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RÉALISTES ET NOMINAUX

Sans l'abstraction, les idées de rapport n'en seraient pas moins simples ; mais ne pouvant être détachées des groupes, ni considérées à part, nous ne pourrions pas même demander si elles sont simples, parce que nous ne saurions pas qu'elles existent. Ainsi , nous serions modifiés différemment par l'idée complexe d'un chêne et d'un roseau, et par celle d'un chêne plus grand qu'un roseau, sans savoir que la différence de ces deux modifications consiste en ce que, dans la seconde, il y a une idée de plus dans le groupe, l'idée d'être plus grand. Nous allons voir comment le mot

Grand nous porte à détacher cette idée de ce groupe, longtemps après qu'elle a été perçue et associée ; nous verrons que c'est précisément de la même manière que les idées primitives sont associées à l'instant de leur formation. Il suit de tout cela que, quoique les idées comparatives soient, comme on vient de le voir, plus étroitement unies, elles se détachent de même, et que la même parité que nous avons fait remarquer entre la manière dont ces deux sortes d'idées s'associent, se retrouvera dans la manière dont elles se séparent ensuite de celles avec lesquelles cette association les avait combinées. Dès que nous aurons bien conçu la marche de l'entendement à cet égard, nous verrons que, bien loin de pouvoir douter que les idées comparatives sont, de leur nature, aussi simples que les primitives, cela ne peut pas pas être mis en question. La théorie de la formation des idées générales est la partie de l'idéologie où il reste encore le plus d'obscurité. C'en était probablement le point le plus difficile, à en juger par les opinions contradictoires qui ont régné successivement. Après avoir admis qu'il y avait des objets hors de nous, aux impressions desquels nous devrions nos idées individuelles, on s'avisa de supposer je ne sais quels êtres, tels que les essences des Scholastiques, qui étaient les types des idées générales, comme les objets extérieurs étaient les types de nos idées individuelles. Cette absurde opinion se défendit longtemps contre les attaques que des hommes un peu plus sensés lui portèrent, parce q ue ceux-ci admettant toujours que, pour que nous puissions avoir une idée, il fallait qu'elle eût un type hors de nous, ils prétendirent que tous les mots génériques étaient des signes sans idées 1 : cela voulait dire, pris dans toute sa

4 Telle était l'opinion de ce Roscelin, qui porta les premiers coups à la

rigueur, qu'en entendant prononcer le mot Couleur, par exemple, il ne produisait aucun mouvement dans le cerveau de celui qui sait la langue française, pas plus que dans celui qui, ignorant complètement le latin, entend prononcer ces mots sans les comprendre : pufpureus veluticùm flos....

Il était impossible d'expliquer avec un pareil système l'usage que nous faisons sans cesse de ces termes généraux, puisque nous pouvons dire, par exemple, et déduire même de cette observation des conséquences importantes, relativement à la nature différente de nos divers organes sensitifs, que l'œil ne peut nous donner des sensations d'odeurs, ni l'oreille des sensations de couleurs. N'en résultet-il pas évidemment que ces mots Odeur, Couleur, ont un sens quelconque, une idée qui leur est jointe, et que ce sens pour le mot Odeur ne consiste ni dans l'idée d'une odeur particulière, puisque ce n'est pas d'une certaine odeur qu'on dit que l'œil ne peut nous en donner la perception, ni dans l'idée d'une sensation donnée par l'organe olfactif? Car alors le mot Odeur ne désignant que les sensations de cet organe, dire que les perceptions de l'œil ne sont jamais des odeurs, ce ne serait pas énoncer un fait, mais cette ridicule identité verbale : Une sensation donnée par l'œil est donnée par l'œil.

Cependant, le fait subsiste ; et la manière dont nous l'énonçons est entendue de tout le monde, parce que tout le monde a perçu cette ressemblance entre les diverses odeurs, qui les distingue de toutes les autres sensations, et que l'idée comparative de cette ressemblance, après avoir été

métaphysique des siècles d'ignorance. Voyez YHistoire comparée des sys* tèmes de philosophie, par M. de Gérando»

longtemps associée aux idées des diverses odeurs, a contracté une liaison avec le mot Odeur appliqué successivement à ces diverses idées, parce que cette ressemblance que l'association résultant de leur comparaison avait unie à chacune d'elles, était la seule idée qui leur fût commune.

