CONSCIENCE ET MEMOIRE
INTRODUCTION
Connaissance, par l'intelligence, de l'intelligence elle-même et de l'âme intelligente. — Les actes intellectuels sont-ils connus par l'intelligence comme distribués dans les moments successifs du temps ?
Nous avons étudié les objets de la connaissance intellectuelle et les mouvements de la raison, soit pour acquérir des vérités principales, soit pour les développer en vérités plus particulières.
Mais cette intelligence humaine, qui connaît le vrai absolu, se connaît-elle elle-même? Et comment se connaît-elle?
L'intelligence connaît-elle aussi le fond subs-
tantiel de l'âme intelligente ? Ou bien l'essence de l'être qui pense en nous est-elle pour nous-mêmes dans une obscurité impénétrable ?
Et, si notre âme pensante se connaît ellemême, voit-elle par sa pensée ses actes intellectuels comme distribués dans le temps, passé, présent, avenir? Cette vue du successif ne suppose-t-elle pas la perception d'objets singuliers, séparés les uns des autres par une individualité limitée? Comment accorder cette mémoire et cette prévision singulières par l'intelligence avec le caractère absolu, éternel, des objets propres de l'entendement ?
Voilà les questions que je crois devoir examiner, lies réponses que nous donnera la philosophie de saint Thomas, ajouteront un heureux éclaircissement à la solution du problème' mystérieux de notre nature.
Cette dernière leçon de cette année se divisera donc en deux parties : d'abord, conscience intellectuelle, ou connaissance de l'âme intelligente par elle-même ; enfin, mémoire intellectuelle, ou conservation des pensées dans l'intelligence et distribution dans le temps des actes intellectuels.
I. — Comparaison entre la puissance réceptive de l'entendement et la matière première : malgré l'analogie entre ces deux potentialités, l'entendement est tout immatériel. — La potentialité de l'entendement réceptif et la tendance naturelle de l'entendement actif à se porter vers le sensible nous rendent impossible, dans la vie présente, la connaissance immédiate de notre entendement et de notre âme parleur essence.
II. — La même forme intelligible qui nous fait connaître une autre réalité, détermine notre entendement à connaître, par son acte, et l'entendement et l'âme intelligente. Mais ce n'est d'abord qu'une connaissance de fait. Pour acquérir la science de la nature de l'âme et de ses facultés, il faut une investigation rationnelle, éclairée par les premiers principes.
I. — Nous savons que la faculté pensante de l'entendement humain, celle qui conçoit et qui raisonne, n'est pas en acte par elle-même, mais qu'elle est par sa nature une simple capacité de devenir les intelligibles, selon la théorie d'Aristote.
Saint Thomas compare cette puissance à la matière première, pure potentialité, unique-
ment principe de devenir : le nom d'intellect possible exprime précisément cette potentialité de notre faculté de penser (1).
Sans doute, entre la matière première et l'intellect possible il n'y a qu'une analogie, et non une similitude parfaite. Comme la forme intelligible qui actualise la puissance réceptive de l'entendement humain est de tout autre nature que la forme substantielle de chose sensible qui actualise la matière première, les deux potentialités sont d'essences différentes, et il ne faudrait pas de leur analogie conclure que notre entendement est matériel.
La matière première n'est pas le premier principe de toute potentialité, comme Dieu est le premier principe de toute actualité. Dieu est aussi le premier principe de la potentialité, et celle-ci n'a de raison d'être que pour l'actualité qu'elle est appelée à recevoir : elle doit donc être proportionnée à cette actualité, et, si l'acte qu'elle attend est immatériel, la puissance réceptive doit être immatérielle aussi, c'est-à-dire
(1) [ntellectus autem humanus se babet in génère reruro intelligibilium ul eus in potentia tantum, sicul et materia prima se habel in génère rerum sensibilium : mule possibilis nominatur (I, q. lxxxvii, a. 1).
reposer sur un fond de substance indépendant de la matière et participer à la subsistance propre de ce support substantiel. C'est ce qui arrive pour notre capacité intellectuelle : la forme intelligible qu'elle acquiert ne peut être matérielle, puisqu'elle représente les choses sous un aspect absolu et universel, dégagé par conséquent de l'individualité matérielle ; donc, la puissance qui reçoit cette forme est immatérielle, ainsi que l'âme à laquelle elle appartient 1 1 >.
Néanmoins, il faut maintenir que notre pouvoir d'intelligence est d'abord, et par nature, vide et indéterminé.
