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FAISANT PARTIE DU MÉMOIRE DE LAN XII

M. Destutt de Tracy est le premier qui ait remarqué l'abus que Condillac et ses disciples avaient fait du mot résistance, en l'appliquant également et à ce qui nous occasionne une simple pression, et à ce qui s'oppose aux mouvements de notre corps, soit que nous ayons la conscience de ce mouvement, ou que nous ne l'avorte pas, soit que ce mouvement soit indépendant de notre voïonté ou qu'il en soit un effet. 11 observe d'abord, que l, « soit qu'un corps affecte les nerfs « cachés sous la peau de ma main, ou qu'il produise cer- « lain ébranlement sur ceux répandus dans les membranes « de mon palais, de mon nez, de mon œil ou de mon

1 Projet d'éléments d'idéologie, chap. VII, p. 114 et suivantes. Les Éléments d'idéologie de M. Destutt de Tracy ont paru en 1801. (Note de l'éditeur.)

« oreille, dans les deux cas c'est une pure impression que « je reçois, c'est une simple affection que j'éprouve ; et « l'on ne voit point de raison de croire que l'une soit plus « instructive que l'autre, que l'une soit plus propre que « l'autre à me faire porter le jugement qu'elle me vient « d'un être étranger à moi. Pourquoi le simple sentiment « d'une piqûre, d'une brûlure, d'un chatouillement, d'une « pression quelconque, me donnerait-il plus de connais- « sance de sa cause que celui d'une couleur ou d'un son, « ou d'une douleur interne? I! n'y a nul motif de le pente ser. »

Après avoir reconnu que le toucher passif ne peut pas plus que les autres sens nous conduire à reconnaître l'existence des corps, il fait voir que la même chose a lieu dans la position où nous nous mouverions sans nous en apercevoir. « Dans cet état, dit il, je remue mon bras , mais je l'ignore ; « il va rencontrer un corps dur , mais je n'en sais rien ; « j'éprouve de la part de ce corps la sensation que nous ap- « pelons résistance ; mais je ne sais pas en quoi elle consiste, « ni quel est l'effet d'une opposition à mon mouvement, « puisque je ne sais pas que je fais du mouvement. Cette « sensation est donc encore une impression simple, aussi « peu instructive que les autres ; je n'en puis encore rien « conclure. »

Il passe ensuite à une troisième hypothèse, celle où l'on a la conscience du mouvement qu'on exécute, en vertu de cette sensation interne dont il est toujours accompagné. « En effet, mon oras s'agite ; je ne sais pas encore que « c'est mon bras, ni même que j'ai un bras; mais j'éprouve « quelque chose qui est la sensation du mouvement ; « mon bras rencontre un corps qui l'arrête ; je ne sais « point qu'il y a des corps. Ma sensation du mouvement

« cesse, je n'éprouve plus cette manière d'être; j'en suis « averti, il est vrai ; mais je ne sais encore rien du tout « de la cause de cet effet. Ainsi me voilà, avec la faculté « de me mouvoir, avec la sensation, la conscience que je « me meus, tout aussi ignorant qu'avec les sensations tacce tiles passives, et toutes les autres que nous avons déclarées « insuffisantes pour nous apprendre l'existence des corps. « Du moins, il n'est pas prouvé que je sois nécessairement « conduit par ce changement de sensation à reconnaître « que ce qui cause la cessation de ma sensation de mouve- « ment est un être étranger à mon moi. »

Enfin, l'auteur en vient au cas où le mouvement est senti et produit par la volonté en vertu d'un désir senti aussi. 11 explique très-bien comment la résistance qui s'oppose à un mouvement nous prouve invinciblement l'existence d'un objet hors de nous. Mais que de décompositions préliminaires cette explication ne suppose-t-elle pas, dans la perception totale dont l'individu est aifecté à chaque instant! Il faut distinguer le sentiment du désir de nous mouvoir, de celui que produit le mouvement, et ces deux sentiments, de celui de la résistance. Il faut se rappeler qu'auparavant ce même désir a été suivi de la même sensation de mouvement, sans que rien s'y soit opposé; ce qui fait deux souvenirs cà distinguer des trois perceptions. Il faut encore comparer ces souvenirs à ces perceptions; car, comme le dit l'auteur un instant après1 : « Pour que la résistance « me soit connue, il ne suffit pas que je sente un désir ; il « faut que tantôt ce désir soit suivi d'un effet, et que tantôt « cet effet éprouve une opposition. » Il me semble qu'on • doit ajouter : «Et que je puisse percevoir à la fois, ou, si l'on

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veut, comparer ce qui m'arrivedans les deux cas, dont l'un ne peut être qu'un souvenir toutes les fois que j'ai la perception actuelle de l'autre. » Toutes ces explications supposent donc évidemment la distinction des souvenirs et des perceptions ; elles supposent également des jugements portés par l'individu sur sa propre existence, et sur la faculté qu'il a de produire en soi, à volonté, la sensation du mouvement. D'où il suit que, si l'auteur a voulu expliquer la formation de nos premiers jugements, il n'est point remonté assez haut ; mais que, si du jugement primitif porté, d'après l'expérience, sur ce que tantôt nous avons la faculté de produire en nous la sensation du mouvement et que tantôt nous perdons subitement cette faculté par le changement subit de la sensation de mouvement en celle de résistance, il a cherché à conclure une preuve démonstrative de l'existence d'objets hors de nous, il a plus approché du but qu'aucun de ceux qui l'avaient précédé. Ces raisonnements sont faits sans doute pour ébranler un idéaliste; mais ces raisonnements , partant comme tous les autres d'un jugement primitif pour arriver à un jugement dérivé, ne peuvent en aucune manière expliquer la formation du premier jugement.

Il semble cependant que l'auteur suppose toujours que le sentiment du désir, celui du mouvement; celui de la résistance et les souvenirs analogues, jouissent, exclusivement à tout autre sentiment et k tout autre souvenir, de la propriété de se séparer immédiatement; et comme, quand on le lui accorderait, il resterait encore bien des difficultés sur la manière dont nous jugeons de notre propre existence, et que d'ailleurs cette exception à une loi qu'on établirait comme générale dans tous les autres cas, est évidemment dénuée de fondement, il faut en revenir à cette vérité que

tout jugement serait impossible s'il n'existait en nous une loi fondée sur notre organisation, en vertu de laquelle certaines perceptions se séparent, et d'autres restent nécessairement réunies.

