CONCLUSION GÉNÉRALE
Deux avantages infiniment précieux seront le fruit de vos études , cher Lecteur : la culture de voire esprit , la connaissance raisonnée et parfaite des Langues.
Un Laboureur intelligent corrige d'abord par une terre meuble celle qui est trop compacte , et réciproquement; mêle dans des proportions convenables l'argile , la silice et la chaux ; puis il donne à sa terre un engrais substantiel ;, riche , et enfin il cultive convenablement. Alors il peut espérer que les plantes enfonceront , étendront leurs racines dans un sol perméable j toujours frais, au milieu des aliments qu'elles réclament pour répondre à ses vœux.
Que manque-t-il dans la culture des jeunes intel-
ligences? Pourquoi des fruits si rares, si tardifs et sitôt gâtés , au grand déplaisir des parents et au détriment de la patrie ?
Hélas! on persiste à ne cultiver que la mémoire; on écrit sur le sable mouvant à l'approche des orages ; on n'accorde aucun exercice à la pensée , aucune gymnastique a l'esprit ; on ne lit ni le grand livre de la nature, ni celui du cœur humain ; on couvre une âme inculte de plantes exotiques , comme si la Providence ne donnait pas à chacun le fonds et le germe de tout ce qu'il importe le plus à l'homme de cultiver et de posséder.
L'enfant a pourtant des milliers de perceptions , des idées innombrables qui ne demandent qu'à être reconnues , fécondées , classées. Il y aurait plus â se plaindre de la luxuriance que de la stérilité.
Il connaît des choses bien douces : sucre , lait , miel , melon , raisin ; et , au moral , congé , jeu , pèche , chasse , amitié , paix d'une bonne conscience, piété, fêtes de famille ou du temple, etc.
Il connaît aussi des choses bien dures : chardon , ronces, leçons , thèmes , punitions , etc.
Pourquoi ne pas lui aider à développer son esprit par des rapprochements entre des choses voisines , analogues, de même nature, ou lui ouvrir les yeux sur les nombreuses analogies du physique et du moral ; tantôt en ne lui montrant que l'idée, tantôt en lui expliquant les mots qui la rendent , tantôt en lui montrant et harmonisant ces deux mondes ?
Prenons de tout cela lai/ , miel , melon ^ si doux et qui font ses délices.
Hé bien , ces quatre mots , de même fond de signification ^ ont la même racine, p^pj lacérer, sulco , lécher , ulcère , sillon , talc , dulcis , silice , bolc^ poignard , to till labourer, tailler^ mollis ^ mêlasse , et tant d'autres par la chute de ^ , comme .p|-| piquer.
Faites-le passer ainsi de lacérer à délices : p^p] est fendre , couper , ciseler , cultiver , cœlo , colo , lacérer^ emporter les aspérités ;, les épines ) , applanir , frotter , adoucir, polir , flatter , caresser , égaler, égaliser , occo herser ( pour abattre les mottes ) , œquo.
En aspirant j-j vient une dentale \£^ ? ji ' 1 ? ^^* en ajoutant q du participe viennent fjLaT^ajcoç mollis , etc.
Donc toutes ces idées naissent d'une idée Mère.
Donc tous ces mots qui les expriment dérivent du même p^p| actif ou passif, énergique ou doux, et sont enfants du même Père.
Accoutumez-le à l'analyse. Le corps d'un cheval, composé d'innombrables parties , est tronc et membres , tête ( haute , extrême ) , cou ( haut et rond ) , crinière jubar ( ^^^^ ) , corps ( fam. k r b grouppe , corbeille , croupe , courbe ) , organes intérieurs , peau et queue (autre extrémité ).
Faites rapprocher dromadaire , Drôme , hippodrome ; l'idée commune est course rapide : -j^"^ couler , briller. -y-|i couler a aussi donné y-^'y[ Jourdain , Rhodanus , Erydanus , Rhedonensis , Rennes , Redon. Mais arrêtez- vous quelquefois : Maxima dehetur puero reverentia , dit Sénèque , et il ne doit pas comprendre que de yy\ couler , descendre ,
vient ce doux -^^^ pari'o ^ et pan'o de ^^^^erumpo, ^oreo, germino. Expliquez-lui mon dictionnaire comme je l'ai composé, avec le respect que je dois au jeune âge et à la sainte vertu qui conserve et couronne toutes les autres, oui, avec une pudeur qui pourrait m'attirer les reproches de ces cyniques lexicographes qui , obscènes sans nécessite , semblent n'écrire que pour pervertir notre malheureuse jeunesse.
Faites-lui rapprocher craie , ocre , burin , style , encre, pinceau, car tout cela marque, dessine, grave , peint. Puis , par anastomose , conduisez-le d'une part à papier , typographie , télégraphe ; de l'autre à musique , pantomime.
Apprenez-lui à comparer, à classer dans tous les genres. Dites-lui , par exemple : j'ai là des milliers d'animaux, de livres, de plantes, de fossiles; je suis appelé à mettre en ordre un million de volumes , et il faut qu'ils soient tellement classés que je retrouve dans quelques minutes l'objet , l'ouvrage que l'on me demandera.
Elevé par cette méthode , l'Enfant prend des forces intellectuelles , son esprit n'est point traqué dans la lettre morte et l'isolement des mots superposés à sa mémoire ;, mais il prend son essor ;, va cueillir des trésors d'idées ; il compare , assemble , vole à de nouvelles conquêtes , et c'est le Génie qui s'éveille ; c'est une âme pleine , forte , avide de science , aimant l'Etude et ses Maîtres ; ce sera un jour un Homme , vivant de sa vie , riche de ses propres travaux, un Citoyen digne et utile. Ce
premier fruit sera donc le développement et la formation de Tesprit.
Je dis en second lieu qu'il n'aura point à chercher une dixième, une centième fois un mot mal compris , perdu dans les plis de sa mémoire , qu'il ne portera pas péniblement dans son cerveau affaissé cent mille mots incohérents et dix mille formes arbitraires dont la masse indisciplinée frémil et rappelle l'état primitif delà Terre , *\r{y\ inP ? ou les géants superbes, ou les vents mutins ;, ou ce vieux Grammairien dont les dernières paroles étaient chamarrées des Langues qu'il avait entassées dans sa mémoire.
Aujourd'hui la vie de l'Homme est courte devant tant de Sciences et de Langues. Donc il y a nécessité d'ouvrir de nouvelles voies à l'enseignement des Langues , et il faut entrer dans celles d'une méthode rationnelle, la seule prompte, sûre, et digne de notre grande époque.
J'offre et recommande ce fruit de mes veilles A r Université , qui a eu la bonté de m autoriser à oui^rir des Cours dans la Capitale et dans les Provinces {àéc\s\on du conseil royal 6 janvier 1837), et qui m'a dit , par la bouche de M. le Recteur de l'Académie de Paris : Allez , enseignez , et si votre Méthode porte ses fruits, l'Université l'adoptera et l'appliquera. Je la recommande aux Professeurs avec qui j'ai travaillé dans l'instruction publique , qui ont eu la bonté de se faire mes élèves et mes amis.
A mes Pères et à mes Frères de sacerdoce que
j'aime de toute mon àme , et qui puiseront dans la Langue sacrée pour eux et pour leurs Elèves.
A la Jeunesse , au cœur franc et généreux, avide de tout ce qui est vrai et utile , étrangère comme moi à tout ce qui n'a pas pour but le bien public, l'intérêt universel , le vrai progrès des sciences et de l'humanité.