Plus haut, leçon v
idée comme point de départ, l'idée de corps ; puis l'esprit, par sa puissance, aussitôt que Tidée de corps est acquise, conçoit Tidée d'espace, et la connexion nécessaire de l'espace et du corps. Un corps connu, nous uc pouvons pas ne pas juger qu'il est dans un espace qui le renferme. De ce jugement abstrayez l'idée d'espace, et vous avez l'idée abstraite d'espace. Mais cette idée n'était pas antérieurement à la conception du rapport nécessaire de l'espace au corps, pas plus que le rapport n'était antérieurement à elle ; elle n'est pas non plus postérieure au rapport, ni le rapport postérieur à elle ; l'un et l'autre s'impliquent, et nous sont donnés dans le même jugement aussitôt que le corps est connu. C'est bouleverser l'ordre du développement de l'esprit, que de poser d'abord l'idée d'espace et l'idée de corps, et puis de chercher à tirer de leur comparaison le rapport qui les lie; car l'idée seule de l'espace suppose déjà ce jugement, que tout corps est nécessairement dans l'espace. Le jugement ne peut donc venir de l'idée, c'est l'idée, au contraire, qui vient du jugement. Il n'est pas difficile de tirer le jugement de l'idée, qui le suppose ; mais reste à expliquer d'où vient l'idée, antérieurement au jugement. Il n'est pas difficile de trouver un rapport entre le corps et l'espace, quand on connaît le corps et l'espace ; mais il faut demander à Locke comment il a obtenu cette idée d'espace, comme tout à l'heure nous lui avions demandé comment il avait obtenu l'idée de corps, l'idée de Dieu, l'idée de couleur, l'idée d'existence, etc. Supposer que l'idée nécessaire de l'espace vient du rapprochement de deux idées dont Tune est dc'jà l'idée d'es-
pace, c'est un cercle vicieux, un paralogisme manifeste» L'autre idée sur laquelle repose la géométrie est ridée de grandeur, laquelle renferme l'idée de point, l'idée de ligne, etc. La grandeur, le point, la ligne, sont des conceptions abstraites qui présupposent l'idée de quelque corps réel, d'un solide existant dans la nature. Or, l'idée de solide sort d'un jugement conmie toute idée ; et il a fallu que nous jugions que tel solide existe, pour concevoir à part l'idée de solide. Comment donc jugeons-nous que tel solide existe? Selon la théorie de Locke, il faudrait deux idées, une comparaison de ces deux idées, et une perception de convenance entre ces deux idées. Et quelles pourraient être les deux idées qui serviraient de termes à ce jugement : (le solide existé? J'avoue que je ne le vois pas trop. Forcé d'en trouver pour l'hypothèse, je n'en rencontre pas d'autres que l'idée de solide, plus celle d'existence, que l'on comparerait, pour savoir si elles conviennent ou disconviennent. La. théorie veut tout cet échafaudage. Mais est-il besoin de le détruire pièce ù pièce pour le renverser? Ne suffit-il pas de rappeler que le solide en question étant dépourvu d'existence^ puisqu'il est séparé de l'idée d'existence, n'est que l'abstraction du, solide, et que cette abstraction n'aurait pu être sans la conception antérieure d'un solide réellement existant? L'abstraction, ligne, point, etc., présuppose tel ou tel solide réel, une connaissance primitive et concrète qu'on ne peut faire venir d'abstractions postérieures sans tomber dans un cercle vicieux, et sans enlever à toutes les conceptions géométriques leur base naturelle.
ESSAI. LIVRE IV, THÉORIE d\] JUGEMENT. 317
Voilà donc les deux idées fondamentales de la géométrie, ridée d'espace et l'idée de solide, qui échappent à la théorie de la connaissance et du jugement de Locke.
Il en est de même de l'idée fondamentale de l'arithmétique. Cette idée est évidemment celle de l'unité, et il ne s'agit pas d'une unité collective, par exemple quatre représentant deux et deux, cinq représentant deux et trois, il s'agit d'une unité qui se retrouve dans toutes les unités collectives, les mesure et les évalue. •Cette unité, l'arithmétique la conçoit d'une manière abstraite; mais, l'abstraction n'étant pas le point de départ de l'esprit humain, l'unité abstraite a dû nous être donnée d'abord dans quelque unité concrète, réellement existante. Quelle est donc cette unité con- 'Crète, réellement existante, source de l'idée abstraite d'unité ? Ce n'est pas le corps ; il est divisible indéfiniment : c'est le moi, le moi identique et par conséquent un*, sous la variété de ses actes, de ses pensées, de ses sensations. Et comment peut être acquise, dans la théorie de Locke, la connaissance de l'unité du moi ? D faudrait que nous eussions d'un côté l'idée du moi comme n'étant pas un, c'est-à-dire sans réalité, l'identité et l'unité du moi étant impliquée dans son existence dès le premier acte de mémoire, et de l'autre côté l'idée d'une unité distincte du moi, sans sujet, et par conséquent sans réalité, et il faudrait que, rapprochant ces deux idées, nous perçussions leur rapport de convenance. Or ici reviennent toutes les objections,