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Voyez la Logique de Condillac

solue, OU nous connaissons seulement d'une manière plus ou moins probable. Locke veut que l'expression de connaissance soit exclusivement réservée à la connaissance absolue, placée au-dessus de toute probabilité, et il appelle jugement la connaissance qui manque de certitude, la simple conjecture, la présomption plus ou moins vraisemblable. Liv. IV, chap. XIV, § 4 : « L'esprit a des facultés qui s'exercent sur la vérité et sur la fausseté. La première est la connaissance^ par où l'esprit aperçoit certainement la convenance ou la disconvenance qui est entre deux idées, et en est indubitablement convaincu. La seconde est le jugement^ qui consiste à joindre des idées dans l'esprit, ou à les séparer l'une de l'autre, lorsqifon ne voit pas qu'il y ait entre elles une convenance ou une discônvenance certaine, mais qu'on le présume. »

Mais l'usage général do toutes les langues est contraire à un emploi aussi limité du mot connaître. Une connaissance certaine, ou une connaissance probable ou môme conjecturale, c'est toujours de la connaissance à des degrés différents. Il en est de même du jugement. Comme les langues n'ont pas réservé l'expression de connaissance pour la connaissance absolue, de même elles n'ont pas réservé l'expression de jugement pour la connaissance simplement probable. Nous portons dans certains cas des jugements certains ; mais, douteux ou certains, ce sont toujours des jugemonts ; et cette distinction entre la connaissance comme étant exclusivement infaillible, et le jugement comme étant exclusivement probable, douteux ou conjectural^

€stunc distinction verbale tout à fait arbitraire et stérile. Aussi le temps en a-t-il fait justice; mais il semble avoir respecté la théorie qui est au fond de cette •distinction, théorie qui fait consister la connaissance et le jugement dans la perception d'un rapport de convenance entre deux idées. Toute distinction verbale écartée, juger ou connaître, connaître ou juger, n'est pour Locke que percevoir, soit intuitivement, soit démonstrativement, un rapport de convenance ou de disconvenance, certain ou probable, entre deux idées : telle est la théorie de la connaissance et du jugement de Locke, réduite à sa plus simple expression ; c'est de Locke qu'elle a passé dans Técole sensualiste, où elle jouit encore d'une autorité incontestée et forme, la théorie convenue du jugement : elle réclame donc et elle mérite un examen scrupuleux.

B'abord, reconnaissons la portée de cette théorie : elle ne prétend pas seulement qu'il y a des jugements qui sont des perceptions de rapport de convenance ou de disconvenance entre deux idées; elle prétend que tout jugement est soumis à cette condition : c'est là ce qu'il s'agit de vérifier.

Prenons une connaissance quelconque, un jugement quelconque. Je vous propose le jugement suivant : deux et trois font cinq ; ce n'est pas là une chimère ; il y a bien là connaissance, il y a bien là jugement et jugement certain. Comment acquérons-nous cette connaissance, quelles sont les conditions de ce jugement?

La théorie de Locke en suppose trois : 1** qu'il y ait sous les yeux de l'entendement deux idées connues antérieurement à la perception du rapport ; 2** qu'il y ait

une comparaison entre ces deux idées ; 3* qu'à la suite de cette comparaison il y ait perception d'un rapport quelconque entre ces deux idées. Deux idées, une comparaison entre elles, une perception de rapport dérivant de cette comparaison : telles sont les conditions de la théorie de Locke.

Reprenons : deux et trois font cinq. Où sont les deux idées? trois et deux, plus cinq. Je suppose que je n'eusse pas ces deux idées, ces deux termes, d'une part deux et trois, de l'autre cinq : pourrais-je jamais tipercevoir qu'il y a entre eux un rapport d'égalité ou d'inégalité, d'identité ou de diversité? Non. Et si, ayant ces deux termes, je ne les comparais pas, per- ■cevrais-je jamais leur rapport? Pas davantage. Et si les comparant, malgré tous mes efforts, leur rapport échappait à mon entendement, arriverais-je jamais à ce jugement que deux et trois font cinq? Nullement. Au contraire, les trois conditions accomplies, le jugement ne suit-il pas infailUblement? Ainsi, jusque-là, la théorie de Locke me semble aller fort bien. Prendrai-je un autre exemple arithmétique? Mais les exemples arithmétiques ont cela de propre, qu'ils se ressemblent tous. Qu'est-ce, en effet, que les véi'ités arithmétiques, si non des rapports de nombre? L(^s vérités arithmétiques ne sont que cela; donc les connaissances arithmétiques rentrent dans la théorie générale de la connaissance de Locke ; et le jugement arithmétique, si on peut s'exprimer ainsi, n'est autre chose que la perception d'un rapport de nombres : jusque-là, encore une fois, la théorie de Locke est parfaitement justifiée.

