SUR LES IDÉES ET LES JUGEMENTS
4 septembre 1812.
J'ai reçu, mon cher ami, votre dernière lettre avec d'autant plus de plaisir que je vois que nous sommes eniin presque absolument d'accord sur tous les points ; il n'y en a plus que deux où nous ne sommes pas d'accord; et encore à l'égard de l'un d'eux, je crois que vous n'avez pas compris ce que je voulais dire. C'est par celui-là que je vais commencer, afin de réserver pour la fin la discussion la plus longue et la plus épineuse.
Suivant moi, il n'y a de jugement que lorsqu'une nouvelle idée ou une nouvelle notion augmente la somme d'éléments déjà réunis en s'y joignant, soit dans le jugement
comparatif, lorsque c'est une idée de rapport, de ressemblance ou de dissemblance, aperçue entre deux choses indépendantes l'une de l'autre, soit dans le jugement intuitif, lorsque c'est une notion. La description, à l'aide des signes institués, d'un groupe déjà toul formé dans l'esprit, que tant d'auteurs ont pris pour un jugement, n'est qu'une action volontaire, un emploi de notre faculté de vouloir; ce n'est point dans les systèmes de l'entendement qu'elle doit trouver place, puisqu'elle n'ajoute rien à ce que nous pensions ou savions déjà.
Ainsi tout sera fixé par ces deux définitions :
1° Il n'y a jugement que quand un nouvel élément, rapport ou relation, vient grossir le groupe en s'y joignant ;
2° Si ce rapport dépend de la nature des choses comparées, le jugement est comparatif; si c'est une relation qui ait lieu en vertu du mode de réunion ou de coordination quelqu'il soit, indépendamment de la nature des eboses réunies ou coordonnées, c'est un jugement intuitif, puisqu'il repose sur la nature même de ce mode de coordination et non sur celle des éléments, et que les modes suivant lesquels nous pouvons coordonner, sont les vraies lois de notre intelligence.
Parmi ces modes, se trouvent ceux de l'espace, delà causalité, de la durée, etc. Celui de la classification s'y trouve également; il est aussi une loi de notre intelligence, qui, pour se développer plus tard, ne lui est pas moins essentielle. Sans elle, que serions-nous? Or, pour savoir ce qui, dans ce que nous savons relativement à ce mode, dépend d'un jugement intuitif, il faut voir ce qui est nécessaire, aussi nécessaire que les axiomes de la géométrie, ce qui est évident dès qu'on l'examine un peu, ce qui est absolument
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indépendant des choses coordonnées, et ce qui n'est vrai, par conséquent, que parce que ce mode d'union existe en nous de cette manière. Or, voici des axiomes logiques :
1° Ce qui est vrai du genre est vrai de l'espèce ; mais ce qui est faux du genre peut être ou n'être pas vrai de l'espèce ; et au contraire, ce qui est vrai de l'espèce peut être vrai ou faux du genre ; mais ce qui est faux de l'espèce est nécessairement faux du genre;
2° Deux propositions négatives ne peuvent entraîner aucune conséquence;
5° Deux propositions qui ont le même attribut ne peuvent conduire non plus à aucune conséquence, etc., etc.
Ces axiomes, et tant d'autres qui constituent la théorie d'Aristolc, sont aussi nécessaires qu'aucune autre vérité intuitive et aussi indépendants de la nature des choses qu'on a disposées arbitrairement dans les cadres de genres et d'espèces, que les propriétés du triangle rectangle le sont de la nature des couleurs ou des sensations tactiles disposées dans cette forme. Vous me dites que je suis le premier qui ait assimilé ces choses^là. Tous les métaphysiciens un peu raisonnables l'ont fait. Vous trouverez partout, excepté dans Condillac et consorts, que les lois du jugement et du raisonnement sont de la même nature et du même genre d'évidence que les axiomes et les théorèmes de la géométrie et de la métaphysique.
