‹ Philosophie des arts du dessinChapitre 10 sur 31 · LA CATHÉDRALE ET L’ART DU MOYEN-AGE · texte numérisé non relu

LA CATHÉDRALE ET L’ART DU MOYEN-AGE

Il m’eût e'te' aisé d’appliquer ici la théorie historique qui fait l’ohjet du second chapitre de cet ouvrage ; en traitant ce qui concerne l’histoire de l’art au moyen-âge , en meme temps que j’ai traité de celle de l’Orient. J* aurais pli le faire ainsi à cause des ressemblances idéales, mêlées d’oppositions et d’ombres, que ces deux époques soutiennent mutuellement. Si cepenpant j’ai mieux aimé suivre l’ordre des temps, comme plus facile et plus sûr dans ses résul-

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tats, la comparaison de deux époques (pii me paraissent analogues sous plus d’un rapport, sera l’objet particulier de ma pensée , dans ce chapitre consacré à des généralités sur l’art chrétien du moyen-âge.

C’est pourquoi , en suivant une marche analogue à celle du chapitre sur l’Orient , je montrerai d’abord comment l’architecture a primé sur les autres arts plastiques , en vertu de la prédominance de l’idée de l’infini que l’architecture, l’art monumental par excellence , est habile surtout à représenter. En second lieu , je ferai voir comment , le type généralement adopté étant la représentation plus ou moins vague , indécise de l’infini , et , de plus , les figures religieuses manquant sciemment de beauté, afin de maintenir la prééminence de l’esprit sur la matière , comment , dis-je , il ne dut point alors y avoir de statuaire ou de peinture proprement dites , en tant que ces mots signifient la représentation vivante de l’homme par la couleur ou par le ciseau. Ces arts durent servir à l’expression figurée de l' idée abstraite à la-

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quelle était sacrifié, dans ces temps de contemplation et de mystère , le but réel et plastique de l’art.

11 appartiendrait à un historien de l’art, de pénétrer les causes qui unissent les développements de la civilisation au progrès des beauxarts ; et , quand il en serait venu à s’occuper de l’art du moyen-âge , il constaterait comment le même retour circulaire de la civilisation , si bien décrit par Vico, ayant ramené dans l’Europe féodale divers éléments des sociétés héroïques , il avait dû ressortir de ce fait une certaine affinité entre les monuments du moyen-âge et les monuments de la haute antiquité.

Et cette affinité que nous trouvons dans l’art de ces deux époques , ce sera encore , comme nous venons de le dire, la prédominance de la religion , et , par suite , de l’architecture religieuse, non -seulement sur les autres arts, mais encore sur les divers éléments qui constituaient alors la civilisation. 11 n’y avait rien

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dans les institutions, dans les lois, dans les ide'es féodales ,, dans la pompe orgueilleuse des châtelains , dans le luxe des tournois „ rien enfin qui fût , aussi bien que l’architecture des églises , une reproduction vivante du moyenâge tout entier. S» donc vous voulez étudier le moyen-âge dans son expression la plus vraie , je vous le dis, étudiez la cathédrale go-r thique.

Voilà bien un étrange phénomène qui ne peut s’expliquer que par une vue hardie jetée sur les causes qui font tour à tour le progrès et la décadence de l’art. Dans un temps où la peinture et la sculpture , débris abâtardis de l’art byzantin , m’étaient pas dignes de ce nom d’art, ij existe dans l’Europe romane et germanique une architecture à laquelle présider, un art régulier et complet, D’abord purement romape ou byzantine , elle a laissé d’imposants débris» et se fbit encore admirer par la sainte austérité de. ses cryptes, par la grandeur de ses croix latines , par la hauteur de ses voûtes , par l’énergie de ses pleins-cintres » par ses colon-* nades de. piliers, enfin par tout ce qui décèle ;

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L’héritage de Rome, de la ville éternelle dent l’art , après avoir disparu sous le marteau des barbares, s’était soudainement relevé, encore agrandi , au souffle de la religion à laquelle il était désormais consacré.

Plus tard , au Xn e siècle , cette architécturé se transforme ; elle a conservé son âme toutè chrétienne, mais elle a accepté la régénération qui lui est venue de l’Orient. La basilique se fait orientale , bien qu’elle soit appelée gothique. Son plein-cintre se développe, s'allonge ert voûtes ogivales, flamboie en rosaces pourprées. L’art nouveau recule la nef, l’abside , et les deux bras de la croix; il égalise le sol et fait disparaître les cryptes, prodigue les piliers avec les faisceaux de colonnes légères , qui montent et vont s’épanouir, comme le feuillage d’un chêne touffu, sous les voûtes exhaussées; enfin , prolongeant les bas-côtés à l’entour de la nef ; il isole le chœur et l’autel comme une île de salut au milieu des flots du peuple qui s’écoule et qui prie. Telle est cette double architecture des basiliques, qui, dans toutes les vieilles

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cités de l’Europe, perpétue l’admiration de ceux pour qui l’art est un sentiment (1).

L’architecture, ici comme en Orient, se montre encore bien supérieure aux deux arts qui l’accompagnent toujours et qui l’éclipseront plus tard. La sculpture du xi* siècle, faite pour la mort et non pour la vie, était analogue, par le degré de l’art , aux formes ébauchées

(I) En me bornant ici à cette simple indication des deux arts roman et gothique, j’ai supposé que mes lecteurs ont un peu étudié les questions historiques sur les phases de l’art au moyen-âge. D'abord le style gréco-romain des premières basiliques, puis l’architecture byzantine à coupoles, dont la Sainte- Sophie de Justinien est la reine; ensuite le roman avec ses trois époques savamment décrites par M. de Caumont, le roman qui substitue la tour et la voûte au profil rectiligne , au portique de la façade et au plafond de l’architecture des Romains. Mes lecteurs ont aussi , je le suppose , médité sur la grande évolution qui se passe au xi° siècle , du roman au gothique. Ils se sont mis au courant de la question de l’origine de l’ogive ( empruntée aux Sarrasins de Grenade et de Cordoue), et de la flèche dentelée , importation des obélisques et des pyramides du désert égyptien , si mieux l'on n’aime faire éclore l'ogive aux souvenirs des forêts druidiques , et au souille chrétien des sociétés d'architectes venus du nord. On peut voir , à cet égard , dans le volume du Congrès de Poitiers , une discussion peu concluante, mais curieuse , parce que toutes les opinions y ont été présentées.

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dont les reliefs décorent les débris de la plaine de Memphis. Par un second trait de ressemblance, la peinture murale et celle des vitraux, douées d’une adhérence de couleur pareille à celle qui subsiste sur les murs des pagodes ou sur les tombeaux égyptiens, révèlent aussi la même indifférence pour les formes choisies , pour les nuances ou la fusion des couleurs, pour la conception artistique et pour la beauté, A la coïncidence qui existe entre l’art de l’Orient antique et celui de l’Occident au moyenâge , il faut donc assigner pour cause le lien mystérieux qui unit ces deux époques , la communauté d’un principe religieux supérieur à la nature et aux sens. Le symbolisme inhérent aux religions de l’Orient faisait, nous l’avons vu , la puissance de l’architecture orientale , moitié debout , moitié couchée maintenant dans les déserts de l’Égypte et de la Syrie. Une pensée habite ces pierres vives quoiqu’elles paraissent mortes , et maintient à ces monuments en ruine leur beauté propre , native , plus sublime sous un rapport que l’art régulier issu plus tard du ciseau des artistes grecs. C'ets

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donc le génie symbolique qui donne à Fart oriental son alliance avec l’infini , qui l’élève à une dignité pour ainsi dire supérieure à celle de Fart lui-même. Ainsi, dans ces propylées qui se projettent avec tant de grandeur dans la vaste étendue du désert et sous les lignes pures- du ciel égyptien , on voit se réaliser sur la pierre la conception effrayante d’une société compacte , immuable dans ses chaînes, d’une société sans liberté, chez qui l’art monumental semble être sorti , seul et tout formé , du milieu des sables , pour s’assortir au ciel brûlant qtti Couronne la solitude, pour commander la prosternation sans l’amour, devant les terreurs de l’infini*

C’est le même principe , c’est le symbolisme religieux, c’est l’idée aspirant h revêtir une forme , qui fait le caractère de l’architecture au moyen-âge, ainsi que je vais le montrer.

