‹ Philosophie des arts du dessinChapitre 6 sur 31 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

L’ART A SON BERCEAU

L’art existe-t-il aux époques originelles , au premier berceau de la civilisation , quand les peuplades sont errantes au sein des forêts , assujéties aux résistances de la nature matérielle, incapables de s’élever à la conception pure de la beauté ? Il n’y a pas d’art véritable pour l’homme primitif. L’art suppose un développement de l’esprit , de l’instinct social ; il exprime des relations déjà compliquées qui ne sauraient se rencontrer au premier âge des na-

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lions. Dans ce temps, la vie est étroite , elle est soudaine et fugitive ; elle passe, insouciante du lendemain , entre le fleuve qui désaltère et la forêt qui fournit à l’homme sa nourriture et son abri.

Ne cherchez pas l’état politique chez ces nations ; ce ne sont pas des lois qui régnent , ce sont des mœurs. La vie politique se clôt dans le sentiment du présent ; une tradition nationale que perpétue le culte vague des âmes défuntes , l’orgueil de race , la haine des tribus rivales, voilà tout le fonds social, le fœdus humanum de ces peuplades naissantes. Tacite a très -bien caractérisé l’état barbare dans sa Germanie, tableau d’une vérité universelle et dont les traits s’appliquent à tous les peuples primitifs, quand l’homme possède encore l’oi*iginalité d’une physionomie que les privilèges de l’ordre social n'ont encore ni rehaussée ni altérée.

C’est pourquoi ces peuples n’ont pas d’architecture; chez eux domine l'élément sensible , instinct entraînant et rapide auquel tout le reste se subordonne, et qui leur ôte la patience

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ainsi que le temps d’édifier, d’accumuler pierre à pierre de vastes constructions. Pour se défendre , Us ont leur çourage , leur mépris de donner et de recevoir la mort , les encouragements de leurs femmes , leur cri terrible au combat, leur assurance dans leurs armes de pierre à défaut du fer. Ils ont leur multitude autour de l’enceinte sacrée où sont leurs foyers domestiques et leurs tombeaux paternels. Tacite ne pai’le pas des constructions de ses Germains. César dit bien quelque chose de celles des Gaulois ; il les montre comme des huttes disséminées, ceintes de remparts de terre et de palissades , barrières fragiles qui résistèrent plus d’une fois aux armées de Rome. Le Gaulois Vercingétorix , le Germain Arminius furent, comme on le sait, les deux puissants adversaires des Romains ; mais , quand nous retrouvons en Gaule tant de débris encore subsistants des dominateurs du monde, nul antiquaire de la France ou de l’Allemagne n’a retrouvé, que je sache , le palais du chef des Gaulois ou le Capitole dix destructeur des légions de Vains.

S’il n’y a pas d’édifices consacrés à l’habita-

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tion des grands et des rois , il n'y a pas non plus de constructions civiles relatives aux usages de la communauté. Qu’auraient-ils fait de telles constructions ? Ont-ils besoin , ces barbares, d’une basilique romaine , pour vider les procès ou pour recueillir durant la longueur du jour les citoyens oisifs? Leur faut-il une curie , un sénat pour réunir les pères appelés à délibérer sur le danger de la patrie? L’espace vide dans la forêt profonde , voilà l’enceinte vénérable où s’agitaient les affaires de la cité : les vieillards délibéraient sous le grand chêne ; le peuple , appuyé sur la frame'e germaine ou sur la longue lance du Gaulois, se déroulait plus à l’aise dans l’enceinte tracée par la nature , que sous le plus vaste monument élevé au prix des sueurs du peuple, pour le loisir et pour l’oi*gueil des conquérants.

Dans ce que je viens d’écrire , j’ai eu en vue les nations celtiques et germaines, dont les origines occupent en ce moment de nombreux et intelligents antiquaires.

Mais comme tout à l’heure, dans mon système de divisions historiques, j’établissais que,

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même dans le temps où nous vivons , tous les éléments de la civilisation humaine se retrouvaient coexistants sur le sol du monde, ici je pourrais développer cette vérité par rapport à l’art et à ce premier état social, qui est le dé-» but , le premier degré psychologique de la société. Que de vastes contrées nous trouverions sur ce globe , qui sont en matière d’art à leur barbarie originelle, et qui nous donnent une idée assez fidèle de l’état des peuples qui furent nos aïeux ! Nous avons les récits des voyageurs.

