ADAM OU L HOMME
L'homme est le dernier-né de la création ter-
restre.
Comment Thomme fut-il créé ? Lui et tous les animaux primitifs furent-ils à un instant donné, et par une loi spéciale et limitée à cet instant, le produit même de la terre, du moins physiquement parlant ? Quelque paradoxale que puisse sembler cette idée, elle n'est pas aussi dépourvue de fondement dans la tradition qu'on pourrait le penser. N'est-il pas écrit dans la Genèse que Dieu a formé l'homme de la poussière de la terre? Formavit Dem hominem de limo tencç. Du reste, puisqu'il
est certain que le corps de rhomme n'est^ comme celui des animaux, qu'une modification de la matière et qu'il retourne sans cesse à la terre, pourquoi n'admettrait-on pas que les premiers corps en fussent directement sortis ? La destinée finale des corps ne semble-t-elle pas en indiquer l'origine primordiale?...
Mais ici se présente une question d'un intérêt bien plus grand. Laissons la poser par un homme d'une puissante autorité, l'illustre Lamennais : « 11 n'existe qu'une nature, qu'une espèce hu- « maine, nul doute : mais l'espèce humaine a-t-elle « eu un seul ou plusieurs centres de formation î « En d'autres termes, y a-t-il dans l'humanité des «races primitivement diverses, ou provient-elle « d'un couple unique? Jl est évident que c'est la « science qui prononcera sur cette question. »
Sans vouloir nous engager dans le domaine des sciences naturelles, nous croyons pouvoir répondre qu'il y aurait autant et peut-être plus de logiq^ie à regarder le chien de Terre-Neu\e et le lévrier comme descendants d'un seul et même couple qu'à
prendre pour les enfants d'un même homme primitif le nègre du Soudan et l'Européen. Il y a, en effet, entre les variétés de la race humaine des différences caractéristiques, que le changement de climat ne peut jamais modifier, même après plusieurs générations. Voilà tantôt quatre siècles que la race caucasienne est en train d'émigrer, de toutes les contrées de l'Europe, dans les deux Amé-
riques : a-t-on remarqué qu'elle y fût devenue peau-rouge ou caraïbe? Les descendants des nègres d'Afrique transplantés à Saint-Domingue sontils moins noirs et leurs cheveux sont-ils plus soyeux qu'ils ne l'étaient et ne le sont encore dans leur mère-patrie? S'il y a quelque modification remarquable chez de rares individus, c'est au mélange des races, non au climat, qu'il faut en attribuer la cause ; encore ce croisement de races ne produit-il souvent que des espèces abâtardies qui s'éteignent en moins d'un siècle.
Ces différences physiques entre les diverses races sont palpables et chacun peut tous les jours les vérifier : mais c'est dans l'ordre intellectuel et mo-
rai surtout qu'on rencontre un indice frappant de la diversité primitive des races humaines. Le développement intellectuel, on le sait, suit ordinairement le développement physique : aussi la race la plus belle sous ce dernier rapport est-elle également la plus intelligente. Elle est probablement aussi la plus récemment apparue sur la terre, et les antres races, qui lui sont relativement inférieures en civilisation et en nombre ne nous paraissent que les restes de races plus anciennes que la nôtre et qui l'ont plus ou moins immédiatement précédée.
Cette dernière hypothèse a l'avantage d'offirir une explication naturelle des annales généralement réputées fabuleuses des Chinois, lesquels font remonter l'origine de leur société à plus de 80,000 ans avant l'ère chrétienne. A part le compte à tenir des altérations inévitables d'une tradition orale ou emblématique ; à part aussi les réserves que nous aurons l'occasion de faire touchant |a durée du temps que les anciens comprenaient sous le mot que nous traduisons par année,
il n'est point surprenant que les souvenirs historiques des Chinois et de quelques autres peuples moins remarquables de l'Asie orientale remontent beaucoup plus haut que les nôtres. Ces peuples appartiennent en effet presque entièrement à la race mongolienne plus parfaite que la race nègre, mais inférieure à la race caucasienne ; et si leur naissance sur cette planète est antérieure à la nôtre, il. est clair qu'ils ont pu jouir, dès une très-haute anti- ({uitéy d'une civilisation relativement très-avancée, civilisation que du reste leurs antiquités nationales conservées jusqu'à nos jours rendent incontestable. En outre, il est infiniment probable qu'ils ont dû moins souffrir que beaucoup d'autres nations, de la catastrophe diluvienne, la contrée qu'ils habitent formant un plateau très-élevé , s'étendant en grande partie dans la direction de la ligne équatoriale du globe antédiluvien.
Mai» revenons à l'humanité primitive en général et sans distinction de races.
