PSYCHOLOGIE MORALE
Mon père, surtout dans la première époque de ses recherches philosophiques, ne s'était pas moins occupé d'étudier les faits moraux que les faits intellectuels de la nature humaine. Si plus tard il se voua davantage à l'observation et à l'explication des seconds, c'est qu'il y avait là plus à découvrir et plus à faire. Mais toujours, depuis son premier grand travail philosophique, écrit vers 1804,jusqu'àla fin de sa vie, les facultés morales de l'homme furent classées par lui corrélativement aux facultés intellectuelles.
Dans ce premier travail, il distinguait les perceptions en sensations réfléchies et comparatives, et trouvait dans les émotions la même division. Les premières accompagnent les diverses impressions que reçoivent nos organes ; les secondes sont cette vue intérieure qui nous découvre tout ce qui se passe en nous ; ce sont les affections qui déchirent le cœur du scélérat et font le bonheur de l'homme juste.
« Les affections comparatives sont aussi nombreuses que variées ; ce sont celles qui font les délices du mathémati-
cien, constamment occupé à percevoir des rapports abstraits, dont ceux qui n'ont pas éprouvé les mêmes jouissances ne peuvent concevoir le charme ; ce sont celles qui nous enchantent à la vue des chefs-d' œuvres des beauxarts. »
(Écrit de 1803 à 1807.)
Il poursuivait cette corrélation dans toute l'étendue des faits qui se rapportent à l'entendement, et de ceux qui se rapportent à la volonté. 1° A la perception d'une chose présente correspondait pour lui l'affection, c'est-à-dire, l'attrait ou la répugnance pour une chose présente ; 2° à l'idée d'une chose absente, le désir que cette chose absente soit ou ne soit pas ; 5° à ces associations de perceptions et d'idées, les actes dont les affections et les désirs sont les motifs ; 4° au discernement du vrai et du faux, le discernement du bien et du mal ; le premier portant sur les pensées, le second sur les volitions. La volonté correspond au jugement ; elle consiste à juger de l'action propre à remplir une fin, que l'imagination, seul moyen d'atteindre l'avenir, lui présente comme désir à la première période. Dans tous les changements que mon père a apportés à sa classification des faits intellectuels, il a toujours rapproché parallèlement à celle-ci les faits moraux ; car il savait quel était le rapport intime de ces deux ordres de faits.
« Les deux systèmes de la volonté et de l'entendement réagissent continuellement l'un sur l'autre, et ne se développent même que par cette réaction mutuelle. Comment nos actions se multiplieraient-elles, si elles n'étaient éclairées du flambeau de notre intelligence? Et que serait notre intelligence, si elle n'avait jamais agi? »
[Mémoire pour V Institut, an XII.)
Le philosophe qui avait si bien distingué la pensée de la sensation ne pouvait confondre, comme l'avait fait systématiquement et conséquemment l'école sensualiste, qu'il combattait, la volonté avec le désir; celui-ci, passif comme la sensation, l'autre active comme la pensée. « La volonté, disait-il, est si peu la passivité qu'elle la cause en créant des sentiments factices. » Dans l'homme, il distinguait énergiquement la volonté libre et le désir fatal, voiition aussi nécessaire que le jugement. C'est la pensée qui produit le mouvement intérieur et extérieur, comme celui qui produit l'attention ou lève le bras. C'est là un fait absolument distinct du désir qui est la modification produite en nous, si on veut, par un mouvement du cerveau, qui, si on l'admet, vient du dehors ; la force de l'âme se manifeste en niant ou en croyant contre l'instinct, en s'abstcnant ou en agissant contre le désir.