Je voudrais qu’il me fût permis de développer dans ses détails la symbolique de l’art chrétien. Si j’analysais la basilique cintrée ou la cathédrale gothique, je ferais voir qu’il n’y a par une pierre, depuis les dalles de granit qui

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en pavent le sol , jusqu’au couronnement qui clôt le dernier étage de la tour romane, ou qui surmonte l’obélisque hardi du clocheton gothique , pas une pierre qui ne soit édifiée vivante dans l’édifice sacré , qui ne soit l’expression d'une pensée sortie du fond des mystères chrétiens , et prenant son essor vers ce qui est éternel.

Il est possible que les littérateurs et les artistes aient abusé quelquefois des privilèges de l’allégorie, et prodigué, sur l’art de cette époque, des explications mystiques et obscures, fruit d’une capricieuse imagination. Toutefois, il y a sur ce sujet des résultats tellement positifs , il existe , comme je le disais , une symbolique chrétienne tellement claire et dévoilée , que l’on ne saurait en méconnaître du moins les principaux traits. La cathédrale est vraiment le monument chrétien , et tous les éléments de la cité spirituelle sont représentés entre ses quatre points cardinaux : le portique et le chevet , le pavé et la flèche terminale.

Dans son grand ouvrage sur la cathédrale de Cologne , M. Boisserée a mis dans un jour par-

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fait cette vérité de religion et d’art. Je rapporterai quelques traits de son analyse , ceux du moins qu’après une lecture lointaine , j’ai pu retrouver dans mon souvenir.

La société religieuse était construite ainsi qu’une croix au moyen-âge ; le temple chrétien, expression de la société, était aussi une croix. Placé au point d’intersection entre la nef et l’abside , l’autel représentait Rome , placée elle-même au milieu de la société chrétienne , entre l’Orient et l’Occident , appelant le monde autour d’elle , comme le Christ convie les cités profanes à venir se presser autour de son sein fraternel. Sur cet autel s’élèvent les flambeaux de la tradition apostolique, symboles de l’éternelle foi de l’Église , et les reliques des saints. Peut-on ne pas vénérer les débris mortels des amis du Dieu que l’on adore? Autour de l’autel circule la balustrade dentelée, sombre image des rigueurs de la pénitence sous le joug de laquelle il faut passer pour s’approcher du Saint des saints , pour entrer dans le choeur, où sont les prêtres rangés sur les stalles circulaires , comme les vieillards de

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l'Apocalypse, qui étaient assis portant des palmes, et chantant l’hosanna autour de l’agneau immolé. A droite s’élève la chaire, représentant l’épiscopat qui possède dans l’église de Rome le droit d’enseigner et de multiplier les pasteurs sous l’onction sainte , selon la parole du fils de Dieu.

Si maintenant vous jetez vos regards parmi les fdes des colonnes , dans la nef et dans les bas-côtés , si vous embrassez l’ensemble de la construction gothique , vous serez frappé de ce qu’il y a de sens intérieur et profond sous ces murailles consacrées. Ces murs si solidement construits , ce sont les peuples chrétiens unis à jamais par le ciment de la foi, de l’espérance et de la charité. Dans l’Évangile, la pierre n’estelle pas un symbole ordinaire pour exprimer le fondement de l’église et l’édification de chacun de ses membres dans le tout? Ces piliers qui montent à la voûte avec leur groupe de colonnes légères , s'ouvrant à leur sommet comme des feuilles de palmier, ils représentent les prélats, soutiens de l’Église, indéfectibles conservateurs de la foi. Les longues fenêtres

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ogivales qui ne se séparent pas des murailles , et n’entrent point dans l’intérieur de l’église , ce sont les rois et les empereurs , les évêques du dehors , fidèles couronnés , et revêtus de la pourpre des vitraux j leur regard vigilant pénètre le temple, et par sa noble protection rassérène la mystérieuse obscurité du sanctuaire. Le diadème impérial figure au milieu des emblèmes des rois ; c’est la rosace étincelante sous le portique , qui projette dans l’édifice les feux du soleil couchant. La cloche qui se fait entendre du haut du clocher dont la flèche s’élève vers le ciel , c’est la voix extérieure qui convie le peuple à l’adoration , et qui s’associe dans les airs aux mystères de l’in* têrieur. Enfin , l’orgue , cet instrument qui est l'orchestre de l’église, et qui, hors de ce lieu, serait absurde et sans aucune Signification , lait entendre les mille voix confuses de la prière , et , réunissant tous ces bruits dans sa voix solennelle , redit l’éternel hosanna de la terre et du ciel.

A ces caractères inhérents à la construction gothique , ajoutez bien d’autres circonstances

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qui appartenaient au temps de la splendeur du culte , et qui ont vu peu à peu disparaître leur solennité. Adieu, faut-il dire, aux riches reliquaires , aux chasses merveilleuses , aux vases sculptés dans le style du temps , à ces grandes verrières généralement détruites , qui distribuaient le jour avec une incroyable magie; à ces jubés de pierre dont rien n’égalait la radieuse dentelure , et maintenant partout remplacés par l’uniforme grille de fer que le serrurier fabrique indifféremment pour la façade du château ou pour la clôture du chœur d’une cathédrale ; adieu aussi à ces grandes sonneries , qui ébranlaient l’atmosphère sous les volées de vingt marteaux retentissants.

L’autel, maintenant insignifiant sarcophage romain , meuble portatif , surmonté de ses chérubins et de ses nuages de bois doré, ne se souvient plus du temps où il était la pierre aivgulaire du temple , et couvrait toujours les reliques du saint dont il portait le nom, si même il n’en était pas le sépulcre primitif. Rétablissez aussi dans votre pensée ce pavé de dalles tumulaires , qui rappelaient au priant le souvenir

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de ses fins suprêmes , et disaient aux générations que ces morts , maintenant muets et glacés sous les pas de la foule , avaient respiré, souffert et prié dans cette même enceinte , qui' garde leur dépouille pour l’éternité. Oh ! certes, pour celui en qui un peu de sève artistique coule avec le sang artériel , il est impossible que la puissance d’un tel art ne soit pas comprise , puisque même maintenant , malgré les efforts de ceux qui arrangent ou mutilent, badigeonnent et modernisent ces vénérables monuments, leur empreinte religieuse est encore si puissante et si sacrée ; on reconnaît combien est immense la pensée qui préside à l’art chrétien , telle que jamais il n’a été donné aux périssables matériaux de la terre une vertu si voisine de la vie, et qui du moins ait été, mieux que l’art gothique, la plus sainte expression dont se couvre ici-bas la divinité (1).

(1) On a observé que dans plusieurs églises normandes le chœur dévie de la ligne droite et penche d’un côté pour montrer l’inclinaison de la tête du Christ mourant ; on trouve aussi quelquefois dans le centre de l’église une rosace d’une couleur sanglante , symbole du flanc du Sauveur percé par la lance du Romain. Le symbolisme de toutes les parties de l’édifice chré-

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Toutes ces harmonies , direz-vous , se sontelles re've'le'es parfaitement claires dans l’intelligence de l’architecte qui construisait la cathe'drale de Cologne , ou celles de Chartres , de Strasbourg , de Poitiers, et de la plupart de nos cités diocésaines? Je ne sais ; mais comme l’architecte au moyen-âge était presque toujours un moine habitué aux méditations du cloître , un prêtre chargé plus que les autres de cette atmosphère de foi que tous respiraient , de telles pensées pouvaient bien se présenter à la conception d’un tel maître d’une manière plus ou moins distincte ; du moins elles ressortaient de la célébration même du saint sacrifice que ce prêtre offrait tous les jours.