Les premiers hommes ne durent être au commencement que des animant plus perfectibles que
les autres, et par con&équent originellement plus imparfaits en apparence. Leurs sociétés se formèrent comme celles de certains animaux qui vivent aussi en société, par l'impulsion de Tinstinct. Leurs pensées d'abord incohérentes et confuses ne se traduisaient guère que par des signes mimiques ou par des cris imités des bruits de la nature. On comprend en effet que le langage primitif a dû être dans sa forme lexicologique comme dans sa syntaxe, bien différent de nos langues modernes où les sons n'ayant généralement qu'une valeur toute conventionnelle^ n'indiquent presque jamais les objets qu'ils désignent, et ne signifient absolument rien pour qui n'est pas initié à la connaissance de cette valeur. Il n'en pouvait être ainsi chez les premiers hommes : car pour donner un sens déterminé à des sons arbitraires, il fallait s'entendre depuis longtemps déjà, et avoir pu, non-seulement exprimer, mais combiner préalablement quelques idées fort simples représentées par des sons empruntés à la nature même . Ainsi, malgré les innombrables modifications du langage, peut-on en-
— encore retrouver jusque dans les langues modernes, un certain nombre de radicaux primitifs, empruntés aux bruHs naturels, et presque toujours les mêmes dans toutes les langues.
Le langage primitif fut assurément bien pauvre et son vocabulaire très restreint. Les objets ayant entre eux quelque rapport d'analogie ou de conséquence, tels que lumière, feu, chaleur ou temps, jour, année, siècle, âge furent désignés sans doute par un mot unique, dont les nuances variées du geste ou du son de la voix complétaient le sens. Les noms personnels devaient naturellement être ignorés alors : car Thomme étant partout semblable à l'homme, le son réputé convenable pour désigner l'espèce l'était également pour désigner l'individu. Qu'on recherche, en effet, par quelles combinaisons d'idées et de conventions arbitraires il a fallu passer pour arriver à désigner par des sons différents des objets semblables : qu'on observe que ces combinaisons et ces conventions supposent déjà, relativement à l'imperfection primitive, un haut degré de perfectionnement, et il
faudra, ou recourir à rexpédient commodie du miracle, ou demeurer couTaincu que les hommes des premières sociétés durent pendant bien longtemps n'avoir d'autre nom que le nom générique d'HOMME.
La Bible j en racontant sous Tunique nom d'A- DAM(mot hébreu qui signifie ^omme ou fils de la terre) toute Thistoire première de l'humanité, n'indique-t-elle pas et ne justifie-t-elle pas l'idée que nous venons d'émettre î
En effet, pour tout homme qui ne veut pas s'incliner aveuglément devant la lettre de la version grecque ou latine^ il est facile de reconnaître que, sous le nom d'Adam, Y auteur quelconque du premier chapitre de la Genèse n'a pas entendu désigner un seul homme, mais Tespèce humaine tout entière. Le ton général de ce chapitre, son. mode de rédaction, ses derniers versets surtout, indiquent une série de faits accomplis et un ordre nonseulement établi depuis longtemps, maris ayant déjà réalisé quelques progrès. L'Etre suprême que dans toute l'étendue de ce chapitre, fe narrateur
— orne désigne que par un nom pluriel — nous Yerrons plus tard pourquoi — ordonne à Thommé d'âccroltre et de multiplier son espèce, crescite et muhiplicamini i puis de soumettre à sa domination les plantes, les animaux et tous les produits de la terre. A moins de faire jouer à Dieu le rôle d*un caporal commandant à ses quatre hommes, il faut bien reconnaître que cette forme impérative ne signifie rien sinon que l'homme avait déjà commencé de faire ces choses, et qu'il les regardait Comme un droit de sa nature et de sa destinée. Enfin, l'écrivain sacré ajoute qu'ici finit une des époques de la création : Et factum est vesperê et manè lOUM sextus.
Pour peu, d'ailleurs, qu'on veuille y réfléchir, on sera Ken forcé de convenir qu'il est peu raisonnable de considérer comme le premier homme TAdafti qui mangea la pomme ^ et comme la première femme VÈve qui la cueillit. En effet, la conception du mal, et surtout d'un crime qui devait avoir de telles conséquences, -^ car la pomme n'est ici que pour figure, — la consommation de
ce crime, et surtout le remords après l'avoir commis, impliquent un raisonnement déjà compliqué impossible si Ton admet ce que nous avons tâché de démontrer : l'imperfection native des premières créatures humaines. Le crime d' 4dam fut, nous dit la tradition, une infraction à la volonté divine : c'est-à-dire qu'il fut une violation grave de la loi suprême de l'ÉQUITÉ ; car la volonté divine qui n'est autre que l'ensemble des lois générales de la nature dans l'ordre physique et dans Tordre moral, ne peut être en aucun cas, n'a pas DRorr d'être un caprice ou une fantaisie ; tout caprice et toute fantaisie procédant de faiblesse. Or, pour que l'homme soit coupable, il faut lui supposer une connaissance déjà raisonnée de la loi qu'il viole et du mal qu'il commet par cette violation. Il ne saurait y avoir ni bien ni mal dans une action dont la nature morale ou immorale serait inaccessible au jugement du sujet agissant. Pour que l'inteUigence puisse se rendre compte de la défense, il faut qu'elle se soit préalablement rendu compte du précepte, raisonnement qui nécessite absolument
le travail intellectuel de plus d'une génération. La menace à côté du précepte ou de la défense ne suffit pas, et du reste elle est indigne de Dieu. Un langage pauvre et figuré peut sans doute l'employer pour donner plus de force au caractère de ses écrits; et la langue poétique, dont le travail n'est pas d'analyser les traditions qu'elle met en œuvre peut la répéter après lui : mais la raison ne peut l'admettre qu'en la traduisant dans la langue philosophique, et en lui ôtant son caractère comminatoire pour lui imprimer celui du raisonnement moral.