(Voiition). « L'important est de faire voir que cet acte qui meut est, soit qu'on le considère dans son action intérieure ou extérieure, absolument distinct du fait du désir, avec lequel on a voulu le confondre et qui n'est pas plus lui que la connaissance, qui en est esclave, n'est une condition libre. »
Le désir et la volonté ne se confondent que dans l'animal : « dans l'état animal, on croit tout ce qu'on conçoit, comme on veut tout ce qu'on désire. »
La volonté n'a rien d'affectif; et immédiatement elle n'est pas accompagnée ni de plaisir, ni de souffrance. « La vraie volonté, ne nous rendant ni heureux, ni malheureux, en tant qu'elle ne s'applique qu'à ce que nous jugeons dépendre de nous, doit être séparée du désir, crainte, espérance. »
Comme la sensation précède la pensée, le désir précède la volonté. « Une action ne peut être volontaire sans qu'on sache d'avance ce qui en résultera d'après l'expérience, sans avoir un désir quelconque de cette chose, sans y avoir trouvé du plaisir quand on en a eu l'intuition ; en un mot le système qui nous est commun avec les animaux est la condition sine qna non de tout ce qu'y ajoutent les facultés les plus élevées de l'homme : la réflexion et la volonté libre. »
Mon père avait analysé la volition comme la sensation et l'idée.
« Deux sortes de volitions : l'une se rapporte au moment le plus proche de celui où l'on veut, l'autre à une époque déterminée; de là, la volition actuelle et la volition subséquente.
« Il y a des volitions simples, des volitions complexes, des volitions accidentelles et des volitions constantes. »
(Ecrit de 1803 à 1807.)
Il avait porté également l'analyse, et une analyse souvent fort délicate, sur tous les phénomènes de la sensibilité morale, et en particulier sur les désirs, si nettement séparés par lui de la volonté.
« On désire qu'une chose ne soit pas, comme on désire qu'elle soit ; le mot crainte ne doit pas être employé pour désigner cette sorte de désir ; la crainte, comme l'espérance, résulte d'un désir uni à un jugement, qui nous fait considérer un événement comme probable ou au moins comme possible. »
(Écrit de 1805 à 1807.)
L'école qui, à son insu, s'étudiait à rabaisser l'homme en toutes choses avait prétendu que toutes nos affections,
tous nos penchants naissent d'un besoin ; mon père n'acceptait point cette humiliante origine de l'affection désintéressée, et il répondait qu'il y a des affections sans besoins qui les déterminent ; c'était pour lui une vérité d'expérience. Cette expérience-là, il l'avait faite dans son cœur.
« Le mot besoin a été pris dans deux sens bien différents; dans l'ordinaire, il ne peut être considéré que comme cause frivole et non comme cause productrice. Les affections données aux animaux ne sauraient être une suite de ces besoins, mais seulement un moyen choisi, pour la conservation des animaux, par l'intelligence qui les créa, et qui les créa susceptibles de ces affections. Dans l'autre sens, besoin, pris pour privation, est un effet et non une cause, effet du désir, qui est lui-même produit par l'affection dont il est le reste. »
Voici ce qu'il disait sur le besoin, l'affection, et le désir:
« 1° Il y a des affections sans besoins qui les déterminent?... Vérité d'expérience.
« 2° Il y a des désirs sans affections qui les déterminent. De même.
« 3° Les désirs produisent des affections comme les actes sont produits par elles; et cela de deux manières : 1° affection actuelle, serrement de cœur dès que le désir naît plus vif; 2° plaisir du succès, chagrin de l'insuccès dans tous les jeux, plus ou moins.
«Nous avons des penchants indépendants de nos besoins, qu'une volonté libre a mis en nous comme les affinités dans l'oxygène. Observez qu'il le faut également pour les penchants relatifs à nos besoins dans le sens que tout le monde
donne à ce mot ; car il n'y a point de nécessité qu'un mets plaise à mon goût, parce qu'il est nécessaire à ma nutrition ; et de même des autres choses qu'une sage Providence nous fait faire par l'attrait, mais non pas pour l'attrait, pour une utilité que nous ne soupçonnons pas d'abord. Il peut y avoir de ces penchants pour des utilités très-éloignées, qui nous sont même encore trop peu connues pour que nous en ayons des conjectures. En voici une qui paraît surpasser tout en probabilité, pour nous mettre en élat de concevoir ce que Dieu voudrait nous révéler de son essence.