Personne n’ignore quel rôle important le symbolisme, la représentation figurée de la

tien a été décrit par divers auteurs; nous nous bornons ici aux principaux traits. M. Michelet , au tome 2 de son Histoire de France, p. 669 , présente une théorie de ce qu'il appelle le double principe du grand monde moral et du microcosme de l’art , ces deux principes en matière d’art, sont la la forme pyramidale et la forme plate ou voûtée ; ils représentent toute la pensée de l’architecture , sous la forme de l’aspiration et de l'agrégation ; d'un côté la prière ou mouvement de l'àme qui monte vers le ciel, de l’autre la puissance immobile sur le sol.

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pensée abstraite, joue dans la religion. Bossuet, grand poète qui cherchait peu la poésie , et qui la trouvait vive, palpitante dans les choses saintes, explique l’austérité impénétrable des mystères chrétiens par la vertu des figures et des symboles. La liturgie de la messe est un long symbole représentant , sous des images pacifiques, le sacrifice sanglant du Golgotha, et dans ce symbole il n’y a pas un mot , pas un geste du pontife, qui ne concoure au développement de ce drame ineffable.

C’est pourquoi, quand on voit le symbolisme pénétrer dans l’intérieur de toutes les cérémonies de l’église, et se placer, transparent et pur, jusque dans les prières quotidiennes , on reconnaît que l’art chrétien a dû aussi lui se modeler sur cette tendance générale de l’esprit humain sous le christianisme. La pratique du symbole se réalisait spontanément presqu’à l’insu de l’architecte ; on ne voyait point celuici rêvant froidement, et selon une poétique donnée, sur les moyens d'allégoriser l’œuvre de sa construction. L’allégorie était en lui préexistante, c’était l’archétype, le modèle divin

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d’après lequel il construisait plus tard l’impérissable monument. En dernière analyse , pour une génération chez qui la pense'e de l’éternité était l’occupation première, c’était aussi une nécessité qu insensiblement l’art se complétât sous la règle immuable de la symbolique chrétienne, et que, pour la célébration des mystères de l’autel , l’autel lui-même s’environnât de toutes les pompes emblématiques qui vivifient l’enceinte de nos cathédrales.

Or , maintenant que nous avons reconnu quelle place le symbolisme occupe dans l’art chrétien du moyen-âge , et aussi quelles analogies générales l’art de cette époque avait avec celui de la haute antiquité , nous devons établir l’élément différentiel , ainsi que nous avons fait dans la première partie du chapitre précédent , après la comparaison de l'architecture impériale et de celle des plus anciennes mo-

narchies. Mais faudrait-il ici démontrer quel' immense progrès s’est opéré entre l’époque orientale et celle que nous considérons en ce moment? Et qui ignore combien le symbolisme chrétien l’emporte sur celui de l’Orient ? Des

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deux parts, sans doute, c’est l’esprit qui règne, c’est la religion , c’est le sentiment profond et sans bornes de l’infini ; et cet esprit se décèle par des monuments artistiques ayant des caractères analogues en général , ceux qui représentent la foi , l’adoration , l’immensité. Mais si on descend au détail , et que l’on approche et que l’on voie , quelle ne sera pas la différence ! C’est celle qui sépare les deux ordres de religions.

Ne cherchez plus ici une de ces religions formidables qui procédaient par l’expiation jamais accomplie et toujours renouvelée dans l’effusion du sang; non plus une de ces religions obscures, astronomiques, reposant sur l’aveugle personnification des forces de la nature ; une de ces religions voilées dont l’intelligence était réservée aux initiés du sanctuaire. Le christianisme n’a pas en lui de mythe qui soit révélé dans les mystères initiateurs. Le culte de l’amour et de la vérité a des mystères , il n’a pas d’hiéroglyphes ; et dans ces mystères euxmêmes, parfaitement intelligibles quanta leur portée de sentiment, circule toujours le souffle

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pathétique de la religion de tous ; et son dogme fondamental , loin de figurer les révolutions zodiacales du soleil à travers ses demeures célestes , représente un Dieu vraiment né sur la terre , bercé sur un sein maternel , un Dieu qui vit et meurt du supplice, parce qu’il a beaucoup aimé les hommes.

C’est pourquoi l’art, chez les religions de l’Orient , ne savait autre chose que s’emparer de l’individualité de la vie terrestre, pour la faire plier sous l’infini. Habile à commander l’adoration tremblante , inhabile à susciter au cœur les émotions de l'amour , cet art ne contenait aucun germe de progrès j il devait se prolonger sans vertu , et mourir stationnaire au milieu des déserts qui avaient été son berceau. Le christianisme , au contraire , auteur de l’art moderne , en faisant respirer l’âme humaine dans l’amour d’une Providence , au lieu de l’anéantir sous la terreur du Dieu-Destin, comme les cultes primitifs, a rendu à l'âme sa liberté , et à l’art qu’il inspira le gage de son progrès et

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de son avenir»

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Je vais maintenant parler du rôle que la statuaire et la peinture remplirent dans l’art du moyen-âge , subordonnées qu’elles étaient , ainsi que je l’ai établi , à l’architecture des cathédrales.

A ces époques poétiques et vives de spiritualité , où l’art se résout en contemplation de l’infini , où les ti’oubles passagers de la vie s’éteignent devant un intérêt sublime et permanent , la nature des choses veut que l’art soit exclusivement monumental , qu’il prenne pour s’étendre le temps et l’espace, qu’il lui faille le déploiement des vastes nefs et la témérité des flèches et des coupoles. Il ne faut pas croire toutefois que la statuaire et la peinture n’existent pas dans cette eflloi-escence des constructions religieuses. La sculpture , bien quelle se montre informe, bornée à l’ornement des travées et des architraves, est parfaitement assortie, en tant que symbole , dans l’ensemble architectural. Les temples égyptiens et indiens fourmillent de sculptures, mais sans

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variété, sans grâce; de peintures indélébiles, mais sans mouvement et sans vérité. Une telle sculpture convenait réellement à cette architecture de l’Orient. En effet , au lieu de ces majestés solennelles et froides, incertaines et grandioses comme le vague du désert ou comme l’immensité de la pyramide, au lieu des sphinx et des sérapis, superbes propylées du temple oriental, placez le Mercure ou l’Apollon grecs , tels que les produisait le ciseau de Polyclète , placez les coursiers hennissants ou la génisse de Myron , et promptement vous regretterez le granit brut sans beauté et sans art , mai? qui recevait de l’architecture du désert , et le renvoyait à son tour, un imposant caractère d’pù résultait l'harmonie, la fusion de tous les détails dans le sein profond de Tunité.

Dans les figures et les productions ciselées qui accompagnent la basilique du moyen-âge , on retrouve également ce caractère typique et monumental, cette fixité de la pose et du regard, cette ébauche grossière sans proportion et sans goût , ce je ne sais quel souvenir toujours présent et toujours triste de la parole dp

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Jéhovah et du sépulcre du Christ. Ici encore, la sculpture est enchaînée au service du temple, qui lui interdit le mouvement libre et l’expression active de la vie. Il y a cependant une notable différence , à l’avantage de la plastique chrétienne.

Ouvrez les planches de l’expédition d’Égypte, parcourez les peintures qui décorent les longues frises des monuments religieux; et , maintenant que vous ne sauriez expliquer comme les contemporains de Thèbes tous les signes de L’alphabet sacerdotal, dites s’il n’y a pas uniformité et dégoût dans ces rangées de figures rouges , où ne se montre rien qui décèle la vie, rien qui présage le mouvement, rien qui permette d’espérer qu’un jour cet art descende de son calme de mort , et que dans ces plaines de la Thébaïde , dans ces temples de l’antique Osiris, apparaisse jamais un art vraiment pittoresque et devenu la fidèle imitation de la nature.