Prendrons-nous la géométrie? Mais si les vérités géométriques ne sont que des rapports de grandeur, il est clair que nulle vérité géométrique ne peut être obtenue qu'à la condition d'avoir préalablement deux idées de grandeur, puis de les comparer, puis d'en tirer un rapport de convenance ou de disconvenance. Et, comme les mathématiques entières ne sont, ainsi que l'a dit Newton, qu'une arithmétique universelle, il faut accorder que le jugement mathématique en général n'est qu'une perception de rapports.

Prenons encore d'autres exemples un peu à l'aventure. Je voudrais savoir si Alexandre est un vrai grand homme : c'est une question qu'on agite souvent. Il est évident que si, d'un côté, je n'avais pas l'idée d'Alexandre, et si, de l'autre, je ne me faisais aucune idée du vrai grand homme, si je ne comparais pas ces deux idées, si je n'apercevais entre elles aucun rapport de convenance ou de disconvenance, je ne pourrais pas prononcer qu'Alexandre est un grand homme ou qu'il ne l'est pas. Là encore, nous avons et nous devons avoir nécessairement deux idées, l'une particulière, celle d'AJexandre, l'autre générale, celle du grand homme, et nous comparons ces deux idées, pour savoir si elles conviennent ou disconviennent entre elles, si le prédicat peut s'affirmer du sujet, si le sujet rentre dans le prédicat, etc.

Je voudrais savoir si Dieu est bon. D'abord il faut que j'aie l'idée de l'existence de Dieu, l'idée de Dieu on tant qu'existant ; puis il faut que j'aie l'idée de la bonté, une idée plus ou moins étendue, plus ou moins complète de la bonté, de manière à pouvoir affirmer,

après comparaison de Tune et de Tautre idée, que ces deux idées ont entre elles un rapport de convenance. Voilà bien les conditions de la connaissance, les conditions du jugement, telles que Locke les demande, accomplies dans ces différents cas. Mais rendons-nous compte de la nature de ces différents cas. Examinons ce que sont les vérités mathématiques qui se prêtent si bien à la théorie de Locke. Les vérités arithmétiques, par exemple, existent-elles dans la nature? Non. Et pourquoi n'existent-elles pas dans la nature? Parce que ces rapports, qu'on appelle des vérités arithmétiques, ont pour termes non des quantités concrètes, c'est-à-dire réelles, mais des quantités discrètes, c'està-dire abstraites. Un, deux, trois, quatre, cinq, tout cela n'existe pas dans la nature ; par conséquent les rapports entre ces quantités abstraites et non réelles n'existent pas plus que leurs termes : les vérités arithmétiques sont dépures abstractions. Et puis, l'esprit humain opère d'abord sur des quantités concrètes, et ce n'est que plus tard que du concret il s'élève à la conception de ces rapports généraux, qui sont les vérités arithmétiques proprement dites. Elles ont deux caractères : 1"* elles sont abstraites ; 2** elles ne sont pas primitives; elles supposent des jugements concrets antérieurs, dans le sein desquels elles reposent, en attendant que l'abstraction les en tire et les élève à la hauteur de vérités universelles. J'en dis autant des vérités de la géométrie. Les grandeurs dont s'occupe la géométrie ne sont pas des grandeurs concrètes, ce sont des grandeurs abstraites, qui n'existent pas dans la nature ; car il n'existe dans la nature que des figures

