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THEORIE DES RAPPORTS

Le moment est venu déjuger toute la philosophie de mon père par son dernier résultat. Jusqu'ici on l'a vu analyser, classer, expliquer les faits de notre intelligence, en faire le tableau et l'histoire. Les vues de détail que j'ai signalées, en marchant à sa suite dans le long chemin qui conduit des premières sensations de l'enfant aux raisonnements du géomètre, ces vues neuves, justes, profondes, conserveraient sans doute leur mérite quand les points de la doctrine de mon père qui me restent à établir ne seraient pas admis. Mais si on les admet, il aura fait plus que d'enrichir la science philosophique de découvertes partielles; il aura donné une base encore inconnue, bien que cherchée toujours jusqu'ici, à la certitude de nos connaissances; réfuté tout scepticisme raisonnable, et couronné l'ensemble des ses re-

cherches métaphysiques par une théorie destinée peut-être à faire époque dans l'histoire de l'esprit humain.

Cette théorie est celle des rapports. Le rôle que les rapports jouent dans l'histoire de la pensée humaine est immense; et ce rôle n'avait jamais, je crois, été aussi complètement mis en lumière que par mon père. L'emploi qu'il a fait des rapports pour établir la certitude de nos connaissances lui appartient entièrement.

Mon père a déterminé nettement le premier le mode d'existence des rapports. Selon lui, il y a trois manières d'exister: 1° les phénomènes, modifications de notre âme, n'existent que tandis que l'âme est ainsi modifiée ; ils ne sont qu'en tant qu'ils apparaissent ; ces phénomènes sont les sensations et le sentiment du Moi ; elles nous donnent, les premières, l'étendue apparente ou subjective ; le second, la durée relative à nous, comme disait mon père, l'étendue et la durée phénoméniques ; 2° les substances ou noumènes, choses pensées, que nous ne pouvons apercevoir immédiatement, mais que nous concevons comme causes : la matière, de la sensation; l'âme, du Moi; Dieu, de l'âme et de la matière. Les substances existent par elles-mêmes, tandis que les phénomènes n'existent que relativement à nous ; et à rencontre de ceux-ci, qui nous apparaissent, puisque cette apparition seule les constitue, les substances, qui sont conçues comme existant indépendamment de nous, ne peuvent être immédiatement perçues ; elles ne se révèlent que par les phénomènes, qui n'ont avec elles aucune ressemblance. Comme je l'ai dit, les touches d'un piano ne ressemblent pas aux notes de la gamme.

3° Après avoir précisé cette grande distinction des phénomènes, modifications de notre âme, et des substances, objets de nos conceptions, avec une rigueur que nul n'a

surpassée, mon père distingua un mode d'existence, intermédiaire entre 1 existence purement subjective, c'est-à-dire relative à nous et aperçue par nous, des phénomènes, et l'existence purement objective , c'est-à-dire , entièrement hors de nous et de nôtre aperception des substances ; il distingua l'existence des rapports.

En effet, les rapports que nous découvrons entre les phénomènes ne sont point, comme les phénomènes, une simple modification de notre âme, qui n'existe que dans elle, par elle, et qui, l'âme étant autrement modifiée, cesse à l'instant. Ces rapports sont aperçus immédiatement comme les phénomènes; mais, comme les substances, ils sont conçus exister indépendamment de nous. Quand j'entends deux sons, le rapport numérique deux qui existe entre ces sons, n'est point comme eux une modification de moi-même, qui varie avec l'état de ma sensibilité. Les sons peuvent me paraître plus forts ou plus faibles, si je bouche ou débouche mon oreille; l'intensité de la sensation peut donc dépendre de conditions où je me trouve. Mais le rapport qui existe entre elles n'en dépend nullemeut. Fortes ou faibles, les sensations étaient toujours deux ; ce n'est point de moi que leur vient ce rapport ; il n'est donc pas comme elles relatif à moi ; il existe indépendamment de moi comme les substances, avec cette différence que les substances existent isolément et qu'un rapport a besoin pour exister des termes qu'il unit. Mais les termes étant donnés, l'existence du rapport est une conséquence nécessaire de la leur.

Les rapports sont aperçus directement comme les phénomènes, et en différent, parce qu'ils ont une existence indépendante de notre aperception. On voit que l'existence des rapports, cette existence singulière, discernée pour la première fois si nettement par mon père, diffère et participe à

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la fois de l'existence des phénomènes et de celle des substances.

Ainsi trois modes d'existence : les phénomènes, qui n'existent qu'en nous et dont nous avons une aperception immédiate; les substances, qui existent par elles-mêmes, indépendamment de nous, que nous ne percevons pas immédiatement, mais quecnous concevons comme causes des phénomènes ; et enfin les rapports, que nous apercevons immédiatement, comme les phénomènes, mais qui ne sont pas comme ceux-ci une simple modification de notre âme, qui ont une existence indépendante de notre aperception, comme les substances, mais qui s'en distinguent en ce qu'ils ne peuvent exister isolément, mais seulement entre deux termes. Telle est la nature moyenne des rapports entre le simple phénomène et la substance, nature que mon père a démêlée et qui les rend propres à l'emploi qu'il leur a donné dans sa métaphysique, à savoir, de combler l'abîme que nous avons vu, dès nos premiers pas, se creuser entre les phénomènes et les substances. Considérons attentivement avec mon père cet élément si important de la connaissance humaine, qui a tant contribué à la former et doit servir à la justifier.