Telle est, en effet, la marche générale de l'abstraction, que nous examinerons tout à l'heure avec plus de détail, soit relativement à la manière dont elle est transmise à l'enfant par des hommes, dans l'entendement de qui elle existe déjà, soit à la manière dont elle a pu se produire la première fois lors de l'invention des langues.

On peut définir l'abstraction : l'isolement, produit par l'usage des signes institués, d'une idée jusqu'alors mêlée dans les groupes où elle avait été associée, soit organiquement, soit par une association arbitraire. Il faut deux choses, pour qu'elle puisse avoir lieu : que notre cerveau soit organisé de manière à ce que le mouvement nécessaire à la formation de cette idée puisse y exister, sans les mouvements qui nous donnent les autres idées du groupe, et qu'une cause appropriée à cet effet produise le premier mouvement et empêche les autres de l'accompagner. Nous allons voir comment la première condition est une suite d'une des lois de notre organisation, qui se manifeste dans des circonstances où il n'y a point abstraction, et longtemps avant que nous nous élevions à cette opération, et que la seconde conditionne peut se trouver que dans l'usage des signes.

On découvrit bientôt la vraie nature des idées générales, et la trop longue dispute des réalistes et nominaux n'eut plus d'objet. On vit qu'une idée générale n'est qu'une portion commune à divers groupes d'idées, et l'on commença à se faire une idée juste de la compréhension et de l'extension

qui se trouvent entre nos idées, en raison inverse l'une de l'autre, s'il est permis d'appliquer ici cette expression consacrée jusqu'à présent au langage mathématique. Mais en voyant que l'idée générale exprimée, par exemple, par le mot Oiseau, était formée des idées primitives d'ailes, de bec, etc., communes à tous les groupes, dont se composent les idées des divers oiseaux, on ne savait plus comment expliquer la formation des idées générales qui s'appliquent à toute une classe d'idées simples comme odeur, son, etc., parce que, ne connaissant point les idées comparatives qui rendent complexes ces idées d'abord simples, à mesure qu'on les perçoit et qu'on leur associe un rapport de ressemblance entre celles qui, en vertu de cette ressemblance, se trouvent ensuite, rangées dans une même classe, on ne pouvait dire qu'il y eût entre elles une idée partielle commune, ni par conséquent ramener cette sorte d'abstraction à celle qu'on avait si heureusement expliquée. Cet embarras produisit un autre système. On fit deux sortes d'idées générales, et l'on prétendit que celles dont nous venons de parler en dernier lieu étaient la réunion de toutes les idées simples d'une même classe. On leur donna même le nom d'idées collectives; on supposa le mot Couleur, par exemple, accompagné des idées du vert, du rouge, du violet, etc. Cette singulière manière d'expliquer le phénomène bien constaté que ce mot n'était pas vide d'idée, quoiqu'on ne sût dire à quelle idée il était attaché, et qui confondait de nouveau la compréhension des idées avec leur extension, tombe d'elle-même, dès qu'on a constaté, comme nous l'avons fait au commencement de ce chapitre, que les idées simples deviennent complexes par l'association qu'elles contractent avec les idées comparatives des rapports de ressemblance aperçus entre elles.

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Dans ce cas, l'abstraction suppose des comparaisons précédentes ; mais c'est uniquement parce qu'elle consiste alors dans l'isolement d'uneidée comparative, et que, pour qu'elle puisse être détachée du groupe dont elle fait partie, il faut qu'elle y soit entrée par la comparaison à laquelle nous la devons. Ce serait une autre erreur d'attribuer la généralisation de nos idées à la comparaison.

J'avoue que la plupart de nos idées générales sont comparatives ; mais bien loin d'être le résultat immédiat de la comparaison, toute idée comparative est d'abord individuelle. Comme toute idée primitive, elle associe de même à l'instant où on l'aperçoit, et il faut qu'un même rapport ait été perçu plusieurs fois et se trouve dans plusieurs groupes, pour que l'idée puisse se détacher de ces groupes et se généraliser en s'attachant à un signe. Tout se passe à cet égard précisément comme dans la généralisation d'une idée primitive. La comparaison a donné l'idée de rapport, comme une impression aurait donné l'idée primitive; eette idée est de même entrée à l'instant dans un groupe, et il n'est pas besoin d'avoir recours à de nouvelles comparaisons pour expliquer comment, dans l'un et l'autre cas, l'idée je généralise en se séparant du reste de ce groupe.