Je ne me suis tant étendu sur les observations précédentes que pour démontrer que, si cela n'était pas ainsi, la perception totale dont l'individu est affecté à cbaque instant, serait nécessairement indécomposée, et que l'individu ne pourrait porter aucune espèce de jugement, pas même distinguer ses souvenirs des perceptions présentes, ni reconnaître sa propre existence. Recourons donc à l'expérience et à l'examen de la manière dont agissent nos sens ; nous y trouverons bientôt la solution d'une difficulté qui paraît d'abord insurmontable.

Les métaphysiciens ont distingué depuis longtemps deux sortes de décompositions dans nos idées : l'une est la distinction des diverses perceptions simples dont une perception totale est composée; l'autre, la distinction des rapports, idées, ressemblances qui existent entre des perceptions simples, et en général de toutes les circonstances qui les accompagnent. Mais il est assez surprenant qu'ils ne .se soient pas aperçus que, si la seconde est un résultat de l'attention volontaire, la première en est absolument indépendante, lors même que nous connaissons les perceptions partielles qui doivent se trouver dans celle que nous éprouvons. Il nous est impossible de les séparer quand elles sont unies en vertu des lois de notre organisation, impossible de les réunir dans le cas contraire. Aucune attention ne peut séparer le bleu du jaune, lorsque ces deux couleurs réunies sur le même objet nous donnent la sensation du vert. Il nous est également impossible de réunir ces deux sensations, lorsque les lois de notre organisation s'y oppo-

sent, de nous procurer, par exemple, la sensation du vert en regardant un corps jaune et un corps bleu. Il en est de même de la saveur d'un sel formé d'un acide et d'un alcali; nous ne saurions y distinguer ces deux saveurs. Mais qu'on porte deux gouttes d'eau imprégnées l'une d'acide, l'autre d'alcali, sur deux points différents delà langue, il nous sera impossible de réunir ces deux sensations en une seule, pour en former celle du sel. Il est inutile d'examiner un plus grand nombre de faits analogues. Le lecteur s'assurera aisément qu'ils se réunissent tous pour prouver que des perceptions transmises par des filets nerveux différents, se séparent nécessairement dans l'entendement, à mesure qu'il s'aperçoit que ce n'est que pour cela que les souvenirs se séparent des perceptions actuelles, et qu'il en est de même de la double sensation produite par le contact de deux parties de notre corp>. A l'égard de la décomposition de la perception et de la résistance en deux autres perceptions, celle de quelque chose d'étranger au moi, et celle du moi, il est évident qu'elle se rapporte uniquement à la seconde espèce de décomposition, et qu'il est par conséquent absurde d'imaginer que ce soit là une des premières qui aient lieu.

Ce fait général, établi comme nous venons de le faire, ne paraît pas être sujet au moindre doute ; mais l'examen particulier de la manière d'agir de chacun de nos sens y ajoutera encore de nouvelles preuves, et nous apprendra en même temps quels sont ceux qui nous communiquent certaines idées, dont une métaphysique imparfaite et présomptueuse a singulièrement obscurci la formation.

Lorsqu'un de nos sens nous transmet à la fois plusieurs perceptions, elles sont distinctes toutes les fois qu'elles arrivent au cerveau par différents filets du nerf qui se distribue à ce sens; elles sont nécessairement confondues, lors-

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qu'elles y arrivent par les mêmes filets. On peut conjecturer avec assez de fondement que ce dernier cas a lieu dans les sensations internes, que plusieurs se réunissent souvent, parce qu'elles arrivent au cerveau par les mêmes filets et ne nous transmettent ainsi qu'une sensation unique. Mais cela n'empêche pas que le premier n'ait lieu aussi, et qu'il n'y ait de ces sensations qui, arrivant par des filets différents, ne se séparent nécessairement, pourvu que l'une d'elles ne soit pas assez forte pour empêcher de sentir les autres. Un homme qui a faim et un léger mal de dents distingue très-bien ces deux affections. Je ne sais s'il en est de même de la faim et de la soif, si on peut les éprouver séparément à un même instant, ou si, au contraire, lorsque leur cause existe à la fois, elles se confondent en une sensation unique. Si cederniercas était conforme a l'observation, comme je le crois, cela ajouterait une nouvelle probabilité à celle qui semble indiquer que ces deux affections se transmettent au cerveau par le même organe sensitif.

Ce dernier cas a lieu dans l'odorat, parce que l'air chargé des molécules mêlées de divers corps odorants, en étant également imprégné, les dépose également sur toutes les extrémités du nerf olfactif. 11 serait extrêmement difficile de porter une odeur sur quelques-unes de ses extrémités, et une autre sur d'autres. On doit donc regarder ce sens comme ne pouvant produire directement aucune distinction entre les sensations qu'il nous transmet; ce qui n'empêche pas €{u'un individu borné à ce sens ne pût distinguer une odeur présente du souvenir d'une odeur passée plus forte ou plus agréable, parce que l'exercice de la mémoire semble dépendre, comme je l'expliquerai ailleurs, de mouvements de fibres du cerveau qui ne sont point les mêmes que celles qui s'agitent dans la perception.

L'organe du goût peut donner, suivant les circonstances, des sensations distinctes ou confondues. Ce dernier cas a toujours lieu, parce que les aliments ou les boissons sont parfaitement mêlés ensemble. Il en est des sensations qui en résultent comme de celles de l'odorat; on ne peut reconnaître les substances qui entrent dans la combinaison d'un mixte que parce qu'on a appris de l'expérience que certaines odeurs ou certaines saveurs résultent du mélange de telles et telles odeurs ou de telles et telles saveurs, comme un peintre juge en voyant certaines couleurs composées, tel que le gris, le vert, etc., les couleurs qui sont entrées dans le mélange. Mais le sens du goût peut aussi transmettre des sensations distinctes. Si l'on porte deux gouttes de liqueurs différentes sur deux points de la langue, on sentira les deux saveurs distinctement ; et la sensation qu'on éprouvera n'aura le plus souvent aucune ressemblance avec celle qui résulterait d'une goutte du mélange des deux liqueurs. On peut faire la même expérience avec des aliments solides, en les choisissant parmi ceux dont le méiange produit une sensation différente de celle qu'ils ont isolément , et en plaçant d'abord l'un d'un côté de la bouche, et l'autre de l'autre, et en les mêlant un instant après.

