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DE LA SENSATION

Mon père commençait, par l'étude de nos sensations, l'histoire de notre intelligence, parce que la sensation précède tout le reste. Loin d'être, comme on l'a dit, l'unique source de nos idées, les sens ne peuvent nous donner aucune idée véritable : ils ne peuvent nous en fournir que quelques éléments. Pour concevoir, pour comparer, pour abstraire, il faut autre chose que sentir; il faut être et avoir le sentiment de son existence; et ce sentiment que nous puisons dans celui de notre activité, les sensations essentiellement passives ne sauraient nous le donner.

Condillac, qui parlait beaucoup d'analyse, s'était dispensé d'analyser l'intelligence humaine, trouvant plus commode de ramener tout l'homme pensant à un principe qui seul ne pouvait donner la pensée. Imaginez un chimiste qui ne verrait qu'un élément et le moins énergique de tous dans un corps très-composé; ou encore mieux, un alchimiste qui enseignerait la transmutation des métaux et prétendrait les tirer tous d'une substance qui ne serait pas même un métal. Cela est beaucoup moins impossible que

de faire sortir une idée abstraite, un jugement moral, un acte volontaire, d'une sensation.

La sensation, disait mon père, est tellement incapable de savoir, qu'elle est incapable de se tromper ; c'est comme l'instinct des animaux, dont le caractère, et l'infériorité, est d'être infaillible. L'abeille construit toutes les cellules de sa ruclie parfaitement régulières, parce qu'elle obéit aux lois mécaniques de l'instinct. L'bomme peut se tromper, et c'est là sa grandeur; car il ne peut se tromper que parce qu'il est intelligent. De même, nos sens ne nous abusent jamais. Ce qui nous abuse, ce sont les conclusions que nous tirons de nos sensations. Cette tour, de loin, me paraît ronde, et elle est carrée; l'erreur n'est pas dans ma sensation; elle est dans le jugement que je forme à propos de cette sensation. Nos sens ne peuvent nous tromper sur la nature réelle des choses, parce qu'ils ne peuvent rien nous en apprendre. C'est ce que Lucrèce a développé en beaux vers (liv. IV, v. 585 et suivants); mais il a glorifié nos sens de cette infaillibilité, qui n'est que l'infaillibilité de l'ignorance.

Dépouillé de tout ce qu'on lui avait faussement attribué, le phénomène de la sensation n'en est pas moins important à étudier, soit réduit à lui-même, car il est, sinon le principe, au moins le précurseur de tout le développement de notre activité intellectuelle1, soit surtout considéré, par rapport à ce développement, dans les associations qu'il forme avec lui ultérieurement, et qui ne peuvent être observées qu'après l'apparition de notre personnalité.

Avant cette apparition que précède dans l'enfant l'état purement sensitif, la sensation mérite pourtant d'être étudiée avec attention; car elle contient des éléments qui ser-

1 Le système sensitif sert de cause occasionnelle à tout le développement de l'activité de notre intelligence. » — Lettre de mon père à M. de Biran.

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viront à construire des idées. Mon père a analysé avec un soin très-minutieux la sensation, que les métaphysiciens de l'école de Condillac ont exaltée beaucoup plus, mais qu'ils avaient observée -beaucoup moins exactement.

Ainsi, il a porté une analyse très-exacte dans la distinction de la partie représentative et de la partie affective de nos sensations.

Par partie représentative d'une sensation, il ne faut pas entendre la représentation d'un objet extérieur, ni même de ses qualités ; caria sensation, à parler vrai, ne représente rien; elle naît en nous à l'occasion d'une cause extérieure à nous; mais cette cause, qui est une certaine disposition de molécules matérielles, ne peut ressembler à une impression reçue par notre âme, pas plus qu'une cloche ne ressemble à un son. La philosophie moderne a rejeté avec raison ces prétendues images des choses, qui s'en détacheraient pour venir frapper nos sens et apporter à notre âme ces ressemblances des objets que Lucrèce appelle des simulacres ou des « membranes. » Nos sensations ne représentent donc point les causes de nos sensations comme images de ces causes ; mais elles les représentent comme signes de leur action.

