‹ Philosophie de saint ThomasChapitre 9 sur 19 · GARDAIR. — LA THÉORIE DE LA CONN · texte numérisé non relu

GARDAIR. — LA THÉORIE DE LA CONN

certain nombre d'individus. S'il en était ainsi, je pourrais tout au plus prononcer ce même nom quand je percevrais ou me représenterais ces caractères dans tel homme individuel, ou bien me représenter ces caractères quand je prononcerais ce nom ; mais je ne saisirais pas par mon intelligence que tout être qui aura ces caractères sera nécessairement un bomme, et je ne concevrais pas la nature humaine comme susceptible en soi d'être réalisée en tout être qui aura ces caractères.

La conception intellectuelle est donc en dehors de la sphère individualiste des sens, et la conscience nous révèle que cette conception a son objet propre, autre qu'un pur nom, ou une expression sensible de notes simples, niais individuelles. Le nom exprime' une pensée, et une pensée est une vue d'un objet vraiment universel.

D'autre part, il est certain que l'universel proprement dit n'est pas compris dans la connaissance sensitive; la conscience nous montre clairement que cette connaissance ne contient, par elle-même, que des données à l'état individuel. Ce serait donc une illusion de croire que, pour avoir la notion de l'universel, il nous sut-

fit d'une faculté qui sépare dans les données sensibles l'universel de l'individuel, qui perçoive à part dans l'objet des sens une nature universelle, simplement comme dans cet objet chaque sens propre perçoit ce qui lui convient, par exemple la vue une couleur, l'ouïe un son, si le sensible est à la fois coloré et sonore.

III. Mais, dira-t-on, saint Thomas n'autoriset-il pas cette comparaison? Ne dit-il pas, en effet, que la nature même, à laquelle il arrive d'être saisie par l'intelligence d'une manière abstraite et universelle, existe dans les individus et n'existe qu'en eux; que l'intelligence l'appréhende en tant que nature, sans les caractères individuels, comme la vue voit la couleur d'un fruit sans l'odeur de ce fruit? La nature humaine n'est-elle pas dans tel homme associée aux qualités de l'individu, comme la couleur dans le fruit est associée à l'odeur, de telle sorte que l'entendement puisse percevoir séparément Vhumanité comme la vue perçoit séparément la couleur (1)?

(1) Ipsa igilur natura, cui accidit vcl intelligi vel abstrahi vel intentio universalitatis, non est nisi in singularibus ; sed hoc ipsum quod est intelligi vel intentio universalitatis est in in-

Comprendre ainsi l'explication donnée par saint Thomas, ce sérail, je ne crains pas de le dire, dénaturer sa pensée. Non, à son avis, i l c'est une vérité très simple, ia nature n'est pas dans l'individu à l'état universel, elle n'y est pas sous la forme qu'elle prend dans l'intelligence, mais seulement comme nature individuelle. Uhumanitè est dans Socrate et Platon, puisque Socrate et Platon sont des hommes ; mais cette nature humaine est tout individualisée dans Socrate, tout individualisée aussi dans Platon : si bien que Socrate et Platon sont hommes par cela même qu'ils sont Socrate et Platon, et l'homme qui est Platon n'esl pas le même que l'homme qui est Socrate. Tout ce qui est en celui-ci est singulier, singulier aussi tout ce qui est en celui-là ; et ce qU'esl Socrate

tellectu ; et hoc ipsum possumus videre per simile in -■ Visus eniin videt colorem pomi sine ejus odore. Si ergo quœratur ubi sit color qui videtur sine odore manifestum csl quod color qui videtur non est nisi in porno. Sed quod sit sine odore perceptus, hoc aceidit ei ex parte visas, inquantum in visi similitudo coloris, et nonodoris. Similiterhumanitas quœ intelligitur non est nisi in hoc vcl in illo homine : sed quod Innnanitas apprehendatur sine individualibus condilionibus, quod esl j is:i m abstrahi, ad quod sequitur intentio universalilatis, acci. dit humanitati secundum quod percipitur ab intellectu, in quoest similitudo naturae speciei, et non individualium principiorum (1, q. lxxxv, a. 2, ad i).

est incommunicable à Platon. La nature est multipliée par la multiplication des individualités ; dans ces existences concrètes, elle n'est pas, à vrai dire, une seule et même chose commune à plusieurs, mais une chose répétée autant de fois qu'il y a d'individus, et possédée ainsi en propre par chacun d'eux.

C'est donc l'entendement qui fait lui-même l'universalisation des natures individuelles; c'est lui qui engendre l'unité de type en dehors des caractères singuliers de chaque individu : il ne démêle pas, il produit; il ne sépare pas, il fait naître par son activité une forme nouvelle.

Cette doctrine se retrouve dans tous les ouvrages de saint Thomas, notamment dans ses Opuscule* aussi bien que dans la Somme contre les Gentils et dans la Somme théologique (1).