D'ailleurs, un fait matériel attesté par la Bible même, non plus cette fois en langage figuré, mais en termes précis, vient ici corroborer l'induction et prouver d'une manière incontestable l'existence du genre humain longtemps avant l'époque où vécut l'Adam prévaricateur. Ce fait est la fondation de la ville d'Enochia par Gain. Un homme n'a pas pu seul et avec le seul aide de sa famille bâtir une ville : du reste, à quoi bon une ville pour cinq ou six individus, voire même pour cinquante?
Cette ville n'était pas Paris ou Home, je présume : mais encore fallait-il qu'elle se composât de quelques huttes pour le moins, et d'une ç^hme ou deux en guise de palais* Or, si simples qu'on veuille les supposer, ca$ construction» demandaient des travaux vt des ouvriers de différents ordres ; et pour cela il fallait que le genre humain déjà étendu et multiplié, non-^ulement fût en possession d'une industrie, mais que cette industrie eût elle-même pris une extension impossible sans plusieurs siècles d'essais et sans le concours d^un nombre prodigieux de travailleurs.
n est facile maintenant d'expliquer le langage de la Bible ne parlant, en apparence que d'un seul homme. La tradition transmettant toujours sous le uoA d'Adam commun à tous les hommes, les principaux faits de l'enfance du genre humain, la multiplication de l'espèce, la conquête matérielle du sol, puis, dans l'ordre moral, la distinction du bien et du mal et l'institution du mariage, œuvre deTamour, c'est-à-dire de l'instinct primitif anobli par le sentiment, n'estai pas aisé de comprendre
que le premier qui a recueilli par écrit, lettre ou hiérogly}iIie, cette tradition, n'a pu, dans la pauvreté de l'idiôDOie primitif, s'exprimer que par un langage concis et figuré, en résumant en quelques lignes, et sous le nom de Thomme en général, toute l'histoire humaine d'alors.
La vérité de cette hypothèse paraîtra plus claire encore quand nous examinerons quelle put être la part de Moïse dans la rédaction de la Genèse.
LES fiU>BIM(l)
Nous pouvons nous faire une idée des premiers efTets de la perfectibilité humaine en considérant les phénomènes que produit chez les enfants le premier développement des facultés corporelles et intellectueUes. Il y a pourtant cette différence qu'à mesure que l'esprit de l'enfant se dégage de son obscurité native, il reçoit, par l'enseignement, ' des parties plus ou moins considérables du progrès accompli déjà dans les siècles précédents, de sorte que chaque jour le progrès social se mêle
(1) Le mot Elohim portant la marque hébraïque du pluriel, nous croyons inutile d'y ajouter le signe pluriel de notre langue.
au progrès individuel et lui imprime une activité plus grande qui rejaillit ensuite sur le progrès social lui-même. Nous ne pouvons donc prendre pour terme de comparaison avec l'homme primitif que Tenfant en très bas âge et pour ainsi dire incapable encore de comprendre autre chose que sa propre personnalité. Les facultés qui apparaissent alors ne sont guère que physiques, comme l'amour de soi et l'instinct de la conservation personnelle, qui se traduisent par une recherche excessive, presque la même partout, de tout ce qui peut flatter les sens et par l'appétit souvent immodéré de la nourriture. De même que la plupart des enfants sont naturellement friands et gourmands, les premiers hommes furent essentiellement voraces (1) : aussi les voit-on, dans toutes les traditions , s'approprier dès le commencement
(4 ) Dans les festins d'Homère on tue on bœuf pour régaler ses hôles comme on tuerait de nos jours un coclion de lait. En lisant qu'Abraham servit un veau à trois personnes, qu'Eumée fit rôtir deux chevreaux pour le dîner d'Ulysse et qu'autant en fit Rebecca pour celui de son mari, on peut juger quels terribles dévoreurs de viande étaient les hommes de ce temps-
lâ. 1. J. ROUSSEAU.
les fruits de la terre et la chair des animaux, et dévorer souvent pour le repas d'un seul individu ce qui suffirait abondamment aujourd'hui à rassasier vingt personnes.
Au moral, et généralement parlant, l'homme , comme l'enfant, est encore alors dans Tétatd'iniiocence : c'est-à-dire que, incapable encore de faire la distinction du bien et du mal, le bien et le mal n'existent réellement pas pour lui. Et à ce propos, n'est-ce pas un des préjugés les plus drolatiques de la faiblesse humaine qu'on voie encore de nos jours tant de grands pleurnicheurs pousser des soupirs de r^ets au souvenir de cet état d'innocence, dans lequel, après tout, si l'homme n'a point de démérite, il n'a aucun mérite non plus et reste moralement nul ? Figurez-vous donc un gaillard de trente ans regrettant l'époque où il suçait la mamelle et les heureux jours où sa nourrice lui administrait la bouillie !
