‹ Philosophie de saint ThomasChapitre 8 sur 19 · GARDA1R. — THÉORIE DE LA COMN · texte numérisé non relu

GARDA1R. — THÉORIE DE LA COMN

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petites, celles-ci composées aussi de plus petites parties, et ainsi de suite indéfiniment. Dans une étendue réelle, il faudrait donc qu'il y eût nullement une infinité actuelle d'éléments partiels ; le nombre en serait donc actuellement infini, ce qui est inadmissible.

Je ne me rangerai pas à l'avis de Leibniz qui ne voyait aucune contradiction à admettre cet « infini actuel » dans la nature. « Chaque portion de la matière n'est pas seulement divisible à l'infini comme les anciens ont reconnu, disait l'auteur de la Monadologie, mais encore sous-divisée actuellement sans fin, chaque partie en parties, dont chacune a quelque mouvement propre » (1). — « Il y a une infinité de créatures dans la moindre parcelle de la matière, à cause de la division actuelle du contimaint, à l'infini. Et l'infini, c'est-à-dire l'amas d'un nombre infini de substances, à proprement parler, n'est pas un tout, non plus que le nombre infini lui-même, duquel on ne saurait dire s'il est pair ou impair » c2). Leibniz admirait cet infini dans l'univers comme un reflet des perfections divines.

(1) Leibniz, Monadologie, § 65.

(2 Leibniz, Tliéodirce, § 195.

Il ne me paraît pas nécessaire d'aller jusqu'à cette opinion extrême pour répondre à l'objection.

Leibniz admettait la quantité actuellement infinie des éléments de la matière, mais pour lui ces éléments n'étaient pas étendus. « La monade, dit-il, n'est autre chose qu'une substance simple quientre dans les composés, simple, c'està-dire sans parties. Et il faut qu'il y ait des substances simples, puisqu'il y a des composés ; car le composé n'est autre chose qu'un amas ou aggregatum des simples. Or, là où il n'y a point de parties, il n'y a ni étendue, ni figure, ni divisibilité possible. Et ces monade* sont les véritable atomes de la nature et en un mot les éléments des choses » (i).

Je pense, au contraire, que les parties élémentaires des corps sont étendues, et que ces atomes réellement et substantiellement existants ne sont pas actuellement en nombre infini : l'étendue qu'ils possèdent n'est pas substantiellement divisée en parties plus petites ; ils sont des atomes réels doués d'une unité substantielle qui fait l'unité de leur extension. S'ils n'étaient pas

(1) Monadoloijie, §§1, 2, 3.

étendus, ils ne pourraient en s'agglomérant, quel qu'en fût le nombre, constituer une étendue ; et dès qu'ils sont étendus réellement, comme l'étendue totale qu'ils forment est finie, limitée, ils doivent être eux-mêmes en nombre lini.

Il est vrai que le continu mathématique, géométrique, est indéfiniment divisible ; mais il ne faut pas confondre ce continu abstrait avec l'étendue concrète des corps naturels : ces corps ne sont divisibles que jusqu'à une certaine limite, et l'extension qu'ils portent n'est aussi divisible que jusqu'à ce point (1).

Je ne vois donc pas de raison péremptoire pour nier l'existence réelle de l'étendue.

Concluons que, non seulement pour les sensibles propres, mais encore pour les sensibles communs, fondés sur l'étendue, grandeur, figure, mouvement local et repos, nombre même, car l'étendue divisible comprend unité et multiplicité, la perception sensible nous donne vraiment une première connaissance des objets extérieurs. Cette connaissance a besoin d'être contrôlée et

(1) Voir notre volume, Corps et urne, pp. 21. v2">. 34, 35, 36.

complétée par l'intelligence ; mais, comme nous allons le voir, nos facultés intellectuelles ont besoin elles-mêmes de s'appuyer sur la perception des sens.

L'ENTENDEMENT HUMAIN

L'ENTENDEMENT HUMAIN

INTRODUCTION

La connaissance par les sens est la préparation de la connaissance intellectuelle.

Nous avons conduit aussi loin que possible la connaissance sensitive : les sens externes en ont fourni les premiers éléments ; le sens central-commun a donné la conscience sensitive avec distinction du sujet et de l'objet, le groupement des objets propres des sens externes en les distinguant d'un sens à un autre ; l'imagination a conservé et reproduit les données des autres sens, en les combinant dans l'homme par un certain pouvoir de création ; le sens appré-

ciatifet la mémoire sensitive ont enfin saisi, conservé et reproduit, avec les caractères du temps, des rapports individuels entre les données sensibles, et sont allés, chez l'homme, jusqu'à poser dans les objets des natures concrètes et individuelles, par exemple : cet homme, cet arbre, cet animal.