La première vérité qu'établit mon père dans sa théorie des rapports, c'est que nul rapport ne peut être aperçu qu'entre des phénomènes. En effet, l'aperception d'un rapport suppose l'aperception des deux termes entre lesquels il existe; or, on l'a vu, nous n'apercevons que les phénomènes; nous concevons, nous hypothétisons les substances. Par conséquent, ce n'est qu'entre les phénomènes seuls aperçus par nous que nous pouvons apercevoir des rapports. Nous pouvons en concevoir, en hypothéliser entre les substances que nous concevons, que nous hypothéti-

sons. Nous arriverons à ceux-là ; parlons d'abord de ceux dont l'intuition nous est donnée entre les phénomènes.

Mon père tenait à ce mot Intuition appliqué à l'aperception des rapports, et il le défendait par de fort bons arguments dans ses lettres à M. Maine de Biran, contre lequel il avait raison sur ce point comme sur d'autres. Mon père savait très-bien le latin et sentait vivement l'énergie de la langue latine. Il avait appris le latin seul à la campagne, à 18 ans, en lisant Horace; et, un de ses grands plaisirs était de me réciter enfant des odes d'Horace, dont l'harmonie le ravissait. Il faisait remarquer à M. Maine de Biran la propriété du mot intuition dérivé « à' intuer i, voir dans, » pour exprimer cette vue qui, sortant de nous pour ainsi dire, va pénétrer dans les rapports des phénomènes. C'est donc par intuition que nous découvrons les rapports entre les phénomènes. « Si je vois ici une orange verte, là une autre orange verte, plus loin une autre orange verte ; en haut une autre orange mûre, en bas une autre orange mûre, je concevrai immédiatement ce que c'est que d'être trois, d'être deux, d'être cinq. Je penserai même qu'il y a plus d'oranges vertes que d'oranges mûres; j'aurai l'idée du rapport qu'ont entre elles les différentes parties de l'arbre^ du rapport de grandeur entre les différentes parties de l'arbre et des rapports' de grandeur entre les différents nombres 1. »

Les rapports sont donc aperçus entre les phénomènes; et, comme le remarquait mon père, c'est par eux seuls que

1 Le mot Orange désigne simultanément, comme on l'a vu dans un des chapitres précédents, et les qualités sensibles de l'orange ou qualités secondes, et la conception des qualités premières, étendue, forme, etc., qui sont des rapports réels indépendants de nous. Mon père ne parle ici que des qualités sensibles, les seules que nous percevions par les sens, de l'Orange phénoménique, comme il disait.

nous avons la connaissance des phénomènes; car, « sentir simplement n'est point connaître ; la connaissance subjective ou phénoménique elle-même ne consiste qu'en un enchaînement de rapports ; dans la première période de Tâge purement sensitif, des sensations ou des images, sans qu'on aperçût les rapports existant entre elles , ne formaient qu'un chaos, mais non une véritable connaissance. »

Il ajoutait : « Par cela seul que des choses coexistent ou se succèdent, elles ont des rapports; les rapports seuls font donc qu'il y ait connaissance. On sent les phénomènes; et en même temps, on les connaît par leurs rapports mutuels. »

Les jugements par comparaison, d'où nous avons vu naître les idées générales, portent d'abord sur des ressemblances de phénomènes ; nous comparons les objets dont la couleur est rouge, c'est-à-dire qui produisent en nous cette sensation ; et en les comparant, nous acquérons ridée générale de la couleur rouge. Mon père écartait cette opinion mal fondée que l'idée générale se forme en isolant par abstraction la partie commune de diverses sensations. Non, ce n'est pas cette partie commune de diverses sensations semblables qui donne l'idée générale. Cette idée naît delà vue du rapport qui existe entre ces sensations; car, disait-il, « l'idée de rouge est bien différente des diverses images rouges. »

Cette distinction est, je crois, importante; elle avait échappé à Aristote, quand il disait : « L'universel, c'est ce qui est commun à plusieurs choses. » Mon père répondait : « Ce n'est pas ce qui est commun à plusieurs choses; c'est le rapport qu'un acte intellectuel spécial découvre entre les choses ; et l'idée générale est la trace laissée dans l'âme par cet acte intellectuel. »

Les rapports sont donc toujours aperçus entre les phé-

nomènes et ne peuvent être aperçus ailleurs ; mais, comme des phénomènes nous remontons aux substances par la causalité, des rapports aperçus entre les phénomènes, nous remontons aux rapports conçus entre les substances, non par causalité, mais par identité; c'est-à-dire, nous supposons que les rapports qui existent entre les phénomènes existent aussi entre les substances ; et, comme disait mon père, « nous les transportons. »

