CHAPITRE III
du mtmim
Le mot génie a deux acceptions sous un seul nom : le génie qui s'acquiert, et le génie qui ne peut s'acquérir. Le premier consiste dans une puissance fécondante de l'esprit, qui, à l'aide des doctrines et du travail, élève ses productions au-dessus des idées ordinaires. Le second est une faculté innée, plus forte que notre volonté, et par laquelle certaines choses sont mieux faites spontanément qu'à raidod'unegrandoopplication. Cette faculté toutefois parait élro insulïlsanlo pour faire un grand liomrno ou un chef-d'œuvro*
Si lo génie est considéré commo une aptitude particulière et non comme un résultat, on verra que l'exercice et le travail peuvent faire acquérir aux esprits bien organisés l'équivalent do celte faculté.
Ihiffon définissait le génie «l'aptitude & la persévérance; » celte définition établit que les facultés étant
développées et exercées par la persévérance deviennent des aptitudes ou des moyens dont la réunion forme à la An ce que Ton appelle le génie. Nous en avons pour exemples le Dominiquin, Claude Lorrain, et même le Poussin, qui développèrent fort tard leur génie en adoptant une meilleure instruction.
Le génie est comme la terre qui ne produit rien qu'elle n'en ait reçu la semence; il a l'univers pour domaine. Il doit donc pour s'élever et se soutenir s'appuyer sur l'imitation de la nature, sur ce qui existe, ou ce que* nous concevons comme possible, car les règles qui régissent la nature sont tracées par la nature elle-même.
Si l'imagination ne s'acquiert pas, elle est susceptible toutefois de se perfectionner, de s'enrichir, comme toutes nos facultés les plus sublimes. On reconnaît que l'imagination s'enflamme ou s'éteint, selon les situations de l'Ame et selon les causes extérieures; dans tous les cas, on ne la confond pas avec le génie. Une bonne vue ne se donne pas; mais, do même que Ton apprend à voir,, on peut exciter l'imagination et devenir plus clairvoyant.
« Nous sommes convaincu, dit Reynolds, que la boauté des formes, l'expression des passions, l'art de composer un sujet, donner de la grandeur & un ouvrage,, sont des connaissances qui, en grande partie, peuvent s'acquérir par l'instruction. »
Il dit ailleurs : « L'invention est une des plus grandes
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qualités caractéristiques du génio; mais, si l'on consulte l'expérience, on trouvera quo c'est en so rendant familières les inventions des autres qu'on apprend & inventer soi-même, comme en lisant les idées d'autrui on s'habitue & penser. »
Le génio no crée rien, & proprement parler; il s'approprie les faits, il les combine, il saisit les rapports, il choisit, il imile, et ne va point au delà. Si Ton croit que le génio crée, il faut reconnaître que créer c'est faire toute autre chose; autrement, ce mot, appliqué aux hommes, serait vide do sens. Inventer, dans les arts, n'est pas donner l*ètro & un objet, c'est le reconnaître où il est et comme il est : les hommes do génie no sont créateurs quo pour avoir observé.
On peut appliquer & la pcinluro ces paroles d'un critique célèbre : « Quel était le secret do ces grands maîtres dont nous rappelons la mémoire? s'abandonnaient-ils à la nature, & l'inspiration, & ce génio dont ils étaient si richement partagés? Non; tout leur art, tout leur savoir était do Ira va illcr coinmo s'ils n'a vaiont point eu de génie. On ne parlait alors quo do versifier difficilement et de polir ces essais laborieux avec une constanco infatigable. Ces esprits solides no se laissaient pas éblouir par une première conception, quelque vivo qu'elle parût d'abord. Ils attendaient que l'enchante* ment de Taniour-proprc se fiU dissipé, cl revoyaient avec des yeux pleins do sévérité ces premières lueurs do VU inagiuation qui pouvaient surprendre leur jugement.
«i Une application ai sérieuse était lo fruit d'uno croyance austère; c'est qu'ils savaient que l'homme, condamné au travail de l'esprit comme aux peines du corps, no pouvait arracher qu'à la sueur de son front les richesses de cetto terre ingrate. Ainsi, sous l'ascendant de cette loi divino, ils travaillaient par principe et par conscience. La poésie, dons ses productions les plus enjouées, no s'affranchissait pas de celte loi sévère. Ces hommes supérieurs étaient grands sous lo joug, et nous sommes petits dans notre licence. »
Lorsque Hoilcau instruisait Racine & faire difflciloment des vers faciles et naturels, il entendait par là que le génie le plus heureux, le plus fertile, doit so tenir en garde contre celte facilité légère et brillante qui séduit l'amour-propro; que l'expression, l'image, la phrase, qui s'offrent d'elles-mêmes, no doivent être reçues dans le discours qu'après l'examen le plus attentif. Cet homme vraiment grand, parce qu'il était éminemment raisonnable, ne reconnaissait do véritable fécondité, de beauté durable, que celle qui était acquise par le travail, et par un travail opiniâtre. H a posé ce principe comme le fondement de son école, et les ouvrages qui en sont sortis témoignent assez quelle en était la profondeur, la solidité.
On peut doue affirmer quo le travail est pour beaucoup dans le génie, et qu'il en peut développer chez celui-là môme qui s'en croyait le moins doué.