Cette élaboration complexe était la préparation d'une connaissance supérieure, de la connaissance proprement intellectuelle et spécialement humaine, qui se présente à son tour à notre étude.

Nous devons nous demander, tout d'abord, s'il est vraiment nécessaire d'admettre l'existence d'un intellect on entendement humain dénature supérieure à toutes les puissances sensitives : nous reconnaîtrons que c'est indispensable, qu'il faut même distinguer dans l'entendement de l'homme deux facultés fondamentales , l'une active, appelée par saint Thomas intellect agent, l'autre réceptive, qu'il désigne sous le nom d'intellect j^ossible.

Nous chercherons ensuite à pénétrer la nature mystérieuse de l'entendement actif, à préciser le caractère de la lumière qui par lui apparaît dans notre connaissance.

I. — Caractère potentiel de l'intelligence humaine: l'intellect possible ou entendement réceptif.

II. — Nécessité d'une autre (acuité dans l'entendement humain, d'une faculté active ou intellect agent, pour donnera la connaissance une forme absolue et universelle.

III. — En quel sens peut-on dire que l'intelligence sépare la nature universelle des caractères individuels et particuliers ?

I. —L'intelligence humaine a certainement un caractère potentiel ; elle n'est pas formée dès le début, elle se forme graduellement, elle acquiert ce qu'elle n'avait pas. L'enfant ne sait rien en naissant; il apprend peu à peu ce qu'il saura plus tard, et c'est par les sens que son instruction commence.

La perception sensitive est tellement nécessaire pour notre connaissance, même intellectuelle, que l'homme à qui de naissance un sens fait défaut, n'arrivera jamais à concevoir la

moindre notion de l'objet propre de ce sens : l'aveugle-né ne peut se faire une idée delà couleur, le sourd du son.

Il est donc certain que nous n'avons pas en nous les idées innées des choses ; mais qu'il y a dans notre entendement une faculté potentielle, réceptive par nature, capable de devenir ce qu'elle n'était pas, de recevoir plutôt que de produire par elle-même (1).

Aristote, plus que tout autre philosophe, eut le mérite de mettre en relief cette faculté.

a Quant ù la partie de l'âme, dit-il, par laquelle l'âme conçoit et juge, il faut examiner quel en est le caractère distinctif, comment enfin naît la pensée : si penser est comme sentir, si c'est éprouver quelque impression de la part de l'intelligible, ou si c'est quelque autre chose ana-

(1) Omne quod exit île potentia in aclum potest dici pati, etiam quum perficitur. Et sic: intelligerc nostrum est pâli.... Quod manifeste apparet ex hoc quod in principio sumus intelligentes soliiin in potentia, postmodum autem efficimur intelligentes in actu ... Et per consequens intellectus est potentia passiva (I, q. lxxix, a. 2). — Déficiente aliquo sensu, déficit scientia eorum quaeapprehenduntur secundum illuni sensum; sicut cœcus natus nullam potest habere notitiam de coloribus; quod non esset, si intellectui anima? essent naturaliter inditae omnium intelligibilium rationes. Et ideo dicendam est quod anima non cognoscit corporalia per species naturaliter inditas (I, q. lxxxiv, a. 3).

logue. Ce n'est pas être impressionné, c'est être réceptif de la forme et être en puissance telle chose, mais non pas être cette chose : et comme le sens est à l'égard des sensibles, semblablement l'intelligence est à l'égard des intelligibles Sa nature n'est pas autre que celleci, à savoir que c'est un possible. Donc, ce qu'on appelle l'intelligence de l'àme (je veux dire l'intelligence par laquelle l'âme pense et raisonne) n'est en acte aucune des choses existantes avant de penser. ... Et l'on fait bien de dire que l'âme est le lieu des formes, sous cette réserve qu'elle ne l'est pas tout entière, mais seulement en tant qu'elle est intellectuelle, et que ce n'est pas en acte, mais en puissance, qu'elle est les

formes Ainsi, l'intelligence en quelque

manière est en puissance les intelligibles, mais en acte elle n'en n'est aucun, avant de penser.

II faut que ce soit comme en une tablette où en acte rien encore n'est écrit : c'est ce qui arrive pour l'intelligence » (1).

(1) YlzrA -W/Ï,;, III, iv (1, 2, 3, 4,11) Firmin-Didot.— Intellectus autem luimanus, qui est infimus in ordine intellecluum et maxime remotus a perfectione divini intellectus, est in potcntia respectu intelligibilium, et in principio est sicut tabula rasa in qua nihil est scriptum, ut Philosophus dicit in

III de Anima (I, q. lxxix, a. 2).

