G.VHDA1R. — THÉORIE DE LA CONN
quent c'est toujours la même puissance plus ou moins parfaite.
Quel est l'organe de l'imagination? D'après l'opuscule des ' Puissances de Vâme, il parait que, du temps de saint Thomas, on le localisait derrière l'organe du « sens commun » dans le cerveau : on supposait que cette partie de l'encéphale se prêtait mieux à la conservation desimages que la première « concavité », parce qu'elle était moins humide (1). Dans la Somme théologique, saint Thomas se montre encore préoccupé de ce point de vue, hien qu'il ne reproduise pas cette localisation de l'organe de l'imagination. — « Recevoir et retenir, dit-il, se ramènent dans les choses corporelles à des principes divers ; car les choses humides reçoivent hien et retiennent mal ; c'est le contraire qui arrive pour les choses sèches. Donc, puisque toute puissance sensitive est l'acte d'un organe corporel, il faut une puissance distincte pour recevoir les formes des sensibles, et une autre pour
(I) Hujus organum est post organum sensus communis in parte cerebri miœ sic non abundat humido sicut prima parscerebri in qua situm est organum sensus communis : et ideo melius potest retinere formas sensibiles re absente (de Potentiis animse, cap. iv).
les conserver (1). Quelle que soit la valeur de cette raison, nos physiologistes doivent reconnaître l'attention constante que saint Thomas donne aux observations de l'ordre matériel, pour diriger ses recherches philosophiques.
II. — La supériorité de l'homme sur l'animal, qui apparaît déjà dans l'imagination, est encore plus remarquable dans les deux sens internes qui complètent la série des facultés de connaissance sensitive, le sens appréciatif, que saint Thomas appelle « puissance estimative» chez l'animal, et « cogitative » chez l'homme, enfin le sens mémoratif ou mémoire sensitive.
Le sens appréciatif achève, dans l'ordre sensible, la perception commencée par les sens externes et le sens central-commun, en fait une perception de choses individuelles, au lieu d'une simple appréhension de qualités.
Une analyse fort délicate permet de marquer la différence entre l'appréciation purement ani-
(\) Recipere autem et rctinere reducuntur in corporalibus ad diversa principia ; natn humida licne recipiunt et maie retinriil; e Contrario autem est de siccis. Unde, quum potentia sensitiva sit actus organi corporalis, oportet esse aliam potentiam quœ recipiat species sensibilium, et quaj conscrvet ( I, q. Lxxvin, a. 4).
maie et l'appréciation humaine dans la sphère du sensible.
L'animal paraît guidé, dans son estimation des •choses, par l'utilité qu'elles lui présentent pour la satisfaction de ses instincts, ou par l'obstacle qu'elles opposent à la tendance de ses appétits. Il semble bien que telle est la mesure de ses jugements : qu'un objet lui serve ou le contrarie, il y fait attention, il l'apprécie comme individuellement favorable ou défavorable au développement de ses inclinations individuelles; mais ce qui n'a pas de rapport avec ce qu'il peut faire ou pàtir, le laisse indifférent, et ce qui est point de départ de ce qu'il éprouve ou terme de ce qu'il fait, il ne s'y intéresse que dans la proportion où lui-même est en jeu.
« La brebis connaît cet agneau, non pas précisément en tant qu'il est cet agneau, mais en tant qu'il est allaitable par elle ; et cette herbe, en tant qu'elle est sa nourriture » (1).
Cependant le sens estimatif révèle à l'animal des caractères dont les sens externes ne reçoivent pas l'impression ; il pénètre plus au fond
(1) Ovis cognoscit hune agnum, non inquantum est liie agnus, sed inquantum est ab ea lactabilis; et liane berbam, inquantum estejus cibus (in II de Anima, leet. xinj.
des choses et ne se contente pas de montrer desformes colorées, sonores, odorantes, sapides ois tangibles, ni de faire naître plaisir on peine et d'attirer par la délectation sensible ou de repousser par la douleur : c'est un instinct qui fait juger convenable ou nuisible au sujet; c'est en quelque sorte la lumière naturelle de l'animal,, l'avertissant par une évidence sans réflexion ni raisonnement des exigences de sa nature. « Ainsi la brebis, voyant venir le loup, le fuit, non point parce qu'une couleur ou une ligure lui déplaît, mais parce qu'il est son ennemi naturel ; et de même, l'oiseau recueille la paille, non parce qu'elle délecte un de ses sens, mais parce qu'elle lui est utile pour faire son nid » (1).