Confondre le signe et la chose signifiée est une des erreurs les plus naturelles à l'homme qui ne réfléchit pas. Comme disait mon père : « Le paysan ne peut concevoir que le nom qui est un signe ne soit pas inhérent à la chose signifiée, et que du fer ne s'appelle pas nécessairement du fer. » Ainsi faisons-nous pour nos sensations, signes de la présence des êtres qui les produisent, et que souvent nous ne distinguons pas de ces êtres.

La partie représentative d'une sensation, c'est tout ce qui en elle ne nous modifie ni agréablement, ni désagréa-

blement. Cette modification en plaisir ou en déplaisir, c'est la partie affective de la sensation. Je vois une couleur, j'entends un son; cette couleur est bleue, ce son est aigu; voilà ce qui forme, dans ce que j'ai senti, la partie représentative ; cette couleur me plaît, ce son me blesse ; voilà la partie affective.

Mon père remarquait que la portion affective des sensations devait être chez les enfants plus vive qu'on ne l'imagine.

« Voyez, disait il, avec quel plaisir ils semblent suivre le mouvement de la lumière ou d'un objet quelconque déplacé devant eux; il n'y a, ajoutait-il, de purement représentatives que les sensations dont l'habitude a flétri la partie affective ; il n'y a de purement affectives que celles où la vivacité de la partie affective couvre et dérobe la partie représentative. »

Il n'admettait pas que certains sens, l'odorat par exemple, ne pussent nous donner que des sensations purement affectives ; il le prouvait par l'exemple d'un aveugle qui, dans la boutique d'un pharmacien, reconnaîtrait par l'odorat la différence de divers médicaments. Les odeurs de ces médicaments seraient pour lui de véritables signes représentatifs de leur nature. Il est bien probable que dans le flair d'un chien une partie est représentative du gibier qu'il poursuit à la trace.

Après ces fines distinctions entre la partie représentative et la partie affective de nos sensations, mon père arrivait à une analyse approfondie de la sensation elle-même.

Quand un objet extérieur modiiie notre sensibilité, il y a d'abord impression ; l'impression n'est point encore la sensation toute entière, mais seulement le résultat, sur notre système nerveux, d'une action en général extérieure à ce

système. Comme toute action produit une réaction, l'organe impressionné réagit; et, par cette réaction de l'organe, l'impression est convertie en sensation. Un effet de la réaction de l'organe sur l'impression est que, dans certains cas, cette réaction se propage aux muscles et produit des mouvements qui n'ont été ni prévus ni voulus. Tels sont les premiers mouvements instinctifs, nécessaires à la conservation de l'animal. Encore aujourd'hui, quand nous fermons l'œil, ou plutôt quand l'œil se ferme, car notre volonté n'y est pour rien, à la vue d'une vive lumière aperçue en sortant de l'obscurité, c'est par l'effet d'une de ces réactions qui accompagnent nécessairement la première impression des objets sur nos organes. La réaction ne produit pas toujours des mouvements instinctifs; mais ce qu'elle est toujours, c'est une trace de l'impression que l'âme a reçue par le cerveau, de l'effort qu'a produit instinctivement l'organe en réagissant.

Ceci permet de concevoir comment l'image diffère de la sensation. « Après que l'impression a cessé, dit mon père, l'organe qu'elle a fait réagir conserve son aptitude à reproduire la même réaction, même en l'absence de la cause qui l'avait d'abord produite. Ainsi naît l'image. » Il faut voir chez mon père lui-même comment il a expliqué pourquoi nous ne confondons point une sensation présente avec l'image d'une sensation passée, bien que l'image puisse être parfois aussi vive et même plus vive que la sensation présente ; comment il a poursuivi dans le plus grand détail, et démêlé avec une puissance et une subtilité d'analyse infinies, les associations qui s'établissent entre les sensations présentes et les images d'une sensation passée, et aussi d'autres réactions qui ont eu lieu dans le même organe ou dans des organes différents, et dont l'une, se produisant,

a pour effet naturel de rappeler les autres. C'est par ces délicates analyses qu'il est parvenu à expliquer, par exemple, un fait philosophiqne très-curieux qu'ont pu reconnaître toutes les personnes qui fréquentent l'Opéra Italien, mais dont peu d'entre elles, sans doute, se sont rendu raison.