(I) Cniversale enim dicitur dupliciter. Uno modo ipsa natura, cui intellectus propter aliquid in ea inventum intention em attribuit; et sic universalia qiue rerum naturas significant, praedicantur in quid : animal namque dicitur substantia illius de quo prœdieatur, et similiter homo ; et isto modo non est nnimi in mollis ; imo natura prœdicatorum semper multiplicatur, multiplicatis subjectis : quot enim sunt homines, tôt sunt animalia. Alio modo dicitur universale natura illa sub intentione universalitatis sibi eattribuae et sic, propter uniformitatem ra-r tionis inventam in intentione quœ lit propter remotionem a materialibus conditionibus et omni diversitate, est unuin in

Que faut-il donc entendre dans la comparaison entre l'intelligence, qui saisit l'universel sans les caractères de l'individu, et la vue, qui saisit la couleur sans l'odeur du fruit'.' C'est que l'intelligence connaît l'objet sous la forme qui lui convient à elle-même, comme la vue prend de l'objet la connaissance qui est propre à elle ; mais le procédé n'est pas semblable dans les deux cas : pour que l'intelligence ait la notion universelle, il faut que l'entendement actif transforme en absolu la donnée relative à l'individu ; tandis que la forme singulière de la couleur naît simplement dans la vue à la suite de l'impression faite sur l'œil par la couleur singulière de l'objet extérieur.

multis : sic enim homines sunt iiiuis hnmo et unum animal. In re igitur nihil est commune multis ; quia quidquid est in re, est singulare uni soli communicabile ; quod autem commune est, àgitur per intellectum. Intellectus enim facit universalitatem in rébus, utdicil Commentator superlib.de Anima (Opusc de Natura generis, cap. v). —Sic ergo patet quod natnrae communi non potest attribui intentio universalitatis nisi secundum esse quod habet in anima et intellectu Sic ergo solum esl unum de multis, prout intell igitur praeter priocipia individuantia, velunum in multis, ut individuis vel inferioribus qnœ in superiori sont unum. l'iule relinquitur quod universalia, secundum quod universalia, non sunt nisi in anima, i|>sa> autem naturœ, quibus accidit intentio universalitatis, sont in rébus (Opusc. de Sensu respecta singularium et intellectu respecta universalium ). —Cf. de Ente et Essentia, cap. iv ; t.. Cent lib. I, cap. xxvi.

La transformation de la donnée sensible par l'entendement actif ne rend pas fausse la connaissance intellectuelle, si l'intelligence ne conçoit pas la forme universelle comme réellement existante en soi-même, en dehors de l'objet individuel, où les sens ont pris la forme sensible que l'entendement a transfigurée ; et si elle ne pose pas non plus la donnée comme contenue à l'état universel dans l'objet même. Penser que l'homme abstrait ou la nature universelle d'homme a, en dehors de toute intelligence et en dehors de tout homme concret, une existence réelle à part, ce serait penser faussement ; mais penser à part l'homme et la nature humaine sous forme abstraite et universelle n'est pas plus erroné que de voir la couleur d'une fleur sans en percevoir le parfum (1).

(1) Quum ergo dicitur quod intellectusest falsus, qui intelligit rem aliter quam sit, verum est, si ly aliter referatur ad rem intellcctam ; lune enim inlelleclus est falsus, quando intelligit rem esse aliter quam sit : unde falsus esset intellectus, si sic abstraheret speciem lapidis a materia, ut intelligeret eam non esse in materia, ut Plato poSuit. Non est autem verum quod proponitur, si ly aliter accipiatur ex parte intelligents ; est enim absque falsitate ut alius sit modus intelligentis in intelligendo, quam modus rei in essendo ; quia intellectum est in intelligente immaterialiter pec modum intellectus, non autem materialiter per modum rei materialis (I, q. lxxxv, a. 1, ad 1).

L ENTENDEMENT ACTIF

I. — Description de l'influence qu'exerce l'entendement actif sur l'élaboration de la pensée. Illumination des représenta* tions fournies par l'imagination. Génération des formes intelligibles par l'abstraction.

II. — Il ne suffirait pas, pour transformer ainsi notre connais-sance, qu'une intelligence supérieure agît sur nous , ) u dehors. Conception du verbe intellectuel et considération de l'intelligible.

III. — Nature de l'entendement actif. Qu'est-ce que la lumière intellectuelle? C'est parce qu'il est immatériel que l'entendement actif peut immatérialiser et universaliser la connaissance : c'est son immatérialité qui est le fondement de sa participation à la lumière divine.

I. — Nous savons maintenant que les puissances sensitives ne peuvent suffire à taire naître en nous une représentation universelle qui devienne formede l'entendement réceptif, qu'il faut donc l'intervention d'une faculté active de l'entendement pour universaliser les données des sens.