« Helvétius appelait un penchant une idée innée. Une idée est la perception actuelle; un penchant est la faculté possible d'être ému de telle manière par telle sensation. Cela est inné, comme si l'on disait que la faculté possible de percevoir est innée; ah! oui, dans ce sens-là. »
Mon père avait porté son attention particulière sur les émotions qui ne sont point la partie affective d'une sensation simple, mais qui naissent à la suite d'une croyance fournie par l'entendement. C'est ainsi qu'il classait la honte, par exemple, naissant à la pensée de l'opinion que les autres ont de nous : « J'ai distingué, dit mon père à ce sujet, et l'incitation primitive, comme rougir de honte, et l'incitation acquise. » De même, en parlant des sentiments affectueux, de la sympathie pour autrui, pour le genre humain, il trouve des pages comme celle-ci, dans lesquelles on croît entendre parler son cœur :
« La disposition ï\ éprouver, à l'égard des affections d'autrui, des émotions de même espèce que pour nos propres affections, constitue cet état de notre âme qu'on appelle aimer, dans le sens où il ne se rapporte pas à nos jouis-
sances ; la disposition à éprouver des émotions contraires est la haine.
« Sans cette faculté de sentir en quelque sorte dans d'autres êtres, nos émotions seraient bornées à celles de nos modifications personnelles qui nous représentent les modifications intuitives passées, et celles que nous pouvons avoir. C'est elle seule qui étend nos émotions dans tout l'univers, qui nous fait gémir sur les malheurs des derniers défenseurs de la République romaine, qui nous fait jouir du bonheur de nos amis, et trouver tant de charme à la pensée que toutes les nations, éclairées par le malheur et perfectionnées par le temps, seront un jour civilisées, libres et heureuses. »
[Mémoire pour l'Institut, an XII.)
Enfin, çà et là, dans des pages inachevées, se rencontrent des observations très-justes, et qui feraient honneur à un moraliste de profession.
« L'ennui est l'effet d'une imagination très-accoutumée à agir et qui manque d'occasion d'agir. »
Il y a aussi l'ennui des sots dont l'esprit a un vague besoin d'action, et manque, non d'occasion, mais de capacité d'agir. Mais mon père parlait du sien.
« Porter de colère la main à son épée; il me semble que cette distinction ne manque pas de finesse. »
e genre d'émotions pour ainsi dire intellectuelles, qui ne proviennent pas d'une sensation, mais d'une idée, avait beaucoup frappé mon père ; il citait souvent à ce sujet un passage de Y Emile sur un homme qui était très-calme : « Il a lu une lettre, il est au désespoir I » Pour exprimer à quel point ce qui est hors de nous, ce qui ne nous atteint point matériellement, peut réellement nous troubler, il a écrit
cette phrase piquante : « Un tel parle mal de moi; en suisje moins pur? non, mais désespéré. »
Les émotions proviennent de ce qu'il appelait des affections réfléchies, et qu'il opposait aux affections purement sensitives.
« Entre les trois sortes d'affections, l'affection réfléchie est tellement distincte de la sensitive que leur effet est souvent opposé; la première mêlait ses charmes à la douleur qu'éprouva Épictète lorsque son maître lui cassa la jambe; et souvent elle joint le tourment du remords aux sensations les plus délicieuses. Quelques auteurs ont pensé que des affections, aussi nécessaires que les sensitives à l'existence du genre humain, étaient un fruit de l'éducation ; autant vaudrait avancer que nous ne trouvons un goût agréable aux aliments salutaires, et une saveur nauséabonde aux poisons, que parce que nos parents nous ont dit que les premiers nous étaient nécessaires et que les seconds nous donneraient la mort. »
(Mémoire pour l'Institut, an XII, ch. III, Analyse de la réflexion.)