L'homme va plus loin par son appréciationsensible. Ce'te faculté au degré humain voit, dans une certaine mesure, l'objet en lui-même comme un sujet de nature déterminée : ce n'est plus seulement un assemblage de couleurs, de sons ou autres formes simplement apparentes;. c'est cette cbose ou cet individu qui a ces qualités. La perception n'est pas encore tout à fait
(1) Sicut ovis videns lupum venientem fugit, non propter indecentiara coloris vel figurae, sed quasi inimicum nakirœ : et similiter avis eolligit paleam, non quia delsctet seDsum, sed quia estutiiis ad nidificandum (I, ij. lxxvui, a. 4).
intellectuelle, mais elle commence à s'intellectualiser : l'être n'est pas conçu sous forme abstraite et universelle et appliqué à cet être, une nature n'est pas entendue comme genre et espèce dont l'individu est une réalisationsingulière ; mais cependant, le sujet individuel est estimé existant avec sa nature individuelle. Lorsque je vois du coloré, je perçois cet homme, cet animal ou cet arbre : je connais cet homme en tant qu'il est cet homme, cet animal en tant qu'il est cet animal, cet arbre en tant qu'il est cet arbre (1). A la perception simple d'une couleur s'est ajoutée l'appréciation d'un sujet coloré ; la connaissance s'est doublée ; elle est plus complète, mais elle n'est pas encore proprement rationnelle ; ou, si l'on veut, son caractère rationnel est encore retenu, enfermé dans le particulier : aussi saint Thomas appelle-t-il « raison par-
(l).Si vero apprehendatur in singulari, utputa quum video coloratum, percipio hune hominem vel hoc animal, hujnsmodi quidem apprehensio in homine lit per vim cogitativam, quae dicitur etiam ratio particularis, eo quod esl collativa intentionuin individualium, sicut ratio uniyersalis est collativa rationnai uniyersaliùm. Nihilominus lamen lune vis est in parte sensitiva... Cogitativa apprehendit individuum ut existens sub natura eommuni... : unde cogrïoscit hunç hominem prout esl hic hoino, et hoc Lignum prout est hoc ligaum (in II de Anima, lect. xiu).
ticulière » ce sens appréciatif de l'homme. C'est un embryon de pensée humaine, ce n'est pas encore la pensée véritable ; c'est toujours un sens, une force organique, mais une « force cogitative ».
Si cette puissance est organique, on en pourra localiser l'organe, et saint Thomas rappelle, dans la Somme théologique, que les médecins de son temps le plaçaient au milieu du cerveau (1). La prudence scientifique du philosophe me paraît à remarquer ici, il ne dit pas avec assurance que là est cet organe ; il se contente de dire que les médecins lui assignent cette place. Dans l'opuscule des Puissances de Vâme, une localisation différente est attribuée à la faculté « estimative » de l'animal : elle aurait son organe à la région postérieure du milieu du cerveau, tandis que l'organe de la « cogitative» humaine serait la cellule médiane du cerveau, à laquelle on a donné le nom de syllogistique (2).
(I) Dicitur ratio particularîs, oui medici assignant determiiialiun organum, scilicet mediam partem capitis (I, q. lxxviii, a. '<■).
(-2) Organum autem hujus potentiœ ponitur in brutis in posteriori parte mediœ partis cerebri ; in hominibus autem ejus organum ponitur média cellula cerebri, quœ syllogistica appellalur (de Potentiis animée, cap. iv).