11 est vrai que notre entendement a une fa-
(1) Primusactus est universale principium omnium actuum ; quia est infinitum virtualiter, in se omnia prœhabens, ut dicit Dionysius. Unde participatur a rébus, non sicut pars, secun- (limi diffusionem proeessionis ipsius. Potentia autem, quum sit rcceptiva actus, oportet quod actui proportionetur. .Velus vero fecepti, qui procedunt a primo actu infinito et sicut quœdam participation es ejus, sunt diversi. Un le non potest esse potentia ima quœ recipiat omnes actus, sicut est unusactus influens omnes actus participâtes ; alioquin potentia receptiva adœquaret potentiam activa m primi aelus. Est autem al ia potentia receptiva iu anima intellectiva a potentia receptiva materiae prim<e, ut palet ex diversilate receptorum : nam materia prima recipit formas individuales, intellectus autem rec'ipit formas absolutas. Unde talis potentia in 'anima intellectiva existens non ostendit quod anima sit composita ex materia et forma il, q. LXXV, a. :,, ail 1).
culte en acte, l'intellect agent ; mais cette faculté ne contient pas en elle-même les représentations déterminées des choses : elle a de l'être subsistant en elle, mais elle n'a pas la forme déterminée de chaque être ; et son activité consiste à agir par influence sur les représentations imaginatives, dont elle fait des représentations intellectuelles qui se gravent dans l'intellect réceptif. Aussi, l'intellect agent n'est-iî pas proprement notre faculté pensante, celle qui opère l'acte d'entendre les choses; il ne se connaît pas non plus lui-même : son existence cachée est affirmée comme nécessaire à l'explication de notre œuvre d'intelligence, et non pas comme aperçue par un regard intérieur ; ce qui montre que l'intellect agent n'est pas, dans la vie présente, une forme actualisant l'intellect réceptif, de manière à lui donner connaissance de l'actualité de l'entendement humain. La puissance active de l'entendement n'est vue ni par elle-même ni par la puissance réceptive qui l'accompagne.
C'est que, dans l'état actuel de notre âme, l'activité intellectuelle est tournée par impulsion native vers les réalités sensibles. Nous ne concevons la notion d'être et les principes qui
en dérivent, que dans quelque forme sensible qui soit un exemple d'être ; nous ne pouvons penser ni faire suivre notre pensée par d'autres esprits d'hommes qu'en donnant à nos concepts quelque relief d'imagination.
Cette tendance première de notre esprit, uni au corps, à se porter vers l'image de ce qui est matériel, le rend incapable de voir directement son essence immatérielle, de se connaître immédiatement avant tout acte de connaître autre chose : il dirige d'abord son énergie vers le dehors, vers l'imagination qui lui offre quelque reproduction des sensibles au milieu desquels nous vivons; et la première actualité qui détermine à quelque connaissance notre capacité intellective, est une similitude abstraite de ce qui est corporel.
Ainsi, l'entendement humain ne se connaît pas par sa propre essence : la faculté qui pense en lui, étant par nature simple potentialité, ne peut se connaître en cet état primitif; car elle ne connaît d'abord que ce qui est en acte, et il lui est nécessaire d'être elle-même actualisée pour avoir quelque connaissance ; et la faculté active qui fait la lumière dans notre intelligence, a pour champ d'action le même domaine
auquel s'étend notre réceptivité intellectuelle; elle engendre, au moyen du sensible, une forme abstraite qui actualise l'entendement réceptif, elle n'est pas elle-même tonne actualisante, el ne se regarde pas non plus elle-même, comme pourrait le faire un esprit entièrement se] de tout corps (1).
11 est remarquable, en effet, que, d'après saint Thomas, les esprits purs sont intelligibles à eux-mêmes parleur propre substance : immatérialité absolue et intelligibilité, c'est tout un pour leur nature; aussi, leur substance même est forme actualisant immédiatement leur puissance intellective, si bien que c'est par le fond de leur être que ces esprits se connaissent dès qu'ils existent, sans intermédiaire comme sans délai (2).
(1) Sir igitur (intellectus humaous) in sua essentia consideratus se habel ul potentia intelligens ; unde es seipso babet virtutem ut intelligat, non autem ut intelligatur, nisi secundum id quod fitactu.... Sed quia connaturalc esl intellectui nastro, secundum statum prœsentis vita?, quodad materialia el sensibilia respiciat, sicul supra dictum est, ronsequei • ul sic seipsum intelligat intellectus noster, secundum quod lit actu per species a sensibilibus abstractas per lumen intellectus agentis, quod esl actus ipsorum intelligibilium, cl eis medianlilms intelligil intellectus possibilis. Non ergo per esseutiam suam, sed per actum suum se cognoscil intellectus nosb I, q. lxxxvh, a. 1).
(2) Sic igitur el si aliquid in génère ialciligibilium se babeat
Il n'en est pas ainsi de notre âme dans la vie présente : toute spirituelle qu'elle est, elle se trouve, par son incorporation à la matière, entraînée par le concret matériel, où elle doit puiser les éléments de ses notions abstraites, et mi sa substance ni l'essence de son entendement ne suffisent à lui découvrir son fond et ses facultés intellectives.
Mais saint Thomas nous annonee que, lorsque par la mort notre âme sera séparée de la matière corporelle, elle jouira de son intelligibilité, parce que désormais elle sera appelée à vivre plus directement de l'immatériel : alors son essence, par simple présence intime, deviendra forme actuelle de sa faculté de penser, et notre âme se verra clairement elle-même en elle-même (1).