Voici encore quelques observations très-précieuses que je tire d'un sommaire de plusieurs chapitres de son Mémoire pour l'Institut. « Il n'est pas aussi facile de classer nos affections que nos facultés perceptives. Le philosophe contemple les idées en elles-mêmes, les affections dans les idées, portraits qui nous les révèlent. Mais pour les affections qu'il n'a pas éprouvées, comment les classer? Peuton sentir par le bras d'un autre homme, comme on voit par les yeux d'un voyageur? Bien plus de nuances, et moins de moyens de distinction. »
« Les animaux n'ont été fournis que des affections néces-
saires à leur conservation. Combien les hommes n'en ontils pas de superflues, ou d'opposées à ce but, qui se découvrent avec surprise aux yeux du philosophe qui sait voir! Ces penchants sont démontrés par le fait, et par la possibilité de fonder sur eux des idées typiques qui aient un sens; les dispositions à ces affections les précèdent ; résultat de notre nature intime, on ne peut s'empêcher de les regarder comme innées.!., Hume convient de cette innation. Quelle absurdité de croire factice, ou inventée, dans l'espèce humaine, telle affection que l'on dit innée dans l'éléphant!... « ... Des affections qui tiennent à la fois des intuitives et des comparatives sont celles d'un orgueil élevé et de la basse vanité, de la noble émulation et de l'abjecte envie. Ce sont les comparaisons de notre moi et des autres moi... D'autres affections tiennent à la fois des senskives et des comparatives : tel est le plaisir de l'harmonie où nous sommes moins affectés par les sons eux-mêmes que par les rapports que nous sentons entre eux. Des affections plus uniquement comparatives sont celles des arts d'imitation, où l'objet imité ne serait point affectif par lui-même ; ce sont les émotions qu'excite en nous l'architecte, dans les rapports nombreux que ses édifices offrent à notre sagacité. Le but que se proposait l'artiste, les difficultés vaincues, l'art, tout entre dans ces comparaisons c'est là le beau selon saint Augustin : variété dans l'unité. »
Des affections qui accompagnent le désir :
« Celui qui désire n'est point dans un état calme; ses affections sont rarement déterminatives de volontés ; car il ne faut pas confondre les voulions qu'elles détermineraient, et celles que détermine immédiatement le désir. Folie des hommes ! On veut éprouver les affections sensi «
tives ou autres, mais non pas celles de l'espérance, peutêtre aussi douces ; il faut que la nature des choses nous en fasse jouir en quelque sorte malgré nous. Qui jamais la fit entrer dans ses rêves de bonheur? qui cherche à y livrer toute son attention pour la savourer avec plus de délices? qui ne travaille à abréger ces fortunés instants ? On a poussé l'extravagance jusqu'à dire que l'homme qui désire n'est pas heureux, puisqu'il lui manque quelque chose. »
Il me semble que ces lignes sur l'espérance sont remarquables; le bonheur du désir est peut-être exagéré; mais il y a du vrai.
Des affections qui accompagnent les produits de l'imagination :
« Enthousiasme, objet idéal qui partage avec le réel tant d'adorations. Mais ce n'est pas là où se borne ce genre d'affection; c'est par la même faculté imaginatrice qu'en réunissant le souvenir des maux que nous avons soufferts aux perceptions qui nous portent à croire que notre prochain souffre, nous le concevons comme souffrant, que nous souffrons en lui; et si cette mémoire active s'exalte, nous voulons bientôt tout faire pour le secourir. Affection sublime! Pourquoi faut-il qu'elle éprouve les funestes influences de l'habitude? Quelle émotion n'éprouverionsnous pas si, sachant tout ce que nous savons sur les différents états de l'homme en société, nous voyions pour lapremière fois un mendiant ! Et c'est le bien public de leur ôter gratuitement le seul genre d'affection qu'ils puissent éprouver, le seul dédommagement de toutes leurs privations 1 Affection pour les nobles produits de l'imagination, tu crées dans l'homme ses plus beaux mouvements et les motifs de ses plus belles actions ; après l'avoir dévoué à l'adou-
cissement des malheurs de ses semblables, tu le passionnes pour les plaisirs ineffables qui attendent son âme, quand son corps tombera dans le tombeau ; et c'est alors que tu le fais se sacrifier tout entier au Dieu qui le créa, et au frère qu'il lui a donné et dont il a voulu quil s'efforçât d'adoucir l'exil. »
On voit par ces différents passages que l'étude des faits moraux de l'âme humaine avait été l'objet des méditations de mon père. L'homme aimant se montre ici à chaque ligne, à côté du penseur.