C'est cette faculté intellectuelle, à l'état natif de possibilité à l'égard des formes intelligibles,

que saint Thomas appelle, d'après Aristote, intellect possible. C'est par elle que l'entendemenl humain peut devenir semblable aux réalités extérieures, et par cette similitude acquise prendre connaissance de ce qu'il est appelé à savoir. Une telle assimilation, même aux choses corporelles, est nécessairement tout immatérielle et incorporelle : la forme qui naîtra ainsi dans Vintellect possible ne peut être qu'intellectuelle comme cette faculté (1 ».

II. — Mais, si nous n'avions que la capacité de recevoir les représentations intelligibles, la pensée proprement dite, la connaissance de l'universel, resterait pour nous impossible : nous demeurerions confinés dans l'individuel : car les sens même internes, même les plus puissants, ne représentent que l'individuel, et rien en nous ne pourrait produire autre chose pour

(1) Tertius autem modus passionis est cujuscuiuque in potentia existent is quod in actum reducitur. .. [ntellectus qui esl in potentia ad intelligibilia, quem Aristoteles III de Anima on hoc nominal intellectum possibilem, non est passivus nisi tertio modo, quia non esf actus organi corporalis, et ideo est incorruplibilis (I, q. lxxix, a. "2, ad 1, ad -).

le fournira la réceptivité de notre entendement.

Au dehors même, les réalités sensibles, au milieu desquelles nous vivons, sont matérielles et individuelles ; elles ne peuvent, en cet état qui leur est naturel, nous suggérer que des représentations individuelles comme elles. Quelqu'immatérielle que fût notre intelligence réceptive, si elle restait avec sa capacité vide, en face de la nature sensible dont toute l'existence et toute l'activité sont circonscrites dans l'individuel, jamais nous n'arriverions à penser l'universel.

Or, nous pensons l'universel, c'est de toute évidence : nous ne disons pas seulement cet homme, cet animal, cet arbre, cette pierre, mais l'homme, l'animal, la pierre en général.

Il faut donc admettre dans notre entendement une autre faculté, une vertu active, par laquelle nous puissions en quelque façon produire, faire naître en nous l'universel, en transformant les données sensibles en formes intelligibles, puisque c'est par les sens que débute notre connaissance (1).

(1) Supposito agente, bene contingit diversimode recipi ejus similitudinem in diversis proptcr eorum dispositionem diversam. Sed si agens non praeexistit, nihil ad hoc faciet disposi-

Aristote rattachait cette duplicité de l'entendement humain au double aspect que présente la nature entière.

« De même que dans toute la nature, disaitil, il y a en chaque genre une matière, un principe potentiel de toutes choses, etquelque cause efficiente qui fait toutes choses, comme l'art se comporte à l'égard de la matière; de même il faut qu'il y ait dans l'âme ces deux différences : et il existe dans l'entendement une faculté telle que par elle il devient toutes choses, et une autre telle que par elle il fait toutes choses » (1).

Deux hypothèses pourraient faire douter de l'existence, dans l'entendement, d'une faculté active, productrice de l'universel :

Si notre prétendue connaissance de l'universel n'était qu'une illusion, et ne contenait au fond que de l'individuel plus ou moins simplifié ;

Ou bien, si la connaissance sensilive comprenait déjà implicitement l'universel, qui n'au-

tio recipientis. Intclligibile autem in actu non est alii|iiid chiens in rerum naiura quantum ad naturam rerum sensibilium, quae non subsistant prseter materiarn. Et ideo ad inlelligendum non sufficeret immaterialitas intellectus possibilis, nisi adesset intellectus agens, qui faceret intelligibilia in actu per modum abstractionis (I, q. i.xxix, a. 3, ad 3). (1) Uepi tyvyjiç, III, v, (I), Finnin-Didot.

rait besoin que d'être saisi séparément par l'entendement réceptif.

Ni l'une ni l'autre de ces hypothèses ne peut être acceptée.

En effet, quand j'ai la notion intellectuelle d'une nature, celle d'homme, par exemple, je la conçois d'abord comme simple nature abstraite, que je précise dans une définition : homme est animal raisonnable. Dans cette notion n'est compris aucun des caractères individuels de tel ou tel homme. Puis j'ajoute une intention d'universalité à celte nature, que je conçois alors comme capable en soi d'être réalisét, en tout être qui aura les caractères marqués dans la définition (1 ). Cette possibilité d'extensionuniverselle qu'a en soi la nature, telle que je la conçois, me montre bien que ma conception de cette nature était l'appréhension d'un objet de connaissance d'un autre ordre que tout objet individuel.

Le nom d'homme, que je prononce, n'est donc pas un simple nom, une simple étiquette mise sur deux caractères individuels — animal, raisonnable — que j'ai perçus dans un

(1) Iiilentio universalitatis : ut scilicct unum et idem habeat babitudinem ad multa (I, q. lxxxv, a. 3, ad 1).

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