DU «OUT
Le goût qui s'exerce sur les beaux-arts n'est pas un goût factice; c'est une partie de nous-mêmes, née avec nous, et dont l'office est de nous porter & ce qui est beau. Il faut avoir de l'Ame pour avoir du goût, et de la raison pour avoir un goût perfectionné. « Celui qui n'aura pas d'esprit naturel, a dit Vauvenargues, n'aura pas le goût juste. »
Les esprits supérieurs y arrivent par la relation naturelle de leur organisation morale; les esprits vulgaires, par la tradition d'un sentiment étranger, qui
supplée & ce qui leur manque, et qu'ils finissent souvent, à force d'étudier, par croire leur appartenir.
Delà cette grande lutte entre ceux qui, capables de sentir, jugent du goût parle sentiment, et ceux qui, ne sachant qu'examiner, en jugent par raisonnement.
i:o ruiLosopine des beaux-arts.
Cette lutte, renouvelée de siècle en siècle, est connue dans le monde artistique moderne sous le nom de classiques et de romantiques.
Cette querelle entre le raisonnement ou la règle et le sentiment doit être tranchée une fois pour toutes; nous ne craignons pas d'affirmer qu'une peinture sans Ame et sans chaleur pèche par l'absence des règles. Les lois de l'harmonie, de la composition, du contraste des couleurs, de la bonne disposition des ombres et des lumières, l'attitude et l'expression des figures, n'y ont pas été observées; et, pour connaître toutes ces règles, il faut non-seulement du sentiment, mais du génie.
Voici une définition du goût toute moderne, et peutêtre la plus exacte : Le goût est le sentiment de Tordre, de la mesure, dans le beau idéal. Le goût est donc un sentiment qui nous avertit si la belle nature est bien ou mal imitée; aussi ne donnc-l-il son approbation aux œuvres d'art qu'a la condition de nous Taire éprouver la mémo impression que In nature ellemême : les chefs-d'œuvre no l'obtiennent qu'ù ce prix.
Celte façon de connaître les règles du goût par le sentiment est plus fine, plus sûre que celle de l'esprit; car, sans elle, toutes les lumières de l'esprit sont presque inutiles à quiconque veut composer : Vous savez votre art eu géomètre. Mais, lorsqu'on vient ù l'application do la règle, qui dira si les pensées, les exprès-
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sfons sont dans les conditions de cette règle? Or le goût seul guidera le génie dans l'invention des parties; c'est lui qui les unira, qui sera 1 l'ordonnateur. Ces règles particulières sont écrites dans le livre de la nature; et, si vous ne pouvez y lire, on peut vous dire : Retirez-vous, le lieu est sacré...
Nous lisons dans Pascal : « Ce qui fait que certains esprits (1ns ne sont pas géomètres, c'est qu'ils ne , peuvent du tout se tourner vers les principes de géométrie; mais ce qui Tait que les géomètres ne sont pas fins, c'est qu'ils ne voient pas ce qui est devant eux, et qu'étant accoutumés aux principes nets et grossiers de la géométrie et à ne raisonner qu'après avoir bien vu et manié leurs principes, ils se perdent dans les -choses de finesse où les principes no se laissent pas ainsi manier. Ou les voilà peine, on les sent plutôt qu'on ne les voit; on a des peines infinies à les faire sentir à ceux qui ne les sentent pas d'euxmêmes : co sont choses tellement délicates et si nombreuses, qu'il faut un sens bien délié et bien net pour les sentir, et sans pouvoir, lo plus souvent, les démontrer par ordre, comme en géométrie, parce qu'on n'en possèdo pas ainsi les principes, et quoeo serait une chose infinie de l'entreprendre.
a 11 faut tout d'un coup voir la chose d'un seul regard, et non par progrès de raisonnement, au moins jusqu'à un certain degré. Et ainsi il est rare quo les géomètres soient fins, ctquo les esprit Ans
soient géomètres; à cause quo les géomètres veulent traiter géométriquement les choses fines, et se ren-
dont ridicules, voulant commencor par les définitions et ensuito par les principes, co qui n'est pas la manière d'agir en colle sorte do raisonnement. Co n'est pas que l'esprit no le fasse; mais il lo Tait tacitement, naturellement et sans art; car l'expression en passo tous les hommes et lo sentiment n'en appartient qu'A peu.
« Les esprits fins, au contraire, ayant accoutumé do juger d'une seule vue, sont si étonnés quand ou leur présento des propositions où ils ne comprennent rien, et où, pour entrer, il faut passer par des définitions et des principes stériles, et qu'ils n'ont pas accoutumé do voir ainsi en détail, qu'ils, s'en rebutent et s'en dégoûtent. Mais les esprits faux ne sont jamais ni fins ni géomètres. »
Le sentiment peut faire connaître ce qui avait échappé aux recherches de l'esprit; alors, si Ton est possédé de l'amour do l'art, il faut consulter les œuvres des grands maîtres, les imiter, si l'on ne peut imiter la nature, car il n'est donné qu'à un petit nomhro do pouvoir créer des modèles au genre lui* main.
Les beaux-arts, en s'élevantet en so perfectionnant, ont élevé cl perfectionné lo goût; et, sans cesser d'élre naturel, il s'est trouvé plus fin, plus délicat, plus parfait dans les arts qu'il no l'était dans la un-
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turc. « Les arts nous rapprochent de la Divinité, dit Chateaubriand; ils noua font entrevoir une perfection au-dessus do la nature, et qui n'existe que dans noire intelligence. »
Les Crocs, doués d'un génie heureux, comprirent les premiers qu'il no suffisait pas d'imiter simplement la nature, mais qu'il fallait la choisir. Ils sentaient qu'il était plus beau de charmer l'esprit 'que d'étonner ou d'éblouir les yeux. Ils jugèrent que l'unité, la variété, la proportion, devaient être les fondements des bcoux-urts; et, d'après ces lois du gont et du sentiment, on vit la peinture prendre le relief et les couleurs de la nature, lo marbre cl l'Ivoire s'animer soub le ciseau du sculpteur,
L'art doit donner a chacune de ses parties un degré exquis do force et d'élégonco, et. les présenter avec des contrastes piquants, qui les fussent paraîtra nouvelles; car la variété cl l'excellence des parties sont les deux ressorts qui ont le plus d'action sur l'unie. Les arts so sont formés en s'approcha nt de la nature; ils eo sont corrompus en voulant lu surpasser. Lo goût des meilleures choses s'éiiiuusso par l'habitude; on a recours h des efforts pour lo réveiller; on charge la nature, on y met do l'affectation; ot c'est ainsi que lu goût des beaux-arts périt en s'élolguanl des principes sur lesquels il repose.
La nature a distribué a chacun uno portion do goût qui lo dirige principalement vers certains ob-
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jets. Les Ames bien conformées ont un goût général pour tout ce qui est naturel; et, en mémo temps, une préférence qui les ottnclio & un genre particulier qui fixo les talents, cl les grandit en les fixant.
Le goâl peut donc admettre des préférences, pourvu qu'elles soient basées sur quelque partie de la nature.
Les uns aiment le riant, d'autres le sérieux; ceux-ci le naïf, ceux-là le grandiose, le majestueux; tous ces caractères sont dans la nature et s'y relèvent par lo contraste; il y u des génies assez heureux pour les embrasser presque tous.