Tâchons de déterminer, d'après saint Thomas,

l'entendement actif 153

la nature de cet entendement actif, de cet intellect agent, en précisant son rôle à l'égard des données sensibles et de l'intellect jjossible ou entendement réceptif.

L'influence de l'entendement actif s'exerce sur les représentations fournies par l'imagination ( phantasmata ), qui reproduisent les données de tous les autres sens, externes ou internes.

Cette influence comprend deux degrés.

C'est d'abord une illumination de la représentation imaginative, pour la rendre susceptible d'être transformée en représentation intellectuelle ; on pourrait appeler ce premier degré un commencement d'intellectualisation de l'image. Cette influence résulte du voisinage, dans le même être, de l'entendement et des sens internes ; elle se produit par une application, une conversion, de l'entendement actif, qui tourne son activité vers l'image sensible (1). Toutes les puis-

(l)Phantasmataetilluminantur ab intellectu agente,et iterum ab eis per virtutem intellectus agentis species inlelligibiles abstrahuntur. Uluminantur quidcm, quia sicut pars sensitiva ex conjunctione ad intellectum efficitur virtuosior, ita phantasmata ex virtute intellectus agentis redduntur habilia ut ab eis intentiones intelligibiles abstrahantur ( I, q. lxxxy, a. 1, ad 1). — Virtute intellectus agentis résultat quœdam similitudo iu intellectu possiliili ex coiiversione intellectus agentis supra

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sances de la nature humaine communiquent entre elles par le fond substantiel d'où elles émanent, et c'est par là que ce qui est sensible, en nous, peut être élevé progressivement à une certaine participation de la clarté intellectuelle. La conversion de l'entendement, jugée nécessaire par saintThomas pour ce perfectionnement du sensible, est, à mon avis, une direction de la vie supérieure vers l'image, par une attention intellectuelle dont nous n'avons probablement pas conscience en elle-même, mais qui suit une tension générale del'ètre : de celle-ci nous avons, ce me semble, conscience; nous constatons, par l'observation intérieure, que l'ensemble de notre activité se concentre vers l'image avec l'intention d'en faire une pensée. Combien de fois, en effet, de simples représentations individuelles se succèdent dans notre imagination, formes d'arbres, d'animaux, d'hommes, d'édifices ou de machines, sans que nous en concevions actuellement les notions abstraites! Mais voilà que nous nous faisons plus attentifs par une application plus vive de nous-mêmes : ces formes alors s'illu-

phantasmata, f|u;o quidem est reprœsentativa eurum quorum sunt phantasmata, solum quantum ad aaturam speciei (Ibid., ad 3).

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minent, l'idée en jaillit, abstraite et universelle, dépouillée des qualités particulières, pure et féconde dans son rayonnement indéfini.

Saint Thomas affirme que nous connaissons par expérience l'existence en nous d'une faculté intellectuelle, capable de faire la lumière dans les images sensibles : et cela, lorsque nous apercevons notre âme abstraire des conditions particulières les formes universelles (1). Que signifie cette expérience? Peut-être la conscience de l'effort que fait notre âme pour procréer la transformation de l'image. Peut-être, plus simplement, saint Thomas a-t-il voulu dire que nous observons en nous l'illumination préparatoire de l'image et la conception définitive de l'idée, et que nous en concluons l'existence nécessaire d'une faculté active d'entendement.

Le second degré de l'influence qu'exerce l'intellect agent est Vabstmction. Quel est le sens précis de ce mot ? Abstraire, est-ce tirer de l'ima" ge sensible une forme intelligible, l'en séparer,

(1) Oportet dicere quod in ipsa f anima tuimanaj sit aliqua virtus derivata a superiori intclleclu, per quam possit phantasmala illustrare. Kt hoc experimento cognoscimus, dum percipimus nos abstrahere formas universales a conditionibus particularibus, quod est faccre actu intclligibilia (I, q. lxxix, a. 4).

l'en faire sortir, pour la fixer dans l'entendement réceptif ? Saint Thomas combat avec raison cette interprétation (1). Si loin que soit porté le mouvement d'illumination de la représentation -fusible, eelle-ci ne saurait devenir elle-même proprement intelligible, et par conséquent ne -aurait prendre une forme vraiment intelligible qui puisse en être séparée et transportée ailleurs. En outre, ce transport ne pourrait se supposer; si l'image avait une forme intelligible, elle la garderait, et ce serait l'imagination qui penserait, sans avoir besoin de l'entendement réceptif: Saint Thomas est donc aussi exact que prudent, lorsqu'il se contente de dire que de la conversion de l'intellect agent sur les images résulte, par la vertu de cet intellect, dans la faculté réceptive de l'entendement, une similitude qui représente seulement sous le rapport de la nature spécifique les choses que l'imagination représentait à sa manière.

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