Nous allons voir que dès que des groupes ont une idée commune, soit qu'elle y ait été introduite par une impression ou par une comparaison, elle peut en être abstraite sans nouvelle comparaison entre ces groupes. Il en est ici comme à l'égard des jugements ou associations organiques. Les jugements et les abstractions qui se rapportent à des idées comparatives supposent les comparaisons qui seules peuvent nous donner ces idées. Mais il y a des jugements et des abstractions relatifs à des idées primitives, qui ne dépendent explicitement d'aucune comparaison; je dis expli-

citement, à cause de l'influence qu'a nécessairement sur les actes de la sensibilité où ils se trouvent, le développement de notre intelligence produit surtout par l'habitude de percevoir des rapports.

Comparons la manière dont se produisent ces deux sortes d'idées, dont elles s'associent, et dont elles se séparent ensuite des groupes où elles se sont associés, a l'instant où on les a aperçues. Nous y verrons cette analogie si complète et si remarquable qui se retrouve dans tous les phénomènes que présentent les idées primitives, et celles que nous avons nommées comparatives. Je vois un corps bleu, et j'associe l'idée du bleu à celles des autres propriétés de ce corps ; je vois qu'un chêne est plus grand qu'un roseau et j'associe l'idée d'être plus grand qu'un roseau, à celle des autres propriétés du chêne. Mais, comme je l'ai déjà remarqué, ces idées sont encore individuelles ; ce ne sont point l'idée de toutes les couleurs bleues, de toutes les manières d'être plus grand ; c'est l'idée du bleu de ce corps, c'est l'idée de la manière dont ce chêne est plus grand que ce roseau. Bientôt je vois d'autres corps bleus, mais dont l'idée complexe n'a que cette idée commune avec l'idée complexe du premier corps ; je vois d'autres objets plus grands les uns que les autres. La réunion des idées que j'ai de ces deux objets et de l'idée du rapport Etre plus grand, qui existe entre eux, forme des groupes dont cette idée comparative est la seule idée commune.

Si après avoir formé ces groupes, je venais à les comparer, j'apercevrais entre eux ce rapport qu'on a nommé, bien peu convenablement à mon avis, rapport d'analogie, et qui consiste dans une idée commune à deux idées complexes. Mais la perception de ce rapport qui a lieu dans beaucoup de cas, et particulièrement lorsqu'après avoir généralisé

cette idée, je la retrouve dans de nouveaux groupes, et que je dis : « Ce corps est bleu, ce nouvel objet est plus grand que celui-ci, » ne saurait me conduire en aucune manière à séparer l'idée commune à deux groupes déjà formés, du reste de ces groupes, en un mot, à la généraliser. L'idée de ce nouveau rapport s'unirait à ces groupes pour en augmenter la compréhension, et ce serait seulement une nouvelle idée à en séparer. Que cette séparation vînt ensuite à se faire, ce serait l'idée générale du rapport d'analogie qui en résulterait, idée toute différente de celle du bleu ou de celle d'être plus grand, dont il s'agissait d'expliquer la séparation.

Je ne vois point comment cette séparation pourrait dépendre de la perception, et de l'association dans les mêmes groupes, d'une autre idée, telle que celle du rapport d'analogie. Plus on examinera cette question, plus on verra que la perception d'un nouveau rapport entre deux groupes ne peut contribuer à leur décomposition analytique, et que celui d'analogie tel qu'il vient d'être défini, et que nous le concevons à présent que l'usage des signes institués nous a conduits à cette décomposition, ne peut être aperçu qu'après qu'elle a été faite, et que l'idée commune a été isolée du reste des groupes. On pouvait bien apercevoir auparavant une ressemblance entre ces groupes pris dans leur totalité, qui ne se trouvait pas entre eux, et les groupes dont la même idée commune ne faisait pas partie, mais sans savoir précisément en quoi consistait cette ressemblance; et il me semble évident que ce n'est qu'après que l'idée commune a été isolée, qu'on peut reconnaître qu'elle est en effet commune aux divers groupes où elle se trouve.