« La réflexion montre invinciblement qu'il n'y a dans les corps que des causes inconnues de phénomènes. Etendrat -on cela aux modes d'union, aux rapports, et à ce qui en dépend? En quoi diffèrent-ils des phénomènes, pour qu'on ne le fasse pas? Et pourquoi ne pas dire aussi qu'il n'y a dans les corps que des causes inconnues qui nous les font paraître étendus et en mouvement, sans qu'ils le soient; divisibles et nombrables, sans qu'ils le soient, etc., etc.? Cependant, tout notre esprit se soulève là contre; et les hommes forts dans toutes les sciences, en convenant que les autres phénomènes ne sont pas dans les corps, pensent comme le vulgaire que le reste y est réellement, incontestablement. Seulement, comme le mouvement phénoménal suppose une durée phénoménale et une représentation étendue et fixe, sur laquelle a lieu le mouvement, et où la route parcourue par les corps existait d'avance, ils ne peuvent les concevoir dans les corps qu'en concevant, outre l'étendue matérielle, mobile, une durée nouménale réelle, et une étendue infinie, immobile, pénétrable, dans laquelle se fait le mouvement, et dont les parties sont coordonnées de toute éternité, suivant toutes les figures concevables, puisqu'elles peuvent être occupées et parcourues par des corps de toutes figures et de tous mouvements. » Cette opinion est-ellejustifiable?

C'est ce que nous verrons tout à l'heure; mais avant d'essayer de. l'établir, mon père vient d'exposer nettement le fait de cette translation des rapports aperçus entre les phénomènes aux substances elles-mêmes, pour lesquelles nous ne pouvons nous empêcher de concevoir des rapports semblables. Il ne prononce pas encore que cette translation, et la conviction qui en résulte de la réalité de la durée, del'espace, et du mouvement à travers la durée etfespace, soit justifiée ; mais déjà il place cette conviction sous la protection de l'assentiment, non du vulgaire, mais des « hommes forts dans les sciences. » On sent la conscience scientifique et presque passionnée du géomètre, qui ne veut pas qu'on lui ravisse l'espace.

D'ailleurs, il dit la même chose des autres rapports également aperçus entre les phénomènes et également transportés aux noumènes, les substances, le temps et l'espace réels, tels que les nombres, les formes, la causalité, etc.

Descartes, ce philosophe qui, comme le dit mon père quelque part, est celui avec lequel il se sentait la plus grande analogie de pensée, bien qu'il fût loin d'en partager toutes les doctrines, Descartes a exprimé cette translation des rapports du monde de la pensée au monde extérieur, dans ce langage philosophique simple et grand qui lui est naturel, et auquel je ne trouve pas trop inférieur celui qu'on vient d'entendre 1. « Quand je pense que je suis maintenant et que je me ressouviens, outre cela, d'avoir été autrefois, et que je conçois plusieurs diverses pensées dont je connais le nombre, alors j'acquiers en moi les idées de la durée et du nombre, lesquelles, par

1 Descartes, Méditation IIIe.

après, je puis transférer à toutes les choses que je voudrais. »

Mais Descartes n'a point insisté sur ce transfert, et surtout ne l'a point justifié, comme nous verrons mon père le faire bientôt. Il a cherché la certitude dans les idées innées; la clarté de nos pensées, preuve de leur vérité, dans le paralogisme de la véracité de Dieu. J'ai indiqué plus haut comment ce n'étaient pas là des moyens légitimes de certitude.

Nous n'en sommes pas encore à la question de la certitude; nous étudions seulement la nature des rapports qui serviront à l'établir.

Nous avons vu qu'après les avoir aperçus entre les phénomènes, nous étions invinciblement entraînés à les transporter dans la région des réalités. Voyons comment nous les concevons dans cette région, où nous les supposons exister.

Mon père établissait que les substances ne peuvent nous être connues que par leurs rapports ; et nous ne pouvons connaître que ceux qui existent aussi entre les phénomènes. « On ne peut connaître des rapports des noumènes, substances, espace, temps réel entre eux que les rapports qui sont aussi entre les phénomènes. » Et il ajoutait avec profondeur : « Dès lors que de rapports de noumènes invinciblement ignorés !... » En transcrivant cette ligne, il me semble qu'elle me fait comme entrevoir ou au moins soupçonner tout un monde de vérités, qui doivent rester inconnues à l'homme dans cette vie, et peutêtre lui être manifestées plus tard; et j'éprouve ce qui nous saisit à la pensée des astres innombrables perdus pour nous dans les abîmes de l'espace, que nous ne verrons jamais en ce monde, et que peut-être, après la mort, il nous sera donné d'apercevoir et de visiter.

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On ne s'étonnera pas que l'attention de mon père ait été particulièrement attirée par ce grand fait souvent trop peu étudié des rapports. Le caractère propre de son génie devait l'y porter naturellement ; les sciences mathématiques qu'il cultivait avec tant de succès sont des sciences de rapports. Dans les sciences physiques, naturelles, dans la métaphysique même, il était dominé par le besoin de la classification ; classification qu'il voulait toujours harmonique, et que, pour cette raison, il voulait peut-être symétrique à l'excès. Il a appliqué ce sentiment de la classification, qui est un sentiment de rapports, à l'ensemble même des connaissances humaines, aussi bien qu'aux éléments intellectuels dont elles se composent ; et enfin, l'universalité de savoir et de combinaison qui fut son partage à un degré si rare, en lui présentant sans cesse de nouveaux rapports entre les objets si multipliés de sa pensée, dut l'amener, dans sa métaphysique, à considérer comme il l'a fait le rapport avec un soin particulier. De là, en grande partie l'originalité d'une entreprise philosoque à laquelle, pour la tenter, il fallait être préparé comme lui.