Ce type de civilisation , il couvre encore l’hémisphère occidental. Nous ne parlons pas de la Polynésie , habitée par un peuple plus doux , accessible aux arts, et qui reçoit assez volontiers les lumières d’Europe , de même que la Gaule antique se transforma vite en province soumise au peuple romain. Voyez l’Amérique plus rebelle , ces races indiennes qui céderont plutôt à la destruction qu’à la lumière , plutôt que d’abdiquer leur souveraineté barbare, fugitive au fond de leurs forêts menacées par la hache civilisatrice des spéculateurs. Là vous ne trouverez pas de constructions durables ou qui rap-

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pellent les souvenirs de la vie de socie'te'. Tout se borne à tresser quelques ornements de corps avec la plume des oiseaux, des vêtements avec le tissu des plantes et des substances ve'ge'tales, et des carquois avec l’écorce d’arbre. Ils sont habiles à polir leurs couteaux de pierre et leurs casse-tête de silex , sorte d’armure qui décèle la fraternité entre les époques primitives, malgré la distance des lieux et des temps , et surtout une identité frappante avec les débris de guerre de nos aïeux. Leurs habitations sont des huttes fragiles disséminées sous le nom de villages, dans des enceintes pratiquées au milieu des bois , près du lit de quelque torrent.

« Les habitations des Hottentots, dit le voyageur danois Sparrmann , sont simples comme leurs habits , et également analogues .à leur vie pastorale et errante ; elles ne méritent guère d’autre nom que celui de huttes , et sont toutes exactement pareilles , d’une sorte d’architecture qui ne permet point h l’envie de se glisser dans leurs tranquilles demeures. En voici la disposition :

» Quelques-unes sont d’une forme circulaire;

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d'autres sont oblongues et ressemblent h des ruches à miel. Le plan de l’e'difice est de 18 à 24 pieds de diamètre : leurs plus hautes maisons sont si basses qu’il est rarement possible à un homme de moyenne taille de se tenir droit, même au centre de la voûte. Mais le de'faut de hauteur de ces maisons et des portes , qui n’ont guère que trois pieds d’élévation , n’est jamais un inconvénient pour un Hottentot, qui sait se baisser , ramper à quatre pattes , et qui d’ailleurs se plait mieux couché qu’assis. La porte est la seule ouverture par où entre le jour et sort la fumée , car le foyer est au milieu de la hutte. Couché au fond de cette cabane, et ramassé tout entier comme un hérisson sous sa peau de mouton , le Hottentot , accoutumé à la fumée dès son enfance , la voit tourbillonner autour de lui sans sourciller.

» Leurs toits sont composés de petites branches d’arbres. Ils donnent d’abord à ces branches la courbure convenable ; ils les placent ou entiers ou par fragments , les unes parallèles , les autres croisées ; ensuite , pour consolider l’ouvrage, ils y attachent avec des osiers d autres

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branches qui l’entourent circulairementj alors ils placent avec soin sur ce treillage de larges nattes , et l’en couvrent tout entier, excepté la petite ouverture qui doit former la porte. Ces nattes sont faites d’une espece de cannes ou réseaux de six à dix pieds , placés parallèlement , et attachés ensemble avec des nerfs ou bien avec des cordages que leur fournissent les Européens. «

La description donnée ici par le voyageur hollandais, de la hutte d’un Boshi hottentot ou cafre , peut s’appliquer avec infiniment peu de variété à toutes les habitations des peuples barbares qui couvrent encore tant de vastes pays dans les deux mondes. C’est l’industrie architecturale à son plus élémentaire point de départ.

Passez en effet avec les voyageurs sur la vieille terre, la terre immuable et barbare de l’Afrique, parmi les peuplades cruelles de l’intérieur du continent, au-dessus du pays desCafres et jusqu’aux rives de la Sénégambie. Voyez ces races dévouées à un abrutissement sans réveil ; elles ont pourtant une civilisation commencée , mais éternellement arrêtée ; elles ont

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les arts les plus nécessaires à la vie , comme celui de travailler les métaux , art primitif que l’Écriture fait remonter, dans la personne de Tubalcaïn , aux premières traditions des sociétés. Mais quel art digne de ce nom trouverezvous chez ces peuples, où la férocité de l’homme le dispute à celle des lions et des tigres; où l’homme lui-même , lors de son premier établissement , a conquis sa place au soleil sur la plage nue d’un désert? Et là toujours l'architecture se borne à ces chétives habitations de chaume , sans étage , sans jour , plutôt rondes que carrées, avec d’insignifiantes distinctions pour les maisons des rois. Il y a cependant là des empires assez vastes; on y remarque, comme chez nos aïeux, des villes et des bourgades parsemées sur de vastes terrains, sur les collines , le long des grands fleuves ou dans quelques rares oasis (1).