Le sens de la vue est dans le même cas que celui du goût, à cela près que les sensations s'y confondent beaucoup plus rarement. Il faut user des ressources de la dioptrique ou de la catoptrique pour faire tomber, précisément sur les extrémités des mêmes blets nerveux , les images de deux corps qui paraissent alors n'en former qu'un. En plaçant un corps blanc devant une vitre et un corps noir derrière, parfaitement égal au corps blanc, il est facile de les disposer de manière que l'image du corps

blanc, réfléchie dans la vitre, se confonde avec le corps noir vu à travers la vitre; on ne voit alors qu'un seul corps de couleur grise ; et avec un peu d'adresse, on peut faire passer cette couleur grise par différentes nuances, en éclairant plus ou moins chacun de ces corps. Ce qui prouve bien que nous distinguons les objets par la vue indépendamment des leçons du toucher, c'est que lorsqu'on approche un de ces corps de l'image de l'autre, on croit voir deux corps qui se pénètrent réciproquement et se confondent enfin en un seul ; ce qui ne pourrait avoir lieu si nous jugions de la position relative des corps d'après ce que nous en a appris le toucher, puisque ce sens n'a jamais pu nous donner l'idée de rien de semblable. Ce n'est pas, comme l'ont dit quelques métaphysiciens, que les rayons de lumière viennent en ligne droite à l'œil, que ce sens diffère de l'odorat, mais parce que les rayons partis de chaque objet se réunissent sur une portion différente de la rétine, et transmettent leur impression au cerveau par des fibres différentes, sans que la conformation de l'œil permette que les impressions causées par deux objets différents agissent sur les mêmes fibres, excepté dans des illusions optiques analogues à celles dont je viens de parler, et où l'on voit les corps se confondre, malgré tous les jugements que nous sommes accoutumés à porter sur l'impénétrabilité des corps, de même que nous les voyons nécessairement les uns hors des autres, lorsqu'ils agissent sur les filets différents du nerf optique.

Recevoir des perceptions distinctes les unes des autres et formant un tout continu, c'est recevoir l'idée de l'étendue. Cette idée vient donc par le sens de la vue. Elle peut venir également par le sens du goût ; mais c'est lorsqu'il agit à la manière du toucher, c'est-à-dire lorsque les corps

de saveurs différentes sont distribués d'une manière continue sur les divers points de cet organe. Dans ce cas, on sent très-bien retendue de sa langue, par exemple; comme on sent d'autant mieux celle d'une partie quelconque de son corps que le tact y reçoit plus d'impressions placées à côté les unes des autres. Au reste, la nature même de l'organe du goût et les fluides qui en couvrent la surface, tendent sans cesse à en confondre les sensations et à approcher à cet égard de l'odorat. Il n'en est pas de même du fluide qui recouvre la rétine; outre qu'il est retenu immobile par les membranes de l'œil, il pourrait se mouvoir sans changer les sensations , puisqu'il n'entraînerait pas dans son mouvement les particules lumineuses, comme le fluide de l'organe du goût entraîne les particules sapides.

On a nié que la vue pût donner l'idée de l'étendue ; mais les objections sur lesquelles on s'est appuyé ne portent que sur ce qu'on a cru que l'idée de l'étendue emportait celle de l'objet hors du moi, et sur ce qu'on n'a pas senti que, sans reconnaître de distance entre le moi et la surface colorée, distance dont la vue ne saurait donner l'idée, on pouvait cependant voir en soi, pour ainsi dire, une étendue à deux dimensions seulement, où chaque corps occuperait une portion de surface égale à la projection de ce corps sur la concavité d'une sphère indéfinie, dont le centre serait dans l'œil; en sorte qu'un individu borné au sens de la vue ne pourrait concevoir que deux dimensions dans l'étendue, de même que nous n'en pouvons concevoir que trois. L'expérience du fameux aveugle de Chéselden a prouvé que c'est réellement de cette manière que nous pouvons acquérir l'idée de l'étendue sans le secours du tact. Dès qu'on lui eut rendu l'usage de la vue, il vit une vaste étendue colorée, où les objets qu'il distinguait lui paraissaient même plus grands

qu'ils n'étaient réellement. Bien loin que le tact lui apprît qu'ils étaient étendus, ce fut le tact qui lui apprit à les restreindre. Il est vrai que l'usage qu'il avait probablement fait de ce sens en touchant ses yeux pendant sa cécité, et la certitude où il était que c'était sur cette partie de son corps que l'on avait fait l'opération, lui faisait voir la couleur au bout de ses yeux, au lieu de la voir en lui-même, comme il arriverait à un individu borné uniquement au sens de la vue. Mais cette dernière circonstance prouve, peut-être plus que Je reste, que l'idée de l'étendue avait été reçue précédemment par le tact, puisqu'ayant parcouru plusieurs fois avec sa main l'étendue de sa paupière et rapportant la surface colorée à cette paupière , il n'aurait pu lui donner que l'étendue qu'il s'était accoutumé à attribuer à cette partie de son corps, bien loin de lui attribuer une étendue beaucoup plus grande, comme il le disait lui-même. L'étendue donnée par le tact et celle donnée par la vue étaient deux idées, entre lesquelles des expériences répétées pouvaient seules établir quelques liaisons, et ce n'était qu'après ces expériences que les jugements portés sur l'une pouvaient être appliqués à l'autre ; ce qui se rapporte parfaitement avec ce qu'on raconte des difficultés que l'aveugle dont nous parlons éprouva à juger de la grandeur des objets par la vue, comme il en jugeait auparavant par le tact.

On sait que Condillac, après avoir beaucoup trop donné au sens de la vue, dans ses premiers ouvrages, passa, dans son Traité des sensations, à un excès opposé pour donner en quelque sorte plus de régularité à son système , en déduisant d'un seul ordre de sensations presque toutes nos connaissances. Il voulut résoudre cette question de fait, puisque cela dépend absolument de l'organisation de l'œil, par des raisonnements métaphysiques ; et après avoir par-

faitement expliqué comment la statue qu'il suppose bornée distingue plusieurs couleurs, et avoir été conduit à ce que cette statue se sente, suivant son expression, comme une espèce de surface colorée , il abandonne tout à coup cette opinion, parce que, faute d'avoir remarqué qu'une suite nécessaire de notre organisation était de juger hors les unes les autres les sensations mêmes semblables qui nous sont transmises par des filets nerveux différents, et de confondre en une seule celles qui nous arrivent par la même fibre, quelque différence qu'il y eût entre elles , il a cru, au contraire, que nous ne devions distinguer les sensations qu'à raison de leur diversité. Dès lors, il n'a plus pu tenir compte de la différence qui existe entre la manière dont nous sommes modifiés par les corps de même couleur, mais dont l'angle visuel est très-différent. Serait-ce donc la même chose que plusieurs paquets de fibres fussent agités, ou qu'il n'y en eût qu'un seul, et qu'un pied, un pouce, une ligne, etc., de la même surface colorée nous modifiassent de la même manière , et que, comme le dit Condillac, la sensation de couleur répétée plusieurs fois, ou produite une seule fois, n'est jamais qu'une manière d'être, en sorte que la statue ne saurait se douter de cette répétition?