Le progrès moral, chez nos premiers ancêtres , devait se développer plus lentement que le progrès physique, par la raison même qu'il partait d'un
ordre plus élevé. Ce ne fat qu'après que quel(}ues hommes eurent pu s'affranchir soit par leur pro* pre travail, soit par un heureux hasard^ des premiers embarras de Fexistence matéricile^ que leur esprit ne trouvant plus d'ooeupation, et, s'il est permis d'user de cette expresnon, n'ayant {dus de pâture dans ces embarras même, a pu s'élever audessus des idées vulgaires d'alors, et concevoir, quoique très-imparCadtement encore, des notions abstraites, telles que la notion de moralitéy et cdles de justice, dignité, liberté, qui ne sont que des parties nécessaires de la première.
Les hommes qui les premiers dans la société des Adams émirent des idées au-dessus des connaissances mstinctives et grossières de la généralité de leurs sCTiblables éi purent se foire comprendre d'eux, parurent certainement à lem^ yeux des êtres supérieurs, et pour ainsi dire des envoyés de la Divinité même dont ils furent sans doute les premiers révélateursr Aussi dût-on naturellement les désigner dès lors par un naaire nom que le nom commun d'Adam, et cette première
distiDction devint la source des noms personnels diversifiés à l'infini dans la suite, à mesure que les hommes remarquèrent entre eux des différences ou des singularités caractéristiques. Nous trouvons en effet dans les plus anciens chapitres des livres hébreux une expression et une forme de langage en complet désaccord nonnseulement avec l'usage ordinaire des langues^ mais surtout avec la Ic^que de la pensée : c'est le mot pluriel Ehhim suivi d'un verbe au singulier et constamment employé comme sujet de ce verbe. Ce mot Ehhim nous semble très-proche parent du grec Dioi ou Dainuh nioi et du latin divi^ et conune eux signifie non pas précisément des dieux, mais des êtres surnaturelsy des demi-dieux, ou simplement des sages *-^ ou bi^i encore, mais pour le mot Elohim seul, selon quelques bébraîsants, des juges.
Or, un fait digne de remarque, fait indiqué par la lo^que et qu'on retrouve invariablement au fond de toute tradition remontant un peu haut dans l'antiquité, c'estque l'idée de l'Être suprême, qui n'a pu se révéler que quand l'esprit humain
fut à peu près capable de concevoir et de retenir des notions que le raisonnement seul peut donner, a dû se présenter aux hommes delà nature comme une idée simple et bien nette^ quoiqu' imparfaitement comprise : la loi de cause. Elle apparut par conséquent alors, et avant tout examen, avec son caractère essentiel d'Unité. Le polythéisme ne fut dans k suite que le fruit du paralogisme égaré dans une multitude d'idées dont la conciUation déroutait l'esprit en le décourageant.
Posons-nous maintenant cette question :
Quel nom les premiers hommes/ dans leur indigence de langage, pouvaient-ils attribuer à cette cause mystérieuse, puissante assurément, intelligente sans aucun doute, mais invisible aux yeux, et n'ayant rien de semblable dans l'Univers? Us ne purent point lui donner un nom propre ^t personnel, car les noms mêmes que nous lui donnons dans nos langues modernes — ThéoSy Deus, Dieu, Allah — ne la désignent que par convention. Or, i' expression coiiventionneUe et arbitraire, on a pu déjà l'observer, ne pouvait* avoir lieu chez les pre-
— Si —
miers hommes^ leur laagage étant calqué nécessairement sur les sons de la nature : et la périphrase ou Talliance de mots demande toujours un long travail de la réflexion, travail alors difficile, pour ne pas dire impossible.
L'Être Suprême fut donc d'abord l'Être Innommé;
Mais, on le désigna^ par association d'idées du nom même de ses révélateurs. Il est impossible d'eipliquer autrement un nom pluriel donné à Dieu en dehors du Polythéisme, et surtout un nom pluriel suivi d'un verbe au singulier. Au contraire, toute difficulté disparait si, admettant que les Elohim furent des sages, des philosophes ou des révélateurs, et que l'Être Suprême n'eut d'abord point de nom parmi les hommes, nous traduisons ainsi les premiers versets de la Genèse.
1 . A l'origine, le. . . des Elohim créa les cieux et la terre.
2. Et la terre était vaine et vague, elles ténèbres sur la face de l'abime, et la pensée des Elohim était portée sur les eaux.
3. Et le... des Ëlohim dit : Que la lumière soit, et la lumière fut. Etc.
Cette seule citation doit suffire pour faire comprendre tout le parti qu'on pourrait tirer, au point de Tue de la Philosophie historique, de Tintroduction d*une critique rationnelle et exempte de préjugés dans l'étude des monuments antiques. Observons encore, en terminant^ que ce nom pluriel Elohim est employé seul pour désigner Dieu dans tout le premier chapitre de la Genèse. Dans le second. Dieu s'appelle Jekovak Elohim^ Y Être des Elohim. Plus tard enfin, il s'appellera Âdonaî Elohim, le seigneur des Elohim, ou simplement Adonaî, le Seigneur , et dans les livres les plus récents du recueil biblique, Eli ou Elohi (au singulier), le Juge.