Le premier donc, il a étudié à fond la nature des rapports et leur a donné toute leur place dans la philosophie, en caractérisant leur nature et déterminant leur rôle avec une précision géométrique. Jusque là, cette classe d'êtres métaphysiques avait été entrevue ; mais elle n'avait jamais été décrite avec exactitude et classée avec rigueur.

Dans la théorie des nombres de Pythagore, il y avait,, je pense, un pressentiment poétique de la théorie des rapports, considérés surtout dans les nombres, qui sont des rapports, et leur harmonie, c'est-à-dire, leurs relations. Les Idées de Platon peuvent être aussi ramenées, en ce

qu'elles ont de réel, à des rapports. Platon semble avoir conçu, comme mon père, qu'il y avait là un mode d'existence spécial pour les rapports des choses. La notion générale de l'homme, l'humanité, comme la notion du juste ou du beau, qui sont pour mon père des rapports, sont pour Platon des Idées. L'un et l'autre nient que ce soient des abstractions et des mots ; mais le mathématicien du dix-huitième siècle détermine et précise rigoureusement le mode d'existence de ces rapports. Le grand métaphysicien et le grand poète, d'ailleurs, dans son langage inspiré, mais plus vague, ne distingue point aussi nettement ce mode d'existence de celui des substances ; il paraît en faire aussi des causes de véritables êtres, jusqu'à ce que ses successeurs d'Alexandrie en fassent des personnes et des génies.

Les stoïciens se jetaient dans l'extrémité opposée, quand ils disaient : « La relation, prise à part des termes dans lesquels elle existe, est une conception qui ne subsiste que dans l'entendement. » Ils allaient trop loin, puisque le rapport, séparé des termes phénoméniques entre lesquels nous l'avons aperçu, peut exister autrement, entre les substances auxquelles nous l'avons transporté.

Pour Aristote , il semble avoir tour à tour une vue profonde, mais exclusive du double caractère des rapports, que nous ne voyons qu'entre les phénomènes, par conséquent en nous, mais que nous concevons exister hors de nous, comme les substances. Il reconnaissait que les universaux étaient des formes séparées delà matière, c'est-à-dire pouvaient exister indépendamment de leurs termes ; ce qui est vrai; mais il ajoutait qu'ils ne sont que dans notre entendement; ce qui ne l'est point.

Disons avec mon père : Notre entendement les aperçoit,

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en a l'intuition, « intuetur, » entre les phénomènes qu'ils unissent et dont ils sont distincts, sinon séparés, comme le voulait Aristote.

Mais, arrivons à la grande question finale, à la question de la certitude.

Ce moment est solennel.

Nous avons étudié tous les principaux faits de l'intelligence humaine, les idées que fait naître en nous l'aperception des rapports entre les phénomènes, et la conception des rapports entre les substances. Nous avons vu comment nous nous élevions à la conception des substances ellesmêmes. Maintenant, il faut nous demander si ces idées de rapports et ces conceptions de substances ont quelque valeur objective ou réelle ; si nous pouvons croire que les substances existent véritablement, et qu'entre elles existent les rapports que nous avons aperçus entre les phénomènes, et que nous avons transportés aux substances. Ce transport est-il légitime? ou n'est-ce qu'une illusion de notre esprit? ou ce qui, au fond, revient au même, une forme nécessaire de notre entendement, comme dit Kant, c'est-àdire une condition subjective de notre nature? En un mot, le moment est venu de franchir l'intervalle du subjectif à l'objectif, de sortir de nous-mêmes, et d'arriver, s'il se peut, à la réalité. C'est le grand desideratum de la philosophie, comme disait mon père. Voyons ce qu'il a fait pour atteindre ce but cherché par tous les métaphysiciens et demandé vainement à tous les systèmes.

Ici, mon père a marché en homme accoutumé aux procédés des'sciences exactes et des sciences physiques.

Il a exclu d'abord toute solution évidemment absurde. Ainsi, ce ne sont pas les phénomènes qui peuvent nous rien apprendre sur leur cause; il a été démontré, avant lui et

par lui, que les phénomènes n'avaient rien de commun dans leur nature avec les substances qui les font naître en nous, les sensations, par exemple, avec la matière. Ce n'est donc pas des phénomènes qu'on peut rien induire sur la nature réelle des choses; ni les sens externes, ni le sens intérieur ne peuvent rien nous en apprendre. Sentir, c'est sentir et pas autre chose; ce n'est point connaître.

Si nous avions une perception immédiate de l'existence de la matière, comme le voulait Reid, ce qui d'ailleurs n'est point, cette perception, qui serait en nous et ne serait qu'en nous, serait elle-même un phénomène et ne pourrait pas plus nous assurer de l'existence du monde extérieur que tout autre phénomène.