Après avoir adopté cette opinion, il fallait bien admettre que les diverses couleurs présentes à la fois à la statue ne pouvaient se terminer réciproquement, et qu'ainsi il n'en pouvait résulter des figures. C'est aussi ce que pense Condillac ; mais on voit qu'il se défiait de ces conséquences, déduites de raisonnements purement abstraits, que l'expérience eût pu seule justifier, puisqu'il a recours à un autre argument. Il prétend que, les couleurs et la lumière intéressant la statue beaucoup plus que les figures, elle ne

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ferait aucune attention à ces dernières, lors même qu'elle pourrait les apercevoir. Cette raison est bonne à la vérité dans les premiers moments où les yeux sont ouverts ; mais l'ennui de voir toujours les mêmes objets doit à la fin déterminer l'individu à chercher de nouvelles perceptions, et à les trouver dans les rapporls de grandeur et de figure, des surfaces colorées qui s'offrent à lui.

Le même auteur refuse encore à l'individu borné au sens de la vue l'idée du mouvement. Si Ton suppose cependant que le corps, dont la couleur frapperait le plus cet individu, et qui serait par exemple placé à sa droite, soit transporté à gauche, il paraît également difficile de nier qu'il pût apercevoir ce changement, ou de prétendre qu'il pût s'en apercevoir, sans avoir l'idée du mouvement.

Je ne réponds pas à l'objection de Condillac, lorsqu'il dit que la grandeur de l'étendue vue par sa statue ne peut, être ni absolue, ni relative, et qu'ainsi il n'y en a point, parce que je ne comprends point ce qu'il appelle dans ce cas grandeur absolue. Si c'est une grandeur déterminée absolument en elle-même, aucun de nos sens ne peut nous en donner une telle ; et comme il n'y a de grandeur relative que par rapport à une autre grandeur, il s'en suivrait que toutes les grandeurs ne sont pour nous ni absolues ni relatives, avant que nous les ayons comparées. Si, au contraire, il entend par grandeur absolue une certaine grandeur, telle que celle qu'attribuerait à la lune un homme élevé sans voir cet astre, la première fois qu'on le lui montrerait à travers un tube, ou, si l'on veut, telle que la grandeur qu'attribua l'aveugle de Chéselden à cette réunion confuse de couleurs qui s'offrit à ses yeux ouverts enfin à la lumière, il est prouvé par mille expériences que l'agitation d'une certaine quantité de fibres optiques ne peut

avoir lieu sans produire en nous l'idée d'une telle grandeur.

Je ne dirai qu'un mot des deux objections que M. Destutt de Tracy a jointes à celles deCondillac1, parce que j'ai déjà répondu à la première, en faisant voir que ce n'est pas parce que les rayons viennent en ligne droite que l'organisation de l'œil diffère essentiellement de celle de l'odorat, mais parce que les rayons partis de différents corps affectent des filets nerveux différents, et parce que la seconde est fondée uniquement sur ce qu'il confond l'idée de l'étendue avec la réalité de l'existence des objets que nous voyons hors de nous. Il montre très-bien que la vue ne peut prouver cette réalilé ; mais il ne s'en suit pas qu'elle ne puisse pas donner l'idée d'une étendue peuplée d'illusions d'optique, qui nous offriraient des corps changeant souvent de figure et de grandeur, se pénétrant quelquefois, etc., illusion qui n'en aurait pas moins une réalité pour l'être sentant, puisque ce serait des modifications de son Moi, de la même manière qu'on regarde ses idées et ses perceptions.

Nous avons vu que l'odorat confond naturellement toutes les perceptions qu'il nous transmet. Le toucher, au contraire, sépare nécessairement toutes les pressions qu'il nous transmet, puisque deux corps ne peuvent le presser à la fois au même point. Ce sens ne peut confondre que les sensations qui accompagnent d'ordinaire cette pression, telles que la sensation du froid, celle du chaud, du poli, etc., qui, transmises par les mêmes filets nerveux que ces pressions, n'en peuvent être séparées que par des jugements d'habitude. Le toucher est donc propre à nous donner l'idée

1 Ghap. V, p. 112 et 115.

de l'étendue, en nous transmettant une continuité de perceptions distinctes. Gela a lieu lorsqu'une partie de la surface de notre corps est pressée à la fois, et cette idée d'étendue ne nous conduit pas plus que celle qui nous vient par le sens de la vue, à la connaissance des objets hors de nous. Elle en diffère en ce que le tact, nous donnant la sensation des parties saillantes et rentrantes, nous donne l'idée d'une dimension de plus dans l'étendue; mais cette étendue, dont nous connaissons enfin toutes les dimensions, n'est encore qu'une sorte de cadre où nous rapportons, et où nous disposons en divers groupes, nos perceptions, à mesure que nous les distinguons les unes des autres.

Les physiologistes modernes sont tombés dans une erreur bien singulière au sujet des idées de l'étendue et du mouvement; ils ont cru que la première des deux idées était produite par la seconde, et c'est ce qu'ils ont appelé le sentiment du mouvement. Cette opinion me paraît insoutenable. Le sentiment du mouvement n'est qu'une simple sensation interne qui ne nous apprend rien de sa cause, et il suffit d'examiner avec attention ce qui se passe en nous pour reconnaître que nous ne savons la cause de ce sentiment que, parce qu'après avoir eu préalablement l'idée de l'étendue et celle du changement de lieu dans cette étendue, nous avons constamment observé que nous éprouvions ce sentiment, toutes les fois qu'une partie de notre corps changeait de lieu, et que c'était le seul cas où nous l'éprouvions.