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imparfaites, et la géométrie, a pour condition d'opérer sur des figures parfaites, sur le triangle parfait, le cercle parfait, etc., c'est-à-dire sur des figures qui n'ont pas d'existence réelle, et qui sont de pures conceptions de l'esprit. Les rapports d'abstractions ne peuvent donc être que des abstractions. De plus, l'esprit humain n'a pas plus débuté par concevoir des figures parfaites, qu'il n'a débuté par concevoir lei> rapports abstraits des nombres ; il a conçu d'abord le concret, le triangle imparfait, le cercle imparfait, dont il a tiré plus tard, par une abstraction, il est viai^ rapide, le triangle et le cercle parfait de la géométrie : les vérités de la géométrie ne sont donc pas des vérités primitives dans l'entendement humain. Lesautres^ exemples que nous avons pris, à savoir qu'Alexandre est un grand homme, que Dieu est bon, ont ce caractère d'être des problèmes institués par une réflexion tardive et une curiosité savante. En un mot, jusqu'ici nous n'avons vérifié la théorie de Locke que sur des jugements abstraits et sur des jugements qui ne sont pas primitifs : prenons des jugements marqués d'autres caractères.

V'oici une autre connaissance, un autre jugement que je propose à votre examen : J'existe. Vous no doutez pas plus de la certitude de cette connaissance que de la première connaissance que je vous ai citée, doux et trois font cinq; vous douteriez même plutôt de la première que de la seconde. Eh bien! cette connaissance certaine, ce jugement certain : J'existe*,

1 . Nous avons pris bien des fois cet exemple contre la théorie dc^* idées représentatives et contre celle du jugement comparatif.

soumettons-les aux conditions de la connaissance et du jugement assignées par Locke.

Je vous rappelle ces conditions : 1** deux idées ;: 2** comparaison entre ces deux idées ; 3** perception d'un rapport quelconque de convenance ou de disconvenance.

Quelles sont les deux idées qui devront être les deux termes de ce rapport et les bases de la compa-^ raison? C'est l'idée de je ou moi, et Tidée d'existence, outre lesquelles il s'agit de trouver un rapport de (*ouvenance ou de disconvenance.

Prenons bien garde à ce que nous allons faire. Ce n'est pas l'idée de notre existence qui sera une des deux idées sur lesquelles portera la comparaison ; car que cherchons-nous? Notre existence. Si nous l'avions, nous ne la chercherions pas : il ne faut donc pas supposer ce qui est en question, notre existence ; donc ridé(^ d'existence qui doit être ici un des deux termes (lo la comparaison, c'est l'idée de l'existence en général, et non pas l'idée particulière de notre existence : (•/est là la condition rigoureuse du problème. Et quelle est l'autre idée, le second terme de la comparaison ? ridée du moi. Mais que cherchons-nous? Le moi existant. Ne le supposons donc pas, car nous supposerions ce qui est en question. Ce n'est donc pas le moi existant qui sera le second terme de la comparaison, mais un moi qu'il faut concevoir nécessairement comme distinct de l'idée avec laquelle il s'agit de le comparer, à savoir, l'idée d'existence, un moi qu'il faut concevoir par conséquent comme ne possédant pas Texistence, c'est-à-dire un moi abstrait.

L'idée d'un moi abstrait, et l'idée de l'existence abstraite, voilà les deux idées sur lesquelles doit porter la comparaison d'où doit sortir le jugement. Pensez-y, de grâce, que cherchez-vous ? Votre existence personnelle. Ne la supposez pas, puisque vous la cherchez ; ne la mettez dans aucun des deux termes à la comparaison desquels vous la demandez. Puisqu'elle ne doit être que lo fruit du rapport de ces deux termes, elle ne doit être supposée ni dans l'un ni dans l'autre, sans quoi la comparaison serait inutile, et la vérité serait alors antérieure à la perception de leur rapport ; elle n'en serait pas le résultat. Telles sont donc les conditions impérieuses de la théorie de Locke : deux idées abstraites, l'idée abstraite du moi, et l'idée abstraite de l'existence. Il s'agit maintenant de comparer ces deux idées, de savoir si elles conviennent ou disconviennent entre elles, de percevoir le rapport de convenance ou de disconvenance qui les sépare ou qui les lie. D'abord, je pourrais incidenter sur cette expression de convenance et de disconvenance, et montrer combien elle manque de précision et de netteté : je ne le ferai pas. Je prends les mots comme Locke me les donne; je laisse sa théorie se déployer librement, je ne l'arrête pas : je veux savoir seulement où elle arrive. Elle part de deux termes abstraits, elle les compare et cherche un rapport de convenance ou de disconvenance entre eux, entre l'idée d'existence et l'idée du moi. Elle les compare donc, soit; et à quoi aboutit-elle? A un rapport, à un rapport de convenance. Soit encore ; je ne vem remarquer ici qu'une chose, c'est que ce rapport, quel