Téléologie ou destination de l'homme,
Mon père fut toute sa vie préoccupé de ce grand problème de la destination de l'homme, qu'il appelle quelque part : « Le plus beau, le seul beau qu'on puisse proposer à la philosophie, tendant à ce terme suprême de toute recliercne philosophique digne de ce nom », qu'il nomme l'intention de Dieu devinée au moyen des facultés actuelles. Il avait empruntée Kant le mot de Téléologie, science des fins, science de l'accomplissement; et il avait donné le nom de téléologique à un de ces jugements d'évidence qu'il regardait comme aussi certains que ceux par lesquels nous affirmons les axiomes des mathématiques.
Cette science de la fin pour laquelle, a dit mon père avec
une rare sublimité d'expressions, « l'homme est comme prêté à cette terre, » est distincte de la morale, mais s'y rattache ; elle en contient le complément et la sanction ; le complément, car elle enseigne à l'homme son principal devoir envers Dieu, celui de ne pas tromper l'intention que Dieu a eue en nous créant, ce qui suppose qu'on connaît cette intention ; la sanction, car la connaissance de notre destination renferme la certitude de notre immortalité et de la rétribution qui l'attend.
Ce que l'on peut demander à un système de métaphysique sur ces hautes questions, c'est d'abord qu'il ne néglige aucun des arguments par lesquels notre intelligence peut essayer de les résoudre ; et c'est aussi, c'est avant tout, que, dans les notions qu'il nous donne de la nature de cette intelligence et des êtres qui sont en rapport avec elle, il n'y ait absolument rien de contraire aux sublimes vérités que la philosophie démontre et que la Religion enseigne.
S'il n'y a que des sensations, il n'y a pas de liberté ; il n'y a pas même de moi ; liberté, moi, sont des abstractions, des mots. Comment fonder sur des fantômes l'espoir d'une durée éternelle? Si l'homme n'est pas libre, pourquoi des récompenses et des châtiments futurs ? Si le moi n'a pas d'existence réelle et n'est qu'une collection de sensations, comment survivrait-il à ces sensations ? Alors viendraient des esprits hardis qui, prenant la matière pour démontrée, soutiendront que la matière seule existe, et Broussais s'écriera : « Yous dites que c'est l'esprit, qui n'est point matière nerveuse, qui perçoit, sent, raisonne, veut, prévoit ; nous disons : c'est le système nerveux qui fait tout cela1. »
1 De l'irritabilité et de la folie, p. 39.
Et alors, l'esprit étant supprimé, il n'y aura plus à s'occuper de l'immortalité de l'esprit.
Dans la métaphysique de mon père, on a vu que l'existence de l'àme n'était pas moins certaine que celle de la matière ; la connaissance de celle-ci, pas plus immédiate que la connaissance de la première ; et que la réalité de toutes deux reposait sur le même genre de démonstration. On a distingué leur empire. Il n'y a donc pas de rasion de nier l'une plus que l'autre; on ne peut être matérialiste; c'est déjà quelque chose.
Il y a plus : pour que l'immortalité de l'âme importe à l'homme, il faut que l'âme soit indivisible; car, que nous importerait cette immortalité sans individualité, et par conséquent sans conscience, des molécules matérielles?
