CHAPITRE VI
Chacune des beautés renfermées dans une œuvre d'art fait, pour ainsi dire, une science à part. Or, prononcer sur ce qui convient à la beauté d'un sujet nécessite l'étude de tous les éléments qui le composent. On juge trop généralement des beaux-arts suivant des impulsions ou des goûts particuliers, et non d'après un principe fixe, universel; aussi chacun juge-t-il d'une manière différente.
« Ceux qui jugent des arts par les règles, dit Pascal, sont, à l'égard des autres, comme ceux qui ont une montre à l'égard de ceux qui n'en ont pas, lorsqu'il s'agit de savoir quelle heure il est. »
L'étude approfondie des lois de l'unité est le seul moyen d'acquérir un goût sûr, un jugement éclairé; de reconnaître les causes de la beauté ou de la laideur,
non-seulement dans les arts» mais encore en morale ou en métaphysique.
Ce principe d'ordre, d'harmonie» de beauté, trouve son application en toutes choses. Il nous fait adopter les meilleures résolutions, il redresse nos penchants, nous affranchit de tout asservissement; il sert de re-
fuge, de soutien, contre les erreurs ei les préjugés des hommes; il inspire le sentiment du vrai, du beau, l'amour de ce qui est bien.
Les goûts peuvent différer sans cesser d'être bons, lorsque les objets sont différents; car, s'ils ont le môme objet, et que l'un approuve tandis que l'autre blâme, l'un des deux aura comparativement le goût mauvais; il sera moins Pin, moins étendu, moins délicat, tandis que l'autre sera dans le point exquis.
Un caractère violent aime un clair-obscur heurté, la fierté dans les lignes et la couleur; une humeur bouillante ou bizarre aime le désordre, l'échcvelé; un mélancolique, les tons tristes, les ciels nébuleux, les couleurs sans éclat; le sanguin, au contraire, voudra voir de la lumière, du brillant partout. L'un se plaira ù voir du rouge, l'autre du vert, un autre du bleu, et chacun fera consister la perfection dans la qualité qui aura su faire naître sa sympathie.
Les préférences n'ont donc pour fondement que la constitution différente des personnes, et ces observations prouvent infailliblement la propriété des modes,
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puisqu'ils sont capables d'exciter dans l'esprit et dans l'âme des sensations si diverses.
Ce prétondu axiome, VoJt pojndi, vox M % qui est souvent mis en avant lorsqu'il s'agit du goût cl du jugement en matière d'art, mérite d'être examiné.
Si Ton juge les œuvres d'art d'après le sentiment de chaque individu, on les trouvera toutes à peu près d'une égale valeur, car il n'en est point qui ne rencontrent des approbateurs. Si, d'autre part, la multitude prévalait contre lo bon sens, les œuvres qui seraient reconnues excellentes par les hommes instruits et compétents seraient estimées inférieures aux plus vulgaires, puisque celles-ci auraient pour admirateurs tous les ignorants, dont le nombre surpasse infiniment celui des savants.
Combien peu de personnes savent discerner une belle composition d'une autre qui sera faible ou pleine de défauts I Combien peu connaissent la source d'où découlent la force de l'expression, la beauté des proportions, la belle distribution des ombres et des lumières, la magie du coloris!
Il faut donc distinguer ce qui est de pure inclination de ce qui s'appuie sur des principes certains.
Ceux qui jugent du mérite d'un tableau à l'aide du sentiment naturel ne peuvent dire qu'une seule chose: Ce tableau me plaît, ou : Il ne me plaît pas, sous peine de montrer leur ignorance. Mais celui qui juge d'àprès les règles saura discerner si le mode est en
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harmonie avec le sujet représenté; si le dessin, la perspective aérienne, le coloris, la distribution des. ombres et des lumières, ont été bien observés; si l'application en a été faite avec goût, avec facilité. Dire : , Ce tableau n'a pas toutes les beautés que comporte le sujet, est un jugement qui n'appartient qu'aux esprits les plus distingués.
L'esprit peut bien concevoir le beau idéal; et, comme les arts ont besoin, pour plaire, du suffrage du cœur et de celui de la raison, l'artiste qui nous présente un tableau dont le sujet nous est connu nous offre des traits qui nous paraissent vraisemblables, caractéristiques; en ajoule-t-il d'autres auxquels nous ne nous serions pas attendus, s'ils nous semblent vrais, naturels, notre estime devient de Taf-
fection.