Ce dernier nom vous étonnera peut-être. Il ne signifie point que notre sens appréciatif lasse de vrais syllogismes, à lui seul, déduise des conclusions en partant de propositions universelles qu'il poserait lui-même. Mais en nous cette faculté de penser rudimentaire compare et enchaîne les caractères individuels comme la raison intellectuelle groupe et lie les caractères universels. Pris à part, ce sens ne voit pas de liaison absolument logique entre tel fait particulier et tel autre fait particulier qu'il y associe; mais il saisit néanmoins quelque analogie singulière qui lui parait motiver l'association. Et si l'intelligence intervient pour le prendre en main et le diriger dans la voie rationnelle, alors de véritables syllogismes peuvent être développés par ce concours de deux facultés : les propositions universelles seront posées par la raison universelle et, sous la conduite de celle-ci, la raison particulière aidera à déduire les conclusions singulières (l). Ce que, du moins, peut faire seul notre sens appréciatif, c'est de recher-
(I) Ipsa autem ratio particularis nata est moveri et dirigi in h oniine secundum rationem universalem ; unde in syllogisticis ex universalibus propositionibus concluduntur conclusiones singulares (1, q. lxxxi, a. 3).
cher les ressemblances, les analogies individuelles et de les découvrir, de former ainsi des familles d'objets et de préparer les éléments du travail qui est réservé à l'intelligence. Cette élaboration préliminaire n'est pas l'œuvre d'un pur instinct agissant sous une impulsion subite de la nature, comme il arrive à l'estimation de l'animal ; c'est l'application d'une initiative, un déploiement d'activité connaissante en quête de la vérité qui lui est proportionnée (1).
III. — Les données ainsi élaborées par le sens appréciatif sont recueillies, conservées et remises au jour par le sens mémoratif ou mémoire sensitive, comme les formes perçues par les sens externes et le sens central sont prises, gardées et rappelées par l'imagination. Mais cette mémoire ne se contente pas de faire revenir sur la scène les connaissances acquises par l'appréciation ; elle les présente avec l'indication du temps où elles ont été d'abord formées, ou plutôt elle les reproduit en les situant dans un passé représen-
(I) Aliu animalia percipiunt hujusmodi intentiones solum naturali quodam instinctu, hamo autem per quamdam collatioiieni. Et ideoquaein aliis animalibus dicitur œstimativa naturalis, in homine dicitur cogitativ a, quae per collationem quamdam liujtismocli intentiones ad invenit (I, q. lxxyiii, a. 4).
tatif où chaque chose a sa place plus ou moins éloignée, suivant qu'elle a été primitivemenl connue avant ou après une autre. Ainsi le passé est un caractère, un rapport, qui relève tout particulièrement de la mémoire.
D'après saint Thomas, on peut constater le lien qui attache la mémoire sensilive au sens appréciatif, si l'on fait attention que le souvenir est appelé, chez l'animal, par l'estimation d'une chose à lui convenable ou nuisible : « Ce qui montre, dit-il, que la puissance mémorative est le trésor où se conservent les appréciations de l'estimative, c'est que le souvenir, dans les animaux, a son principe clans quelque appréciation de ce genre, par exemple dans celle du nuisible ou du convenable » (1). Je me permettrai cependant de l'aire observer que, peut-être, le plaisir ou la douleur, qui ont accompagné des sensations externes, suffisent pour provoquer le souvenir
(1) Ad apprehendendum autem intentiones quœ per sensura non accipiuntur, ordinatur vis œstimativa; ad conservandum autem eas vis memorativa, quae est thésaurus quidam bujusrnodi intentionum : cujus signum est quod principium memorandi fit in animalibus ex aliqua hujusmodi inlentione; puta, quod est nocivumvel conveniens. Ht ipsa ratio prœteriti, quarn attendit memoria, inter hujusmodi intentiones computatur (I, q. Lxxviii, a. i).
à l'occasion de sensations semblables : en voyant un bâton, l'animal se souvient d'avoir été battu ; mais peut-être n'a-t-il besoin pour cela que de lier, dans son imagination, l'image du bâton à la représentation rappelée des coups douloureux qu'un pareil bâton lui a infligés, sans que l'estimative ait à intervenir, si, comme saint Thomas semble le dire, cette faculté n'est pas nécessaire pour sentir qu'une impression est douloureuse. La mémoire sensitive de l'homme a plus d'initiative que celle de l'animal, comme l'appréciation humaine est moins esclave de l'instinct que l'estimation purement animale. Saint Thomas appelle « réminiscence», etnon pas simplement souvenir, la recherche en quelque sorte logique des choses passées, que fait notre mémoire en s'évertuant à enchaîner les caractères individuels suivant l'appréciation de leurs rapports (1). Tout le monde connaît ce travail : je me rappelle un petit fait, même assez vaguement, et partant de là je me mets à la poursuite des autres faits qui l'ont accompagné; je m'aide
(1) Ex parte autem memorativœ (homo) non solum habet memoriam, sicut cœtera animalia, iti subita recordatione prœteritorum, sed etiara reminiscentiam, quasi syllogistice inquirendo prœterjtorum memoriam secundum individuales intentiones (I, q. i.xxvmi, a. 4).