ESSAI. LIVRE ly, THÉORIE DU JUGEMENT. 305

qu'il soit, doit être nécessairement de la même nature que les deux termes sur lesquels il se fonde. Les deux termes sont abstraits : le rapport sera donc nécessairement abstrait. Que résultera-t-il alors de la perception du rapport, que je veux bien supposer de convenance, entre l'idée générale et abstraite de l'existence et l'idée générale et abstraite du moi? Une vérité de rapport de la même nature que les deux termes sur lesquels elle est fondée, une connaissance abstraite, une connaissance logique de la non-contradiction qui se trouve entre l'idée d'existence et l'idée 4ti moi, c'est-à-dire la connaissance de la pure possibilité de l'existence d'un moi. Mais lorsque vous croyez que vous existez, portez-vous seulement, je vous le demande, ce jugement qu'il n'y a pas contradiction entre l'idée générale du moi et celle d'existence ? Pas du tout. Il ne s'agit pas d'un vous, d'un moi possible, mais d'un moi bien réel, de ce moi bien déterminé que nul ne confond avec une abstraction logique ; il ne s'agit pas de lexistence en général, mais de la vôtre, de votre existence toute personnelle et individuelle. Au contraire, le résultat du jugement qui dérive de la perception d'un rapport de convenance entre l'idée générale et abstraite de l'existence, et l'idée générale et abstraite du moi, n'implique pas l'existence réelle ; il donne, si l'on veut, une existence possible, mais il ne donne et ne peut donner rien de plus.

Tel est le premier vice de la théorie de Locke. En voici un autre.

Le jugement, J'existe, est un jugement primitif

:m • ONZIÈME LEÇON'.' '

par excellence ; c'est le point de départ de la connaissance; évidemment, vous ne connaissez rien antérieurement à vous-même. Mais, dans la théorie de Locke, les deux idées sur lesquelles porte le jugement, et entre lesquelles il s'agit de percevoir le rapport de convenance, sont nécessairement deux idées abstraites. Donc la supposition radicale de la théorie de Locke est que l'esprit humain part de l'abstraction dans la connaissance, supposition gratuite et démentie par les faits. En fait, nous débutons par le concret et non par l'abstrait ; et lors même qu'on pourrait tirer la réalité de l'abstraction, ce que je nie, ce que j'ai démontré impossible, il ne resterait pas moins vrai que le procédé que Locke impute à l'esprit humain, fût-il légitime, ne serait pas celui que l'esprit humain emploie.

La théorie de Locke ne peut donner qu'un jugement abstrait, et non un jugement qui atteigne l'existence réelle ; elle n'est pas le vrai procédé de l'entendement humain, puisque le procédé dont elle fait usage est tout abstrait et nullement primitif: de plus, cette théorie renferme un paralogisme.

En effet, Locke se propose d'arriver à la connaissance de l'existence réelle et personnelle par la comparaison de l'idée d'existence et de l'idée du moi, en les rapprochant pour en aper.cevoir le rapport. Mais en général, et pour finir la question d'un seul coup, l'abstrait ne nous étant donné que dans le concret, tirer le concret de l'abstrait, c'est prendre comme principe ce qu'on n'a pu avoir que comme conséquence, c'est demander ce qu'on cherche à cela même qu'on n'a pu connaître que précisén^Bnt au