Aussi Kant les admet-il parmi ses jugements synthétiques a priori. Réfléchissez un peu au passage suivant: « Tout le système des connaissances humaines peut être rendu par une expression plus abrégée et tout à fait identique : Les sensations sont des sensations. Si nous pouvions dans toutes les sciences suivre également la génération des idées et saisir le vrai système des choses, nous verrions
d'une vérité naître toutes les autres, et nous trouverions l'expression abrégée de tout ce que nous saurions dans cette proposition : Le même estle même. » (Cours d'Études, art de penser, page 123). Ce passage est cité au bas de la page 548 du tome 1er de Y Histoire des systèmes de philosophie, par M. de Gérando. Et dites-moi en quoi cette théorie de Condillac, que La Romiguièrc répète à toutes les pages de ses paradoxes, diffère de ce qu'a répété Locke dans le chapitre des propositions frivoles que je vous avais cité. On dirait que vous n'avez jamais lu ses admirables essais sur l'entendement humain, quand vous ne faites pas attention que c'est un ouvrage partout opposé aux sottises de Condillac, sur le temps, sur l'espace, sur la vue intérieure de soi-même, sur la nature du raisonnement, et surtout sur le peu d'influence que Locke donne aux signes. Comment pouvez-vous l'accuser de penser comme Condillac, en ne regardant les jugements comme quelque chose que quand ils sont énoncés, tandis que Locke, allant trop loin dans le sens inverse, n'accorde aux signes que l'avantage de fixer les idées, et de nous fournir le moyen de ne pas oublier des propositions auxquelles il pense qu'on parviendrait également, sans leur secours, par une vue immédiate de ce qu'il appelle la convenance et la disconvenance des idées? Il réunit sous cette expression la comparaison, l'intuition et le jugement d'extériorité. Voyez les différences qu'il fait des jugements, et ce qu'il dit des trois genres de connaissances : les intuitives, les démonstratives et les hypothétiques.
Mon ami, c'est ce livre de Locke et celui de Kant que vous auriez besoin de lire avant de mettre la dernière main à votre ouvrage. Vous n'avez aucune idée de Kant, que Y Histoire des systèmes de philosophie et l'ouvrage de
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Villers n'ont songé qu'à défigurer par des motifs contraires. Il s'est trompé dans ses conséquences ; mais comme il a profondément marqué les faits primitifs, et les lois de l'intelligence humaine! Vous vous en rapportez aveuglément à son égard, à ce qu'en ont dit MM. de Tracy et de Gérando, qui l'ont traité comme Condillac a fait à l'égard de Descartes et souvent de Locke : tordre ses expressions pour lui faire dire tout le contraire de ce qu'il a dit.
J'ai été bien plus surpris encore quand j'ai lu que vous croyez que les axiomes de la géométrie avaient quelque chose à démêler avec la ridicule identité. Nous les étudierons ensemble, et vous verrez que c'est là qu'elle est le moins applicable. Il y a quelques-uns de ces jugements intuitifs, comme celui des parallèles, que Kant a mis au rang de ses jugements synthétiques a priori, qu'on cherche depuis deux mille ans à démontrer, quoiqu'on en voie intuitivement la vérité; de l'aveu de tous les géomètres, ces malheureuses tentatives n'ont jamais conduit qu'au cercle vicieux.
Vous me dites que vous voudriez distinguer deux sortes d'intuitions, l'une extérieure, l'autre intérieure ; la première, pour les vérités relatives à l'espace; les autres, pour celles qui le sont à notre propre existence, à la causalité, à la durée. J'avais déjà remarqué cette distinction, en disant que l'intuition, consistant toujours à voir le mode d'union indépendamment des choses unies ou coordonnées, se subdivise en autant de sortes qu'il y a de systèmes. L'intuition, appliquée aux réunions du premier système, donne toutes les notions mathématiques de nombres, de formes, etc. C'est votre intuition extérieure.