(I) Voir Levaillant , voyageur assez favorable aux barbares. Du reste, on peut distinguer l’empire nègre des Ashnntis qui, par la nature de ses arts et de sa civilisation , se rattache plutôt au caractère des grands états orientaux, t.isez dans l’abrégé du voyage deM. Bowdich, collection d’Eyriès , la description du palais du roi d’Asbanti.

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En Afrique et en Asie, depuis l’Atlas jusqu'à l’Ararat, depuis Sinaï jusqu’au Carmel, depuis la vallée de Maroc jusqu’à celle de Damas, s’étend la race fugitive des Bédouins, ces possesseurs primitifs du désert , qui perpétuent l’étrange spectacle de voir tant de peuplades barbares et indépendantes couvrant de leurs flots mobiles tout le territoire du vaste empire ottoman. Plus haut je caractérisais leurs moeurs immuables , comme au temps d’ Abraham et d’Éliézer; voyez aussi leur art au berceau comme il l’était à la première époque du monde : là encore, comme au temps primitif, la vie se passeau désert sous la tente voyageuse , que l’on plie et déplie au caprice du chef nomade , et que l’on traîne, architecture portative, à travers les sables , sur le dos du chameau , laborieuse bête de somme de ces contrées brûlantes. Cependant l’Arabe a bâti des cités sur la frontière des déserts : ce nomade enfant d’Ismaël se fixe quelquefois à demi. Mais combien faible est l’essor de sa civilisation ! Enveloppée , pour ce qui regarde le physique, dans la recherche des besoins de la vie; close, pour le moral , dans les fanati-

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ques prescriptions de la loi du prophète , cette humble civilisation n’a vraiment rien à démêler avec l’art. Les habitations sont encore des tentes de bois et de chaume , devenues un peu plus durables que leurs tentes en toile , mais qui disparaissent aussi vite du sol , quand le coup de vent du désert ou la flamme du vainqueur les balaie comme une feuille séchée au vent d’automne, dans l’enfoncement de3 bois.

Ainsi naguère les murs de l’alge'rienne Mitidja furent anéantis à la première torche lancée par la main d’un soldat français. Après tout, et si l’on me permet ici une réflexion morale au sujet des fragiles habitations des Arabes, que sont nos propres demeures, à nous citoyens de nations riches et perfectionnées? Oui, que sont nos cabanes et nos palais , nos pyramides orgueilleuses ou nos tertres de gazon ? N’est-ce pas toujours une tente dressée au desert de la vie , soit que notre jour se passe sous un soleil pur et brûlant, ou sous les froides ondées d’une existence inquiète et sans lumière? Et nous, tristes antiquaires , qui nous égarons dans de vaines poursuites de théories sur l’art des na-

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lions, que faisons-nous, sinon de recueillir sur la surface d’un sol longtemps sillonné quelques débris attestant qu’une nombreuse génération d’hommes, sous le nom d’empire , a campé un jour dans ce désert , et que , du vain bruissement causé par cette génération , il n’est resté que quelques paroles dans des livres d’histoire , un peu de renom dans la mémoire des hommes, quelques ruines sur le sol, un temple, un théâtre, un tombeau?

Il faut donc reconnaître qu’il existe une bien frappante uniformité, sous le rapport de l’art , entre toutes les sociétés plus ou moins barbares, lesquelles peuvent être prises indifféremment aux diverses époques de l’histoire, ou bien sous les diverses latitudes du globe. C’est qu’en effet , dans tout ce qui tient à la vie de relation chez ces peuples du premier degré, croyances, institutions, usages, arts, il y a partout une couche si légère, une culture si peu profonde et si peu variée , qu’il est facile d’en saisir l’ensemble et de le pénétrer d’un coup d’œil.

