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COMMENT NOUS ARRIVONS A LA CONNAISSANCE DE LA MATIERE ET DE L'ESPACE

Jusqu'ici, mon père s'est borné à observer, dans l'ordre de leur apparition, les phénomènes intérieurs dont nous avons une vue immédiate, parce qu'ils sont en nous ; il a réduit la sensation pure à l'étroit domaine qui lui appartient; il a curieusement analysé le fait sensitif, et y a découvert l'étendue relative à nous-mêmes, l'étendue subjective ou phénoménique, laquelle n'est qu'un ensemble de sensations juxtaposées. Il a trouvé, avec M. Maine de Biran, dans l'effort volontaire produisant une sensation musculaire, la manifestation de l'activité libre, le sentiment de la personnalité du Moi, et en même temps la causalité, c'est-à-dire le rapport de l'effet à la cause, aperçu entre deux termes dont nous avons également conscience. Comme la contiguïté des sensations lui avait révélé l'étendue apparente ou phénoménique, la permanence du Moi lui a révélé la durée subjective, cette durée variable et intermittente qui n'existe que pour nous et par nous, qui naît de la succession de nos actes internes. Voilà les seuls éléments de la connaissance dont nous ayons la vue immédiate ; car ce sont les seuls qui nous apparaissent dans le champ de la conscience, et que nous puissions découvrir sans sortir de nous-mêmes.

Mais nous croyons à autre chose qu'à nous-mêmes ; nous croyons à des corps existant indépendamment des sensations dont ils nous affectent, placés dans un espace réel et

infini, qui subsiste quand nous fermons les yeux, et que nous ne voyons plus l'étendue. Nous croyons à une substance que nous appelons notre âme, et qui ne périt point pendant notre sommeil, lorsque nous perdons la conscience de notre personnalité, le sentiment de notre Moi; nous croyons à une durée indépendante de nous, antérieure à nous, et qui, elle aussi, ne cesse pas quand nous cessons de la percevoir, qui était avant que nous fussions et continuerait d'être si nous n'étions plus.

Ces divers objets de notre invincible croyance, la matière, l'espace réel, l'àme et le temps réel, comment sommes-nous arrivés à les concevoir? C'est là ce qui, je crois, n'avait pas été encore complètement expliqué, et ce dont je vais présenter l'explication telle que mon père l'a donnée. Je commencerai par la matière.

La matière semble quelque chose de palpable, et cependant nous ne pouvons la toucher. Nos sens ne nous transmettent que les impressions qu'ils en reçoivent; la substance matérielle elle-même leur échappe. Montaigne, qui n'était pas un métaphysicien, mais un esprit réfléchi et pénétrant, l'a très-bien vu : « Nous atteignons la pomme, dit-il, par ses qualités, son odeur, sa rougeur, » etc. Ce qui veut dire : Nous ne l'atteignons pas en elle-même, au moins par les sens ; car toutes ses qualités sensibles ne sont pas elle. Descartes a admirablement exprimé cette distinction entre la qualité sensible et l'idée de substance; dans sa seconde Méditation, là où il parle de ce morceau de cire qui change dans toutes ses qualités sensibles, lorsqu'on l'expose au feu, toutes les choses qui tombaient sous le goût, l'odorat, la vue, l'attouchement et l'ouïe disparaissent l'un après l'autre. Cependant, la même cire reste. Celte substance n'est donc ni la couleur, ni la blancheur, ni la figure, ni le sens, ni

l'attouchement. Enfin, mon père, pour exprimer aussi fortement que possible cette différence entre les substances et leurs qualités, en tant que la première et la seconde sont l'objet de notre connaissance, après avoir donné à celle-ci le nom de phénomène, ce qui apparaît, appelle celle-là noumène, ce qui est conçu. « J'appelle ces causes desnoumènes, en tant qu'ils sont conçus subsister indépendamment de la croyance qu'ils existent ainsi ; comme je les conçois existants avant que j'y pensasse, et devant continuer d'exister quand je cesserai d'y penser. » On doit comprendre, maintenant, pourquoi les philosophes qui s'étaient élevés jusqu'à distinguer les qualités de la matière, cause de nos sensations, etlamatière%elle-même, ont dû se demander comment nous pouvions arriver à cette notion de la substance matérielle que les sens ne sauraient nous fournir.