« Si les paroles que l'on chante, dit mon père, ne sont pas fortement prononcées, l'auditeur assis dans le fond de la salle ne reçoit que l'impression des voyelles et des modulations musicales, mais n'entend point les articulations, et partant, ne reconnaît pas les mots. Qu'il ouvre alors le livret de l'opéra ; et en suivant des yeux, il entendra trèsdistinctement ces mêmes articulations que tout à l'heure il ne pouvait pas saisir. Voici ce qui passe en lui. La vue des caractères qu'il a devant les yeux, se composant non-seulement de la sensation visuelle du moment, mais des images des sensations de même espèce qu'il a éprouvées en apprenant à lire l'italien,... la vue des paroles* écrites réveille en lui les images sonores et acoustiques des paroles prononcées ; et les images des sons renforçant dans son organe les impressions trop faibles qu'il reçoit de la scène, il en résulte une audition distincte. » Cet exemple montre à quel point les images des sensations antérieures modifient nos sensations actuelles ; elles peuvent nous faire voir plus que nous ne voyons, et entendre plus que nous n'entendons.

Le domaine de la sensation pure, que l'école de Condillac avait fait si vaste, est bien étroit dans la réalité. Pour trouver un état purement scnsitif dans lequel l'activité personnelle n'intervienne pas, il faut remonter aux premières époques de l'enfance ou considérer la nature inférieure de l'animal , toutes deux soustraites à l'observation

directe. Dans notre existence actuelle, il est un état dans lequel nous n'avons que des sensations et des images : c'est le rêve. Quand nous rêvons, notre personnalité a disparu; nous ne pouvons plus vouloir, nous souvenir, combiner, réfléchir ; nous sommes le jouet passif des sensations et des images. Pendant le sommeil, une image peut faire naître une sensation, et une sensation évoquer une image ; quand on s'est vu précipiter d'une grande hauteur, on se réveille le corps brisé; et une position gênée qui fait souffrir un muscle, amène dans le rêve toutes sortes de circonstances bizarres, qui nous paraissent produire en nous cette douleur. Tant que dure l'état singulier du rêve, les sensations et les images s'enchaînent entre elles au hasard, et indépendamment de l'ordre où nous les avons reçues ; car nous ne sommes plus là pour rétablir cet ordre. Notre imagination est purement passive, comme tout notre être. Mais quand l'activité, la liberté, la personnalité nous seront revenues avec le réveil, nous retrouverons l'imagination active, celle qui forme avec des images des combinaisons voulues. C'est l'imagination des peintres et des poètes.

Ce qu'il y a de plus important pour l'histoire de nos idées dans l'état purement sensitif, c'est qu'un tel état nous donne cet ensemble de sensations visuelles juxtaposées, qui sera pour nous la seule étendue, jusqu'au jour où nous concevrons, derrière cette étendue apparente et bornée, un espace réel et infini.

Il est nécessaire de s'arrêter à la formation de celte image de l'étendue, produite en nous par la simple faculté de sentir et de réagir sur des substances.

Je laisserai parler mon père : « Quand plusieurs causes de sensation agissent concurremment sur le même point

du système nerveux, le phénomène qui en résulte s'offre à nous comme une sensation unique différente de chacune de celles qui auraient été produites par ces causes, si elles avaient agi séparément; par exemple, un rayon jaune et un rayon bleu, tombant simultanément sur un même point de la rétine, produisent une sensation de vert ; mais quand les causes de sensation agissent simultanément sur des points différents d'un même organe, et à plus forte raison sur des organes différents, il y a pluralité de phénomènes distincts ; et chacun d'eux s'offre à nous comme si la cause qui l'a produit agissait seule.

c< Si les points de l'organe nerveux sur lesquels porte l'action de ces causes sont disjoints, les sensations qui en résultent nous apparaissent disjointes ou isolées ; tel est l'aspect que nous offrent pendant la nuit les étoiles du firmament.