Que dis-je? Pour trouver les éléments de

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l’art du premier degré , il n’est pas nécessaire de se transporter chez les peuplades barbares , éparses dans les diverses contrées de l’univers. Ces mêmes éléments se rencontrent à côté des plus relevés chez les peuples civilisés, de même que les facultés qui ne sont pas dominantes accompagnent néanmoins celle qui prime les autres et qui caractérise une nation. J’en pourrais donner bien des exemples , je n’en dirai qu’un mot. Même dans le temps où nous sommes , dans notre France , séparée de la Gaule son aïeule par l’infini , nous trouvons tel misérable procédé d’architecture qui se rapporte à la première époque de la civilisation et de l’art. Dans une contrée de l’Anjou , on voit des villages dont les maisons creusées dans la pieri’e élèvent les cheminées de leurs toits au niveau des chemins. Là demeurent de nouveaux tro-

glodytes , honnêtes paysans chrétiens, qui rappelleraient volontiers le berceau national duquel nous sommes descendus. Nous ne parlons pas des maisons-grottes si connues aux environs de Tours; celles-ci portent l’aspect de l’aisance qui règne sur tout ce rivage si fertile. Mais qui

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n'a remarqué dans toute la Beauce, en allant devers Paris, ces huttes de pisé rougeâtre, avec leur énorme et hideuse couverture de chaume , leur jour sans fenêtre, leur intérieur fumeux et noir ? 11 n’y a là rien de mieux que les habitations celtiques , mandingues , tartares , cafres ou caraïbes. Enfin , en approchant de Paris , et au sortir de l'Orléanais, quand déjà se laisse pressentir la grande cité , ce centre du luxe et de la vie confortable, vous trouvez le pâtre nomade , s’abritant le soir au milieu des champs dans sa brouette roulante , auprès de sa bergerie parquée qu’il surveille nuit et jour.

Ce sont , à n’en pouvoir douter , en matière d’architecture civile , toutes les nuances de la barbarie ; et tout le reste de l’éducation esthétique du peuple est analogue. Essayez de faire comprendre à un jeune pâtre qu’il y a une peinture et une poésie plus belles que la complainte et le grand portrait du Juif Errant. Les grains de verroterie, à laide desquels Levaillant éveillait la vive coquetterie des jeunes filles africaines, sont encore pour le collier d’une fille de nos campagnes un trésor (pie ne saurait sur-

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passer l’éclat inconnu des diamants. C’est que le monde est partout le même, et que, dans une nation civilisée, il y a aussi au fond une nation primitive; la couche ignorante du peuple gaulois, avec son sayon et sa braie, est encore le sol primordial de notre France. L’homme sous toutes les zones est toujours l’homme , il est toujours , si j’ose le dire , habitant de l’humanité. Alors même que sur un sol privilégié , une partie s’avance dans la lumière et dans la jouissance des biens de l’intelligence et de la vie, sur ce même sol, l’ignorance et la misère établissent une dégradation de plans indéfinie, depuis le point de départ le plus obscur jusqu’au sommet le plus éclairé. Reconnaissez donc l’imperfection terrestre; adorez la Providence qui n’a pas fait de ce monde la terre permanente, et qui veut bien que vous combattiez l’ombre, quoique sans espoir de la faire , disparaître jamais.

Mais revenons à l’art des peuples barbares.

Nous avons vu qu’ils n’ont point de débris qui tiennent à la vie civile et politique ; est-ce a dire que le germe de l’art n’existe pas chez ces

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nations? Ce n est pas notre pensée. Là même, au sein de cette barbarie, l’art demeure, comme la chrysalide, dans une enveloppe ténébreuse; nous assisterons autant que possible à sa naissance.

En effet, parmi tous ces peuples, si vous ne trouvez pas de monuments qui tiennent à la vie civile et politique des nations, il subsiste pourtant d'autres débris dont je n’ai pas parlé, et qui excitent à un haut degré l’intérêt et l'exploration des antiquaires ; ce sont les monuments religieux. Chose étrange ! dans ces pays qui étaient de vastes solitudes, où les populations n’ont point laissé la trace des soins politiques qui les ont agitées , elles ont laissé des vestiges religieux impérissables, qui se trouvent à la surface du vieux monde jadis non civilisé, et surtout dans notre Gaule. 11 faut qu’elle soit bien puissante l’impulsion que cette classe d'idées exerce sur les premiers développements de la i-ace humaine ! Ces monuments ne sont pas des temples ; car le temple , avec sa construction lente et successive, appartient ;i la seconde époque , quand la patience