Supposons, pour éclaircir ce sujet, que les systèmes des métaphysiciens n'ont fait aujourd'hui qu'obscurcir, un individu borné au seul sens du toucher, et ne possédant ce sens que par un seul de ces mamelons qui, répandus sur la surface de notre corps, servent d'organes au tact. Sup-

posons encore, pour le mettre dans le cas le plus favorable, qu'il ait senti sa propre existence, qu'un mouvement occasionné par quelque cause que ce soit lui ait appris qu'il pouvait produire en soi, à son gré, la sensation du mouvement ; car c'est dans la production de cette sensation que consiste, par rapport à lui, la faculté de se mouvoir; imaginons enfin que ce soit pour lui un sentiment agréable, comme il paraît que ce l'est pour tous les hommes, avant d'avoir été blasé à cet égard par l'habitude; cet individu, malgré tous ses avantages, ne pourra jamais acquérir la sensation de l'étendue en se mouvant au hasard ; il rencontrera un corps dur, et la sensation du mouvement cessera malgré lui. La sensation de résistance à sa volonté pourra bien, à l'aide du raisonnement, lui faire concevoir qu'il existe autre chose que lui ; mais il n'y a rien là qui ressemble à l'idée de l'étendue; ce serait plutôt celle d'une volonté plus puissante que la sienne, qui s'oppose à l'exercice de celle-ci, et remplace, malgré l'individu, le sentiment qu'il se plaisait à éprouver, par la sensation de pression que je lui suppose désagréable.

Pour faire mieux comprendre que, quoique l'individu eût éprouvé qu'il peut d'abord produire et suspendre à son gré la sensation du mouvement, il lui est impossible d'en conclure aucune idée semblable à celle que nous avons de l'étendue, imaginons un autre individu borné au sens de l'odorat, et pourvu de la faculté d'ouvrir et de fermer ses narines, comme nous ouvrons et fermons les yeux ; qu'à quelque distance soit placée une rose, cet individu pourra produire et suspendre à son gré les impressions agréables qu'il reçoit de cette rose, de même que l'autre individu pro^ duisait et suspendait à son gré le sentiment du mouvement. Que dans l'instant où l'individu borné au sens de l'odorat

ouvrait ses narines de tout l'effort de sa volonté, on substitue tout à coup à la rose une odeur infecte, le voilà qui se trouve dans rimpossibilité de sentir encore l'odeur de la rose, comme l'autre individu, d'éprouver le sentiment du mouvement, lorsqu'on l'arrête. Le voilà obligé de sentir malgré lui l'odeur qui lui déplaît; l'autre est obligé malgré lui d'éprouver la pression du corps dur. Que l'on voie s'il n'y a pas une entière parité entre la situation de ces deux individus, et si l'un peut acquérir des idées auxquelles l'autre ne puisse pas atteindre.

Mais, dira-t-on, la résistance du corps dur n'empêche de se mouvoir que dans un sens, et si l'individu a éprouvé qu'il avait d'abord la faculté de se procurer alternativement les deux sentiments correspondants à deux mouvements opposés, tandis que lorsqu'il a rencontré le corps dur, il ne peut plus se procurer qu'un de ces sentiments, et que les efforts qu'il fait pour obtenir l'autre ne produisent que cette sensation de résistance qui lui déplaît, n'en pourra-t-il rien conclure de plus que dans le cas précédent? Non ; car, pour conserver la même parité entre ce cas et celui de l'homme borné au sens de l'odorat, il ne faut que supposer que ce dernier est pourvu de deux narines, qu'il puisse ouvrir et fermer à son gré, de manière cependant à ce que l'une se ferme nécessairement lorsqu'il ouvre l'autre. Que deux fleurs soient placées sous chacune, de manière qu'il puisse sentir à volonté tantôt l'une, tantôt l'autre, ou n'en sentir aucune ; qu'on vienne alors à remplacer une des fleurs par un corps infect, dont il ne pourra par conséquent changer l'odeur contre celle de la fleur qu'il sentait auparavant, en sorte que, plus il fera d'efforts pour découvrir cette odeur, plus il sentira celle qui lui déplaît, ne se trouvera-t-il pas précisément dans le même cas que ce-

lui qui, accoutumé à éprouver le sentiment du mouvement dans deux sens, en sent un changer tout à coup en une sensation de résistance, qui l'affecte d'autant plus fortement qu'il fait plus d'efforts pour ramener la première?

On dira encore qu'après avoir rencontré un corps résistant d'un côté, il en sent un autre d'un autre côté, et que dès lors il les conçoit l'un hors de l'autre ; ce qui lui donne l'idée de l'étendue. N'est-il pas évident que, s'il ne connaît pas déjà l'étendue, il ne peut savoir qu'il s'est déplacé, et qu'il arrive simplement à cet homme d'éprouver tour à tour des sensations involontaires de pression, et des sentiments volontaires de mouvement, dans un ordre qu'il peut bien observer, mais dont il ne peut connaître la cause, en sorte qu'il est précisément dans le même cas que l'homme borné au sens de l'odorat, et doué delà faculté, que je supposais tout à l'heure, d'en suspendre à son gré l'exercice, si après qu'il aurait respiré quelque temps l'odeur d'une fleur, il la sentait changée en une odeur désagréable, et fermant cette narine pour ouvrir l'autre et sentir une autre fleur, il éprouvait qu'après un temps déterminé celle-ci se changerait à son tour en une odeur désagréable ?

Il y a un quatrième cas, où il semble d'abord que l'individu borné toujours à un seul filet nerveux sensible, fait glisser sur une surface le point de celle de son corps où aboutit ce filet. Mais un instant de réflexion suflit pour voir que, l'action mutuelle de deux corps ne dépendant que de leurs mouvements relatifs, la sensation serait précisément la même que si, le seul point sensible de son corps étant immobile, la surface glissait sur ce point, toutes les fois qu'il le désirerait, ou ce qui revient au même, s'il pouvait à volonté produire, dans ce point sensible, une suite de sensations de pression comparables dans leur ma-

nière d'agir sur lui, à une série de sons, d'odeurs, etc., ou d'autres sensations quelconques.