d'analogies, de rapports à peine entrevus, sourdement sentis, et d'une chose à l'autre j'arrive à reconstruire tout l'ensemble des événements dont j'ai été témoin ou acteur à une époque déterminée. Quelquefois c'est le moment précis du passé que j'ai oublié, et que je parviens à ressaisir, à fixer dans lasuitedu temps écoulé, en analysant les circonstances voisines, en remontant peut-être de proche en proche depuis l'instant présent jusqu'à celui où a eu lieu le fait que je veux situer dans la série des jours ou des heures. On dira peut-être que l'intelligence proprement dite intervient positivement pour diriger cette enquête : c'est possible, je ne le nie point; mais il faut reconnaître pourtant que la mémoire sensitive, d'elle-même, possède une merveilleuse souplesse d'investigation, qui ne dépasse pas la mesure des rapports individuels et reste, par conséquent, dans la sphère où se meuvent les sens. L'intelligence peut s'en servir et y ajouter sa direction supérieure ; mais elle n'a pas besoin de tout faire par ses propres forces.
Il ne faut donc point hésiter à conclure que le sens appréciatif et le sens mémoratif, chez l'homme, ont une vertu presque rationnelle,
une activité de raison particulière, qui les élève au dessus des facultés d'estimation et de mémoire purement animales, sans les égaler cependant à la raison, capable d'universel. C'est la coexistence, dans le même sujet, de l'entendement et de ces sens internes, qui explique la supériorité de ceux-ci (1): du haut de notre nature, intellectuelle par privilège spécifique, rayonne une certaine énergie de lumière en ces puissances néanmoins organiques ; elles prennent ainsi une capacité tout humaine, sans cesser d'appartenir à l'animalité de l'homme.
Aussi peut-on supposer un organe, localisé en un point de notre corps, qui serve d'instrument à la mémoire sensitive. Dans l'opuscule des Puissances de l'âme, l'organe de cette mémoire est placé « à la concavité postérieure du cerveau » (2).
Nous avons achevé l'analyse que nous vou-
(1) llhim éminentiam babet cogitativa et memorativa in hoinine non per iil quod est proprium sensitivae partis, sed per aliquam aflinitatem et propinquitatem ad rationem universalem secundum quamdam refluentiam. Et idée non sunt aliae vires, sed eœdem perfectiores quam sint in aliis animalibus (I, q. i.xxvni, a. i).
(-) Organum autem hujus potentiae est in posteriori concavitate cerebri (île Potenliis animas, cap. iv).
lions faire des opérations des sens, d'après saint Thomas. Nous poserons et essaierons de résoudre, dans notre prochain entretien, le problème difficile de l'objectivité de la sensation. Il s'agit de savoir si les sens nous donnent une connaissance certaine et exacte du monde extérieur ; saint Thomas, je l'espère, nous aidera à trouver la solution, mais à condition de saisir l'esprit de sa philosophie, plutôt que de nous en tenir à la lettre de son enseignement.
L'OBJECTIVITE DE LA SENSATION
L'OBJECTIVITÉ DE LA SENSATION
INTRODUCTION
Le problème de l'objectivité de la sensation comprend deux questions : 1° Existe-t-il au dehors un objet sensible ? 2° Cet objet est-il conforme à la représentation donnée par les sens?
La loi de la connaissance, nous le savons, est l'assimilation du connaissant au connu, et la connaissance est déterminée, en définitive, par une forme interne du sujet connaissant. D'après Aristote et saint Thomas, cette forme interne, dans la sensation, ne peut être dite a spirituelle» que si l'on entend par ce mot une qualité en dehors des modifications physiques; elle doit être néanmoins dans l'organe sensitif comme la puissance de sentir y est elle-même, c'est-à-dire comme constituant un composé substantiellement un avec cet organe.