C'est donc dans le langage qu'il faut chercher la cause de la décomposition des idées complexes. Mais de même

que nous avons déjà établi que les signes ne pourraient nous conduire à l'analyse d'une idée complexe, si notre organisation n'était pas telle que les idées qui la composent pussent être unies sans s'identifier en une modification unique, nous observerons qu'il leur serait également impossible de produire cet effet, si nous n'étions pas organisés de manière à ce qu'une partie des mouvements cérébraux nécessaires pour qu'une idée complexe soit présente à l'entendement, pussent être rappelés, sans que tous ceux qui produisent en nous cette idée complexe le soient. Voyons donc si d'autres faits prouvent que l'homme a cette faculté sans laquelle il ne lui eût été possible, ni de se faire un langage où il pût exprimer des idées générales, ni même d'avoir en aucune manières ces idées.

Observons d'abord que le souvenir d'une modification, pour être complet, exige qu'on rappelle à la fois toutes les idées qu'on a aperçues lorsqu'on a eu cette modification; qu'il s'en faut de beaucoup que tous nos souvenirs soient d'abord complets de cette manière ; que souvent on n'a d'abord que l'idée qu'on a reçu une impression ou fait une comparaison, sans se rappeler ce qu'était précisément cette impression, cette comparaison ; qu'à mesure qu'on fait des efforts pour se la rappeler en entier, de nouvelles idées se joignent successivement à celle-là ; qu'on se rappelle que c'est une modification qu'on a éprouvée avant ou après telle autre, dont on a déjà complété le souvenir; que c'était une modification agréable ou désagréable,, une impression faite sur tel sens, ou une comparaison, etc.

Or, qu'est-ce que de pareils souvenirs? N'est-ce pas le rappel d'une portion du groupe qu'on cherche à rappeler en entier? La raison de ce rappel partiel est simple. Dans la modification intuitive, qu'on éprouvait lors de cette impres-

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sion ou de cette comparaison, l'action des causes qui les produisaient, imprimait à la fois au cerveau tous les mouvements nécessaires à leur production; mais dans le rappel, les mêmes causes n'agissent plus ; il n'y a pas plus de raison pour que ce soient les idées d'un même groupe qui reviennent à la fois que des portions de différents groupes. Nous devons donc être dans cet état de malaise produit par des souvenirs partiels, jusqu'à ce que l'observation que nous venons de faire ramène à un phénomène général de notre manière d'être, le rappel des idées par les signes; ce qui est le seul moyen d'expliquer les faits que nous observons en nous, comme ceux que nous remarquons dans le reste de la nature. C'est la seule sorte d'explication dont ils soient susceptibles, et ce que celui qui a étudié la marche de l'esprit humain appelle expliquer.

En effet, le signe et l'idée à laquelle il se lie à force de se présenter en même temps à notre entendement, ne forment qu'une modification totale. Le signe perçu de nouveau n'en rappelle immédiatement que l'impression qu'il nous a fait éprouver ; mais l'attention en cherchant à compléter ce souvenir rappelle bientôt l'idée. L'habitude de ce rappel nous empêche, lorsqu'il a eu lieu plusieurs fois, d'en reconnaître le mécanisme ; et la rapidité qu'elle lui donne ne nous laisse plus que le temps de sentir le malaise qui accompagne tout souvenir incomplet, et qui avait d'abord déterminé l'effort d'attention nécessaire à compléter le souvenir de la modification éprouvée, en joignant l'idée à laquelle il s'était joint à celle de l'impression produite par le signe même.

La même observation explique pourquoi les animaux, chez lesquels le rappel de certaines idées totales a lieu par des signes de la nature de ces interjections qui, dans

nos langues équivalent à une phrase entière, ne peuvent avoir comme nous des signes composés de signes correspondants aux idées élémentaires d'une idée totale; ce qui les conduirait à l'analyse de cette idée, et bientôt après aux idées abstraites et à la possibilité de former, en réunissant arbitrairement des fragments des idées complexes qui leur retracent ce qu'ils ont éprouvé, les représentalions de choses qu'ils n'ont pu connaître immédiatement.