Ce n'est donc point aux phénomènes que nous nous adresserons pour trouver quelque moyen de parvenir à la démonstration de l'existence réelle.

Sera-ce aux substances? Mais c'est leur être même qui est en doute ; nous», ne les apercevons pas ; nous les concevons seulement comme causes des phénomènes. Avons-nous raison de le faire? et faut-il croire à ces conceptions? C'est la question même que nous nous adressons en ce moment.

Cette question semble insoluble; il semble que nous soyions destinés à tourner dans un cercle sans issue. Nous apercevons les phénomènes; mais ils n'ont point d'existence en dehors de nous ; nous concevons que les substances en ont une; mais qu'en savons-nous? Nous les supposons; nous ne les apercevons pas.

Les phénomènes et les substances ne peuvent donc nous conduire à la certitude de la réalité: les phénomènes, parce que nous ne les voyons qu'en nous; les substances, parce

que nous ne faisons que les concevoir hors de nous. S'il n'y avait que des phénomènes et des substances, la certitude de quelque chose de réel serait donc impossible ; mais il y a autre chose que les phénomènes et les substances; il y aies rapports; là, est la grande vue de mon père.

Les rapports qui existent entre les phénomènes sont pour nous l'objet d'une intuition immédiate, comme les phénomènes; mais, nous l'avons vu, ils existent indépendamment de nous ; et en cela, ils diffèrent des phénomènes.

11 serait absurde d'induire quoi que ce soit des phénomènes aux substances; mais il n'est point absurde, mon père n'en demande pas encore davantage, il n'est point absurde de transporter les rapports découverts entre les phénomènes aux substances, entre lesquelles les conçoivent exister, non-seulement le vulgaire, mais encore les savants les plus illustres, les physiciens, les géomètres et ceux aussi d'entre eux qui sont en même temps des philosophes ; ce qui n'est point donné comme une preuve, mais seulement comme une présomption.

Nous pouvons donc, sans absurdité, admettre comme possible que les rapports que nous apercevons entre les phénomènes existent réellement entre les substances, et que les substances elles-mêmes existent ; car la conception de leur existence nous est donnée par un rapport.

Ce rapport aperçu d'abord entre des phénomènes, le sentiment du moi et la sensation musculaire, que nous transportons entre les substances, quand nous supposons, par exemple, que le soleil attire la terre, ce rapport est le seul, comme l'a fait remarquer mon père, le premier, je crois, qui puisse exister entre les substances et les phénomènes.

Delà, sa grande importance; car sans lui nous ne pourrions remonter de ceux-ci à celles-là. C'est par lui seul que nous arrivons à la notion de substances, causes des phénomènes.

Peut-être que nous nous trompons et que le rapport ne doit point être transporté au monde extérieur. Admettonsle, malgré le cri du genre humain. On permettra au moins à mon père d'avancer que celte application du principe de causalité n'est point absurde, puisque le rapport observé par nous entre des phénomènes est indépendant de la nature de ses termes.

En effet, faisant un pas de plus dans l'élimination des moyens qui peuvent nous conduire à la réalité, mon père distingue dans la grande classe des rapports comme deux familles : ceux qui, tout en existant indépendamment de nous dès que leurs termes existent, dépendent de la nature de ces termes, et ceux qui n'en dépendent point.

Cette distinction est d'une haute importance.

Les rapports fondés sur la ressemblance et la différence des phénomènes, tous ceux qui font naître en nous des idées générales comparatives, et donnent lieu à des jugements comparatifs, dépendent évidemment de la nature des termes entre lesquels nous les apercevons. « Les rapports de ressemblance, dit mon père, dépendent delà nature des sensations entre lesquelles nous les avons aperçus. » Si les sensations venaient à changer, le rapport changerait. Par exemple, j'ai conçu un rapport de ressemblance entre deux feuilles d'oranger ; si, à l'une de ces deux feuilles je substitue une fleur, le rapport entre la couleur de la feuille et celle de la fleur ne sera plus le même qu'entre les feuilles précédemment comparées.

Mais tous les rapports ne sont pas dans ce cas ; il en est

qui ne dépendent nullement de la nature des termes entre lesquels ils sont aperçus. Mon père ajoute : « Il n'en est pas de même des rapports de position et de nombre. Si après avoir conçu qu'une branche est située entre deux autres branches, je remplace les trois branches, ou Tune d'elles, ou deux d'entre elles par des feuilles, des fleurs ou des fruits, j'aurai, en considérant ces nouvelles sensations et en les comparant aux premières, l'intuition de certains rapports de nombre et de position qui n'auront pas changé dans leur nature. » Tout le monde comprend ce que c'est qu'un rapport de position. Un nombre aussi est un rapport; comme disait mon père : « Un nombre concret est l'existence simultanée des choses nombrées. » La simultanéité est évidemment un rapport.