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résignée accomplit jour par jour une oeuvre , quelle laisse achever à la chaîne des générations (1). On n’a point encore interprété complètement les monuments de l’ancienne Gaule, les dolmens, les peulvans, les meynirs et autres ruines dont les savants expliquent le sens et la destination. Mais toujours est-il certain que ce sont des monuments sacrés , et qu’ils contiennent les souvenirs vivants du culte primitif. La pierre debout était l’emblème de Tentâtes j sous le dolmen, autel redoutable, il y avait des

(I) Si les antiquaires qui , depuis Montfaucon, ont discuté dans le sens de ce savant sur la question de savoir si l’octogone de Uontmorillon était ou non un temple gaulois, avaient eu la moindre idée des rapports de l’art avec les sociétés , s'ils avaient conçu l’idéal de l'art aux époques primitives , auraient-ils pu regarder comme gauloise une chapelle ogivique du xu c siècle , parfaitement construite en belles pierres régulières , comme les plus beaux murs des cathédrales dans nos cités (I)? Des Gaulois il ne peut rester qu’une classe de monuments , les religieux ou tumulaires , et ces monuments ne sauraient être que ceux que nous connaissons. Des constructions vraiment architecturales ne peuvent se rencontrer que dans l'époque gallo-romaine , quand il n’y avait plus de Gaulois en Gaule, mais des Romains.

(i) Voir dans les Bulletins de la Société des Antiquaires de l'Ouest , une concluante dissertation deM. de la Fontencllc de Vaudorc iur la cbapcllc de Montmorilloo*

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morts ensevelis ; le druide à la robe longue et flottante , debout sur la table du sacrifice , avait fait couler avec son couteau de pierre le sang de la victime, tandis que la prophe'tesse imposait le silence religieux à la foule des Gaulois adossés aux arbres de la forêt , et dont le sayon bleu réverbérait la clarté des flambeaux nocturnes (1).

Quand on considère ces énormes masses de pierre, qui ont été traînées sur les lieux élevés , souvent de distances très-lointaines, de manière à donner lieu aux plus crédules traditions pour expliquer comment de tels blocs ont été apportés là par le secours des fées et des génies suprêmes , on ne peut s'empêcher d’attribuer à nos aïeux une certaine prescience de la mécanique. Mais ce n’est pas seulement la science , ç’est l’art lui-même dont l’origine se révèle à ce point, et c’est ce que je vais expliquer : je

(1) Tour la destination des dolmens ou tables de pierre, comme autels de sacrifices, entre plusieurs dissertations que nous pourrions citer, nous indiquerons le savant mémoire de M. Mangon de la Lande , au second volume des Mc ma ires des Antiquaires de l’Ouest.

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prie que l’on suive ma pensée avec attention ; il s’agit de saisir un fait psychologique assez obscur , mais bien curieux.

Oui , nous devons ici assister au berceau même de l’art , le surprendre à son embryon de naissance , avant qu’ait sonné la première heure de son accroissement. Dans le monument gaulois, dans le dolmen par exemple, se trouvent deux choses, la nature et l’art, c’est-à-dire l’art dans la nature. C’est la nature , car il y a là une pierre brute , soutenue sur des colonnes, qui sont aussi des pierres. C’est l’art; car cette pierre est gigantesque, et les piliers qui la soutiennent sont dans un ordre régulier. On y voit déjà le travail de l’homme; on y voit aussi une pensée qui se décèle ; on reconnaît le but , la destination donnée au monument. A voir la forme ovale de la masse granitique , le demi-aplanissement donné à la table meurtrière , avec la serpe symbolique et la rigole tracée pour l’écoulement du sang des victimes (1); tout cela constitue la racine première de l’art. C’est la nature elle-même qui corn-

(I) .Mémoire de M. de la Lande, précédemment cité.

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mence sa transformation , qui entreprend de se vivifier et de renaître au contact de l’art qui descend dans ses matériaux périssables. Ainsi la nature et l’art, au premier moment où ils se rencontrent , sont ensemble, si je puis le dire, à l’état d’androgyne, deux natures distinctes mais unies.