Aussi l’art plastique , l’art de la figure humaine , n’est-il jamais né , je veux dire , ne s’est-il jamais développé en Égypte.

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Au contraire, dans les monuments de la statuaire chrétienne au moyen-àge , vous pressentez comme quelque chose d’indistinct , mais dont la venue ne saurait faillir, un temps où l’immobilité' symbolique des figures romanes se convertira au mouvement de la vie individuelle, et deviendra à la fois l’art , la vie et la vérité. Ce mouvement devient sensible alors que vient la transition du roman au gothique. Déjà , dans le chapiteau roman, au milieu des feuilles d’acanthe qui serpentent , avec quelque souvenir de la Grèce primitive , autour des volutes pesantes, on aperçoit des compositions harmonieuses et spirituelles , où se décèle l’imagination des artistes romans ou byzantins.

Sans sortir de notre pays, nous pourrions citer d’assez beaux exemples de ces chapiteaux romans , notamment ceux de Chauvigny et ceux de St-Hilaire de Poitiers, ceux du moins qui ont survécu à la barbarie des destructeurs encore récents de cette superbe basilique , lesquels , non contents de leur destruction sauvage, en retranchant la moitié de l’édifice, ont empli d’un mortier sacrilège les ciselures

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de la Colonnade qui forme encore aujourd’hui l’imposant demi-cercle de l’abside. Mais plus tard, du xii* au XV* siècle,, quand régna le gothique, quand le plein-cintre s’effila et fit placé à l’ogive , quand les mille arceaux de la Construction reproduisirent les vastes profondeurs et la luxuriante végétation des forêts ténébreuses , alors il fut nécessaire de peupler d’accidents sans nombre le lieu de prières agrandi. Alors apparaissent cette multitude de figures sans nom, ce monde d’esprit et de vie qui jaillit de la pierre , comme pour chanter l’hymne au Maître de l’univers.

Scène imposante en effet que celle qui se représente, avec la pierre sculptée, dans l’intérieur de la cathédrale ! Tandis que la nature végétale, la nature vierge, extérieure et matérielle, est toute symbolisée dans ces feuilles et Ces fleurs qui couronnent les piliers, qui se courbent en arceaux , qui répandent leurs lignes capricieuses jusqu’à l’intersection des ogives , toute pierre morte se transforme , se fertilise et porte la vie. D’abord , ce sont les animaux , voix inintelligente de la forêt ; ils

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sont parsemés le long des frises et sur les chapiteaux , et l’artiste semble multiplier les races inconnues au gré de sa fantastique imagination. Puis , c’est l’homme , c’est l’ange, c’est le démon , c’est l’habitant des trois cités , du ciel , de la terre et de l’enfer ; c’est le peuple, le prêtre, le noble, le docteur sacré et profane; c’est la fdle folle et la vierge à la lampe vigilante , c’est l’univers entier , c’est la divine trilogie du Dante, que reproduit dans son enceinte et sous ses portails chaque cathédrale de nos antiques cités. Un art magique fait éclore et multiplie toute vie sous la voûte gothique , pour rendre hommage au Dieu vivant qui est adoré sur l’autel.

On n’ignore pas que l’art statuaire prit au xii* siècle un essor tout-à-fait remarquable. Sans parler ici des monuments que le musée des Petits-Augustins contenait il y a une vingtaine d’années, et qui, maintenaut dispersés, attestent à quel degré était parvenue la plastique française avant les merveilles de Jean Cousin et de Jean Goujon; pour peu que l’on habite une cité dans laquelle l’art gothique ait

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laissé un monument , on rencontre des exemples de ce que je viens d’avancer.

Descendez à St-Pierre de Poitiers , arrêtezvous sur l’esplanade , et laissant de côté l’informe bas-relief du Jugement dernier , au fronton du milieu , voyez à gauche trois rangées demi-circulaires de statuettes en rondebosse , représentant des prélats et des docteurs dans les attitudes variées de la prière ou de la méditation ; vous admirez presque la grâce naïve , le caractère individuel et vrai de ces têtes canonicales , même la variété des poses , l'agencement des costumes , en un mot le sentiment de l’art assez avancé qui se montre dans ces productions du ciseau chrétien au xm* siècle. J’ai vu bien mieux que cela, notamment sous les portails latéraux de la cathédrale de Chartres; mais, afin de rendre sensible le progrès de la statuaire entre le xi® et le xm® siècle , je mentionne ce qui est ici sous mes regards. C’est pourquoi je rappellerai encore le portail de Notre-Dame dans notre même ville , plus ancien de deux siècles que celui de St-Pierre. Il est historié, comme les lettres d’un manu-

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scrit gothique , avec une extrême profusion de sujets bibliques et sacrés; mais vous ne verrez pas un trait que l’art daigne re'clamer. C’est le style monumental typique, primitif, comme les reliefs de la pagode, ou comme les légendes d’Osiris à Thèbes. Pour trouver quelque chose que l’art ne veuille pas entièrement désavouer , il faut donc passer le onzième siècle et s’arrêter au moins au douzième ; là quelquefois , dans les conceptions symboliques de la sculpture , il se trahit un mouvement inespéré , une lueur de vie presque humaine qui fait pressentir qu’un jour , l’ère moderne étant venue, l’art brisera l’entrave du symbole , et voguera en pleine poésie , maître de sa pensée , grand dans sa liberté.

Je citerai de ce que je viens de dire un exemple fort simple, peut-être inaperçu, et pour lequel nous ne sortirons pas encore de nos murs.

Aux quatre angles d’une belle sacristie dans l’église de Sainte-Radégonde , si célèbre par son tombeau et par sa crypte antique et vénérée, vous pourrez voir les évangélistes représentés sous l’emblème de quatre griffons. Il y

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en a un qui se présente de face en entrant ; le livre sacré repose debout entre ses pattes, dont les griffes rentrées contiennent une puissance que l’on ne saurait dire ; son regard, qui tombe sur vous comme du plomb, est terrible.

Il ne tient au mur que par une extrémité de son aile, il va s'élancer. Prenez garde, car si vous osiez toucher le livre dont il vous dit qu’il est dépositaire , il lèverait lentement sa patte supérieure, et son simple attouchement vous tuerait. Telle est quelquefois la vertu attractive qui se décèle, malgré l’imperfection du travail , dans ces artistes du moyen-âge ; ils suscitent dans l’imagination plus de fantaisies variées, légères et poétiques, que le crayon de Jean-Paul ou du fantastique Hoffmann ne pourrait en retracer dans l’espace vide , après une lecture du soir suivie d’une longue insomnie. Preuve que la vie , c’est-à-dire le fond même de l’art, a passé à travers les conceptions ébauchées de ces artistes chrétiens.

Ce que je veux établir ici , c’est qu’à mesure que l’art architectural s’est développé au moyen-âge , passant du roman pur au

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genre improprement appelé' gothique , h mesure aussi la sculpture s’est forme'e jusqu’à ce qu’elle arrivât à sa meilleure e'poque , mal appelée époque de la renaissance. Dans la période romane, il n’y a en sculpture rien que des ébauches grossières , des types conventionnels que l’on prendrait volontiers pour des divinités de l'Orient ; des Père eternel et des Christ à longue barbe , qui seraient à volonté Osiris ou Brahma (1) ; des Vierge Marie qui seraient Maïa ou Isis cherchant son fils perdu dans les roseaux du NiL Nulle individualité, nulle vérité; c’est le symbole pur. Pourtant dans cette période , et même un peu au-delà , ce n’est point l’art , ce n’est point la facilité du ciseau qui ont manqué aux artistes ; vers le xii e siècle , sur le seuil de la première renaissance, il y a déjà une perfection réelle dans les détails du dessin , dans les arabesques , dans les figures d’animaux, dans l’emploi des figures émaillées ou semées avec tant d’art sur les

(I) Voyez, dans la même église de Sainte-Radégonde, une curieuse image en bas-relief , sous le porche intérieur, en entrant à droite.