Un organe inétendu, de quelque manière qu'on le conçoive, ne peut donc donner l'idée d'objets placés hors les uns des autres, de manière cependant à former un tout continu, qui est proprement ce que nous appelons l'idée de l'étendue. Nous venons de voir qu'un seul point sensible ne donnerait qu'une idée d'être inétendue, à peu près comme une sensation de son ou d'odeur ; que cinq points sensibles placés chacun à l'extrémité d'un doigt donneraient bien cinq perceptions qui, arrivant au cerveau par des filets différents se distingueraient nécessairement, mais ces cinq perceptions n'ayant chacune aucune étendue ne donneraient pas plus cette idée que cinq sons entendus à la fois et distingués par l'individu. Comment donc est-ce que l'organe du tact donne l'idée de l'étendue? C'est parce que, comme dans l'œil, les extrémités de ces nerfs forment un réseau continu, dont chaque point ne peut être affecté que par un seul point du corps qui agit sur lui. Dès lors, tous les points contigus de la surface de ce corps transmettent des impressions également contiguës, et en même temps distinctes les unes des autres, parce qu'elles arrivent au cerveau par des fibres nerveuses aussi contiguës et distinctes. Il en résulte sur-le-champ l'idée de l'étendue, pour laquelle il n'est pas nécessaire que nous fixions notre attention sur chaque sensation en particulier, ce que le nombre de sensations rendrait impossible ; il suffit qu'elles se présentent toutes à la fois en un groupe plus ou moins étendu.

Quand la main est posée sur une surface, il en résulte donc nécessairement l'idée de l'étendue , c'est-à-dire d'un rapport de position entre des sensations distinctes et

contiguës. Cette idée devient d'autant plus claire que ces sensations sont plus distinctes. Elle le sera donc d'autant plus que les perceptions reçues des différents points de la surface sont plus différentes entre elles, et par là plus faciles à distinguer les unes des autres. Mais il faut bien faire attention que la principale cause de distinction entre ces sensations n'est pas dans leur différence, comme il semble que l'a toujours supposé Condillac, mais que la cause première et fondamentale de toute distinction entre les sensations est dans la distinction des filets nerveux qui les transmettent au cerveau, puisque l'expérience nous prouve que les sensations les plus différentes se confondent nécessairement en une seule, lorsqu'elles arrivent par le même filet, et qu'il nous est impossible de confondre, dans le cas contraire, les sensations même les plus ressemblantes, telles que celles que nous offre la vue de la mer, ou la pression d'une surface uniforme, telle que celle d'une table bien polie.

La différence entre les sensations transmises à la fois par la vue ou par le toucher n'est donc pas nécessaire pour cette distinction vague qui nous donne l'idée de l'étendue; mais c'est elle qui nous conduit à fixer notre attention, tantôt sur un groupe de ces sensations, tantôt sur un autre, pour y circonscrire distinctement certaines portions dans cette étendue, et pour acquérir les notions de figure, de position respective et de mouvement. Ces notions ne sont pas plus des perceptions que celles de l'étendue; cène sont évidemment que des rapports entre nos perceptions .

Il n'y a aucune difficulté à l'égard des notions d'étendue, de figure, de position, etc. ; mais il n'en est pas de même à l'égard du mouvement. Il est nécessaire, pour s'en faire une idée nette, de distinguera notion du mouvement

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du sentiment qui accompagne celui de nos membres. Ce sentiment est une pure sensation interne qui ne nous apprend rien de sa cause , et que nous ne savons que par expérience accompagner toujours ce que nous appelons mouvement, d'après la notion que nous en avons acquise en comparant la position respective des objets dans l'étendue.

Qu'on rentre un instant en soi-même, et l'on verra que cette notion suppose nécessairement celle d'étendue, de figure et de position. Il faut donc que les impressions simultanées et contiguës, transmises par des filets nerveux distincts et contigus , nous aient donné la première de ces notions, et que nous ayons reçu les autres de la diversité de ces impressions, pour que nous puissions acquérir la notion du mouvement, en observant des changements dans la position respective des objets perçus à la fois.

Le tact et la vue peuvent également nous apprendre qu'il y a des mouvements indépendants de notre volonté, et qu'il y en a qui en dépendent. Ce sont, ceux de nos membres. Supposons un individu borné au sens du tact, dont la main posée sur une table recouvre une pièce de monnaie, et que, par quelque cause que ce soit, cette pièce glisse entre la table et sa main , il sentira qu'elle change de place sur la table, et de là naîtra en lui la notion d'un mouvement indépendant de sa volonté. Mais , si la table glissait tout entière sous sa main immobile, il sentirait seulement une succession plus ou moins rapide d'impressions différentes qui ne produiraient pas plus en lui la notion du mouvement que si ces impressions changeaient par des changements chimiques arrivés dans la substance de la table.

Il en serait de même si la main glissait sur la table sans que la position respective des organes tactiles fût changée ; et le sentiment interne du mouvement que l'individu éprou-

verait dans ce cas, ne se lierait à la succession plus ou moins rapide des impressions que de la manière dont se lient en général deux sensations simultanées. Mais qu'un ou deux doigts glissent sur la table, l'individu s'apercevra qu'il change de position par rapport aux autres ; et l'expérience lui apprendra bientôt que ce mouvement est volontaire, et qu'il est accompagné d'un sentiment interne et particulier.

Sans la notion du mouvement, il n'existerait pour l'aveugle que l'étendue qu'il touche immédiatement; et si l'on transportait successivement sa main sur diverses parties d'un objet, il n'aurait aucune raison de les regarder comme réellement différentes. Ce ne serait jamais qu'un groupe d'impressions simultanées, qui s'évanouiraient et renaîtraient avec des modifications différentes.

Mais, quand cette notion a été acquise par un déplacement quelconque dans l'espace, dont nous avons acquis l'idée en en sentant à la fois toutes les parties, elle nous sert à étendre nos connaissances relativement à l'étendue. Après avoir eu quelque temps la main placée sur une surface irrégulière, l'aveugle peut faire glisser son petit doigt tout le long de cette surface, jusqu'à ce qu'il le mène sur une inégalité qu'il aurait, par exemple, reconnue avec le pouce ; en portant ensuite la main au delà de cette inégalité, il parcourra une nouvelle portion d'étendue, dont il rapportera facilement la position à celle qu'il a déjà reconnue. Mais ce qu'il faut surtout remarquer, c'est que la sensation, ou le souvenir de la contiguïté de tous les points intermédiaires, est absolument indispensable pour concevoir que deux objets sont distants l'un de l'autre , et avoir la notion de leur position respective, deux objets touchés séparément et successivement ne pouvant présenter à celui qui serait privé des jugements d'habitude fondés sur la

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notion de l'étendue, qu'un seul et même objet, qui serait évanoui pendant qu'on ne l'aurait pas touché, pour renaître ensuite avec des modifications différentes.