DE l'ordre social PRIMITIF
L'explication que nous donnons âu mot pluriel Elohim affligera 9 nous le savons, des croyances respectables, mais dues à l'habitude plutôt qu'à la réflexion. L'homme est ainsi fait, qu'en général il aime à prendre son opinion toute faite et consacrée par Tusage, à la digérer les yeux fermés, et trouve fort désagréable qu'on vienne le réveiller du sommeil paisible tle l'idée reçue. Que ceux que scandaliseraient nos théories se rassurent pourtant : avec un peu de réflexion, ils reconnaîtront que, joiu de porter atteinte à la véracité de traditions qu'ils vénèrent à bon droit, nous ne faisons que
leur rendre hommage pour notre part^ en les faisant rentrer dans l'ordre des faits naturels, les seuls acceptables pour toutes les intelligences, puisqu'il est incontestable que toute doctrine de faits présentés comme surnaturels ne peut s'adresser avec confiance qu'à ses sectaires.
On nous représentera peut-être aussi que notre interprétation ne se fondant que sur le simple illogisme d'un nom pluriel employé 1^ où l'esprit conçoit logiquement un être unique, est peu sérieuse ; et que si les Elohim de la Bible avaient été des prophètes ou des philosophes, il serait à pensar qu'ils nous auraient laissé quelque monument de leur existence, quelque trace des enseignements qu'ils donnaient à leurs contemporains.
A cette objection nous répondons : Où sont les monuments écrits des Druides, ces Elohim de nos pères, qui sont bien plus près de noUs et dont personne ne doute?
Du reste, il n'est peut-être pas exact, comme nous le verrons plus tard, d'affirmer qu'il ne reste aucun écrit des Elohim. Si peu que ce soit, il ne
faudrait pas s'étooner que les sages des anciens jours, ensevelis sous quarante siècles, nous eussent beaucoup plus laissé que les Druides dont il nous semble encore entendre retentir la voix dans les antiques forêts de notre bonne vieille mère la Gaule.
Mais ce n'est pas seulement sur un fait isolé, aussi léger -qu'une anomalie dans Texpression d'un texte, que nous basons notre opinion, c'est aussi sur la comparaison des autres traditions orientales avec ce texte. Or, par celte comparaison, les plus anciens Dieux des Chaldéens^ des Phéniciens et des Grecs, dont l'histoire n'est évidemment que celle d'hommes supérieurs à leurs contemporains, divinisés plus tard par la superstition et par le prestige des choses qu'on ne voit plus que de loin à travers Fauréole poétique des siècles, ne nous paraissent être autre chose que les Elohim de la Genèse ; et ce qui en serait presque une preuve, c'est que la langue des Chaldéens, très-voisine, comme on sait, de celle des Hébreux, leur donne précisément Ce même noni.
Si ces données suffisent pour nous autoriser à regarder les Elohim comme des hommes, nous devrons certainement les considérer comme les véritables fondateurs des sociétés humaines. Avant ^eux, sous la seule inipulsionde l'instinct^ les hommes unis seulement par des appétits d'un ordre inférieur, ne pouvaient former que des bandes semblables à celles des bêtes sauvages. Aprè^seux, sous le bâton des rois, ils n'eussent été que des troupeaux devenus hideux par la perte de la Liberté, sans les liens sociaux, la plupart d'un caractère sacré qu'ils avaient conservés, même à travers leur déchéance, de l'enseignement moral primitif.
Le premier progrès moral fut l'œuvre de TAmour.
Dieu sans doute avait créé Thomme mâle et fe-
melle, comme dit la Bible, masculum etfeminam creavit eos. Mais tant que la femme ne^ fut pour lui qu'une femelle, amante d'une heure oubliée rheure d'après, l'homme n'était guère sorti encore de la catégorie des animaux inférieurs de la création. Son Être ne fut moralement complet que
lorsqu'il eut trouvé la compagne, mulierem, l'épouse, uxorem.
Il arriva donc une fois qu'après un de ces baisers du hasard dérobés en courant à la pudeur naissante de la femme, Thomme se trouva saisi d'un trouble qu'il n'avait pas encore connu, presque d'une sorte de remords. Il sentit son sang brûler ses veines et affluer violemment vers son cœur ainsi que des nuages chargés de foudre s'assemblent au zénith à l'heure où un orage va transformer la terre. Son âme éprouva un sentiment nouveau dont elle ne pouvait encore se rendre compte. Accablé de langueur, inquiet sans savoir pourquoi et sentant parfois les larmes monter à ses yeux, il se mit à rêver et un sommeil fiévreux vint assoupir ses sens : immisit Jehovah Elohim soporem in Adam. Pendant ce sommeil agité de douces visions, il lui sembla que son sein s'était comme entr' ouvert et avait laissé s'échapper quelque chose de son cœur brisé : cumque obdormisset, tulit unam de costis ejus. Puis, lorsque éveillé ou tiré de sa rêverie par la présence de la femme, objet et
cause de son délire, il eut pour la première fois rougi à sa vue et l'eût fait tressaillir sous son regard, il savoura la plus douce jouissance que son cœur eût encore goûtée; et reconnaissant alors la nature du trouble mystérieux qui venait de l'agiter^ comprenant que c'était là l'amante, la compagne, l'aide qu'appelait son désir, l'ange au front diaphane qu'invoquaient ses rêves, d'une voix tremblante il put s'écrier : « Viens sur mon cœur, ô ma bien-aimée, car mon cœur s'est déchiré pour toi ! Viens, et sois à jamais la seconde moitié de moi-même ! Hoc nunc os ex ossibus meis et caro de carne meâ.