L'instinct, qui agit seul en eux, les force, à compléter tous leurs souvenirs, et privés de ces souvenirs incomplets qui constituent nos idées abstraites, privés de la faculté de former un nouveau tout de plusieurs de ces souvenirs pris dans différents groupes, ils ne peuvent concevoir ce qu'ils n'ont pas senti, comme nous le faisons, soit d'après le récit de ceux qui l'ont éprouvé, soit par cette seule force synthétique de l'imagination qui, combinant les idées de terre, de soleil et de mouvement circulaire, offrit à l'entendement de Copernic le tableau de la terre tournant autour du soleil.

Il est probable que les animaux ne rêvent même que ce qu'ils ont senti, que c'est parce que nos souvenirs s'associent arbitrairement de mille manières dans l'état de veille, que nous formons en dormant tant d'associations du même genre. Gela semble prouvé par ce fait que les hommes ne font dans leurs songes que des associations arbitraires de l'espèce de celles qu'ils font dans l'état de veille. Un savant rêve des associations d'idées qui seront toujours étrangères à la pensée de celui qui n'a pas cultivé les mêmes sciences. Celui-ci rêvera, par exemple, à des palais de diamants, parce qu'il a mille fois associé les idées de divers matériaux à celle d'un palais; mais il ne rêvera point, s'il ne l'a jamais entendu dire, que la terre tourne

autour du soleil. La faculté de rêver, qui n'est que celle d'associer des souvenirs, lorsque nous sommes privés des modifications intuitives produites par l'impression des objets extérieurs, doit donc augmenter en nous avec l'étendue de nos connaissances.

Tout ce que nous venons de dire prouve assez que les diverses portions d'une idée complexe peuvent être rappelées les unes sans les autres, c'est-à-dire que les mouvements cérébraux dont elles dépendent peuvent être excités séparément. Mais si cette faculté suffit pour expliquer comment des fragments de diverses idées complexes peu vent en se présentant simultanément nous peindre des modifications que nous n'avons jamais éprouvées ; si cetle même faculté est une condition évidemment nécessaire à la formation d'une idée abstraite, elle ne suffit pas pour rendre complètement raison de l'existence de cette dernière sorte d'idée. En effet, il ne suffit pas que tel mouvement cérébral puisse avoir lieu indépendamment de tel autre ; il faut qu'une cause ne réveille que ce seul mouvement; il faut qu'elle empêche que l'attention ne complète le souvenir; et comme il y a des idées abstraites déjà très-complexes, il faut que cette cause détermine jusqu'à quel point précisément l'idée doit être complétée, et quelles sont les idées simples qui en doivent faire partie.

Or, tout cela se trouve dans l'usage des signes, et ne paraît pas pouvoir se trouver ailleurs, dans le système de notre intelligence telle que nous l'observons.

En effet, supposons qu'avant l'usage des signes les phénomènes de la mémoire soient précisément les mêmes. Dans cette supposition, que je n'examine que comme une hypothèse propre à faire comprendre ma pensée, les idées commenceront encore par se réveiller partiellement, avant

d'être complétées par l'attention ; un ébranlement quelconque du cerveau, qui ne reproduira qu'une partie des mouvements nécessaires à toute idée complexe, ne nous donnera que cette idée vague, que nous avons éprouvé quelque chose ; il pourra s'y joindre quelques-unes des perceptions simultanées que nous avons eues, lorsque nous l'avons eue ; ce serait, par exemple, celles qui nous auraient fait une impression plus vive et dont les parties correspondantes du cerveau auraient, par conséquent, acquis une plus grande disposition à se mouvoir de nouveau. Mais quoique l'idée de quelque chose qu'on a senti soit une de nos idées les plus générales, et qu'en y joignant successivement quelques-unes des perceptions que nous avons eues alors, on compose des idées moins générales, mais qui le sont encore, cependant on ne pourrait pas dire que, dans ce cas, l'être sentant eût ces idées telles qu'elles se présentent à nous, parce que n'ayant aucun motif, ni aucun moyen de les fixer, il n'aurait qu'un but, celui de tendre à les compléter, et qu'à mesure qu'il y réussirait, son état intellectuel changerait continuellement, depuis cette simple idée de quelque chose qu'on a senti jusqu'au souvenir complet. Les divers états par lesquels il passerait ne lui offrant rien de précis, il ne pourrait y attacher son attention que pour faire changer l'idée vague en idée plus précise.

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