La causalité est un rapport entré la cause et l'effet; l'étendue, un rapport de juxtaposition, que nous apercevons entre les sensations visuelles et tactiles, et que nous supposons entre tous les points de l'espace ; le temps est un rapport de succession aperçu entre les phénomènes de notre activité, et transporté entre les faits réels que nous croyons s'accomplir autour de nous. La forme est un rapport de parties ; le mouvement, un rapport entre les situations successives d'un corps dans l'étendue.

Il y a des relations de grandeur comme de nombre; il y a des dépendances logiques entre diverses propositions dont l'une entraîne l'autre ; il y a enfin des rapports que nous découvrons ou concevons exister, avec la même évidence, entre les hommes considérés comme agents moraux et entre leurs actes, et qui nous apparaissent comme la loi de ces agents et de ces actes. Tous ces rapports sont indépendants de la nature des termes entre lesquels nous les voyons ou les jugeons exister. Quels que soient l'effet et la cause, le rap-

port qui lie la cause à son effet est le même ; le rapport de divers points de l'étendue est le même, qu'elle soit remplie par un corps, ou par un autre. Le rapport des divers moments du temps est le même, qu'il s'agisse d'une période de temps ou d'une autre. Changez la nature des objets que vous comptez, substituez des billes à des dés, le rapport numérique sera le même; remplacez toutes les molécules d'un cristal par d'autres molécules, sans changer la configuration, et le rapport des formes entre ses parties n'aura pas changé. Un mètre sera de la même longueur et dans le même rapport, avec un pied par exemple, que ce soit un mètre de bois ou de métal. Le même syllogisme demeurera vrai, si l'on change les propositions , et si on leur substitue des propositions liées par le même rapport de dépendance logique. Le précepte qui prescrit d'aimer son prochain n'est si sublime que parce qu'il embrasse une foule infinie et une infinie variété de termes, c'est-à-dire d'hommes, entre lesquels il établit une constante et universelle relation. Le propre du devoir est de reposer sur un rapport, celui de père et de fils, de citoyen et de patrie, rapport qui reste immuable, quelle que soit la variabilité des termes, que le père soit bon ou mauvais, que la patrie soit inique ou soit juste.

Il est donc un certain nombre de rapports aperçus entre les phénomènes et conçus entre les substances, qui sont indépendants de la nature des termes entre lesquels ils existent, et ne tiennent qu'au mode de coordination de ces termes.

Ce sont ces rapports qui seuls peuvent, sans absurdité, être transportés des phénomènes aux substances. Puisqu'ils ne dépendent point delà nature de leurs termes, il n'est point absurde qu'ils existent également entre des termes

15i JEAN-JACQUES AMPÈRE.

de nature aussi différente que des phénomènes et des substances l.

Mais, ce qui n'est point absurde est-il vrai ? Des rapports qui existent entre les phénomènes peuvent être transportés aux noumènes ; mais le sont-ils légitimement? La croyance à leur réalité, et par suite à celle des substances et de leurs qualités premières, est-elle fondée en raison ? Suprême question, la plus haute et la plus importante de toutes, l'écueil de tant de philosophies! Voyons comment mon père s'y prend pour la résoudre.

Ce qui lui est propre et ce qu'on devait attendre de lui, c'est d'avoir appliqué au problème de la réalité de notre connaissance la méthode de raisonnement qui a fait découvrir, aux plus grands génies, l'explication du monde matériel et leur a servi à le prouver.

Pour éliminer les hypothèses inadmissibles, il a employé ce qu'il appelle l'analyse indirecte, comme on fait dans certains cas mathémathiques quand on procède par voie d'élimination et « per absurdum. » Pour démontrer l'hypothèse vraie, il va employer ce qu'il appelait la méthode de synthèse indirecte, par laquelle ont été établies toutes les grandes explications scientifiques des faits du monde matériel.

Puisque nous ne pouvons arriver à la réalité des substances et de leurs rapports par aucune aperception immédiate, et que nous ne pouvons que les concevoir, les « hypothétiser, » il faut reconnaître hardiment, ce qu'a fait mon père, que l'existence de la matière, de Târne et de Dieu est

1 Dans quelques-uns de ses écrits, mon père appelle Relations les rapports indépendants de leurs termes, pour les distinguer de ceux qui en dépendent; mais le plus souvent il les désigne tous deux sous le nom de Rapports, pris dans une acception générale.

une hypothèse ; mais il faut ajouter sur-le-champ avec lui que c'est une hypothèse démontrée, aussi certaine que celle de Copernic et de Newton. Or, pour mon père et, je le crois, pour le genre humain, il n'y a point, dans tout ce qui n'est pas d'intuition immédiate, de plus grande certitude que celle qui repose sur l'évidence d'une hypothèse démontrée. La démonstration, si elle est suffisante, élève une hypothèse au rang d'une vérité ; Vérité qu'on ne peut alors repousser sans folie, pas plus que celle de Copernic et de Newton.

La réalité des substances telles que nous les concevons, et des rapports tels que nous les supposons entre les substances, est donc pour mon père une hypothèse explicative, qu'il faut démontrer.

Quelles doivent être les conditions de la démonstration d'une hypothèse explicative, pour que cette démonstration soit complète?