Ici , ce lien mystique, ce symbolisme ou cette pensée qui prête à la pierre brute une voix et une signification , qui opère l’union du double élément , la nature et l’art , et explique ainsi la naissance de ce dernier chez les peuples primitifs, c’est la religion. Mais que la religion de ces époques primitives est elle-même informe et grossière! Elle aussi, comme l’art dans le dolmen , ne fait que commencer à poindre et à se faire remarquer par de simples linéaments dans la nature matérielle dont elle est une empreinte. J’ai montré, dans un ouvrage sur les cosmogonies de l’Orient , que l’homme ne débute point par une conception pure de la divinité; il commence par être effrayé à l’aspect des grands corps de la nature ; lorsqu'il adore pour la première fois, c’est

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lorsqu’il se sent courbe' sous cette puissance materielle qui ne lui fait entendre qu’une menace de destruction et de mort. Ainsi la religion primitive, qui est celle du fe'tichisme , se distingue à peine de la matière , et l’art , né de cette inspiration de religion imparfaite, doit nécessairement , comme je l’établissais tout à l’heure , ne se montrer qu’analogue à cette religion, c’est-à-dire à peine perceptible , et tout embarrassé dans les liens matériels.

Venez donc , adorateurs , l’art barbare vous a préparé votre fétiche ; voyez dans l’enceinte sacrée cette pierre debout que le travail de l’homme n’a pas dégrossie ; elle est votre dieu, le dieu-nature que vous adorez , et dont l’idée se forme pour vous des divers éléments de cette nature extérieure dont vous ressentez l’influence au fond de vos forêts. D’une telle religion , un tel art est vraiment le symbole et la plus parfaite expression. Cette pierre brute et plantée debout, c’est Zalmoxis chez les Scythes, Tagès chez les Etrusques , Saturne chez les Pélasges , Teutatès chez les Celtes , Tor chez les Germains. Et toujours , dans ce premier âge ,

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c'est la conception de la force surnaturelle et à la fois materielle qui présidé aux représentations de la divinité*. Ce culte, cet art, cette nature, tels qu’ils se montrent chez les Celtes , sont bien grossiers, mais ils se relèvent et s’agrandissent par la terreur. Il y a des nations qui sont descendues encore plus bas dans la pensée religieuse et dans son expression. Je veux parler de quelques peuplades abruties de l’intérieur de l’Afrique, chez lesquelles le fétiche n’est souvent qu’un objet frivole, servant aux usages les plus ordinaires de la vie : ridicule manitou , qui fait voir le dernier degré où puisse tomber l’intelligence. On peut néanmoins concevoir un degré plus bas encore, c’est le cas d’un peuple athée qui aurait perdu toute notion même dénaturée d’une puissance supérieure à la terre et à ses habitants.

Mais quand vous êtes à Karnac , et que vous étendez vos regards sur cette solitude de pierres apportées là depuis plus de 2000 ans par le génie d’une religion ténébreuse , vaste et symétrique monceau , qui frappe encore d’étonnement le paysan de l’Armorique, et perpétue

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dans cette vieille terre la tradition vivante de ses druidesses , les antiques fées de l’Occident ; lorsqu'ensuite vous voyez au milieu de l’enceinte sacrée la pierre maîtresse qui était à la fois le dieu et l’autel , vous ne pouvez vous défendre d’un sentiment profond. Vous vous dites qu’avec cet art au berceau , il y a aussi une religion au berceau; l’un et l’autre barbares , mais forts , parce que la force est toujours dans ce qui sort d’une manière immédiate des puissances mêmes de la nature.

Sans doute il y a loin du dieu de pierre , habitant des forêts, emblème formidable de l’adoration du Gaulois, au dieu de marbre et d’or qui lance la foudre dans lescapitaiesde la Grèce. Toutefois , entre ces deux extrêmes placez un certain ordre de monuments, et vous aurest une gradation bien marquée ; ces extrêmes , en apparence inconciliables, seront ramenés à l’unité; la pierre de Teutatès sera pour vous le point de départ du cercle artistique qui s’achève avec le Jupiter de Phidias. Placez entre ces deux points extrêmes de l’art l’horrible statue qui se voit dans le sanctuaire de Memphis ou

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dans les pagodes de l’Inde, et vous aurez rencontré le milieu qui les sépare et qui les unit.