Remarquez qu'il ne s'agit pas encore de démontrer l'existence de la matière; cela viendra plus tard; il ne s'agit maintenant que d'expliquer comment nous pouvons arriver à la notion fausse ou vraie que nous en avons.

Les anciens, qui avaient vu la difficulté, ont peu fait pour la résoudre; en général, ils ont négligé cette branche de la philosophie qui a pour objet de rechercher par quelle voie telle ou telle idée particulière est entrée dans notre esprit ; ce qui est fort différent d'un système général sur l'origine des idées. Le moyen âge aussi s'est occupé surtout de ces généralités, mais n'a pas beaucoup étudié la formation de nos diverses idées, le mode d'acquisition de nos différentes connaissances. Cette partie de l'idéologie, que mon père appelait idéogénie, génération des idées, est une de celles sur lesquelles il a particulièrement porté son attention ; elle a une grande importance; car, de même que l'histoire d'un usage, d'une institution, d'un art, est souvent le seul moyen

de bien connaître la chose et d'en rendre raison, souvent aussi l'histoire de l'origine d'une idée peut seule nous mettre en^état d'apprécier sa valeur et de prononcer sur sa réalité.

Comment donc, après que nous avons été modifiés par les qualités sensibles des corps, parvenons-nous à cette idée qu'il y a des corps?

Il faut que ce problème soit difficile ; car je ne sache pas que jusqu'à mon père il ait été résolu .

Descartes, après avoir isolé son morceau de cire de toutes les qualités sensibles, l'avoir, selon son énergique expression, dépouillé de tous ses vêtements, ajoute : « Sa perception n'est point une vision, ni un attouchement, ni une imagination... mais seulement une inspection de l'esprit. »

Comment l'esprit peut-il voir immédiatement (inspicere) ce qui est hors de lui, l'invisible substance, et cela, par une faculté qui n'est point une vision? Descartes a oublié de le dire.

Malebranche a évité la difficulté par son système qui dispense l'esprit d'apercevoir directement la matière, en la lui faisant connaître en Dieu ; mais ce système n'a été celui de personne depuis Malebranche. Locke, qui a écrit un chapitre « sur l'existence des autres choses, » n'a pas aperçu la difficulté; il énonce le fait très-clairement, comme toujours; mais, ce qui lui arrive quelquefois, il ne l'explique point L. Berkeley, qui n'admettait pas l'existence du monde réel, nous verrons que cette existence n'avait pas encore été bien démontrée, Berkeley aurait dû, cependant, expliquer comment nous tombons dans l'erreur d'y croire; mais il ne l'a point fait. Condillac, qui ne fut pas toujours si résolument conséquent, eut un jour le courage d'écrire : « Il

1 Essai sur l'entendement, ch. i, p. 136.

ne nous est pas possible de passer de ce que nous sentons à ce qui est1. » Voilà donc Berkeley qui nie la réalité extérieure, et Condillac qui avoue qu'on ne peut l'atteindre. Cependant, les hommes persistent à croire à la matière; les philosophes y croient aussi; ne parviendront -ils pas à comprendre comment ils font pour la concevoir?

C'est alors que paraît sur la scène l'école Ecossaise, dont Reid est le chef.

L'école Écossaise se donna pour l'avènement du bon sens dans la philosophie, et Reid fut pris comme une sorte de messie, qui devait la délivrer du scepticisme en faisant régner partout l'esprit d'observation, et en remplaçant les enjambées téméraires de la spéculation par l'allure modeste et sûre du sens commun.

Cette école a eu une influence heureuse que je ne veux pas nier, mais qu'il faut restreindre; elle a été pour la pensée un sédatif plus qu'un fortifiant. Son mérite véritable est plutôt dans un certain nombre d'analyses de détail bien faites, que dans des vues neuves et profondes. Souvent elle décrit minutieusement ce qui est secondaire et passe sans le voir à côté de ce qui est principal/Faire ainsi de la philosophie, c'est un peu comme faire de l'astronomie au microscope.