Rappelons-nous les conditions telles que je les ai exposées, en parlant de la théorie de mon père sur les raisonnements ; car, toutes les parties de sa philosophie étaient étroitement liées ; sa psychologie était la base de son ontologie, et sa logique en était le chemin.

Il faut qu'une hypothèse, pour être bonne, explique tous les faits; or, la croyance à la réalité des substances et de leurs rapports explique tous les faits. Ce qui le prouve, c'est que jamais les physiciens et les astronomes n'ont été embarrassés de la notion du monde réel, telle qu'ils l'admettent avec le reste des hommes, pour expliquer aucun des faits qu'ils ont découverts.

« Le monde réel, dit mon père, ne peut contenir, sans impliquer (sans contradiction), que des idées de rapport, dépouillées de toute subjectivité; c'est un fait que les sa-

vants les forment et y croient ; permis aux métaphysiciens comme Kant et Berkeley de les « désobjectiver ; » mais c'est une immense probabilité contre eux. Voilà mon pont ! »

Voilà mon pont ! Remarquable expression perdue là, dans une note, et qui exprime admirablement le résultat de toute la philosophie de mon père. Un pont ! oui, et je le crois, un pont indestructible jeté sur l'abîme qui sépare la connaissance de la réalité et qu'on ne peut franchir par un autre pont que celui-là.

Tous les faits expliqués par une hypothèse admise par tous les savants, c'est déjà, comme il dit, une immense probabilité ; mais cette probabilité va s'accroître encore au point de devenir une véritable certitude.

Ici, se place la distinction profonde qu'a établie mon père entre deux hypothèses qui rendent également raison de tous les faits, mais dont la première en rendrait également raison s'ils étaient autres qu'ils ne sont, et dont la seconde les explique tels qu'ils sont, et serait fausse, s'ils étaient différents. Evidemment, c'est la seconde qui doit être préférée ici, comme dans toutes les sciences. Or, si l'on suppose, par exemple, que les formes des corps n'existent pas réellement, que là où nous concevons un cube, il n'y a pas réellement une portion de matière ayant réellement une forme cubique, mais seulement une cause qui peut être inétendue et qui ferait naître en nous l'idée de cette forme, comme la matière qui n'est pas colorée fait naître en nous la sensation de la couleur; dans cette hypothèse, qui n'est pas absurde en soi, la notion que nous avons dans ce cas de la forme cubique sera expliquée ; mais on expliquerait de même que nous eussions, parle même moyen, la notion de toute autre forme, tandis qu'en supposant la matière

telle que nous la concevons, étendue, figurée et, dans ce cas particulier, composée de molécules disposées de manière à former réellement un cube dans l'espace, cette supposition n'expliquerait pas, dans le même cas, la notion de toute autre forme, celle d'une sphère par exemple, comme le ferait la supposition précédente d'une cause inétendue nous donnant la notion du cube et qui pourrait aussi bien nous donner celle d'une sphère ou d'une ellipsoïde. Ici donc, l'hypothèse de la matière étendue, composée de molécules disposées de manière à constituer réellement, objectivement, dans l'espace, une forme que nous concevons, doit être préférée à celle de la matière inétendue et nous donnant l'idée, sans rapport à la réalité, d'un cube, quand il n'y aurait point de cube hors de nous. Ces deux hypothèses expliquent notre conception ; mais l'une n'explique que cette conception ; l'autre expliquerait toutes les conceptions que nous pourrions avoir, au lieu de celle-là. C'est donc la première qu'il faut admettre, et la seconde, qu'il faut rejeter ; car, encore une fois, ce qui explique tout, n'explique rien.

De là, ce que mon père appelait le double critérium de toute hypothèse, et qu'il appliquait à celle de la réalité objective des noumènes tels que nous les concevons.

1° Il faut que, dans cette hypothèse, des relations qu'elle suppose on puisse déduire les rapports qui existent entre les phénomènes ;

2° Il faut s'assurer que la dépendance qui lie les relations supposées entre les noumènes et les relations qu'on suppose par suite devoir se présenter entre les phénomènes, il faut que cette dépendance, dis-je, ne puisse exister qu'autant que les premières relations existent réellement et indépendamment de nous entre les noumènes.

Descartes écrivait au père Mersenne * :

« Pour la physique, je croirais n'y rien savoir, si je ne savais que dire comment les choses peuvent être, sans démontrer qu'elles ne peuvent être autrement. »

Descartes donnait ici la définition d'une bonne hypothèse, selon mon père ; malheureusement, elle n'est pas toujours applicable aux siennes. Ce qu'il déclare ici vouloir faire en physique, mon père Ta fait en philosophie ; et il a pu écrire :

« Toute ma philosophie est dans ceci :

« Nous n'aurions jamais pu avoir la notion de la réalité, si les phénomènes n'étaient en nous. »

5° Mais réciproquement les phénomènes n'auraient pu les produire en nous, si les réalités correspondantes n'avaient préexisté. Ces deux choses étant faites, l'hypothèse des relations entre les noumènes devient d'autant plus probable que plus de relations entre les phénomènes qui en ont été déduits se vérifient par l'observation, dans le monde subjectif ou apparent. Ainsi, la démonstration de la réalité objective, déjà irrécusable, se continue et s'accroît chaque jour et s'achève à travers les siècles.