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vitraux. Mais les figures de Dieu, des anges et des saints , conservent leur morne idéalité' ; elles demeurent sous l’enveloppe monumentale qui semble e'terniser la figure humaine dans le symbole , loin du domaine perfectible de l’art.

Je puis encore citer un exemple qui se trouve sous notre main. Dans notre collection d’antiquite's, nous possédons plusieurs crosses abbatiales du xn* et du xm e siècle, tout-à-fait remarquables par l’éclat des émaux et le bon goût des arabesques ; on y voit des salamandres d’un charmant , fini de contour , d’une grande souplesse de replis, et dont la tête est singulièrement spirituelle et vivante ; mais le maître ornement de la crosse est , je crois , un saint Michel , dont la forme est angélique , à peu près comme serait quelque fétiche adoré par les sauvages de la mer du Sud. Pourquoi ce type si grossier? L’artiste aurait pu mieux faire assurément; il ne l’a pas voulu, il n’a pas pu le vouloir, parce qu’il était enchaîné , comme l’artiste égyptien , dans ce type conventionnel qui interdit à l’art tout progrès , et brise l’aile de sa liberté.

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Mais au xiv e siècle, l’élément de liberté que contient la religion chrétienne, par opposition à l'inflexible fatalité des cultes asiatiques , se fait jour à travers les entraves du style sacerdotal : le progrès va venir , il est déjà venu quand le type ogival a fait subir à l’art chrétien sa première transformation ; lorsqu’à la nef froide , nue et dépeuplée de la basilique bizantine, a succédé la population de pierre, le monde de vie illimité qui habite la cathédrale gothique au siècle de St Louis ; et alors , toute peu formée qu’elle demeure encore , une telle statuaire est merveilleusement appropriée à une telle architecture.

• Faites disparaiti’e de la cathédrale de Cologne , de celle de Strasbourg , de celle d’Amiens, la foule de figures qui éclosent aux regards , sous les portails, sous les architraves, dans les angles d’intersection , qui courent sur la longueur de la frise; ôtez ces légions d’anges et de saints, de diables et de réprouvés ; oui, ôtez à l’art chrétien la fécondité qui lui faisait multiplier la végétation sur toutes les parois de l’édifice sacré , comme on voit parsemée de

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riches emblèmes la draperie d’un manteau pontifical ; retirez aussi de la basilique romane ces nobles barons du moyen-âge , couchés dans l’orgueil de leurs insignes guerriers , sur le lit de marbre et de granit où leurs figures appai’aissent, ébauchées selon l’art, et pourtant belles selon la vérité monumentale , à cause du rayon d’immortalité qui repose sur leur marbre et le sanclifie.

Quand donc vous aurez retiré toute cette vie si bien fondue avec l’édifice qui la recèle , comprenez-vous quel froid soudain vous saisira , quel vide sera survenu dans cette superbe cathédrale auparavant si peuplée? Puis, quand ainsi vous aurez fait le vide dans le parvis solitaire, si vous essayez de placer quelque chef-d’œuvre de la statuaire moderne ou de la statuaire grecque , comme je le disais tout à l’heure, vous vous serez bien trompé ; entre le style de l’architecture gothique et le style des autres arts qui l'accompagnent , l’harmonie aura cessé. De cette époque vous aurez retranché l’homogénéité et c’était là ce qui faisait sa vertu, Malgré

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la supériorité de l’architecture , les deux autres arts plastiques vivaient de sa vie , de sa lumière, de sa grandeur , de sorte qu’il n’y avait pas là trois arts , mais un art grand et complet , l’architecture animée , prenant une couleur et une voix pour convier les fidèles à célébrer la gloire du Christ. Ainsi , quand vous entendez ces simples proses de l’église , si touchantes dans leur simplicité solennelle , privées de pompe et de tout ornement du langage , vous ressentez un charme plus intime que si vous écoutiez des hymnes inspirées selon le mètre et l’exquise latinité du confident de Mécène. Dans ces proses règne , comme un parfum toujours pur, l’ingénuité de la pensée religieuse, puissance céleste qui réhabilite l’art, et agrandit par l’idéal, par le sentiment du lyrisme intérieur, ce qu’il y a de moins parfait dans le procédé matériel.

L’âge de la statuaire proprement dite ne devait donc point être celui qui est appelé le moyen-âge. Attendez quelque temps, et viendra l’émancipation ; ce sera au profit du beau peut-être , du beau plastique , mais au détri-*

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ment du symbolisme qui avait fait la poe'sie de l’âge ante'rieur. Le symbole aura perdu sa grâce virginale, comme se perd le parfum d’une fleur à mesure quelle mûrit et s’effeuille pour devenir un fruit. Prenez-y garde , quand vous voyez la statuaire , longtemps reléguée au service de l’architecture , primer celle-ci à son tour, descendre de son attitude sacerdotale, et entrer dans le mouvement de l’existence, pensez que la transformation de l’art est accomplie. La phase du moyen-âge dans l’antiquité et dans les temps modernes a fait place à l’âge nouveau , qui contiendra plus de mouvement , plus de liberté. La pensée religieuse a perdu sa fraîcheur attendrissante. L’unité de la contemplation se clôt, et la variété multiple de l’action apparaît dans fart comme dans la vie sociale. C’était une expression de grande et sainte poésie qui se faisait jour en essor lyrique dans les flèches de la cathédrale ; c’était un poème épique que développait le génie de l’architecte chrétien , poème divin dont l’exposition était au portique , et le dénoûment aux vitraux de l’abside. Mais la lyre et l’épopée ont eu leur

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jour , et ce jour a fait place au bruissement de la place publique, qui a dissipé, comme un charme évanoui, le calme et la solitude du foyer.

Et enfin, le moment est ari’ivé où la vie, devenue compliquée , intense, variée et individuelle , brisant les types primitifs , voudra aussi que l’art s’individualise ; l’heure est venue pour cet art de devenir le maître et de vivre de son propre droit de vie, affranchi du temple et de tout autre monument architectural , grand de sa grandeur et roi de sa royauté.

Alors , à la production du monument immobile, succède la représentation fidèle et progressive de l’homme ; alors le temps est mûr. Voici venir l’ère de Périclès, voici venir l’ère de Léon X; Michel-Ange parait deux mille ans après Phidias.

Les réflexions que nous avons émises jus->' qu’ici sur la sculpture, dans ses relations avec l’architecture du moyen-âge , nous pouvons aussi les appliquer à la peinture murale dans

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les e'glises du même temps ; seulement , les limites que nous nous sommes impose'es nous obligent à nous restreindre ici à de trèsrapides aperçus ; nous n’e'crivons point une histoire de l’art, et je veux seulement que l’on saisisse quel rapport existe entre les vieilles peintures romanes ou gothiques et les monuments qu’elles e'taient faites'pour décorer.

J’ai essayé plus haut de caractériser les peintures des catacombes , peintures purement grecques à l’usage du christianisme, dernier soupir de cet art hellénique , dont il reste des traces si brillantes sur les murailles de Pompéi. Au x” siècle , la peinture a revêtu son type proprement chrétien et nouveau ; il n'y a plus de trace del’hellénisme antique, auquelByzance elle-même parait avoir renoncé. Les formes inachevées et barbares , qui sont venues de cette même Byzance, ont pris un nouveau caractère par leur passage à travers le nord ; elles sont dépourvues de toute autre beauté que celle de l’idée qui les assortit avec la majesté du temple de Dieu. Là , vous ne chercherez plus rien de ce qui fait la merveille de

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l’art moderne , le secret de fondre les couleurs, de marquer les lointains, la de'gradation des plans , et les fuites ae'riennes de la perspective, surtout le mérité de la vérité humaine; le même lien symbolique enchaîne le peintre et le statuaire : mais là on peut admirer la beauté des couleurs si étonnante dans l’enluminure des manuscrits et dans la peinture des vitraux. De même que la cathédrale était bâtie pour une durée presque éternelle, il fallait aussi que la peinture monumentale , par l’adhérence crue et mate de ses couleurs , entreprît de s’associer à la durée même du monument.