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moyen de ce qu'on cherche. Et dans le cas particulier, à quelle condition avez-vous eu l'idée générale et abstraite d'existence, et l'idée générale et abstraite de moi, que vous comparez pour en tirer la connaissance de votre existence? A cette condition, que vous ayez eu l'idée de votre propre existence. 11 est impossible que vous vous soyez élevé à la généralisation de l'existence sans avoir passé par la connaissance de quelque existence particulière ; et ni la connaissance de l'existence de Dieu ni celle de l'existence du monde extérieur ne précédant et ne pouvant précéder la vôtre, il s'ensuit que la connaissance de votre propre existence ne peut pas ne pas avoir été une des bases de l'idée abstraite et générale d'existence : par conséquent, vouloir tirer la connaissance de votre existence de l'idée générale d'existence, c'est tomber dans un paralogisme évident. Si Locke n'avait pas su qu'il existaitj'îsi déjà il n'avait acquis la connaissance do son "moi réel existant, il n'aurait jamais eu ni l'idée générale et abstraite d'un moi, ni l'idée générale et abstraite d'existence, ces mêmes idées auxquelles il demande la connaissance du moi et de l'existence personnelle.

Ainsi, trois objections radicales contre la théorie de Locke :

r Elle part d'abstractions ; par conséquent elle ne donne qu'un résultat abstrait, et qui n'est pas celui (jue vous cherchez ;

2° Elle part d'abstractions, et par conséquent elle no part pas du véritable point de départ de l'intelligence humaine ;

3* Elle part d'abstractions qu'elle n'a pu obtenir qu'à l'aide de ce§ mêmes connaissances concrètes qu'elle prétend tirer d'abstractions qui les supposent ; par conséquent elle suppose ce qui est en question.

La théorie de Locke succombe sous ces trois objections, et le jugement, J'existe, échappe de toute manière à cette théorie.

Ce jugement a deux caractères :

1* Il n'est pas abstrait : il implique l'existence ;

2° C'est un jugement primitif : tous les autres le supposent, et il n'en suppose aucun.

C'était tout à l'heure sur des jugements abstraits et ' sur des jugements formés tardivement dans l'esprit humain, que la théorie de Locke avait été vérifiée. Ici le jugement implique l'existence et il est primitif ; la théorie ne s'y vérifie plus. Il faut donc choisir entre la théorie et la certitude de l'existence personnelle.

Voilà pour l'existence personnelle. Il en est de même de tous les modes de cette existence, de nos facultés, de nos opérations, soit la sensation, soit la volonté, soit la pensée.

Prenons le phénomène qu'il vous plaira : Je sens, je veux, je pense. Prenons Je pense, par exemple. C'est, comme on dit, un fait de conscience ; mais avoir conscience, c'est savoir encore {conscire sibi)^ c'est connaître puisque c'est se connaître soi-même ; c'est croire, c'est affirmer, c'est juger. Quand vous dites Je pense, c'est un jugement que vous portez et exprimez ; et quand vous avez conscience de penser sans le dire, c'est un jugement encore que vous portez sans l'exprimer. Or ce jugement, exprimé ou non, implique l'exis-

tence ; il implique que vous, être réel, accomplissez actuellement l'opération réelle de la pensée. De plus, c'est un jugement primitif, au moins contemporain du jugement que vous existez.

Vérifions donc sur ce jugement la théorie de Locke, comme nous l'avons vérifiée sur l'autre jugement primitif et concret : J'existe.

Trois conditions nécessaires dans la théorie de Locke pour expliquer et justifier ce jugement. Je pense : deux idées, leur comparaison, perception de rapport entre elles. Quelles sont ici les deux idées ? Évidemment l'idée de la pensée d'un côté, et de l'autre l'idée de je ou moi. Mais si c'est l'idée de la pensée distincte du moi, si c'est une pensée considérée hors du sujet moi, de ce sujet moi qui est, ne l'oubliez pas, la base première de toute idée d'existence, c'est la pensée, abstraction faite de l'existence, c'est-à-dire la pensée abstraite, c'est-à-dire la simple puissance de penser, et pas autre chose. D'un autre côté, le moi qui est l'autre terme nécessaire de la comparaison ne peut pas être un moi qui pense, car vous venez tout à l'heure d'en séparer la pensée ; c'est donc un moi qu'il faut que vous considériez abstraction faite de la pensée. En effet, si vous le supposiez pensant, vous auriez ce que vous cherchez, et il ne serait pas besoin de vous livrer à une comparaison laborieuse ; vous pourriez vous arrêter à l'un des termes qui vous donnerait l'autre, le moi comme pensant, ou Je pense : mais, pour éviter le paralogisme, il faut le supposer non pensant, et comme votre premier terme légitime est la pensée séparée du moi, votre second terme légitime <i$sv\.^^xft.