11 ne faut pas que la philosophie soit contraire au bon sens ; mais le bon sens n'est pas toute la philosophie ; elle doit tenir compte des faits sans doute, mais elle doit les expliquer. Or souvent la philosophie Ecossaise s'est dispensée de le faire et s'est bornée à proclamer sous un nouveau nom l'ignorance qu'il aurait fallu dissiper.

Ainsi, pour ce qui nous occupe en ce moment, la manière

1 Art de penser, ch. II,

dont nous avons pu arriver à l'idée delà matière, la Perception de Reid, dont on a fait beaucoup de bruit, n'était qu'un moyen d'éluder le problème en supposant une faculté qui n'existe point. « Reid, disait mon père, a pu s'élever au point de vue commun à Descartes, à Locke, à Malebranche, à Berkeley, à Condillac lui-même, poussé parKant au plus haut degré d'évidence. Il croyait détruire cette théorie en admettant que, par exemple, un carré rouge étant sous nos yeux, nous avions à la fois une sensation de rouge qui ne ressemblait en rien au noumène et une perception de la forme carrée de ce noumène, qui était la vraie forme qu'il avait avant que nous le vissions, et indépendamment de l'idée que nous avions de cette forme. »

Cela se résumait à dire que nous sommes tellement organisés qu'en présence de la sensation, nous avons l'idée d'autre chose qu'elle, savoir, de l'existence de la matière. Mais comment et pourquoi? Ce principe constitutif de notre nature est une supposition gratuite qui n'explique rien; un être de raison un peu, 'j'en demande pardon au sage et ingénieux Reid, comme la « Virtus dormitiva » de l'opium, qui fait dormir.

C'était enseigner pompeusement comme nouveau ce qui se trouvait dans un coin de la seconde Méditation de Descartes, jeté là en passant par le génie qui, en ce moment, poursuivait autre chose.

Descartes, sans beaucoup approfondir, avait dit que nous connaissions la matière par une inspection : « La nature, avait-il ajouté, m'enseigne qu'il y a plusieurs corps existants autour de moi. » Reid déclara que nous percevions l'existence de la matière en vertu d'un principe primitif et constitutif de la nature humaine. Il appelait aussi cette faculté imaginaire une inspiration, une suggestion, quelque-

fois même une magie. En effet elle avait quelque chose de merveilleux : percevoir la substance pure, indépendamment de ses facultés sensibles, est une opération assez difficile à comprendre. Cette vue magique, comme Reid l'appelle, devait venir du pays de la seconde vue.

Avant d'avoir recours à ce parti extrême, il aurait fallu prouver d'abord trois choses : 1° que nous avions de la matière une aperception immédiate; 2° que primitivement une sensation étant reçue, la notion de substance nous était donnée; 3° qu'on ne pouvait pas rendre compte de l'acquisition de l'idée de substance matérielle par l'emploi d'une des facultés déjà connues de notre esprit.

Or, mon père a établi que l'idée de substance matérielle n'était pas une aperception immédiate, mais la conception d'une cause inconnue et non aperceptible en soi, que ce n'était pas un fait primitif, mais le résultat du développement de notre intelligence, et l'application au monde extérieur du principe de causalité, découvert au dedans de nous-mêmes et transporté au dehors*.

Ceci a son importance ; car il s'agira désormais d'expliquer comment nous possédons la notion de la matière, sans avoir recours à une faculté imaginaire, pour rendre compte d'un fait mal observé, en partant de ceux qu'une observation plus fidèle et plus pénétrante a fait découvrir en nous.

Voici comment raisonnait mon père.

Bien avant de sortir du monde intérieur, nous y avons eu le sentiment de notre personnalité, de notre Moi. Ce Moi s'apparaît à lui-même en dehors de la sensation musculaire qu'il produit, et même, quoi qu'il s'en distingue moins fortement, des autres sensations nées comme lui-même de l'action de l'àme sur le cerveau, ou produites par l'action des corps extérieurs sur cet organe. Les sensations appa-

raissent donc au Moi comme extérieures à lui ; c'est le rapport d'extériorité qui sera transporté au dehors, et qui rendra possible la conception d'un monde extérieur.