Puis, comme la peinture murale avait succédé à l’emploi général des mosaïques , si parfaites pour marquer , dans sa froide et sévère empreinte, la simplicité du symbole et son éternité, c’était donc aussi une nécessité que la peinture conservât cette expression typique qui, dans sa faiblesse même, a plus de grandeur que les productions plus choisies d’une époque plus habile, plus ingénieuse, et plus incertaine de sa direction.

Sans doute , et je ne puis trop le redire , les

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peintures du moyen-âge , ainsi que les sculptures , sont , prises en elles-mêmes , des objets dénués de beauté. Tous les principes de l’art étaient alors anéantis en Occident ; tout sentiment des règles antiques élait mis en oubli ; les figures étaient tronquées , les tètes démesurées , les membres sans proportion. Les profils sont droits, anguleux, sans grâce, sans contour , sans rien qui annonce dans les artistes quelque désir d’imiter la nature. Une ligne tristement onduleuse survient parfois, à l’effet d’indiquer les articulations ; en un mot , dans tout ce que les dédaigneux critiques du siècle dernier ont allégué contre cette peinture , il y a trop de réalité pour qu’il soit permis de l’admirer par une autre cause que par le sentiment qu’elle éveille.

Et cependant on admire, parce qu’il y a de la sainteté, de la foi dans ces vieux monuments. L’art , dans sa destination sacrée , excitait un enthousiasme touchant , plein de charme dans son expression. Ecoutez de quel ton s’exprimait au XI e siècle le moine Théophile, dans un écrit qui embrassait l’encyclopédie de l’art , et

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dans lequel il a recueilli les pre'ceptes relatifs aux trois arts, ciselure, sculpture, peinture , et surtout peinture des vitraux.

« O toi qui liras cet ouvrage , est-il dit dans l’introduction, qui que tu sois, ô mon cher fils! je ne te cacherai rien de ce qu’il m’a été possible d’apprendre. Je t’enseignerai ce que savent les Grecs, dans l’art de choisir et de mélanger les couleurs ; les Italiens , dans la fabrication des vases , dans l’art de dorer , dans celui de sculpter l’ivoire et les pierres précieuses; les Toscans, dans l’art de nieller, et celui de travailler l’ambre; les Arabes, dans la ciselure et les incrustations. Je te dirai ce que pratique la France dans la fabrication des premiers vitraux qui ornent les fenêtres ; l’industrieuse Germanie , dans l’emploi de l’or , de l’argent , du cuivre , du fer , et dans l’art de sculpter le bois. Conserve, ô mon fils ! et transmets à tes disciples ces connaissances que nous ont léguées nos anciens ; nécessaires à l’ornement des temples, elles sont l’héritage du Seigneur (1). »

(1) Cetle citation est rapportée par M. Emeric David, dans ses

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Dans ce dernier mot se trouve toute l’inspiration , toute lu vertu de l’art au moyen-âge. Héritage du Seigneur! les arts étaient donc conservés comme un depot sacré , inséparable de la liturgie. Les peintures du temps , malgré ce que l’on peut appeler leur barbarie , possèdent ce mystérieux caractère; et c’est pourquoi elles captivent et obtiennent ramour à défaut de l'admiration.

Puis, il serait intéressant d’étudier l’in-»

fluence que ces peintures ont pu exercer sur les peintres de la renaissance , et à quel degré les artistes du xv e siècle ont été inspirés par leurs devanciers* On aime à reconnaître dans les artistes obscurs du moyen-âge les traits de parenté qu’ils présentent vis-à-vis des artistes plus célèbres qui, en Italie et en Allemagne, préludaient aux merveilles du xvr siècle, par

Discours historiques sur la peinture moderne. L’ouvrage de Théophile est intitulé ! De omni scientià pictural artis. M. David , dans une note , p. 159 , indique les ouvrages où celui de Théophile est publié, et les manuscrits qui en existent. L’humble moine, humilis et indignus presbytcr, comme il se qualifie , avait su recueillir dans son cloître une connaissance asseï distincte des procédés et des branches de l’art plastique connus dans le monde entier.

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une peinture plus touchante que celle de ce même siècle, si elle n'est pas aussi parfaite, aussi grande et aussi humaine. Il y en a, qui pensent que les types de la peinture chre'tienne du moyen-âge ont e'te' abandonnes par les grands peintres du xvi e sièçlç. Je ne cherche pas ici à quel point cela est vi'ai. Toujours est-il qu’il y a dans 1’histoire de la peinture modei’ne un siècle qu’il ne faudrait pas oublier; c’est celui qui fait la transition entre le moyen-âge et l’ époque moderne proprement dite. Cimabuë , Giotto , Masaccio , surtout Fiesole , et l’Allemand Albert Durer, forment la chaîne ou la glorieuse pléiade de cette période. Pareils à cet égard aux plus grands poètes de l’Italie, ceuxlà ont reçu l’empreinte toute vive du moyenâge , empreinte qui s’est transmise , mêlée à des éléments plus modernes dans l’époque qui a suivi. Ce que j’ai dit précédemment sur les transitions de l’art oriental à l’art grec , et sur les vestiges incontestables que le premier avait laissés dans le second, pourrait retrouver ici en quelques points son application (1).

(t) La recherche de cette question serait uni; tâche difficile.

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C’est pour toutes ces raisons que les peintures murales du moyen-âge sont tout-à-fait dignes d'intérêt pour l’art, pour la religion, pour tout ce qui émeut le cœur et le relève à la fois. Pour cela aussi , il faudrait s’attacher à conserver les précieux débris de cet art qui subsistent encore; c’est une piété artistique dont les gouvernements devraient être pénétrés. Ici, ne puis-je pas justement m’aflliger du peu de soin que l’on a de les conserver, ces débris déjà rares et si précieux? Les monuments de pierre demeurent , parce qu’ils sont protégés par leur masse , et que pour les abattre il faut être poussé par un goût vraiment horrible de la destruction. Les ornements ciselés et sculptés subissent des profanations

J’ai essayé , dans un travail k part sur quelques beaux manuscrits à vignettes du moyen-âge , de saisir le lien traditionnel qui unit celte branche de la peinture avec l’esprit pittoresque de l’âge suivant. Mais en prenant plus en grand la question de la peinture au moyeu-âge , on trouve de vastes problèmes à approfondir: pat exemple, le tableau de la peinture byzantine et de l’architecture arabe dans leur influence sur la peinture murale en Occident. Il faudrait aussi apprécier la merveilleuse efflorescence de l’art des vitraux dans ses rapports avec la peinture moderne.

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isolées , mais il n’y a pas de conspiration pour les abolir. Il n’en est pas de même à l’égard des peintures déposées sur les parois d’un mur de cathédrale ; elles ont contre elles et en faveur de leurs ennemis deux causes funestes de proscription , leur fragilité naturelle et la vétusté de leurs couleurs.