Tel est, dans ses principaux traits, le système philosophique de mon père. Partant de l'observation exacte et de l'analyse détaillée de tous les faits de l'intelligence, parmi lesquels il a réduit la sensation à elle-même et fait au sentiment de la personnalité, au moi, la part qui lui était due, il a le premier nettement distingué l'étendue et la durée subjectives du temps et de l'espace réel ; il a expliqué, mieux que nul ne l'avait fait avant lui, comment nous arrivons à la notion de la matière et de l'esprit, du

1 Descartes, t. II, p. 35.

temps et de l'espace ; il a créé une théorie des idées qui est sienne ; il a classé dans un ordre et présenté sous un jour nouveau nos jugements et nos raisonnements ; il a approfondi l'étude des méthodes qui emploient l'analyse et la synthèse ; enfin , il a découvert l'importance des rapports dans l'exercice de notre connaissance. Déterminant avec précision leur mode d'existence intermédiaire entre celui des phénomènes et celui des substances, il s'en est servi comme d'un moyen de passage pour aller indirectement des uns aux autres ; et par sa démonstration de l'hypothèse de la réalité, il a donné une base scientifique aux sciences et une sanction métaphysique à la philosophie du genre humain.

Ce système est parfaitement indépendant de tout autre, Mon père en rencontre plusieurs, s'accorde avec eux quelque temps, puis s'en sépare, quand ils s'écartent de ses idées; ce qui est le véritable éclectisme, celui, soit dit en passant aux adversaires de M. Cousin, celui que M. Cousin a toujours préféré.

L'histoire de la philosophie n'est pas le but de mon père ; son affaire n'est pas de l'exposer et de la juger, mais de la compléter par des découvertes. Ou je me trompe bien, ou sa place sera haute; il sera compté parmi ceux qui ont réfuté des erreurs, en les remplaçant par des vérités, Il a porté des coups mortels à la philosophie de la sensation et au matérialisme, en limitant le fait de la sensation et en précisant la notion de la matière. D'autre part, il s'est séparé de l'idéalisme, en établissant la réalité des choses comme existant au dehors de notre esprit. Par là, il a fermé la porte au scepticisme, au scepticisme matérialiste de Hume, comme au scepticisme spiritualiste de Berkeley. Il a combattu chez Kant la conception des

substances et de leurs rapports, donnée comme une condition subjective de l'entendement humain ; et chez Reid, chef de l'école Écossaise, la supposition gratuite et contraire aux faits d'une perception de la substance, qui, si elle était, ne serait elle-même qu'un phénomène subjectif de l'entendement. Il est resté fidèle à cette hauteur d'analyse qu'il signale dans la grande école de Descartes. L'histoire de la philosophie dira quel est son rang parmi les dénies inventeurs qui ont fait faire à cette science de véritables progrès. Je crois que cette place sera digne de celle qu'il occupe dans l'histoire des sciences mathématiques et de la physique.

Sans doute, il n'a pas laissé un ouvrage complet, et on doit le regretter, surtout en admirant les qualités de style philosophique si remarquable dans tout ce qu'il a écrit, et que quelques citations ont suffi, je pense, pour faire apprécier. Beaucoup de vues de détail, très-ingénieuses sans doute, sont perdues. Mais je suis convaincu que toutes les principales idées de mon père sur la philosophie se trouvent dans les fragments qu'on publie aujourd'hui, et qui se composent de plans et de parties d'ouvrages, de notes pour des cours , de rédactions faites d'après des leçons, de lettres ou de fragments isolés. Ses manuscrits contiennent même plusieurs expositions sommaires de tout l'ensemble de ses idées ; je les ai réunies ensemble. J'ai réuni aussi en sections séparées les manuscrits qui traitent d'un sujet particulier, en disposant ces sections suivant l'ordre que j'ai suivi dans cette Introduction. Les expositions d'ensemble dont je parlais tout à l'heure prouvent que ce doit avoir été là l'ordre véritable de ses idées. J'ai réuni dans une section à part, qui est considérable, les manuscrits où il est traité de plusieurs sujets, et qu'on ne

pouvait par conséquent rapporter à telle ou telle section.

Ces écrits divers, bien que souvent inachevés, forment donc par leur réunion un tout ; l'unité de la pensée de mon père est si grande que, prise isolément, il est facile de la rapporter à l'ensemble. Les écrits mêmes où divers sujets sont traités en passant peuvent toujours se rattacher à cet ensemble, dès qu'on est parvenu à l'embrasser. Les manuscrits de mon père ne sont point des brouillons confus; ce sont presque toujours des rédactions, jetées rapidement sur le papier, de la vue du moment; mais l'expression est aussi nette que la vue elle-même. La métaphysique d'Aristote est de même composée de fragments; cela ne l'a pas empêchée de traverser les siècles.

Pour ceux qui ne sont pas familiers avec la métaphysique, mais qui apportent un esprit sérieux et attentif aux grands problèmes dont elle poursuit la solution, j'ai cherché à exposer dans cette Introduction, l'esprit propre, la marche générale et les principaux points de la philosophie de mon père.

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