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CHAPITRE PREMIER

On entend par mœurs la manière d'être des peu* pics, et les caractères des individus considérés sous le rapport de leurs facultés intellectuelles, de leurs sentiments, ou des dispositions de leur âme.

Les beaux-arts, dont le but est de pénétrer les secrets des harmonies naturelles, de se les approprier et d'en répandre la grâce et la beauté parmi les hommes, étant limités chacun selon ses moyens d'expression, il s'ensuit que la poésie s'est emparée des actions et des discours qui s'adressent plus particu-

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lièrement à l'esprit, que la peinture et la musique se sont attachées à reproduire, Tune les mouvements du corps, l'autre les tons de voix, deux sortes d'expressions consacrées aux sentiments, aux passions. Ces deux genres étant inséparables l'un de l'autre, les passions ont été subordonnées aux actions, ou les actions aux passions, selon les moyens d'exprimer en harmonie avec chacun de ces arts.

Ce qui intéresse le plus dans la musique, ce n'est pas le fond même de l'action, mais les sentiments

qu'elle fait naître.

Dans la peinture, au contraire, c'est l'action même qui frappe, qui étonne, et si les expressions n'ont point de rapport avec cette action, le tableau ne saurait intéresser.

Il résulte de là que tout ce qui est action, idée, image, est le propre de la peinture ou de la sculpture.

Les arts ont donc chacun une nature déterminée

et des limites qu'il importe de reconnaître, pour indiquer le danger que le génie court en les dépassant; et, s'il enfreint les règles qu'elles lui imposent et qu'il produise encore des beautés, ce sera parce que, dans ses écarts même, il est toujours le génie : la médiocrité n'aurait point de compensation à offrir. Les arts plastiques peuvent représenter des situations ou des actions, d'après les sentiments ou les passions que leur offre l'étude de l'homme ou de

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la nature* Or le premier de ces états est essentiellement du domaine de la sculpture, et le second appartient de préférence à la peinture.

Quand l'homme agit sous l'influence de la passion, son teint change, ses regards prennent un autre caractère, et l'attention ne se fixe pas sur l'altération des formes, résultat nécessaire de Faction. Une figure peinte parait moins immuable qu'une statue, parce que le peintre lui donne dans son immobilité même tous les caractères de la vie : le marbre n'en a aucune, et, par cette raison, il est moins propre à représenter toute espèce d'action.

Les expressions violentes étant passagères, la sculpture doit éviter de fixer à jamais ce qui passe en peu d'instants, car sa stabilité et son immobilité semblent ajouter ù la durée de ce genre d'expression; il n'y aurait pas d'unité entre la fin et les moyens : toute action violente est hors du domaine de celle branche de l'art.

Les sujets les plus propres à la sculpture, ceux où elle peut déployer toutes ses beautés, sont ceux qui représentent des états fixes, des situations individuelles plutôt que des actions; et, si l'on veut représenter une action, elle doit être simple, peu violente.

La principale loi à observer h cet égard, c'est que la pose ait un rapport direct avec l'intention, et que les membres ne prennent pas l'expression d'un geste

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théâtral : les antiques ne nous en offrent aucun exemple.

Dans celles de leurs statues qui représentent une action, comme \e Discobole, le Gladiateur, etc M la pose est entièrement déterminée par le genre de l'action; elle ne présente rien d'étranger à ce but; et dans les autres elle est simple, facile, telle que peut la prendre naturellement et sans intention une figure au repos.

Si nous tournons nos regards vers la peinture, nous voyons qu'un champ plus vaste et plus riche s'offre devant nous. Tout ce qui représente la nature, tout ce qui appartient au sens de la vue, est de son domaine*

Le peintre a dans son art des moyens bien plus variés de représenter les actions et les passions; il a la liberté de donner à sa toile l'étendue qui lui est nécessaire, d'y grouper un grand nombre de figures, de multiplier les plans, de prolonger l'espace à l'aide de la perspective; il est maître de rapprocher ou d'éloigner à son gré les acteurs, de faire tendre à un' même but une foule de personnages, de varier les poses, les expressions, disposant de mille ressources pour mettre de la variété dans son sujet. Il est appelé par la richesse de son art à nous présenter ce que la nature offre de plus animé, de plus brillant; l'activité des hommes s'exerçant en tous sens selon les situations où ils sont placés et les passions qui les dominent.

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Telles sont les différences qui séparent les beaux* arts et qui en font des branches distinctes, bien qu'ils aient une origine commune et qu'Us soient soumis aux mêmes lois esthétiques. Quel que soit le genre adopté, l'artiste est assujetti à des règles qui dérivent de la nature et des objets sur lesquels il s'exerce; c'est à trouver ces règles que s'applique la philoso- < phie des beaux-arts. Elle suit les pas du génie, elle en étudie les procédés; et, lorsqu'elle a reconnu ce qu'il est et ce qu'il doit faire pour devenir tout ce qu'il peut être, elle se place à ses celés pour l'éclairer ou lui servir de boussole dans la roule qu'il veut suivre.

Les caractères ou les mœurs sont représentés par un homme vif, ardent, brusque; un jeune homme gracieux, leste, adroit; un vieillard grave. La jalousie, la cruauté, l'avarice, la perfidie, voilà les passions : elles dépendent du caractère, il est vrai, mais elles sont autre chose que le caractère.

La colère étant une disposition de l'Ame, c'est dans l'Ame que nous en trouvons le principe; et le caractère moral qui fait naître la colère s'exprime à l'aide des signes physiques propres à fortifier celte expression.