Voilà donc ce qui se passe tous les jours dans nos provinces, en dépit des conservateurs départementaux ou généraux et du zèle des sociétés locales. Et à qui faut-il s’en prendre ? Ceux qui ordonnent ces indignités se croient assurément des gens d’esprit et de goût. A la place de ces peintures vieilles, moisies par le temps , et dont le moindre écolier de la classe municipale de dessin ferait voir le manque de proportion , ce qui semble au reste très-sensé au stupide fabricien , vous voyez parfaitement qu’il convient de placer là quelques beaux cordons bariolés en rouge ou en bleu , comme on en voit à la boutique des principaux débitants de vin ou autres mai-chandises de la cité, ou même de manière à rivaliser avec la frise de carton qui parcourt les premières loges

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dans les théâtres du dernier rang. Ce qui sera encore très-bien , ce sera de découper la voûte romane avec des sillons noirs sur un fond jaune; pour préparer la muraille, il faut peu d’heures de travail ; quelques pistoles suffiront à l’œuvre de la métamorphose , et il n’est pas un de ces messieurs qui puisse hésiter à si bon marché. On ne peut se dispenser de suivre la loi du bon goût , de sacrifier aux grâces et de satisfaire aux agréments de l’œil , en mettant des couleurs plus vives sur ces débris vénérables d’un art lointain, qui sont pourtant la propriété la plus noble, et qui devraient être l’orgueil des vieilles églises dont peut-être ils ne sont plus l’ornement.

Ainsi le détail des autels, de la nef et des voûtes, est impitoyablement condamné à subir l’ornement nouveau qui l’outrage. Malheur, si quelque fragment oublié de peintures antiques supplie pour une frise qu’il faudrait vénérer ; l’inexorable cordon rouge ou bleu ne saurait s’arrêter pour si peu de chose ; la frise disparaîtra sous peine de déplaire à l’amateur exercé du terroir, et de faire taxer de mauvais

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goût l’homme de génie qui préside à ces décorations.

Les sociétés savantes font sans doute de louables efforts pour, s’opposer à ce vandalisme; leurs doléances ne sont pas toujours négligées du pouvoir. J)’autres fois aussi elles trouvent des artistes et des écrivains pour conserver du moins le souvenir de monuments trop fragiles qu’un instant peut anéantir. Dernièrement , dans les Mémoires des Antiquaires du Midi , nous lisions une savante description , accompagnée de beaux dessins , de l’église de St-Exupère , patron de Toulouse , et dont l’histoire a été reproduite sur les murs dans de curieuses peintures , elles aussi menacées de destruction (1). Deux sociétés locales réunies ont eu la gloire de soutenir une lutte difficile , et d’avoir dérobé à la destruction le célèbre temple St-Jean à Poitiers , monument galloromain du m° siècle , à peu près intact, et au-

(I) Nous avons aussi entendu à la Société des antiquaires de l'Ouest, les vives et spirituelles invectives d’un ecclésiastique contre la destruction de vieux débris de peintures qui existaient dans l'église de Saintç-Radégonde , à Poitiers.

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jourd'hui destiné à recevoir un musée départemental d’objets antiques , parmi lesquels ce temple est lui-même l’objet le plus curieux.

Je n’en parle ici que pour les peintures qu’il renferme et qu’il convient de rapporter au xi* siècle ; on y voit la figure imposante du Christ avec cet ovale si connu , ce front majestueux, cette bouche entr’ ouverte , ce type grandiose du vêtement , de la pose , des cheveux, ce je ne sais quoi qui respire , non pas la beauté et l’oeuvre proprement dite de l’art , mais quelque chose qui possède la pensée , la vie, la vertu, qui sait ce qu'elle signifie, et en qui se reflète merveilleusement le type sacré du moyen-âge , tel que nous avons essayé de le saisir dans ce chapitre (1).

lime souvient d’une circonstance déjà trop lointaine dans ma vie, et qui se rattache à une peinture de ce genre , ainsi qu’aux destructions dont je viens de parler. Étant très-

(l) Il faut surtout citer les fresques qui couvrent encore la voûte et une partie des murs de l'église de Saint-Savin. Ces peintures si remarquables et si fragiles à tant d’égards , demandent à la fois d’étre protégées , décrites, et reproduites par le dessin.

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jeune et avec d’autres enfants, je passais fort souvent sur les côtes extérieurs d’une e'glise du xi c siècle , dès longtemps abandonnée, mais encore debout, dans un faubourg écarté d’une petite ville que j’habitais alors. Or, on voyait par une petite fenêtre cintrée , sur le plan incliné de la voûte et se terminant au mur opposé, la redoutable figure d’un Père éternel , h barbe longue et touffue , aux amples vêtements tissus d’azur et de cinabre , au front haut et sillonné de plis, qui m’auraient rappelé, si j’eusse été déjà un humaniste, le célèbre sourcil de Jupiter dans Homère. Il était assis sur les nuées, et sa grande main était levée comme pour dominer l’infini. Surtout , son oeil immobile qui dardait un regard viva nt quoique morne , à travers les ombres de l’enceinte et par-delà la petite fenêtre cintrée, nous inspirait (je ne sais si c’était bien à tous, et si tous s’en souviennent , mais je ne l’ai pas oublié) une impression d’effroi qui pourtant nous captivait et nous ramenait involontairement sous la fascination de ce regard éternel. C’est là, parmi les souvenirs de ma vie, l’im-

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pression, je puis dire religieuse, la plus profonde que l’art ait jamais produite en moi. Il y a donc bien de la puissance dans ces ébauches de Fart primitif, dans ces types de peinture sacrée , maigre' leur rudesse et leur manque absolu de toute autre beaute' que celle qu’ils empruntent de l’idéal. Lorsqu’après bien des années je revins dans cette ville de mes premiers souvenirs , je courus au Père éternel , bien résolu cette fois de soutenir sans effroi son regard immobile. Mais, hélas ! la formidable figure n’était plus à craindre ; le vieux temple avait disparu , les pierres rajeunies par le travail de l’entrepreneur avaient servi sans nul doute à ces maisons blanches du bouvelard neuf, où je ne reconnaissais plus rien; il me semblait pourtant que j’aurais mieux aimé retrouver là ce qui était demeuré si bien empreint dans mon souvenir.

Oh ! veillez sur vos monuments , ils sont la propriété des générations ; veillez sur eux , car ils sont aussi les vrais titres de vos cités , et la plus sainte tradition de vos aïeux. Protégez ces nobles ruines qui parlent si éloquemment dans

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leur abandon. Ainsi pourrez-vous plus tard retrouver en les voyant quelques-unes des impressions qui ont saisi votre jeune âge , qui lui ont laisse' pressentir un se'rieux horizon, et quelle part occupera la pensée de l’infini dans l’existence de l’enfant devenu homme. Or, je ne connais aucune chose à qui il appartienne aussi bien qu’aux monuments de l’art gothique, de produire de tels effets , d’exercer de telles harmonies avec les premières dispositions méditatives du cœur.

Après avoir, dans cet aperçu trop rapide, donné une idée générale des trois arts plastiques au moyen-âge , considérés soit en eux-mêmes, dans leurs ressources et dans leurs procédés, soit dans leurs rapports mutuels et en particulier dans leur subordination à l’architecture , je terminerai ce chapitre par des observations plus générales sur les causes psychologiques qui ont pu déterminer le caractère et le progrès de l’art du moyen-âge. Il s’agira de montrer quel rôle les deux éléments qui sont tout l’homme sensible, c’est-à-dire la douleur et la joie, la tristesse de l’âme et l’enjouement de l’esprit, ont

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rempli comme mobiles de l’art durant cette e’poque. C’est donc , à proprement parler , la philosophie de l’art du moyen-âge que nous allons de'terminer dans le peu de développements qui vont suivre.