L'individu borné au sens de la vue percevrait à la fois une étendue variée de bien plus d'objets différents; mais, par là même , il les distinguerait plus difficilement. Rien n'empêcherait cependant qu'il y parvînt, pourvu que ces objets ne fussent pas en trop grand nombre, et que leurs couleurs fussent bien tranchées. Cette notion une fois acquise, il ne peut arriver aucun changement dans la position respective de ces objets, sans que l'individu ait la notion d'un mouvement. Pans cette surface peuplée de figures colorées, mobiles et changeantes, qui contient toutes les perceptions de cet individu , la figure de son corps occupant une place considérable dans cette surface , il en voit les différentes parties se mouvoir comme les objets extérieurs, et comme eux s'élargir, se rétrécir et changer mille fois de figure. Il ne distinguera ces derniers mouvements de ceux des objets extérieurs qu'en ce qu'ils seront soumis à l'empire de la volonté, et accompagnés d'un sentiment interne particulier. f

La mécanique d'un individu borné au sens de la vue serait aussi singulière que sa géométrie, ne jugeant des objets que d'après l'angle visuel. Les lois du mouvement qu'il établirait consisteraient autant en des communications de changements de figures qu'en des communications de déplacements successifs; les opinions qu'il aurait des objets qui l'environnent seraient aussi fausses que celle que les premiers hommes avaient de ce qu'ils appelaient la voûte du ciel, parce qu'ils n'en jugeaient que d'après la vue. Partout l'illusion remplaçait la vérité. Telle est sans doute la manière de voir des enfants, avant que le tact leur

ait appris à rapporter, sur des corps pourvus de trois dimensions et placés à diverses distances, les portions d'étendue à deux dimensions, perçues par la vue ; à régler, en un mot, les notions trompeuses et fugitives de l'étendue visuelle sur les notions réelles et permanentes de l'étendue tactile. Je n'ai voulu traiter de l'ouïe qu'après avoir parlé des autres sens, parce que la cause de la séparation des perceptions qu'elle nous transmet dépend d'un mécanisme absolument différent de celui qui a lieu dans les autres sens. Chaque filet nerveux du goût, de l'odorat, de la vue et du toucher peut transmettre indifféremment toutes les saveurs, toutes les odeurs, toutes les couleurs ; il n'y a de différence entre eux que dans la manière dont l'impression, partie d'un seul point, d'un objet, se répand sur toute l'étendue de l'organe, ou n'en affecte qu'un point. Dans l'ouïe, au contraire, abstraction faite des jugements d'habitude que l'usage des autres sens a joint pour nous à celui de l'ouïe, et par lesquels nous apprenons, d'après les sons, à former des conjectures plus ou moins exactes sur la distance et la position des objets, les sensations ne se distinguent que parce que des parties différentes de l'organe de l'ouïe sont mises en mouvement par des sons différents, en sorte que, précisément au contraire de ce qui se passe dans la vue, deux sons différents, partis du même corps, agissent sur des points différents de l'organe et arrivent séparément au sensorium, tandis que des sons semblables partis de deux corps différents doivent se confondre. Dès lors, l'ouïe ne peut donner d'abord aucune idée de mouvement, puisque c'est la même fibre nerveuse qui est affectée, quoique le corps sonore change de place, pourvu qu'il rende toujours le même son. Conséquemment nous ne jugeons point du déplacement du corps sonore par la nature de la sensa-

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tion qu'il excite en nous, mais par les différents degrés d'intensité de cette sensation, degrés que l'expérience nous a appris correspondre à différentes distances ; ce qui nous porte souvent à prendre un bruit très-faible, naissant d'un corps placé à une petite distance, ou de l'organe même, pour un bruit plus fort très-éloigné; et réciproquement.

L'ouïe ne peut pas même nous donner la notion de l'étendue, parce que toutes ses perceptions indistinctes se séparent nécessairement d'une manière tranchée, et ne présentent rien d'analogue à la contiguïté qui a lieu dans les perceptions de la vue et du toucher. Un grand nombre de sons très-peu différents les uns des autres agiterait en vain un groupe de filets contigus de l'organe de l'ouïe, et ne produirait point de sons, mais la sensation confuse que nous appelons bruit. Le petit nombre de perceptions distinctes que nous pouvons recevoir à la fois par ce sens, porterait à croire qu'il n'occupe que peu déplace dans le sensorium, de même que l'odorat et le goût; tandis que les extrémités des filets nerveux des organes du tact et de celui de la vue y forment probablement par juxtaposition des surfaces plus étendues. On ne peut guère douter que ces surfaces représentatives de l'étendue extérieure, et dépendantes du sens de la vue, se trouvent dans les corps cannelés, qu'on sait être liés immédiatement au nerf optique, et dont l'étendue a manifesté à tous lesanatomistes un dessin particulier, mais dont la nature s'est réservé le secret. Je ne crois pas qu'ils regardent comme dépourvues de probabilité les conjectures que je forme à cet égard ; il me semble difficile de se refuser à penser que c'est dans ces corps que se développent les filets du nerf optique, et que les impressions de la vue, séparées sur la rétine par un mécanisme si admirable, parviennent à se séparer dans cette partie où elles

fournissent à la pensée une représentation fidèle des objets extérieurs ; tandis que les trois autres sens dépourvus d'un appareil analogue aux corps cannelés ne peuvent présenter simultanément qu'un petit nombre de perceptions distinctes. À l'égard du tact, on ue peut guère douter que ses filets ne se développent dans toute la partie du cerveau qui est soumise à l'empire de l'âme, et que ce ne soit dans toute son étendue que ces perceptions se distinguent.