Eh bien ! l'indivisibilité de l'âme résulte de la théorie métaphysique de mon père ; le sentiment du moi est un phénomène simple; et par la théorie des rapports, ce phénomène nous conduit à la notion d'une substance simple comme lui. Cette simplicité, elle est pour mon père d'une évidence égale à celle des axiomes mathématiques.
Il n'y a pas de syllogisme pour conclure l'indivisibilité de l'âme de l'unité de la notion ; mais on la conçoit par cette dépendance nécessaire, et par un jugement métaphysique qui n'est pas moins évident que les plus incontestables de tous les axiomes.
Mon père s'est attaché à réfuter cette objection contre la simplicité de l'âme, qu'elle peut percevoir en même temps plusieurs phénomènes qui affectent des parties différentes du système nerveux; il voit là au contraire une preuve de cette simplicité, puisque l'âme peut être ainsi présente en plusieurs lieux à la fois.
Mon père ne concevait pas l'âme comme résidant dans
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telle partie de l'organisation, dans la glande pinéale, comme le voulait Descartes, mais comme agissant sur les organes sans être proprement dans les organes. Tl a écrit ceci : « Nous concevons les objets placés autour de nos organes, et le moi1 au milieu d'eux, quoiqu'il se pourrait bien que celui-ci ne fût pas même de nature à pouvoir occuper un lieu dans ce que nous appelons espace. »
Quand on a une telle notion de l'àme, qu'on la conçoit à ce point indépendante des organes, il ne répugne point de la croire immatérielle et immortelle.
La meilleure preuve d'une vie à venir est encore la vieille preuve tirée de la justice divine, ce que mon père appelait « la justice apodictique évidente, et nécessaire, impossible sans une destination extra -terrestre. » On remarquera dans les développements de cette preuve un argument que je crois neuf, et où l'on retrouve le respect, à la fois, delà vérité et de l'humanité, double sentiment si puissant sur l'àme de mon père.
« Gomment ne serait-on pas frappé d'une idée qui m'a toujours fait une vive impression? Tant de millions d'hommes qui ont passé sur la terre ont occupé tous les instants de leur vie à des travaux qui pouvaient seuls leur procurer le moyen de soutenir leur pénible existence; tous ceux qui ont vécu dans des pays où la civilisation est éteinte ou n'a reçu presque aucun développement, possédaient les mêmes facultés que ceux qui se sont le plus élevés dans la connaissance de l'univers, d'eux-mêmes et de leur Créateur; ces facultés, ne les auraient-ils donc possédées que pour qu'elles ne se développassent jamais? Cette supposition est trop injurieuse à l'intelligence infinie ! »
1 Ici évidemment le moi objectif, l'âme substance.
Mon père disait : « Il y a dans l'homme des facultés inutiles,qui sont nuisibles à sa conservation individuelle, mais qui le rendent propre à l'autre vie. »
Il voulait parler sans doute de cet enthousiasme delà vérité, de cette ardeur de l'âme et de la pensée, qui Ta usé et dévoré lui-même avant le temps^comme d'autres nobles natures tout aussi admirables, qui, en effet, semblent douées de ces facultés en vue d'un autre ordre d'existence dont elles paraissent faire partie.
Le métaphysicien pressentait les joies de l'intelligence dans une autre vie et la nature de ces joies : « Dans l'autre monde, disait-il, nous n'aurons des idées complexes que par synthèse. » Sa certitude scientifique était aussi grande dans l'existence future que dans les vérités astronomiques les mieux établies.
Voici de belles pensées tirées d'un de ses anciens écrits :
« Les sensations se flétrissent, parce qu'elles ne sont pas notre fin ; les idées individuelles aussi, quoiqu'elles s'en rapprochent davantage ; les abstractions (les idées de rapports et de substance, dans son langage d'alors) restent, c'est donc là notre tin. C'est ainsi que le monde expérimental sert de patron au monde rationnel et nous garantit d'être anéantis par la mort, après nous avoir fait entrevoir le rationnel, qui reste seul. Ainsi tout périt dans l'animal. »