aussi un moi séparé delà pensée, un moi non pensant. Et vous voulez savoir si ce moi pris indépendamment de la pensée, et cette pensée prise indépendamment du moi, ont entre eux un rapport de convenance ou de disconvenance. Ce sont donc deux abstractions que vous allez comparer ; mais encore une fois, deux termes abstraits ne peuvent engendrer qu'un rapport abstrait, et un rapport abstrait ne peut engendrer qu'un jugement abstrait, ce jugement abstrait, que la pensée et le moi sont deux idées qui n'impliquent pas contradiction ; de sorte que le résultat de la théorie de Locke, appliquée à ce jugement. Je pense, comme h l'autre jugement, J'existe, n'est encore qu'un résultat abstrait, une vérité abstraite, qui ne représente en rien ce qui se passe dans votre esprit, lorsque vous jugez que vous pensez, et lorsque vous dites : Je pense.

Puis, la théorie fait débuter l'esprit humain par l'abstraction ; et ce n'est pas ainsi qu'il débute.

Enfin, elle cherche à tirer le concret de l'abstrait, tandis que vous n'auriez jamais eu l'abstrait si préalablement vous n'aviez eu le concret. Vous avez porté d'abord, naturellement, ce jugement détermim», concret, synthétique. Je pense ; et ensuite, comme vous avez la faculté d'abstraire, vous avez considéré séparément, ici la pensée sans sujet, sans moi, c'est-à-dire la pensée possible, et là vous, je, sans l'attribut réel de la pensée, sans pensée, c'est-à-dire la simple possibilité d'être; et maintenant il vous plaît de réunir artificiellement et après coup, par un prétendu rapport de convenance, deux termes qui, primitivement, ne vous avaient pas été donnés séparés et disjoints,

mais unis et confondus dans la synthèse primitive de Ja réalité et de la vie.

Ainsi les trois objections précédentes reviennent avec la même force, et la théorie de Locke ne peut vous donner légitimement ni la connaissance de votre existence, ni même la connaissance d'aucune de vos facultés, d'aucune de vos opérations ; carce que j'ai dit de je pense, je pouvais le dire de je veux, je pouvais le dire. de je sens, je pouvais le dire de tous les attributs et de tous les modes de l'existence personnelle.

La théorie de Locke ne peut pas davantage donner l'existence extérieure. Prenez ce jugement : Ce corps existe. La théorie veut que vous n'ayez cette connaissance qu'à la condition de l'avoir perçue dans un rapport de convenance entre deux idées comparées entre elles. Quelles sont ces deux idées? Assurément ce n'est pas l'idée d'un corps réellement existant, car vous auriez ce que vous cherchez ; ce n'est pas non plus l'idée d'une existence réelle : c'est donc l'idée d'un corps possible et l'idée d'une existence possible, ou deux abstractions. Vous n'en tirerez donc que ce jugement : II n'y a pa's incompatibilité logique entre l'idée de l'existence et l'idée de corps. Puis, vous débutez par l'abstraction, contre l'ordre naturel. Enfin, vous débutez par une abstraction que vous n'auriez jamais eue, si préalablement vous n'aviez obtenu, la connaissance concrète, celle précisément que vous voulez, tirer du rapprochement de vos abstractions.

Ce que je dis de l'existence des corps, je le dis des attributs par lesquels-le corps nous est connu ; je le dis du solide, de la forme, de la couleur, etc. Pre-