Je dis, qui les unit; car il y a là un ai't unique , mais qui se développe en diverses phases, comme la pensée qui l’inspira; il y a un art qui naît, croit, mûrit , devient un arbre touffu ; et c’est le symbolisme qui l’élève , cet arbre, le fait grandir et lui donne sa vertu. C’est lui , c’est le symbolisme religieux qui fait un drame régulier de toute l’histoire de l’art antique , à partir du cône brut et sans forme , dressé dans les forêts de la Gaule , jusqu'à la radieuse production des monumentsde la Grèce. Hors de ce principe vous ne comprendrez pas quelle loi a présidé au développement de l'art monumental. On a dit fort bien que dans un bloc informe de marbre existait l’Apollon du Belvédère ou l’Hercule Farnèse ; l’artiste les voyait, et il n’avait plus qu’à les faire sortir de leur enveloppe matérielle. Cela est vrai, surtout appliqué aux monuments bruts de la première époque, à la pierre noire des Scythes, au peulhvan granitique des Gaulois. Dans la haute pierre- de Karnac il y a un dieu , il y a l’i-

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mage , invisible aux regards et visible à l’intelligence , du maître des tempêtes. Le druide le voit, le fervent Gaulois le sent au fond de son cœur. Tant est puissante la pense'e, cette créatrice après Dieu , elle qui transfigure la matière et lui imprime le sceau d’une divinité' !

Puis , à mesure que la religion s’épure et se transforme , à mesure aussi l’art grandit , et l’union entre lui et la nature devient moins étroite , du moins il aspire à primer à son tour la matière , à l’absorber , à respirer de sa vie propre et à vivre de sa lumière ; c’est d’abord le second degré , lorsque se lève le génie d'un panthéisme plus avancé, devenu immatériel au lieu de matériel qu’il était; c’est l’époque des grandes sociétés en Orient. Chez les Celtes même, c’est le temps où la race des Kymris ou des Belges répand sur la surface de la Celtique les rites et les symboles du véritable druidisme, plus relevés que les grossières superstitions des Galls. Alors le symbolisme se développe, et l’art apparaît tout-à-fait sorti de la pierre informe de Teutatès et de Zalmoxis ; mais ce n’est plus chez les Gaulois et chez les Scythes , c’est en

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Egypte , en Phe'nicie , c’est dans l’Inde. L’objet divin représenté par la statuaire revêt une forme redoutable , presque divine, presque humaine, ni l’une ni l’autre réellement, et pourtant toutes les deux à la fois. Et remarquez que c’est avec grande raison que la statuaire alors flotte entre la représentation de ce qui est humain et celle de ce qui ne l’est pas. En effet, on ne saurait se figurer plastiquement la divinité autrement que sous les traits de l’homme , et pourtant l’imitation trop fidèle de la figure humaine aurait dans sa perfection même quelque chose de terrestre et de limité , qui ne saurait convenir a l'expression du symbole panthéistiqne de l’Orient ; et c’est pourquoi l’idole orientale tient le milieu entre le dieu pierre et le dieu homme.

Enfin le moment vient où le symbole ayant obtenu tout son développement , la divinité se montre et rayonne sous une apparence parfaitement humaine j alors , par le progrès de la pensée , l’art a vaincu ; de même qu’au commencement, dans la Gaule la matière 'primait l’art , c’est maintenant le tour de celui-ci j la

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pierre disparait comme forme , elle n’existe plus que comme matière première et comme instrument. C’est l’époque de Phidias. Ainsi , du premier au troisième degré (1), de la pierre celtique au marbre d’Olympie, l’art forme une chaîne indivisible, et, on le voit, c’est la pensée transformée qui en organise les divers chaînons.

Ces réflexions trouveront leur développement dans les deux chapitres qui vont suivre ; ici nous devons nous borner à l’art du premier degré, de la première époque de la civilisation. Revenons à cette classe des monuments primitifs j après les monuments purement religieux, considérons ceux de sépulture.

Nous ne parlons point ici des célèbres monuments , œuvres des époques plus avancées , qui se trouvent encore parmi les ruines des grandes nations de l’antiquité, depuis les hypogées, les cités souterraines et les pyramides de l’Égypte, jusqu'aux sépulcres romains qui bordent les voies impériales comme celui deCécilia Métella. Nous ne devons pas sortir des époquesdu premier

(1) Ne pas perdre de vue la distinction psychologique qui est l’objet du chapitre précédent.