« Si, au contraire, les causes de sensation agissent sur une série ou un système de points nerveux contigus, le phénomène total, résultant des phénomènes partiels qui correspondent à ces différents points, nous apparaît revêtu de l'étendue phénoménique ; c'est-à-dire, nous acquérons ainsi l'apparence de l'étendue. » Mon père fait remarqner que cette image de l'étendue ne suppose pas nécessairement la faculté de voir, et que les sensations, produites en promenant notre main sur des surfaces, nous donneraient aussi, par la juxtaposition des images tactiles, une sensation étendue. C'est l'étendue obscure des aveugles de naissance, dont ils ont même l'image, puisqu'ils s'y meuvent et s'y dirigent, et y construisent par la pensée des figures de géométrie, quand ils sont géomètres comme Saunderson.

Il n'y a jusqu'ici, dans le monde intérieur que j'étudie, rien autre chose que des sensations passivement éprouvées,

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des images de ces sensations, des réactions involontaires et des mouvements instinctifs qu'elles déterminent. Tout cela s'associe au hasard fatalement comme dans l'animal, ou seulement au hasard comme dans le rêve et la folie. Dans ces deux états, il n'y a pas de personnalité, de volonté, de liberté ; on est passif, c'est-à-dire qu'on n'est pas; aussi n'est-on pas responsable de ses actes. L'animal est dans le même cas ; il a des sensations, et ces sensations déterminent les mouvements instinctifs, auxquels elles sont liées. Certains faits observés, surtout chez les animaux domestiques, que l'action de l'homme sur eux place dans des circonstances particulières, feraient croire qu'il y a chez eux autre chose que des sensations et des mouvements instinctifs; qu'il y a volonté, délibération. Mais il ne faut pas s'arrêter à ces faits exceptionnels, inexpliqués et inexplicables ; il faut prendre, non tel ou tel individu, mais l'animalité en général. On peut alors affirmer que l'animal est un être purement sensitif et instinctif, qu'il n'a point été doué de l'activité interne, -dont l'exercice nous donne la conscience de notre personnalité, qu'il n'a point le sentiment du Moi. En effet, nous le verrons bientôt, le Moi, dès que ce sentiment nous apparaît, avec le caractère de liberté ; le Moi ne peut se voir sans se voir libre. Or, accorderez-vous à l'animal la liberté morale ? Si vous la lui accordez, comme être libre, il est capable de faire le bien et le mal ; il peut mériter ou démériter ; il faudra comme au moyen âge pendre ou brûler les animaux coupables de quelques méfaits, non pour s'en délivrer, mais pour les punir; et l'Académie française doit préparer des couronnes pour les animaux vertueux.

Le sentiment du Moi est donc propre à l'homme, et à l'homme en possession de lui-même : Compossuî. Quand

il cesse de l'être ou avant qu'il n'y parvienne, il est ce que Condillac voulait qu'il fût toujours : « Il n'est qu'un être sentant, un être passif qui s'ignore, parce que le sentiment de son existence ne peut lui être donné que dans l'action : « Vivit et est vitx nescius ipse sux. »

En effet, la sensation existe; mais il n'y a personne encore qui se voie sentir. La nature extérieure frappe à la porte de l'âme ; mais l'hôte n'est pas éveillé et n'entend pas. L'être qui ne fait que sentir ne peut même savoir qu'il sent ; car, il ne saurait se distinguer de la sensation; il est absorbé dans la sensation, il est la sensation. Quand l'odeur de la rose vient le frapper, il est l'odeur de la rose, comme dit Condillac. Seulement, il faut ajouter que, quand l'homme est l'odeur de la rose, il n'est pas encore.

Le moment est venu de quitter cette région infime de la pure sensation, où l'homme ne se distingue point de Tanimal, à laquelle appartient le rêve, l'imbécillité, le délire, pour entrer dans une région supérieure et vraiment humaine, dens laquelle l'être actif e( libre intervient, combinant les matériaux que les sens lui fournissent avec les produits de son énergie propre; et ainsi, s'élevant à la notion de la cause, de la durée, de la matière, de l'âme, il découvrira les rapports qui lient les choses, les lois qui les gouvernent, et l'intelligence qui les a créées.

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