11 résulte de la dissertation qui forme la seconde partie du chapitre précédent, que le vrai caractère du moyen-âge s’est établi au ix c et au x e siècle. Alors on vit se constituer l’état dans l’église, et toutes les générations ne furent plus émues que d une pensée , celle de la religion et de l’édification de la cité de Dieu. Le roi Robert, prince de douce et pacifique mémoire, mettait sa gloire et son amour à siécer au chœur, et à chanter comme un moine de Saint-Denys les psaumes mélancoliques du roi David. Malgré la rude et guerrière enveloppe de la féodalité , toute la société de cette époque était asservie au prêtre. Combien elle est sombre cette époque! com-

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bien le X e siècle est sinistre et nébuleux ! Tous ensemble , ceux qui souffrent et ceux qui oppressent , ne considéraient l’avenir prochain que sous l’aspect le plus terrible. Rien que ces mots de néant de la vie , de jugement dernier, d’éternité, ne retentissait aux flambeaux des cathédrales , et sur les places publiques au milieu du mouvement et des préoccupations de la vie , à la voix des docteurs , maîtres des peuples dans ces siècles de loi et de religieuse contemplation.

Surtout, une idée terrible non moins qu’étrange plane sur les populations : la millième année depuis la venue du Christ doit voir dissoudre le monde , entendre retentir la trompette fatale , et proclamer le règne de l’éternité dans le champ devenu désert de l’infini. Cette conviction introduit dans les esprits une tristesse desséchante , et détruit toute racine de vie active et d’espoir d’avenir ; car déjà l’ange exterminateur a fait tomber le premier fléau. Une peste meurtrière vient d’enlever la fleur de la population , comme autrefois les premiers nés d’Égypte, et les races consternées

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n’ont plus quà penser aux lins suprêmes , à se prosterner dans la poussière et à mourir.

Cependant la funeste époque est passée , l'an 4000 vient d’éclore. Qui pourrait peindre la joie des peuples étonnés de survivre , et leur reconnaissance envers le Très-Haut qui a différé les jours de son courroux ? Qui dira l’effusion religieuse qui surabonde alors , et la promptitude avec laquelle relèvent leurs tiges courbées et s’épanouissent au soleil ces populations déjà faites au réseau féodal qui les brise, et qui lui-même s’assouplit et se subordonne à la supériorité de la tiare ? C’est ce qu’il faut lire dans les auteurs contemporains.

L’art aussi lui ressentit le mouvement ; et Raoul de Glaber exprime avec naïveté cette ferveur chrétienne qui coui'ut sur la 'surface du pays, quand il nous montre le sol des Francs renaissant et sanctifié, tressaillant d’allégresse, et revêtant soudainement la robe blanche des églises. C’est en effet l’époque àlaquelle il faut rapporter la construction du plus grand nombre de nos vieilles cathédrales romanes , si bien décrites par M. de Gaumont dans la caté-

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gorie des e'glises du roman le plus avancé.

Je regarde donc que ce fut surtout dans ce temps de tribulation , dans cette anxiété du travail politique, social et religieux, qui s’opérait du ix e au x° siècle , que ce fut alors que s'établit et prévalut le caractère austère de Fart dans la première époque du moyen-âge. A tant de causes réunies qui modifièrent si profondément l’esprit des races, il dut nécessairement échoir un résultat analogue, en vertu du lien indissoluble qui unit l’état de la société et celui des arts.

Lorsque , après de longs siècles d'efforts pour sortir de leur barbarie , les sociétés modernes du moyen-âge se furent peu à peu constituées sous leurs chaînes féodales, il s’opéra une grande misère dans l’humanité. Les populations de serfs qui couvraient les campagnes et les cités , qui naissaient, vivaient et mouraient sans abri , sans loi protectrice , sans soleil libre, au profit des nobles propriétaires de la terre et de l’homme qui la cultive, durent faire entendre un long cri de détresse, mal étouffé sous le poids de castes inflexibles comme

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celles de l’antique Orient. Alors aussi , du sein des peuples une pense'e e'tait sortie , dominatrice, et qui s’empara de toutes les intelligences. C’était la religion , pensée divine , en qui s’éteignent les douleurs de l’existence fugitive, et qui pèse d’une balance équitable les joies cruelles du maître et les soupirs inentendus de l’esclave. La religion du Christ avait commencé ses conquêtes en relevant par des espérances d’éternité les classes pauvres ; elle avait déposé son froment régénérateur dans une terre fertilisée par les pleurs des souffrants. Quand plusieurs siècles furent écoulés, vers le onzième, l’épi fleurissait sur sa tige élancée, et , malgré les vices de l’ordre social d’alors , l’imperfection terrestre s’c'tait adoucie, et pour ainsi dire corrigée , sous l’enveloppe unitaire qui ramenait tous les degrés de l’échelle féodale à l’égalité conservatrice de la religion.

C’est pourquoi, dans les premiers siècles du moyen-âge , ne cherchez rien en dehors de la religion , ne cherchez point un art qui ne fût pas chrétien ; ne cherchez point un objet d’admiration, lequel ne puisât pas sa vertu dans la

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pensée qui planait au-dessus de toute pensée, dans le symbolisme religieux. Les productions de l’art du moyen-àge n’ont rien qui ait son explication dans la valeur même de l’art ; tout au contraire a un grand prix , mais comme inhérent à la pensée qui l’inspire; tout est vénérable , en tant que symbole d’une pensée qui ne s’ignore pas, qui prend un nouvel essor, et s’en va, brillante sous le voile, communiquer la vie et le rayon lumineux de l’intelligence à tant d’informes monuments statuaires , par lesquels les artistes du moyen-âge s’essayaient à produire au dehors leur sainte spiritualité. La pensée religieuse, absorbant tout en elle , courbait toute tête altière sous sa main impérieuse ; et voilà que s’avançait à pas lents et croissait , à travers les scandales et les tyrannies , la puissance redoutable et tutélaire de la papauté , jusqu’à ce qu'elle vînt se résoudre dans l’unité sombre de l’établissement de Grégoire VIL Ce que je viens de dire à l'égard de l’austérité des types au moyen-âge, confirme le point que nous avons établi dans le chapitre précédent , sur le type d’idéalité morne ,

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absolue , qui est vraiment le fond de l’art de cette époque ; on voit aussi comment cet art se caractérise , se différencie de l’art hellenochrélien qui avait signalé la dernière époque de l’empire. Plus tard en effet, alors que l’esprit destructeur des peuples du nord venait s’absorber , non pas dans la société romaine qui n’existait plus , mais dans la société chrétienne alors maîtresse des Romains, et attendant les peuples barbares, vainqueurs de ces derniers , pour les subjuguer à leur tour , le mouvement terrible qui résulta de ce choc ne dut-il pas unir un caractère profond de douleur aux mystères déjà si graves du christianisme ? Tout à l’heure je citais l’établissement de la féodalité , Cette cuirasse aux mille mailles de fer qui enserra si longtemps les populations opprimées : tant de causes enfin n’ont-elles pas dû produire dans les esprits une préoccupation sinistre , un spiritualisme sombre , alors même que l’esprit religieux , planant au-dessus de tant de misères , relevait toutes les pensées et tous les regards vers les espérances de l’éternité ?

Toutefois, quand l’historien ou plutôt le plii-

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losophe d'une branche de l’esprit humain côft- 6tate un élément dominant dans une époque , il ne doit pas mettre en oubli les autres faits divers ou opposés que contient la nature des choses, et qui sont subordonnés aux éléments plus généraux qui ont été reconnus. C’est pourquoi, quand je viens de montrer ce caractère de triste idéalité comme étant le fond de l’art dans la première époque du moyen-âge , j’ai Cru établir des faits généraux hors dé contestation. Après cela, Cet élément principal établi , ce serait folie dé né pas reconnaître le rôle que l’élément opposé , l’élément de gaîté sensualiste et frivole , remplissait encore dans ce temps , comme contre-partie de l’enthousiasme religieux.

Dans ce moyen-âge si grave , la gaîté n’a point abdiqué les droits qu’elle possède sur toute nature humaine ; car notre bonne nature , soufe ses diversités accidentelles, est toujours ét partout la même J au fond elle est double ; elle recèle deux esprits , triste et joyeux, méditatif et fugitif; cés deux éléments sont diversement tempérés parmi les hommes.

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