Mais, pour concevoir quelque chose comme existant hors de nous et indépendamment de nous, telle que la matière, il faut être en possession d'une autre notion, de la notion de causalité, c'est-à-dire du rapport de la cause à l'effet. Cette notion a été acquise dans la production de l'effort. Le Moi s'est senti cause; il s'est senti produisant un effet dont il avait conscience ; il pourra donc transporter au dehors cette idée de cause et le rapport de causalité. C'est ainsi qu'il parviendra à concevoir l'existence de la substance matérielle et de la substance spirituelle. Voyons d'abord comment il arrive à la conception de la première.

On se souvient que le sens de la vue ou celui du toucher nous ont donné une étendue apparente, dans laquelle un certain nombre de sensations contiguës étaient juxtaposées. Mon père appelle intuitions les sensations et les groupes de sensations ainsi juxtaposées. L'ensemble de ces intuitions forme comme un cadre dans lequel nous pouvons voir une intuition se déplacer, celle que produit la vue de notre main, par exemple. Si un mouvement de cette main prédéterminé par notre volonté est arrêté, que se passe-t-il en nous?

Nous étions accoutumés à voir des effets intérieurs produits par une cause intérieure, la sensation musculaire produite par l'effort, et à attribuer cet effet à sa cause qui était notre Moi. Un corps arrête notre main ; voici une sensation qui survient et que nous n'avons pas produite ; nous jugeons que nous n'en sommes pas la cause. Mais comme nos sensations musculaires avaient une cause, nous attribuons à cette sensation une cause qui n'est pas nous. Par là, nous sommes amenés à concevoir que quelque chose existe hors

de nous. C'est ce que mon père appelait le jugement objectif; là il voyait l'origine de notre idée de l'existence matérielle. Cette idée est une hypothèse. « Hypothèse si l'on veut, disait mon père; mais depuis la naissance, l'enfant procède comme Newton et Lavoisier. »

Ce n'est pas une perception, mais une induction ; ce n'est pas un principe constitutif et primitif de l'esprit humain ; c'est une application que nous faisons de notre puissance de juger, quand le moment est venu, quand les circonstances extérieures la sollicitent. Ce n'est pas une faculté à part et impossible, comme la perception de Reid; c'est un exercice de la faculté de juger, exercice qui ne peut avoir lieu que parce que nous sommes en possession du principe de causalité découvert dans l'effort volontaire. Accoutumés par notre expérience primitive à supposer que de deux phénomènes dont l'un précédait toujours l'autre, le premier était la cause et le second l'effet, nous avions déjà sans doute appliqué à tort la causalité dans le monde intérieur; en sentant, par exemple, que lodeur d'une fleur nous affecte, quand sa couleur nous apparaissait, nous avions dû primitivement attribuer l'odeur à la couleur. Tout ce qui se reproduit simultanément ou se suit immédiatement, a été conçu d'abord comme lié par le rapport de causalité; une réflexion assez avancée peut seule nous apprendre que ce rapport n'existe pas toujours réellement entre deux fails dont l'un, à plusieurs reprises, a accompagné l'autre. « Cum hoc, nonpropter hoc. Avec cela, non à cause de cela. » Cette distinction, qui ne se fait que bien tardivement dans l'esprit humain, échappe encore à ceux qui croient que lés comètes annoncent la mort de grands personnages ou du bon vin, parce que plusieurs fois les années où ont paru des comètes ont été marquées par la mort d'un grand homme ou

la bonne qualité du vin. Il en est de même de saint Médard et delà pluie qui tombe en général à l'époque de sa fête, et peut-être des mauvais temps de l'équinoxe, qu'on commence à ne plus croire causés par le phénomène de l'égalité des jours et des nuits. Rien n'est donc plus naturel à l'origine de nos connaissances que de mettre une cause partout où un phénomène se produit. Dans le cas de la résistance d'un corps, nous mettons la cause dans quelque chose d'extérieur et d'inconnu qui nous résiste; c'est notre première idée des corps ; elle nous est donnée par leur impénétrabilité.

D'abord, nous n'avons l'idée que d'une seule cause de résistance. Comment apprenons-nous qu'il y en a plusieurs et qu'elles sont réunies en un système d'impénétrabilité ayant une certaine étendue, une certaine forme, en un corps?