Ainsi fut institué le Mariage, consacré par l'Âmour qui seul a le pouvoir de lui inspirer un caractère réel et véritablement indissoluble ; car l'union sans amour, même consacré par les formules légales ou religieuses, n'est jamais au fond, pour ceux qui la contractent, que le plus immoral des concubinages, tandis que la seule fidélité dans l'amour, même sans ces formules, pourrait dans certains cas, constituer un véritable mariage
que BuUe autorité ne pourrait dissoudre sans crime.
Les premiers hommes mariés furent sans doute les premiers hommes regardés par leurs contemporains comme des sages, et désignés sous le nom exceptionnel d'Elohim , car ils furent les révélateurs d'une vérité sociale et les fondateurs d'une institution essentiellement morale.
L'œuvre des Elohim fut donc d'élever le niveau moral de l'intelligence humaine et de développer dans la société enfantine.des Adams les notions du droit j du bien, du juste et les premières idées religieuses ou philosophiques. Ils formèrent ainsi la transition entre Tàge d'innocence et l'âge de moralité. Regardés dès le commencement par des imaginations neuves et impressionnables comme des génies supérieurs et comme les ministres de l'Être Innommé qu'ils annonçaient, ils devinrent naturellement les arbitres dans les faibles différends qui pouvaient surgir alors entre les hommes. Ils se trouvèrent ainsi revêtus par le libre choix de leurs contemporains, d'une sorte de magistrature
suprême, et leurs décisions durent être d'autant plus respectées que le prestige de leur génie et leur réelle supériorité intellectuelle devaient leur donner une autorité sans contrainte, un pouvoir sans ambition, laissant parfaitement intacte la Liberté, hors de laquelle il n'y a point de moralité possible.
LEPÉCHâ ORIGINEL
Les langues humaines vieillissent comme les hommes et les sociétés^ et comme nos organes, nos besoins et nos pensées, les mots s'altèrent et se transforment sans cesse. Ceci nous explique comment certaines expressions ont complètement changé de valeur soit en passant du propre au figuré, soit en étendant ou en restreignant leur signification primitive. C'est ainsi que le mot péché qui, dans le langage moderne, ne signifie qu'une souillure morale volontairement contractée, désignait originairement, dans le sens du mot latin qui lui sert de père, toute espèce de faiblesse ou
de dégradation, qu'elle soit ou non le fait de la volonté. Ce n'est que sous cette réserve de transformation dans la valeur des termes que nous pouvons accepter Texpi-ession de Péché originely bien que la responsabilité du fait de ce péché ne puisse incomber qu'à celui même qui le commit.
Cette restriction admise^ si, par Péché originel on entend le crime qui, en détruisant quelqu'une des lois constitutives de l'humanité, troubla l'harmonie de l'activité humaine et accrut la puissance du mal, l'expression semble fondée, mais alors nous ne pouvons être, par rapport au crime primitif, que victimes et non point coupables. « L'héréditaire transmission du péché, dit Lamennais, renferme une contradiction absolue. Qu'est-ce que le péché dans sa cause morale? Une volonté mauvaise ou désordonnée. Qu'est-ce que la volonté? L'acte propre du moi dans un être intelligent, ou Tindividuaiité elle-même en tant qu'active et intelligente. Avant que l'individualité existe le péché n'est donc pas possible. »
Rien de plus clair, de plus simple et de plus irré-
futable que ce raisonnement, et par suite rien de plus contraire à la saine logique — et pourquoi ne pas dire : à la vraie morale? — que de regarder comme notre péché, c'est-à-dire comme un fait incombant à notre responsabilité personnelle le malheur d'être nés d'une race frappée jadis par un acte coupable à la perpétration duquel nous n'avons pas pu coopérer puisque nous n'étions pas nés alors. Cette croyance monstrueuse qui faisait punir jadis dans les enfants innocents les crimes de leurs pères, cette croyance sortie de je ne sais quelle tradition manichéenne, révolte à tel point le sens moral; qu'instinctivement presque tous les peuples modernes en ont chassé de leurs codes les sauvages conséquences traduites en lois féroces par les siècles d'intolérance. Qui voudrait, du reste, aujourd'hui, accepter dans toute sa rigueur cette funeste théorie de l'hérédité du malî Bien peu de personnes, nous en avons l'assurance, même parmi ceux qui, par habitude ou pour autre chose la proclament le plus haut^ Chacun sent trop qu'il est impossible qu'il soit coupable d'un fait qu'il n'a
pas voulu ou responsable d'une pensée qu'il n'a pas conçue pour pouvoir se reprocher comme sa faute personnelle un acte commis à une époque perdue au fond des siècles plusieurs milliers d'années avant sa naissance, c'est-à-dire avant son avènement à la raison. C'est en vain qu'on veut se l'affirmer, qu'on s'efforce de se le faire croire et qu'on parvient même à se persuader qu'on le croit : l'adhésion à une pareille croyance n'est jamais qu'une formule verbale contre laquelle la conscience laissée à elle-même ne cesse de protester.