Pascal dit à ce sujet : « On trouve dans soi-même la vérité de ce qu'on nous représente, qui y était sans qu'on le sût, et l'on se sent porté à aimer celui qui nous le fait sentir; il ne nous fait pas montre de son bien, mais du nôtre, et ainsi ce bienfait nous le rend • aimable, outre que cette communauté d'intelligence que nous avons avec lui incline nécessairement le cœur ù l'aimer. »
Les beaux-arts ayant pour objet l'imitation de la nature, on les jugé par comparaison. Pour porter un jugement, il faut examiner les rapports qui existent entre ce qui a été fait et les idées qui sont en
nous; aussi, pour en reconnaître les principales fautes d'exécution, fout-il avoir compris toute l'étendue de l'art, ce qui n'est accordé qu'à de rares esprits. ,
Un autre genre de comparaison, qui tient seulement au goût, est celui qui résulte des impressions que produisent en nous les ouvrages de différents auteurs. Par exemple, nous voyons une Sainto Famille d'André del Sarte qui nous plaît; nous en voyons uno de Fra Bartoloméo qui ajoute à notre plaisir; le goût s'élève avec le sentiment de l'auteur, et, lorsque nous sommes devant une Sainte Famille de Raphaël, il nous semble que Ton ne peut pas atteindre plus haut : notre goût reste alors au même degré où Ta porté le génie de l'artiste, et ce degré de sentiment sera notre règle pour juger les tableaux du même genre.
Si nous regardons le moins parfait des tableaux représentant une Descente de Croix, jusqu'à ce que nous arrivions à celui de Daniel de Volterre, nous aurons remarqué, dans l'un, des hors-d'œuvre qui détournent du sujet principal; dans l'autre, une affectation qui refroidit; dans celui-là, du décousu dans la mise en scène; tandis que le tableau de Daniel de Volterre présente une action qui est une, déterminée, et qui marche presque seule et sans art, tant les règles ont été bien observées. La beauté de son style élève Ta me sans la distraire, l'expression des personnages rem-
plit le cœur de tristesse, et cette tristesse nous captive et nous plaît.
Le degré de sentiment que ce. tableau aura fait naître en nous servira de point de comparaison pour un jugement a porter sur un sujet de même nature; et, si un génie supérieur était assez bien inspiré pour y ajouter quelque beauté, le goût, en s'élevant, deviendrait plus exquis.
Faisons encore un pas, et tâchons d'approcher de ce beau idéal qui est la loi suprême. Voyons les plus belles toiles de Raphaël , du Corrége, du Titien : nous sommes touchés du sentiment et de la pureté de Raphaël, de la grâce et de la force du clair-obscur du Corrége, de la variété, de la vérité du coloris du Titien, et, si nous étions doués d'un génie supérieur à ces maîtres, nous pourrions faire dans notre esprit un heureux mélange de ces qualités diverses, et nous former un modèle idéal supérieur & tout ce qui est: c'est de celte façon que Zeuxis conçut l'idée de sa Vénus.
A force de voir les œuvres des grands maîtres, on se forme insensiblement sur ce qu'on a vu, et l'on s'approprie le modèle sans y songer. Chacun fait, selon la portée de son intelligence, de son sentiment, l'application des lois de la nature, et plus ou les portera loin, plus le goiU aura de finesse et d'étendue. C'est le lieu de faire remarquer que le Poussin, seul et sans autre maître que les antiquités de Rome, sut
trouver les règles les plus relevées de l'art, tandis qu'elles restèrent ignorées de ses émules.
Les sentiments individuels sont si différents, qu'on voit chaque artiste interpréter la nature à sa manière. Quelques-uns n'ont vu que le contour des objets; d'autres, le clair-obscur; ceux-ci, la couleur; et chacun, tout en demeurant inébranlable dans sa rianière, est resté inexorable pour toute interprétation en de- ' hors de ses propres facultés.
La raison de ces antipathies réside tout entière dans une sorte d'inaptitude i percevoir certaines règles. Le génie particulier à chaque artiste lui Tait attacher de l'importance à telle ou telle partie de l'art qui fixe son talent, et nous n'avons pas encore vu un génie assez puissant pour les posséder toutes à un même degré pratique.