Les caractères ne se mettent pas en action indifféremment, aussi l'action a-t-ellc une grande signification lorsqu'elle est le résultat d'un caractère bien déterminé. Deux personnes placées dans une situa-

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tion identique exprimeront leurs sentiments par des gestes différents, et chacune selon son caractère particulier. Les mœurs ou le caractère sont la baso des passions, qui ne sont en réalité que ces mémos mœurs mises en action.

La Sainte Cécile do Ilaphafil est jeune, belle; ses formes sont pleines, nobles, telles qu'elles conviennent à une porsonne d'un rang élevé : voilà la nature et l'espèce du personnage; elle laisse voir une Ame forte pleine de zèle, de sagesse et d'une piété fervente : voilà les mœurs ou le caractère. Enfin, elle écoute co concert ravissant d'une troupo céleste et laisso échapper l'instrument qui accompagnait ses hymnes au Scignour : voilà lo caractère en action, voilà rexliiso ou la passion.

Les individus que l'on est à mémo do consultor offrent rarement une liurmonlo complète dans lour espèce moralo; c'est donc à l'art qu'il est réservé do restituer cet accord, colto forco, cette unité, afin do représenter les intentions générales de la nature.

Quelquefois, outre lo caractère dominant, on laisse entrevoir un caractère subalterne ou accidentel. Par exemple, Télémaquo, épris des charmes d'Eucharis, tout en paraissant un jeune homme en proie à l'a* mour, no doit pas cesser de rappeler le digne (Ils d'Ulysse.

Tour tenir le premier rang dans la peinture, dit Philostrulo, « il faut examiner la nature attentivo*

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ment y connaître ce qui caractérise les mœurs, môme de ceux qui gardent le silence. Lorsque l'artiste sera parvenu & posséder cette qualité jusqu'à un certain point, les obstacles disparaîtront, et sa main imitera parfaitement les actions de tous les hommes. »

Il décrit ainsi lo tableau d'un peintre grec : « On reconnaît Ulysse à sa sévérité, à sa vigilance; Ménélas à sa douceur; Agamemnon ù une sorte de majesté plus qu'humaine; un air de liberté brille dans le (Ils deTydéc; Ajax frappe par son humeur allièro etchagrino; Anliloque pur sa vivacité. »

Les anciens exprimaient les mœurs selon leur caractère parliculior, au moyen de proportions et de formes consacrées. Do plus ils rondaiont les mœurs par l'espèce do geste propro à tel ou toi caractère, qui, lui-mémo, était soumis 6 dos combinaisons optiques et au mode général du sujet. Pur exemple, lu règle voulait quo, dans un caractère gravo, sublime, les lignes fussent simples et grandes; qu'il y eût pou do contrastes, peu do petites variétés, pou d'opposition duns les mouvements, quo la grande ligtio verticale de la ligure demeurât toujours dominante; en un mot, quo la beauté optique fût soumise & la convenance Ainsi la forco, la mollesse, la pudeur, la jeunesse, la vieillesse, l'enfance, avaient leurs lignes consacrées, et cepondant toujours conformes ù la nature.

Lorsque les émotions ont une grande intensité,

m PiiiLosorutB des bbaux-aiits.

elles prennent lo nom do passions. Lu pnssion dliïôro du caractère conuno nous l'avons dit, mais il n'y a aucune passion qui no so rattache & uit caractère

Les passions étant modillécs selon les individus, représenter ces passions et en faire la description comme l'a fait Lebrun, c'est prescrire lo moyeu do peindre la passion d'un seul individu. II faut au contraire faire des remarques sur les signes qui sont propres & la clarté, ù la forco, à la convenance des expressions en général.

« N'avcz-vous pas remarqué, ditSénèquo, combien le courage imprimo de fierté & l'œil; combien la prudence lui donne d'attention, la joie do sérénité; combien la sévérité lui communiqué de contrainte et la gaieté d'aisance? Si les mouvements intérieurs do l'Amo vont so peindre ainsi dans les regards, combien leur expression sora-t-ello plus scusiblo par lo caractèro général do la physionomie, par son accord avec les mouvements du corps, lo jeu des membres, etc. »

Lccal, qui s'exprime en médecin, est plus explicite : « Les parties nerveuses, dit-il en parlant do la joie, contribuent h cfTacerces rides et ce froncement do la peau que produit lo chagrin; les yeux tendus d'esprits et de liqueurs, réfléchissant plus de lumière, sont plus brillants; les muscles de toutes les parties du visage, ranimés par leurs fluides, donnent aux yeux ce degré d'ouverture, è touto la peau du visage co soutien, cette disposition des traits qui fuit lu physlono-

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mie gale; les muscles des lèvres ne sont pas ceux qui y contribuent le moins : ils les soutiennent, les raffermissent, les retiennent un peu en arrière, et donnent par là un air riant & ces parties que le défaut de fluide moteur, produit par la tristesse, rendait pendantes et boudouscs, »

Il faut convenir que lo talont de rondre la beauté des formos, d'exprimer les passions, do donnor un air do grandour, do forco, do vérité générale, & un ouvrage d'art, dépond en grande partie des règles. Qu'on donno le nom do génio à ce talont, c'est ce quo l'on no refusera pas; mais il faut reconnaître que co talent n'est pas seulement l'effet do l'inspiration, et qu'il dépend d'uno étudo attentive bien dirigée et d'une saine raison.

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