L'intuition appliquée aux réunions du deuxième système
est votre'intuition intérieure, que j'appelais, je crois, métaphysique. L'intuition appliquée aux réunions du troisième système, que j'appelais dans la même lettre intuition logique, n'est ni moins remarquable r 1 n,s deux précédentes, ni moins différente que chacr •*, qu'elles le sont
entre elles, outre toute cette théorie d'Aristote qui vient en partie de cette troisième sorte d'intuilion et en partie de la quatrième, où l'intuition, phénomène fondamental du quatrième système, se replie sur ce système lui-même. L'intuition logique est la faculté par laquelle le langage a été inventé, comme je vous le montrerai plus en détail, quand vous serez ici, en vous faisant voir que le troisième système suffit seul dans l'enfant pour qu'il puisse recevoir de ses parents un langage tout fait, mais qu'un langage ne peut être inventé que par l'application du quatrième système au troisième. Ainsi, la principale différence qu'il y a entre nous sur ce point, consiste en ce que je pense que nous nous rendons compte par l'intuition de tous les modes d'union entre des éléments quelconques , quand nous voyons ces modes, indépendamment des éléments unis. Je distingue autant d'applications différentes de l'intuition qu'il y a de modes d'unions absolument différents, c'est-àdire autant qu'il y a de systèmes. En conséquence la notion des genres et des espèces considérées indépendamment des choses classées est due à l'intuition, comme la notion de l'étendue et de la durée, indépendantes des choses coordonnées dans l'espace ou le temps. Enfin les axiomes de la logique d'Aristote, qui ont toute la nécessité et la généralité de la géométrie, et qui ne dépendent pas plus des choses rangées dans le cadre d'une classification, que celles de la géométrie ne dépendent des choses rangées dans le cadre de l'étendue, ont la même origine, l'intuition,
et sont également des jugements intuitifs, qui , lorsqu'on passe des axiomes aux propositions qu'il faut démontrer, s'enchaînent également en raisonnements. Vous au contraire vous semblez n'admettre l'application de l'intuition qu'aux modes d'union des deux premiers systèmes, le sensitif et l'actif. Mais je ne vois pas comment vous pouvez alors rendre raison de ce qui est reconnu par tous les métaphysiciens raisonnables, à savoir que les axiomes et les démonstrations des formes du raisonnement, déterminés par Aristote, ont toutes les propriétés des axiomes et des démonstrations mathématiques.
Je crois être le premier qui ait vu l'origine de cette analogie reconnue empiriquement par les autres, et qui en ait reconnu le principe commun, tout en reconnaissant qu'il y a entre ces deux sortes d'applications de l'intuition et de la faculté de raisonner, la différence qu'y met nécessairement la diversité des modes d'unions qui en sont l'objet. Il y a un autre point sur lequel nous aurons peut-être plus de peine à nous accorder; car la moindre réflexion sur la question précédente ne peut manquer de vous faire voir l'exactitude de ce que je viens de vous exposer, et que ce n'est pas, lorsqu'il s'agit de cette propriété capitale de l'intelligence humaine, de classer et de dénommer tout ce qu'elle sent, connaît ou imagine, que vous pouvez refuser à l'intuition de nous faire connaître les classes, genres et espèces, et les vérités nécessaires qui en résultent, quelle que soit la classification, indépendamment de la nature des choses classées. L'autre question qui nous reste à discuter est celle de l'origine de l'étendue, que vous semblez croire possible dans un être dépouillé de sens étendus comme la rétine et la peau, tandis qu'il me semble facile de démontrer rigoureusement que cela est absolument impossible, et
que, comme dit Kant, l'étendue est la forme de notre sensibilité extérieure, comme la durée est la forme de notre sensibilité intérieure. Il entend par cette dernière expression ce que nous nommons l'autopsie. Il faut d'abord faire attention que l'étendue est absolument indépendante de l'extériorité ; car
1° Dans un être sentant passif, et, par conséquent, sans Moi^t sans durée reconnue par lui, qui serait doué d'un organe tel que la rétine ou la peau, il y aurait des représentations étendues dans lesquelles cet être sentant serait aussi complètement confondu et identifié que la statue de Condillac le serait avec l'odeur de la rose. N'estce pas le cas où vous supposez les animaux?
2e Dans un être actif, au contraire, privé de sens étendus, il y aurait non-seulement un Moi distinct des sensations musculaires qu'il produirait, mais encore, connaissance d'autres causes, ou causes extérieures, quand il éprouverait des sensations musculaires qu'il n'aurait pas produites. Mais ces causes seraient à l'image de son Moi, et simples comme lui. Des êtres simples sont conçus hors les uns des autres, sans qu'il y ait pour cela étendue. Ce qui la constitue, c'est la contiguïté, la divisibilité indéfinie qui ne peut exister que dans des sensations étendues.