Leçon viii
de cette sorte qu'il prend l'initiative, et qualifie ce fait, indifférent pour la sensibilité, de juste ou d'injuste, de bon ou de mauvais. C'est de ce jugement primitif, qui sans doute a sa loi, que plus tard l'analyse tire l'idée de juste et d'injuste, laquelle sert ensuite de règle à nos jugements ultérieurs.
Les formes des objets ne sont, pour le sens externe ou interne, ni belles ni laides. Otez l'intelligence, et il n'y a plus de beauté pour nous dans les formes extérieures et dans les choses. Qu'est-ce, en effet, que les sens vous apprennent des formes ? Rien, sinon qu'elles sont rondes ou carrées, colorées, etc. Q'est-ce que la conscience vous en apprend? Rien, sinon qu'elles vous donnent des sensations agréables ou désagréables ; mais entre l'agréable ou le désagréable, le carré ou le rond, la couleur verte ou jaune, etc., et le beau ou le laid, il y a un abîme. Tandis que les sens et la conscience perçoivent telle ou telle forme, tel ou toi sentiment plus ou moins agréable, l'entendement conçoit le beau, comme le bien, comme le vrai, par un jugement primitif et spontané, dont toute la force réside dans colle de l'entendement et de ses lois, et dont l'unique donnée est une perception extérieure \
Je crois donc avoir démontré, et trop longuement peut-être, que la théorie de Locke, qui fait reposer la connaissance sur la comparaison, c'est-fi-dire sur deux termes connus préalablement, no rend pas compte du vrai procodé do l'entendement dans l'acquisition
1 . Premiers Essais, dv lirnu ;vW et du Beau ide.nl, p. 265, Dr Vr4I, du Beau et du Bien, 2^ pailie,et Philosophie Écossaise, \vr. w t'I Icç. X.
d'une foule de connaissances; et, en général, je reproduis ici la critique que j'ai faite cent fois à Locke, de confondre toujours ou les antécédents d'une connaissance elle-môme, comme lorsqu'il a confondu le corps avec l'espace, la succession avec le temps, le fini avec l'infini, l'effet avec la cause, les qualités et leur collection avec la substance ; ou, ce qui n'est pas moins grave, les conséquents d'une connaissance avec cette connaissance elle-même. Ici, par exemple, les jugements comparatifs en ce qui concerne l'existence, et même dans d'autres cas, exigent deux termes, lesquels supposent un jugement préalable fondé sur un seul terme, et par conséquent non comparatif. Les jugements comparatifs supposent des jugements non comparatifs. Les jugements comparatifs sont abstraits, et supposent des jugements réels ; ils n'apprennent guère que ce que les premiers avaient déjà appris ; ils marquent expressément ce que les autres enseignent tacitement mais souverainement ; ils ont besoin du secours des langues; les autres, à la rigueur, se passent du langage, de tous signes conventionnels, ot ne supposent que l'entendement et ses lois ; ceux-ci appartiennent à la réflexion et à la logique artificielle ; ceux-là constituent la logique naturelle et spontanée du genre humain : confondre cos deux classes de jugements, c'est vicier à la fois toute la psychologie et toute la logique. Cependant une semblable confusion remplit une grande partie du quatrième livre de V Essai sur P Entendetnent humain.
Je vais parcourir rapidement les différents points fondamentaux dont se compose ce quatrième livre;, et
le bonheur de rencontrer quelqu'une de ces sciences, moins encore d'en trouver une gui fût fondée sur ces deux axiomes : Ce qui est^ est; et : // est impossible ' qu'une même chose soit et ne soit pas en même temps. Je serais fort aise qu'on me montrât quelque science fondée sur ces axiomes généraux, ou sur quelque autre semblable ; et je serais bien obligé à quiconque voudrait me faire voir un ensemble bu un système de connaissances ayant pour base ces mêmes axiomes ou quelque autre de cet ordre, duquel on ne puisse faire voir qu'il se soutient aussi bien sans le secours de ces axiomes. » Oui, sans. doute les axiomes, sous leur forme actuelle d'axiomes, n'ont engendré aucune science ; mais il n'est pas moins vrai que ce sont eux qui, sous leur forme primitive, c'est-à-dire en tant que lois des jugements naturels d'où ils sont tirés, ont servi de base à toutes les sciences. De plus, si dans leur forme actuelle ils n'ont produit et ne peuvent produire aucune science, ni môme aucune vérité particulière, il faut reconnaître que sans eux aucune science, aucune vérité, ni générale ni particulière, ne subsiste. Essayez de nier les axiomes; supposez, par exemple, qu'il peut y avoir une qualité sans un sujet, un corps sans espace, une succession sans temps, un effet sans cause , etc. ; avisez-vous de faire abstraction des axiomes dont Locke se moque de préférence, savoir : Ce qui est , est ; le même est le même ; c'est-àdire faites abstraction de l'idée de l'être et de l'identité , c'en est fait de toutes les sciences, elles ne peuvent plus ni avancer ni se soutenir.
Locke prétend aussi, ibid.^ § 9, que les axiomes ne
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sont pas les vérités que nous connaissons les premières. Oui, sans doute, encore une fois, sous leur forme actuelle, les axiomes né sont pas des connaissances primitives ; mais, sous leur forme réelle, comme lois attachées à l'exercice de l'entendement et impliquées dans nos jugements, ils sont si bien primitifs que sans eux aucune connaissance ne peut être acquise. Ils ne sont pas primitifs en ce sens que ce soient les premières vérités que nous connaissions, mais en ce sens que sans celles-là nous n'en pouvons connaître aucune. Ici revient encore la confusion perpétuelle de Tordre historique et de Tordre logique des connaissances humaines \ Dans Tordre chronologique, nous ne commençons pas par connaître les axiomes; mais logiquement, sans eux toute vérité est inadmissible ; sans Taction inaperçue, mais réelle, des lois de la pensée, nulle pensée, nul jugement n'est ni légitime ni possible. Enfin Locke combat les axiomes par un argument célèbre, bien souvent renouvelé depuis, à savoir : que les axiomes ne sont que des propositions frivoles, parce que ce sont des propositions identiques, /ô/rf., §11. C'est Locke qui a mis ou du moins répandu dans la langue philosophique l'expression de proposition identique. Elle signifie un jugement, une proposition où une idée est affirmée d'elle-même, oii on affirme d'une chose ce qu'on savait déjà d'elle. Ailleurs, ch. viii, (les Propositions frivoles; § 2, des Propositiom ide?itiques, Locke montre que les propositions identiques ne sont que des propositions purement verbales. « Qu'on répète tant qu'on voudra que ce qui est un