Il suit des observations précédentes que nous ne sommes susceptibles d'acquérir l'idée de l'étendue que parce que nous sommes pourvus d'organes réellement étendus, et que les impressions dépendantes des points des surfaces que nous touchons, ou que nous voyons, se transmettent séparément à des filets nerveux distincts, et arrivent ainsi distingués aux points du cerveau soumis à l'empire de notre âme ; points où cette distinction ne peut exister à moins qu'ils ne forment aussi une étendue continue, et représentative en quelque sorte de l'étendue extérieure. Il se présente ici une objection trop aisée pour que je songeasse à m'y arrêter, si je ne savais les interprétations qu'on a coutume de donner aux vérités métaphysiques. Rien ne serait plus absurde que de prétendre qu'on pourrait conclure, de cette étendue démontrée dans le Sensorium commune, que l'être sentant lui-même est étendu ; car il est évident que, lorsque nous concevons un être sentant inétendu, comme nous concevons une force, un espace de temps aussi inétendu, nous concevons en même temps que cet être inétendu n'occupe aucune place dans l'espace, et que, s'il agit cependant sur la matière qui y occupe une place, il n'y a rien qui s'oppose à ce qu'elle agisse tout entière à la fois en plusieurs places, de même que l'attraction du soleil, par exemple, qui n'est dans aucun lieu de

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l'espace, agit à la fois et tout entière sur chacune des planètes qu'elle retient dans leur orbite.

Le vulgaire et même les philosophes qui, ne sachant point s'élever au-dessus de ce qu'ils voient, font comme ces Cartésiens qui ne concevaient pas qu'un corps pût communiquer du mouvement à un autre corps que par impulsion, et nommaient en conséquence l'attraction une qualité occulte, trouveront quelque peine à concevoir qu'un être puisse agir à la fois en plusieurs lieux différents. Mais je prendrai l'expérience pour juge entre eux et moi. Je sens très-bien que c'est le même Moi qui remue mon bras, puis ma jambe, puis mon bras et ma jambe à la fois ; or, il est évident que le point de mon cerveau sur lequel j'agis pour remuer mon bras, n'est pas le même que celui par lequel je remue ma jambe; puisque, pour que ces deux mouvements soient indépendants l'un de l'autre, il faut bien que les nerfs qui s'y distribuent soient distincts, jusqu'au point inclusivement où la volonté donne naissance aux mouvements. J'agis donc sur deux points à la fois lorsque je remue ces deux membres simultanément. La même chose a lieu à l'égard d'un plus grand nombre de points, puisque je puis produire à la fois un bien plus grand nombre de mouvements volontaires.

Concluerai-je de là que ma volonté est étendue? Non, sans doute. Comme toutes les autres facultés démon intelligence, je crois bien qu'elle existe quelque part; mais ce n'est pas dans l'espace. C'est de là qu'elle agita la fois sur tous les points de l'espace, qu'un être plus puissant lui a soumis. Je vois l'esprit de la plupart des lecteurs se cabrer à la seule pensée qu'un être existe quelque part sans exister dans l'espace ; mais je les prie de suspendre leur jugement à cet égard. Je me bornerai pour le moment à cette

observation : tout être fini me semble occuper nécessairement une place dans un être infini de même nature1. La table sur laquelle j'écris est étendue ; elle occupe une place dans l'immensité ; l'heure qui vient de s'écouler n'est pas étendue, elle dure; elle ne peut donc occuper de place que

1 Les métaphysiciens modernes ont eu raison d'établir que nous n'acquerrions l'idée de l'infini qu'en la tirant de l'idée d'un objet fini, en faisant abstraction des limites de cet objet ; mais cette génération, en quelque sorte négative de cette idée, n'ôterait rien à la réalité du jugement qui nous assure que l'espace et le temps n'ont effectivement aucune limite. Locke a réuni sur ce sujet, dans les chap. un, xiv et xv de l'Esprit philosophique, livre II, des preuves qui ne laissent rien à désirer. Si les métaphysiciens modernes s'étaient occupés à l'étudier, et s'ils avaient ouvert les ouvrages de mathématiques où Bertrand, de Genève, et Legendre ont enfin démontré des propositions où l'on avait échoué jusqu'à eux par des suites de bandes ou de triangles, qui s'étendent dans l'espace sans qu'aucune limite puisse s'y opposer, ils n'auraient pas dit que la métaphysique et la géométrie s'accordaient pour prouver que la durée et l'expansion étaient limitées, lorsqu'elles s'accordent parfaitement avec l'évidence pour démontrer le contraire. lisse seraient aperçus que, le mot infini signifiant simplement sans fin ou sans limites, on avait soin de le donner à tout ce qui manque d'une des limites propres à l'objet fini qui nous en a donné l'idée, et que si cet infini ne peut être augmenté du côté de la limite dont il manque, il peut l'être encore du côté des limites qui lui restent Comme l'espace renfermé dans un angle ne peut être agrandi du côté de son ouverture, mais bien vers son sommet et ses côtés; cemme la durée infinie, actuellement écoulée, sans limites du côté de son commencement, et limitée du côté de sa fin, aura augmenté demain du côté de sa fin par la rétrocession de cette limite, ils auraient senti enfin que c'est rappeler le temps des Scholastiques que déjouer sur les mots pour trouver contradictoires des idées que tout le monde conçoit- Dira-t-on que Locke, et les mathématiciens célèbres que j'ai cités, concevaient une contradiction lorsqu'ils sentaient, comme tout le monde, que la réunion de la durée écoulée actuellement sans limites du côté de son commencement et de la durée qui reste à écouler sans limites du côté de la fin, compose la durée entière qui n'a ni commencement ni fin? que quatre angles droits sans limites du côté de leur ouverture, réunis par les côtés qui leur servent de limites, recouvrent la surface d'un plan sans aucune limite? Ils se seraient aperçus que les difficultés qui se trouvent dans ces idées, sont aussi vaines que celles qu'on a opposées aux géomètres relativement aux asymptotes et aux incommensurables, difficultés fondées uniquement sur de prétendus axiomes tels que celui-ci : « Ce qui est infini ne peut augmenter ; » dont on voit l'absurdité lorsqu'on le traduit en ces termes : « Ce qui n'a point de limites d'un côté ne peut en avoir de l'autre. »

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dans la durée infinie. L'être qui pense en moi diffère autant d'une table et d'une heure que ces deux choses diffèrent entre elles. Pourquoi n'occuperait-il pas une place dans une pensée infinie? Pourquoi ne changerait-il pas de pensée en changeant en quelque sorte de place dans cette pensée infinie, comme un corps change de lieu lorsqu'il occupe une nouvelle place dans l'immensité?

Telles sont les causes de la décomposition de nos idées qui donnent naissance à nos premiers jugements, d'après cette loi générale de notre organisation qu'il y a une différence entre les perceptions que nous recevons par des fibres nerveuses placées les unes hors des autres.

Le goût du vin est dans une fibre différente de celui d'un théorème de géométrie. Où se ferait la comparaison des deux plaisirs, sans âme?

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