Le crime dont la tradition nous transmet ici le souvenir a donc été commis contre nous, mais non par nous. Nous ne sommes qu'atteints par les conséquences de cette violation des lois de notre existence sociale, conséquences que, dès la première heure de notre activité morale, nous avons pour devoir de combattre et de détruire autant que le con)porte notre puissance d'action .Répétons-le encore: nous naissons victimes^ mais non point coupables du péché antique, et si nous pouvons souvent en devenir solidaires, ce n'est que lorsque volontaire-
ment, par ambition ou par égoïsme, par intérêt ou par lâcheté, activement ou passivement, au lieu d'en combattre les conséquences nous les acceptons. Mais quelle fut la nature même du crime? Quel fut le fait? Grave et intéressant problème encore trop enseveli sous les fictions nuageuses des traditions orientales et sous les termes obscurs de la poésie biblique pour qu'on puisse l'aborder sans une religieuse émotion. Dans sa solution est, à notre avis, la clef de l'histoire ; et Pascal, quoique placé à un point de vue qui ne peut être le nôtre, a eu raison de dire que le nœud de notre condition prend ses retours et ses replis dans cet abîme.
Est-ce un fruit délicieux cueilli sur un bel arbre, dans un jardin de plaisance, par le conseil malin d'un serpent qui parle? Respectons la poésie de l'antique légende, mais pour lui conserver son caractère sacré, ne la faisons pas reléguer au nombre des f4bles grotesques et des contes faits à plaisir, par une acceptation servile de la lettre. Examinons
les choses en mettant de côté tout préjugé' d'éducation ou d'habitude, et avec le simple flambeau du sens commun : Adam chassé du Paradis, toute sa postérité maudite et damnée par dessus le marché parce que celui-ci a mangé une pomme?... Un arbre produisant du finit de la science du bien et du mal?... Un serpent parlant à la femme et la femme séduite par l'éloquence de ce singulier orateur?... Celui-ci condamné, en punition des succès de son discours, à ramper sur le ventre — auparavant, il avait des jambes, apparemment?... — Quoi encore? Un chérubin qui s'envole chercher dans l'arsenal du ciel une épée flamboyante pour monter la garde aux portes du Paradis? Tel est le sens qu'offre à l'analyse la lettre de la légende.
vieil Homère ! ô vénérable Hésiode*! Que de gens ne doivent-ils pas vous demander pardon d'àvoir souri de votre religieuse gravité lorsque vous racontez les faits et gestes de vos dieux !
Si l'on s'en tient à la lettre, la pomme d'Eve vaut donc les œufs de Léda. Mais si Ton se rappelle ce que nous avons dit du langage primitif et si Ton
réfléchit que les idées métaphysiques du bien,dn mal, delà liberté, deVautorité, de dieu même, ne pouvaient être désignées que par des noms d'objets physiques auxquels l'esprit des hommes d'alors les rattachait par des comparaisons plus ou moins exactes, on se convaincra que le récit de la Genèse dont le sens littéral, comme celui de beaucoup d'autres récits orientaux, ne présente qu'une fable ridicule et puérile, offre au contraire un curieux morceau de poésie antique et un trait intéressant d'histoire primitive lorsqu'on reconnaîtra sous le langage figuré une série de faits moraux généraux ou particuliers dont l'arbre, le serpent, le fruit et le Chérubin avec son grand sabre, ne sont que des symboles.
Ces figures peuvpnt cependant servir de guide à qui veut rechercher la nature de l'attentat primitif. Mais avant d'entrer dans TexpUcation des termes emblématiques qui voilent pour nous la pensée de l'historien biblique, oublions un moment les traditions et leurs monuments, et voyons s'il ne serait pas possible de reconnaître au seul examen
de l'état social de quels principes la violation devait avoir sur les destinées humaines de si graves conséquences.
L'histoire du Péché originel est évidemment celle d'un fait capital du monde primitif, fait dont les suites se prolongent jusqu'à nos jours et se prolongeront sans doute dans les âges futurs jusqu'à une époque impossible encore à déterminer. Ce qui est clair aussi, c'est que ce fait a été l'origine du mal : non de celte sorte de mal qui résulte de notre imperfection et des erreurs de notre activité, mais d'une autre espèce de mal qui, tenant au vice même de l'ordre social pèse, pour ainsi dire sur la conscience de tous et peut s'appeler le mal social.
