‹ Philosophie des arts du dessinChapitre 11 sur 31 · LA CATHÉDRALE · texte numérisé non relu

LA CATHÉDRALE

Sans cloute il y en a qui savent peu ce que c’est que le rire , comme d’autres ignorent les larmes et ne connaissent pas le fonds d’ennui qui s’étend comme une grève désolée au fond de quelques âmes. Mais cela est rare et ne peut tenir qu’aux circonstances d’une vie inquiète, inhabile au repos , et que rien ne saurait fixer. A prendre l’humanité plus en grand , dans une époque , il faut que les deux éléments s’y rencontreut ; autrement une telle époque ne serait pas une fraction de l’humanité. C’est le fini et l’infini , double pôle qui entraîne tout avec soi ; c’est le fixe et le mobile , la lumière et l’ombre. Partout où vous voyez la tristesse épandre ses voiles, vous êtes sur que le rire n’est pas loin , qu’il accourt pour écarter ce nuage et délivrer l’horizon. Ainsi se consume la vie de l’homme entre sa double loi d’action et de réaction ; et c’est pourquoi il y a encore pour cette vie des enjouements qu’elle est habile à susciter du sein même de ces profondes tristesses qui tombent à des époques intermittentes et affligent les sociétés.

Sans doute cela était vrai dans notre moyen*

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âge ; cela n’était pas moins vrai dans ces époques orientales que j’ai caractérisées précédemment Sous leur empreinte aussi austère que leurs pyramides de granit. Cela enfin est de toute humanité. H y a toujours, comme s’exprime un auteur allemand , des fleurs d’azur et d’or sur le fond sombre du tapis brodé. Mais tout cela aussi n’empêche pas d’observer qu’au moyenâge l’élément de gravité dominait celui qui est inférieur, et qu’il dut communiquer son caractère propre à l'art , celte expression fidèle de la pensée régnante dans une civilisation.

En effet , ce ne fut pas dans les premiers siècles , mais plus tard , que l’on vit s’opérer dans les esprits au moyen-âge , particulièrement en France, la réaction de l’esprit naïf et enjoué contre la tristesse féodale et cénobitique de l’âge antérieur. A cet égard on peut spécifier le xu* siècle , temps où s’épanouit la chevalerie, ce point lumineux de la féodalité. Alors on vit, du sein de ces ténèbres , apparaître une clarté soudaine ; alors fut créé l’ordre factice qui sortit de ce désordre universel. Les peuples, il faut le dire, respirèrent ;

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un rayonnement de gaîté, un goût de rire désordonné' courut sur tout le pays. Les maîtres du gai savoir, poètes au génie prosaïque, à l’humeur vagabonde, joviale et narquoise, trop bien assortis aux moeurs des châtelains et châtelaines dont ils étaient les familiers, les troubadours ou plutôt les trouvères réagirent en quelque sorte contre le sérieux des mœurs qui tendait à se concentrer dans les choses de l’église... Le grand choc des croisades opéra une égale mobilité qui pénétra h la fois dans les esprits, dans les institutions, dans l’art. Ce temps est aussi celui où l’art fut transformé, alors que la luxuriante imagination des artistes se déploya dans les cathédrales ogiviques du Xiii® et du xiv e siècle.

Cet élément de gaîté française, de vie enjouée, que je constate ici, et qui se retrouve plus ou moins en toute nature , il représente le sensitivisme si connu dans la philosophie de l’esprit humain. Au moyen-âge, apres s’être subordonné, comme je l’ai dit tout à l’heure, ù la pensée plus sévère de l’époque , il gagne du terrain , et finit par rompre même des bar-

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rières sacrées. Ainsi , lorsqu’un peu plus tard il coule avec plus d’abondance , il en est venu jusqu’à s’associer aux mystères divins; dans son impiété spontanée et qui n’est pas encore méchante, il tend à les dénaturer, ces mystères; il amène leur grandeur parmi les témérités de sa fantaisie. C’est lui qui jette avec tant de profusion aux lambris , aux intersections des voûtes , aux chapiteaux , aux portes terminales , cette variété de ligures , obscènes ou grotesques images de la nature et de son infinie végétation. C’est lui qui , devant le Saint des Saints, au milieu des plus augustes célébrations , introduit les indécentes fêtes des ânes et des fous. Sur les bas-reliefs et sur les peintures des églises, dans les miniatures des missels, sous la magique réverbération des vitraux, voyez comme se déploie la ronde des morts, intarissable symbole qui , durant plusieurs siècles, apporta son grand déduit à l’âpre imagination de nos aïeux. Combien ils s’égayaient à voir le hideux squelette , armé du rebec sépulcral , lorsqu’il vient avec sa poésie patibulaire éveiller tour à tour les mille condi-

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tions de la vie humaine , les conviant à danser ce bal qui s’ouvre et se ferme aussi tour à tour et une seule fois pour tous !

Ainsi donc quelque chose de profond et de mélancolique se faisait entendre encore , comme une basse intérieure, au fond même de cette légèreté bruyante , équivoque , qui couvre de festons une tête de mort , et trouve une place pour ses gaîtés ironiques parmi les plus redoutables pensées de la religion et des fins dernières. Et après tout, n’est-il pas vrai qu‘il y a bien dans cette inconstance quelque chose d’inhérent à notre nature et qui tient à toutes les époques de l’humanité (1 ) ?

(1) Voir pour le moyen-âge les ouvrages de MM. Millin , Lenoir, de Caumont, Langlois , Deville , etc. ; les ouvrages de planches de MM. Willeroin , Nodier et Taylor, Grille de ben tel in , de Lasteyrie, Allier, et un assez grand nombre de publications relatives à l'exploration de nos provinces.

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