nons pour exemple la connaissance de la couleur, et voyons à quelles conditions, selon Locke, nous en acquérons la connaissance. Pour porter ce jugement r Ce corps est coloré, blanc ou noir, etc., il nous faudrait avoir eu deux idées, les avoir comparées, et avoir perçu leur rapport? Les deux idées devraient être celle de corps et celle de couleur. Mais Fidée de' corps ne peut être ici l'idée d'un corps coloré ; car ce seul terme impliquerait l'autre, rendrait la comparaison superflue, et supposerait ce qui est en question : il faut donc que ce soit l'idée d'un corps comme* n'étant pas coloré. L'idée de couleur ne peut pas être non plus l'idée d'une couleur réellement existante; car une couleur n'est réelle, n'existe que dans un corps, et la condition même de l'opération que nous vouloi^ faire est la séparation de la couleur d'avec le corps : il n'est donc pas ici question d'une couleur réelle, ayant telle ou telle nuance déterminée, mais de la couleur, abstraction faite de tout ce qui la détermine et la réalise ; il n'est question que de l'idée abstraite et générale de couleur. D'où il résulte que les deux idées que vous avez sont deux idées générales et abstraites ; et des abstractions ne peuvent donner que des abstractions. Et encore, vous débutez par l'abstraction : vous, allez donc contre les voies do la nature. Enfin, et c'est là l'objection la plus accablante, il est évident que vous n'avez obtenu l'idée générale de couleur que dans l'idée de telle ou telle couleur particulière et positive, et que vous n'avez obtenu celle-ci qu'avec celle d'un corps figuré et coloré. Ce n'est pas à l'aide de l'idée générale de cou-

leur, et de l'idée générale de corps, que vous avez appris que les corps sont colorés; mais c'est, au contraire, parce que vous avez su préalablement que tel corps était coloré, que, séparant ensuite ce qui était uni dans la synthèse primitive, vous avez pu considérer, d'un côté l'idée de corps, et de l'autre l'idée de couleur, abstractivement l'une de l'autre ; et c'est alors seulement que vous avez pu instituer une com- ])araison pour vous rendre compte de ce que vous saviez déjà.

En général, les jugements sont de deux sortes : ou ce sont des jugements dans lesquels nous acquérons ce que nous ignorions auparavant, ou ce sont des jugements réflexifs, dans lesquels nous nous rendons œrapte de ce que nous savions déjà. La théorie de Locke peut expliquer les seconds jusqu'à un certain ])oint ; mais les premiers lui échappent entièrement.

Par exemple, si maintenant nous voulons nous j'endre compte de l'existence de Dieu, que nous connaissons déjà, nous prenons oîi nous pouvons prendre, d'un côté, l'idée de Dieu, et de Tautre l'idée d'existence, et rechercher si ces deux idées conviennent ou disconviennent. Mais autre chose est se rendre compte d'une connaissance déjà acquise, autre chose est acquérir cette connaissance ; or, certes, nous n'avons point d'abord acquis la connaissance de l'existence de Dieu en mettant d'un côté l'idée de Dieu et del'autre l'idée d'existence, et en cherchant leur rapport ;. car, pour vous faire grâce de répétitions superflues, pour ne pas repasser par le cercle des trois objections accoutumées, et m'en tenir u la troisième, ce serait

supposer ce qui est en question. Il est trop évident que lorsque nous considérons d'un côté Tidée de Dieu, et de l'autre l'idée d'existence, et que nous cherchons la connaissance de l'existence de Dieu dans le rapprochement de ces deux idées, nous ne faisons que tourmenter ce que nous possédions déjà et ce que nous n'aurions jamais obtenu si nous avions été réduits à la théorie de Locke. Et il est bien entendu qu'il en est des attributs de Dieu comme de son existence : partout et toujours les mêmes objections , partout et toujours le même paralogisme.

La théorie de Locke ne peut donc donner ni Dieu, ni le corps, ni le moi, ni leurs attributs : à cela près, j'accorde, si l'on veut, qu'elle peut donner tout le reste.

Elle donne les mathématiques, direz-vous. Oui, je l'ai dit moi-même, et je lé répète : elle donne les mathématiques, la géométrie et l'arithmétique, en tant que sciences des rapports des grandeurs et des nombres ; ellfe les donne, mais à une condition, c'est que vous considériez ces nombres et ces grandeurs comme des grandeurs et des nombres abstraits, n'impliquant pas l'existence. Or, il est bien vrai que la science géométrique est une science abstraite; mais elle a ses bases dans des idées concrètes et dans des existences réelles. Une de ces idées est celle d'esplace, qui, vous le savez*, nous est donnée dans ce jugement : Tout corps est dans l'espace ; voilà le jugement qui donne l'espace, jugement accompagné de la parfaite certitude de la réalité de son objet. Nous n'avons qu'une seule

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