C'est qu'en promenant notre main sur un objet matériel, nous nous apercevons que les causes de résistance, les points impénétrables sont juxtaposés, comme nous paraissent l'être nos intuitions, et que les causes de résistance, les points, cessent de nous arrêter en un certain endroit convenu. Les opérations que fait l'enfant, sans s'en rendre compte, lui donnent la notion des corps, de leur solidité, de leur volume, de leur configuration, de leur mobilité. Aujourd'hui nous n'avons plus à les faire, parce que l'habitude les a liées avec les sensations visuelles que ces mêmes corps produisent en nous, d'après leur manière d'exister, mais qui n'auraient pu nous apprendre ce que nous fait connaître la résistance. On le voit bien pour la forme d'un corps; car pour les yeux seuls, un corps n'a jamais que deux dimensions. Ces sensations visuelles sont devenues un signe souvent trompeur des formes et des dimensions du corps, mais qui en réveille rapidement en nous l'idée ;

de là les illusions de la peinture. La conception de relief acquise primitivement par le toucher, qui nous a indiqué en quel point le corps nous résistait et cessait de nous résister, est associée à un certain ensemble de sensations visuelles dont le corps nous a affectés. Cette association, ou, comme disait mon père, « cette concrétion » nous fait voir le relief là où il n'existe pas ; il suffit de toucher pour s'assurer que la résistance est partout la même, c'est-à-dire que la toile est plane ; mais même en la jugeant plane on la voit toujours en relief. Ici, l'apparence sensible résiste, pour ainsi dire, à la conviction de l'esprit. D'autre part, la conception de la forme, aidée d'une grande force d'attention, peut évoquer a volonté l'apparence sensible. On peut en regardant fixement les losanges tracés sur le papier faire tour à tour apparaître en creux et en relief les mêmes losanges. Celte expérience est très-propre à montrer que la forme ne nous est pas donnée par une sensation, mais par "une conception qui peut anéantir ou produire la sensation même.

Les corps sont révélés d'abord, dit-on, comme des causes de résistance et se manifestent à nous par leur impénétrabilité: cette idée est inexacte ; car la physique nous apprendra qu'ils sont tous pénétrables, puisqu'ils sont divisibles. Quelque chose cependant de cette notion primitive demeurera vraie; elle sera seulement reculée pour ainsi dire plus loin, et se retrouvera dans l'impénétrabilité des atomes indivisibles. )

Ces substances matérielles qui nous arrêtent sont d'abord pour nous des forces comme notre Moi , où nous puisons la première idée que nous nous en formons. L'idée de cause est primitivement une idée de force. Cette notion de la substance conçue comme force n'est pas entièrement

fausse ; on peut dire que, sans a force d'expansion, il n'y aurait ni solidité, ni impénétrabilité. Mais notre première connaissance des corps est entièrement erronée sur un autre point, et ceci montre bien où est l'origine de cette connaissance. Comme la cause qui nous est apparue en nous et dont nous transportons l'idée à ce qui arrête notre mouvement, est une cause libre, une personne, nous supposons d'abord que les forces qui se découvrent à nous sont des forces libres et personnelles. C'est pourquoi l'enfant bat le meuble contre lequel il s'est heurté. Cette enfance dure pour les peuples autant qu'ils continuent à personnifier les forces de la nature; mais peu à peu l'enfant s'aperçoit que ce corps qui le blesse est une cause différente, par sa nature, de la cause qu'il a sentie la première en lui, et n'est pas une personne comme lui. Les peuples en grandissant font de même; et il vient un jour où, la cause du tonnerre étant mieux connue, Jupiter, armé de la foudre, est remplacé par le fluide électrique.

Mais il est une notion des corps matériels qui remonte au premier moment où nous l'avons acquise et que nous conserverons toujours, parce qu'elle est véritable, c'est que les corps, causes de nos sensations passagères, sont permanents et subsistent, quand leur action sur nos organes a cessé, comme ils existaient avant le moment de cette action. « Les causes prohibitives, dit mon père, en se concrétant avec les intuitions, peuvent seules leur donner la permanence en empruntant d'elles la juxtaposition continue. » Cela tient encore à la nature du phénomène dans lequel l'idée de cause nous a été donnée et qui est notre propre activité, notre Moi. « La permanence, dit mon père, attribué à quelque chose que ce soit, avant les circonstances qui l'ont fait connaître, et après que ces circonstances ont cessé,

