IV
d'où la fera sortir, pour la mettre encore en relief, quelque autre image, à laquelle l'enchaînera un rapport de conformité, de contraste, d'assemblage par le temps, le lieu bu autre circonstance.
Ajoutons que l'imagination recueille aussi les données fournies par les autres sens internes, sens central, sens appréciatif, mémoire sensitive, et en grossit son trésor. Saint Thomas le suppose quand il enseigne qu'elle est le dernier intermédiaire entre les sens et l'entendement, le foyer où s'offre, devant l'illumination supérieure de l'intelligence, le résultat de toute l'élaboration sensible (1).
L'imagination de l'animal a son pouvoir limité par la manière dont les faits se sont présentés aux sens externes. Celle de l'homme a une initiative propre, une capacité de créer, eu quelque sorte, des associations nouvelles d'images, des groupes que la nature n'a jamais montrés, dont elle a seulement fourni les éléments partiels. Cette vertu d'invention a une immense
(1) Necesse est, ad hoc quod intellectus actu tntelligat suum objectum proprium, quod convertat se ad phantasmata, ut speculetur naturam uni versai em in particulari existcntem ( I, q. iaxxiy, a. 7 ).
portée ; car elle est l'origine, dans l'ordre imaginatif, de cette variété indéfinie de combinaisons avec laquelle l'art humain se l'ait un monde imaginaire en transformant comme il lui plaît la représentation du monde réel. Nous observons des choses, des êtres naturels, avec leur figure, leur couleur, leurs caractères inhérents; [mis nous prenons un caractère de celui-ci pour le joindre à un caractère de celui-là : nous imaginons un homme de pierre, un lion de bronze, une montagne d'or, nous disons même, par un concours d'imagination et d'intelligence, qu'un homme est un lion parce qu'il représente de cet animal la fougue grandiose, qu'un marbre vit et parle parce qu'il a l'apparence de la vie et de la parole ; et nouj savons bien cependant que jamais nous n'avons pu voir de sujets physiques portant en eux réunies les qualités que nous supposons assemblées, Si l'animal souvent se trompe, prend ce qui est inerte pour un être vivant, une ligure de bois et d'étoffe pour un homme à craindre, jamais, ce semble, il n'imaginerait de représenter la vie avec ce qui o lire les qualités d'une chose inanimée ; ou du moins, jamais aucun animal ne montre en lui cette facilité humaine de diviser et de réunir les
formes de l'imagination en dehors des combinaisons perçues par les sens.
Le philosophe arabe, Avicenne,qui était aussi médecin (980-1036), avait si bien reconnu l'importance de l'originalité que possède notre imagination,qu'il avait fait une puissance spécialede cette fantaisie créatrice. Averroës, autre philosophe et médecin arabe (1110-1198), ne conserva pas cette distinction radicale et se contenta d'attribuer à l'imagination de l'homme une activité plus féconde qu'à celle de l'animal. Saint Thomas suit cette opinion d'Averroës, qui, en effet, paraît fondée (1): séparer et rassembler à sa guise des représentations conservées d'abord suppose plus d'énergie Imaginative que les conserver simplement et les rappeler dans l'ordre où elles ont été primitivement saisies ; néanmoins, l'objet dans les deux cas est de même espèce, la fonction est de même catégorie, et par conse-
il) Avicenna vero ponit quintam potentiam mediam inter aestimativam et irnaginativam, quœ componit et dividit formas imaginatas; ut palet quum ex forma imaginata auri et forma imaginata montis componimus unam forma m montis aurei, «jit;i ii nunquam vidimus. Sed ista operatio non apparet in aliis animalibus ab homine, in quo ad hoc sufficit virlus imaginativa : coi etiam hanc actionem attribuit Averroës in libro quodam quem feçit de sensu et sensibilibus ( 1, q. lxxvhi, a. 4).