a avec celles entre lesquelles elle est placée, puisque, sans la perception d'une telle convenance ou disconvenance, il î\e saurait y avoir aucune connaissance. Si elle est aperçue par elle-même, c'est une connaissance intuitive ; et si elle ne peut être aperçue par elle-même, il faut quelque autre idée qui intervienne pour servir, (»n qualité de mesure commune, à montrer leur convenance ou leur disconvenance. D'où il paraît évidemment que dans le raisonnement'chaque degré qui produit la connaissance a une certitude intuitive, que Tesprit n'a pas plutôt aperçue qu'il n'est besoin quedo s'en ressouvenir pour faire que la convenance ou la disconvenance des idées, qui est le sujet de notre recherche, soit visible et certaine. De sorte que, pour faire une démonstration, il est nécessaire d'apercevoir la convenance immédiate do l'idée moyenne, par oîi l'on reconnaît la convenance ou la disconvenance des deux idées qu'on examine, et dont l'une est toujours la première, et l'autre la dernière que l'on énonce. On doit aussi retenir exactement dans son esprit cette perception intuitive de la convenance ou dv«iÇ,Q>\\\^\N5sxNsy^ ^^^"^

idées moyennes dans chaque degré de la démonstration, et il faut être sûr qu'on n'en omet aucune partie. ))

Ainsi l'intuition et la démonstration, tels sont les divers modes de la connaissance, selon Locke. Mais n'y ena-t-il pas d'autres encore? N'y a-t-il pas des connaissances que nous n'acquérons ni par l'intuition, ni par la démonstration ? Comment acquérons-nous la connaissance des lois de la nature extérieure ? Prenez celle qu'il vous plaira, la gravitation, par exemple. Certes, il n'y a point ici simple intuition et -évidence immédiate ; car des expériences multipliées et combinées sont nécessairespourlamoindreloi,et encore seules elles ne suffiraient point, la moindre loi dépassant le nombre, quel qu'il soit, des expériences particulières dont on la tire. Il faut donc l'intervention de quelque autre opération de l'esprit que l'intuition. Est-ce la démonstration? Impossible. Qu'est-ce, en effet, que la démonstration? C'est la perception d'uu rapport entre deux idées au moyen d'une troisième, .mais à cette condition que celle-ci soit plus générale que les deux autres, afin de les embrasser et de les lier. Démontrer, c'est en dernière analyse tirer lé particulier du général. Mais quelle est la loi physique plus générale que celle de la gravitation, et de laquelle celle-ci soit déduite ? Nous n'avons pas déduit la connaissance de la gravitation d'une autre connaissance antérieure à elle et qui la cor.tînt. Comment donc avons-nous formé cette connaissance que nous avons bien certainement, et en général la connaissance des lois physiques ? I^n phénomène s'étant présenté quel-

«quefois à nous avec tel caractère, dans telles circonstances, nous avons jugé que si ce phénomène se présentait de nouveau dans des circonstances analogues, il aurait le même caractère ; c'est-à-dire que nous ^vons généralisé d'abord le caractère particulier de -ce phénomène : au lieu de descendre du général au particulier, nous nous sommes élevés du particulier au général. Ce caractère général est ce qu'on appelle une loi ; cette loi, nous ne l'avons pas déduite d'une loi ou caractère plus général ; nous l'avons tirée d'expériences particulières pour la transporter au delà ; il n'y a ici ni simple intuition ni démonstration : il y a ce qu'on appelle induction*. C'est à l'induction que nous devons toutes nos découvertes des lois de la nature. L'induction ne fut longtemps qu'un procédé naturel de l'esprit humain, dont tous les hommes faisaient usage pour acquérir les connaissances dont ils avaient besoin relativement au monde extérieur, sans s'en rendre compte, et sans qu'il passât de la pratique •dans la science. C'est à Bacon surtout * que nous devons non pas la découverte , mais l'exposition régulière et la plus grande propagation de ce procédé. 11 est étrange que Locke, compatriote de Bacon et qui appartient à son école, ait précisément laissé échapper, dans sa classification des modes de la connaissance, celui que l'école de Bacon a le plus célébré et mis en lumière. Il est étrange que toute l'école sensualiste, qui se prétend fille légitime de Bacon, ait, à l'exemple

1. Sur l'induction, voyez plus haut, leç. i, p. 3, et Puilosophik Écossaise, Icç. iv, p. 29G.

2. Histoire de la Philosophie^ leç. vu, p. 33i, et leç. x, p. 520.

29« ONZIÈME LEÇOX.

de Locke, presque oublié l'évidence d'induction parmi les différentes espèces d'évidence, et qu'à rencontre de ce qu'aurait dû faire une école expérimentale, elle ait négligé l'induction pour s'enfoncer dans la démonstration. De là ce bizarre mais incontestable phénomène, qu'au dix-huitième siècle, parmi nous, la logique de l'école sensualiste * n'a guère été qu'un reflet de la scholastique péripatéticienne du moyen âge, de cette scholastique qui n'admettait d'autres procédés dans la connaissance que l'intuition et la démonstration.

Voyons maintenant quels sont, selon Locke , les. divers degrés de la connaissance.

Nous connaissons quelquefois d'une manière certaine, sans que la connaissance que nous avons soit mêlée du plus léger doute. Souvent aussi, au lieu d'une connaissance absolue, nous n'avons qu'une connaissîmce probable. La probabilité a elle-même bien des degrés et elle a ses fondements particuliers. Locke en traite avec ^étendue. Je vous engage à lire avec soin les chapitres peu profonds, mais . suffisamment exacts, où il traite des différents degrés de la connaissance. Je ne veux pas m'engager dans tous ces détails, et me contente de vous signaler les xiv*, xv^ et xvf chapitres du quatrième livre. Je ne m'attache qu'à une distinction à laquelle Locke met la plus grande importance, et qui, selon moi, n'est pas fondée.

Ou nous connaissons d'une manière certaine et ab-

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