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vient et ne peut venir que de ce que le sentiment de l'effort est permanent tant que dure la veille, et qu'on ne peut en observer ni la fin ni le commencement, puisque sans lui il n'y a pas d'observation possible. On ne peut concevoir les noumènes que comme des causes permanentes ; car il faudrait une autre cause avec les phénomènes, et ce serait celle-ci qui serait la vraie cause permanente des phénomènes. » Ainsi mon père pensait que les causes extérieures étaient conçues d'abord comme sans commencement; c'est la marche naturelle de l'esprit humain, pour lequel l'idée de création est un progrès sur les croyances primitives à l'éternité des puissances de la nature.

Nous arrivons à concevoir non-seulement l'existence des corps, mais de plus celle de certaines qualités qui sont inhérentes à tous , et que Locke i a nommées qualités premières : la solidité, la figure, le nombre, le mouvement.

Une vue de mon père très-originale, et d'une grande importance pour les conclusions de sa philosophie, c'est que les qualités premières des corps sont des relations; des relations entre les noumènes, c'est-à-dire, entre les causes extérieures et inconnues que nous concevons hors de nous. « Les relations des noumènes, dit-il, existent avant que nous le sachions et indépendamment de cette connaissance ; ce sont les qualités premières de Locke. »

C'est dans la dernière partie de cette exposition qu'on verra la portée de cette découverte de mon père, et l'usage qu'il en fera pour établir la possibilité et la certitude de notre connaissance ; je dois seulement l'indiquer ici.

Je terminerai ce que j'ai à dire sur la notion que nous parvenons à avoir des êtres matériels , en citant ce qui suit :

1 Tome I, livre II, chapitre vin, page 195.

« Lorsqu'en éprouvant une sensation nous avons l'idée d'une cause qui l'a produite en agissant sur nos organes, et qui existait avant de la produire, comme elle continue d'exister quand elle a cessé d'agir et que la sensation n'existe plus, c'est à cette idée que nous donnons le nom de corps; et cette idée est celle de la substance matérielle. A cette idée, se trouve jointe aujourd'hui celle des diverses propriétés de ces corps ; d'abord, l'idée de la propriété qu'il a de produire effectivement en nous cette sensation ; puis, celle d'être d'un certain volume et d'un certain poids ; d'être formée par Taggrégation d'une multitude de molécules, et susceptible d'être transportée "d'un lieu à un autre. »

L'étude de la manière dont nous acquérons l'idée de chacune des propriétés fondamentales des corps, telles que le poids, le nombre, etc., nous mènerait trop loin ; mais une propriété de la matière, l'étendue, dont j'ai déjà dit quelque chose, me conduit à exposer ici comment, d'après mon père, nous arrivons- à la notion de l'espace réel et infini.

Nous avons vu que l'étendue apparente ou phénoménique, celle qui est relative à nous et n'existe point hors de nous, est donnée par des sensations visuelles ou tactiles juxtaposées. Mais des sensations ne peuvent rien nous apprendre de l'espace réel. Celui-là, nous ne le voyons pas, nous ne le sentons pas, pas plus que nous ne voyons et ne sentons la matière elle-même. Nous ne pouvons en avoir l'idée qu'en prenant pour ainsi dire la relation d'étendue qui existait entre nos sensations visuelles ou tactiles, et en la transportant entre les corps que nous avons découverts exister hors de nous, comme causes de résistance qui arrêtent nos mouvements volontaires. Reid s'en tire, pour l'étendue aussi bien

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que pour la matière, par une perception supposée primitive et gratuitement admise. Mon père s'y prend autrement; il dit : « Il n'y a d'étendue que quand il y a des choses coordonnées par juxtaposition continue. Si ces choses sont des phénomènes , ce qui nous apparaît et n'existe point hors de nous, comme les sensations, l'étendue est dite phénoménale, apparente ; si ce sont des noumènes, des substances conçues comme indépendantes de nous, elle est dite nouménale, réelle, objective. La relation est la même dans les deux cas. »