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degré, et nous cherchons parmi les nations qui sont ou qui furent barbares, les monuments de sépulture qui subsistent et nous disent encore quelles générations évanouies ont laissé sur ce sol leur empreinte mortuaire. Chose remarquable en effet ! ces races fugitives qui ont passé et disparu sur la terre sans aucun souvenir de leur existence politique , elles ont construit ces tumulus qui se trouvent en grand nombre dans nos vieilles provinces après tant de siècles écoulés. Ici observez encore par un nouveau trait comme persiste la pensée religieuse aux temps primitifs ! Soit qu’en pierre debout elle se dirige vers le ciel pour marquer peut-être l’aspiration à une autre vie , soit qu’elle se courbe en colline de terre et pèse sur le sol pour couvrir la dépouille des morts , c’est toujours le même résultat ; la religion céleste et la religion des tombeaux sont le seul souvenir que les nations laissent après elles du long temps qu’ elles ont vécu , avant leur constitution en sociétés vraiment civilisées.

Dans tous les pays du monde, dans ceux même qui n’ont point le souvenir d'une civilisation ,

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on trouve des valle'es de tombeaux, avec les vestiges de vastes constructions , ou du moins de vastes amoncellements qui ont survécu des milliers d’années, et qui perpétuent comme une tradition vivante le grand travail des générations lointaines. Des sociétés entièrement éteintes, comme les Etrusques, se révèlent par leurs tombeaux , leurs grottes sépulcrales, les trésors funéraires qu’elles contiennent, et qui remplissent tous les cabinets de l’Europe. Dans les steppes de la Tartarie , sur les bords glacés du Volga, ce sont des tumulus de terre qui éveillent en ce moment l’intérêt de l’antiquaire du Nord. Tandis que de la grande civilisation pélasgique dont le chantre d’Ilion a célébré les derniers jours , il ne reste plus que quelques tombeaux de terre au pied du promontoire de Sigée et vis-à-vis de Ténédos ; dans le nouveau continent, parmi les solitudes des Natchez, des collines funèbres couvrent aussi le sol américain (1). Et pour ne parler que de la terre cel-

(I) On peut voir dans le beau livre de M. Théodore Pavie , Souvenirs atlantiques , une description de ces tumulus américains , accompagnée de conjectures sur leur primitive desti-

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tique qui nous intéresse le plus, vous connaissez ces constructions de pierre , ces tumulus que recouvrent des collines arrondies faites de main d’homme, debout sur nos collines naturelles ou cachées au fond de nos forêts ; comme la tombe pélasgique de Troie , comme la tombelle américaine , ces constructions celtiques sont encore des tombeaux.

Sous l’éminence de terre du tumulus , ensevelis dans une étroite construction maçonnée, on trouve constamment des débris de corps humains avec les objets de la vie ou les instruments de guerre que le mort emportait au * rivage éternel. Mais là, au sein de cette architecture élémentaire de la mort , pareille à celle qui se retrouve sous toutes les zones , on rencontre des symboles elfrayants qui nous rappellent à la fois la destination du monument , la superstition cruelle et la barbarie du sauvage qui l’éleva. Dans une contrée de l’Ouest , il a été exploré un tumulus dont un antiquaire in-

nalion. Pour les tombeaux de la plaine de Troie, outre les ptanchcs du grand ouvrage de M. de Choiseuil, il y a celles de M. Lechevailier , dans sa description de la Troade.

A SON BERCEAU

telligent possède le trésor. Douze morts étaient étendus en cercle , de sorte que les pieds de chacun pouvaient se rencontrer et laisser entre eux un espace plus étroit et vide. Dans ce milieu reposait un vase de po!erie grossière qui contenait des restes humains, et sur la poitrine de chaque victime était placé un couteau de pierre, qui avait dû être l’instrument du supplice.

Qu’était-ce que cela ? Sans doute le tombeau d’un héros , celui d’un Patrocle gaulois. Un autre Achille avait fait couler le sang des victimes expiatoires, pour donner aux cendres d’un ami un cortège mortuaire digne d’un héros.

Cette découverte est vraiment homérique; elle montre l’existence des mêmes idées, revêtuesdes mêmes symboles, dans les guerriers thessaliens morts devant Ilion , et dans le guerrier kymri mourant vainqueur à la conquête du pays des Galls(l).

(1) Indépendamment des ouvrages cités , voir , pour ce qui regarde ce chapitre , le Cours d' antiquités monumentales de M. deCaumont, tome I er , et passim les Mémoires des Sociétés des Antiquaires de France , de Normandie , de l'Ouest et du Midi.

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