C'est parce que cette relation est la même entre les sensations dont se compose l'étendue phénoménale relative à nous, et l'étendue réelle, dont l'existence ne dépend pas de nous, que l'une de ces étendues peut nous conduire à l'autre, si nous transportons hors de nous cette relation aperçue d'abord en nous, comme nous avons fait pour le rapport de causalité aperçu d'abord dans l'effort interne, puis appliqué à la résistance extérieure; ce qui nous a donné l'idée de la matière. Un transfert analogue de cetle autre relation qui est l'étendue, des sensations visuelles ou tactiles aux corps dont nous avons conçu l'existence, telle est l'origine de la notion d'espace réel. Entre les corps et nous dans cet espace réel, il y a des distances ; les distances entre les corps ne nous sont pas révélées immédiatement par le sens de la vue. La vue ne nous révèle que les distances entre les sensalions visuelles. Quant à l'appréciation de la distance des corps par rapport à nous, il est évident que la sensation ne la donne point ; car c'est un jugement. Nous n'avons donc aucune perception immédiate de la distance; nous ne sommes arrivés que par une suite d'expériences à placer dans l'espace les corps là où nous les plaçons. Un aveugle à qui on avait rendu la vue, voyait les couleurs près

de ses yeux; primitivement elles ne sont point appliquées aux objets matériels sur lesquels l'habitude les a pour ainsi dire étendues ; mais elles semblent flotter enlre eux et nous. C'est en remarquant l'effort et le chemin que le bras était forcé de faire pour atteindre les choses les plus rapprochées, avant de rencontrer l'ensemble de résistance qui seul donne la notion d'une^substance matérielle, qu'on a conçu les distances réelles; puis celte conception s'est associée par concrétion avec les diverses impressions sensibles que les corps placés à diverses distances produisent sur la vue ; et maintenant, comme je l'ai dit plus haut, la vision réveille la conception à laquelle l'habitude l'a liée. La vision n'est qu'un signe de la distance, elle n'en contient pas la mesure ; elle peut même en être un signe très-infidèle, témoins les illusions de la perspective et de la ventriloquie.

« L'étendue, dit mon père, est une qualité dont la matière jouit nécessairement, quoique non exclusivement, puisque nous la concevons dans l'espace vide. » Cette notion de l'espace, qui, comme espace, est conçu vide, cette notion est la base de la théorie Newtonienne du monde, à l'encontre de la théorie Cartésienne des tourbillons qui, au contraire, admettait le plein. Mon père y tenait beaucoup; il la rendait sensible par la supposition d'un espace limité, d'une chambre par exemple, dans laquelle Dieu aurait anéanti tout ce qu'elle renferme, et dont les quatre murs seraient toujours à la même distance. L'espace est donc vide là où la matière ne le remplit pas : « L'espace immobile, pénétrable, en partie vide, en parti plein, disséminé dans le plein. En soi, l'espace est vide. Le remplissezvous d'un fluide subtil? Alors entre les molécules de ce fluide, qu'y a4*il? Un autre fluide? Et entre les siennes? a

Quant à l'infinité de l'espace, mon père citait volontiers

les beaux vers de Lucrèce, dans lesquels le poète suppose un homme arrivé aux limites du monde matériel, et qui pourrait encore lancer un trait dans l'espace sans bornes :

Pneterea, si jam iinitum constituatur

Omiie quod est spatium, si quis procurrat ad oras

Ullimus extremas, jaciatque volatile telum,

ld validis utrum contortum viribus ire

Quo fuerit missum, mavis, longeque volare;

An prohibere aliquid censés, obstareque posse?

Alterutrum fatearis enim sumasque necesse est ;

Quorum utrumque tibi effugium prsecludit, et ornne

Cogit ut exemta concédas fine patere.

ftam sive est aliquid quod prohibeat efficiatque

Quo minu quo missum est veniiat, unique locet se,

Sive foras fertur, non est ea fine profectum.

Lucrèce, 'De Natura rerum, livre I, v. 967.

Car mon père aimait la poésie, particulièrement la poésie latine, et il a montré qu'il en était nourri, quand, à cinquante ans, il a exposé sa classification des sciences en beaux vers, qui sont pleins d'énergie et de couleur, et qu'il a bien voulu adresser à son fils *.

1 On verra, plus loin, comment mon père rattachait l'espace et le temps à l'infinité et à l'éternité de Dieu.

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