Une question qui, de tout temps, a préoccupé les esprits sérieux, et qui, certes, est bien faite pour embarrasser et décourager à la fois, c'est cette fatalité qui entraine souvent au mal, en dépit de leur volonté même, les hommes les plus probes et les mieux doués par la nature. N'est-ce pas un fait presqu'inexplicable que nous ayons tous Tàmour du bien, que nous nous passionnions si facilement
pour le juste et le vrai, que le vice nous inspire tant de dégoût, la lâcheté tant de mépris et le crime une si légitime horreur, et que malgré cela nous tombions si fréquemment et i^ facilement? Par quelle étrange énigme, des hommes honnêtes au fond peuvent-ils encenser le crime quand il s'est nommé le succès, et la bassesse quand elle a fait fortune? Singulière contradiction, n'est-ce pas? Et pourtant cela est ainsi. Les trois quarts des crimes et des maux qui désolent l'humanité sont moins dus d une volonté perverse chez les coupables qu'aux circonstances fatales dans lesquelles ils se sont trouvés placés souvent avec impossibilité d'en sortir. En voulez-vous une preuve? Cherchez vers le milieu de la troisième page des journaux ces comptes-rendus de débats judiciaires qu'on pourrait intituler Archives des misères sociales. Lisez ces débats et jugez ensuite, non avec l'esprit vulgaire et blasé de l'homme habitué à condamner, mais avec le cœur du philosophe et du philanthrope : voici presque toujours ce que vous trouverez.
L'homme que l'on juge et que Ton condamne a commis un crime^ n'importe lequel ; ne spécifions pas pour rester dans les généralités. Mais la cause de ce crime? On n'est pas scélérat pour le plaisir de Tétre. Un crime^ comme tout autre fait^ a une cause. Or, le plus souvent, cette cause est hors du pouvoir, c'est-à-dire hors de la responsabilité de l'individu.
Deux vices surtout amènent une foule de malheureux sur le banc d'ignominie : la paresse et l'inconduite. Mais ces deux vices ne sont eux-mêmes que des conséquences ; de telle sorte que le paresseux et le débauché sont souvent les premiers à souffrir, et bien cruellement, soyez en certains, d'une dégradation dont la cause est, selon l'expression énergique du vulgaire, plus forte qu'eux. Rendons-nous compte en quelques mots de l'existence de ces deux vices.
La paresse d'abord. Eh quoi? Est-ce qu'il peut exister quelqu'un pour qui l'activité ne soit pas un impérieux besoin ? Est-ce que cet homme, ce criminel tombé par paresse, a été réellement un fai-
néant? Les efforts mêmes qu'il a faits peut-être pour échapper au châtiment, vous ont cent fois prouvé le contraire » Mais voici : Cet homme que Ton va juger est né pauvre ; le travail auquel le ha" sard Fa voué n'était peut-être pas celui auquel le destinait la nature qui, sachez-le bien , n'a pas créé de castes ni de corporations. Est-il donc étonnant, après cela, qu'il ait travaillé mal et avec dégoût? Il lui eût fallu peut-être pour arriver à sa vraie place une éducation qu'il n'avait pas moyen d'acheter, ou bien les préjugés, quelquefois même les lois de son pays, ont posé devant lui une barrière infranchissable: encore une fois pouvait-il donc aimer ce labeur odieux» cette corvée imposée par le sort ? Et ne pouvant l'aimer, pouvait-al s'en acAÎ&ft o u pi r avec fruit? Aussi vous le voyez : l'insuffisance de ce travail ingrat l'ia poussé dans la misère. Il a eu faim longtemps peut-être avant de faillir : mais une heure fatale a sonné où cette fièvre atroce de la faim a troublé en lui le sens moral et l'a jeté dans le crime. Maintenant, que la loi écrite le condamne, il le faut bien; que la société se
mette en garde contre lui, c'est son droit : frappez donc, magistrats, et reposez avec la conscience du devoir accompli ; mais, membres du corps social , êtes-vous bien sûrs que cet homme soit tout-à-fait un coupable et n'y voyez-vous pas quelque peu une victime?
Eh, mon Dieu ! cette cause-là, la paresse, devrait être presque toujours une circonstance atténuante en faveur de ceux qu'elle a perdus, car la paresse est moins un vice individuel qu'un fait de l'état social. Un paresseux est surtout un être déclassé, et n'est que cela. Est-ce sa faute? Voyez plutôt : Il est né avec certaines aptitudes et le goût de certaines occupations : mais la* pauvreté Ta empêché de développer ces aptitudes ; et qui du reste se serait chargé de réparer l'iniquité du sort T Les pouvoirs sociaux le trouveront bien s'il vient à se heurter contre quelqu'une de leurs institutions, mais jusque-là, ils ne saA'^nt même pas s'il existe. Pourtant, il faut que cet homme qui n'est pas à sa place, à qui l'on a interdit peut-être l'usage de son activité, il faut, disons-nous que cet homme vive.
et non-seulement cela, il faut encore qu'il remplisse certaines obligations, qu'il accomplisse certains devoirs y comme l'on dit, envers cette société qui ne l'a pas protégé dans son droit : et quel moyen d'y parvenir s'il ne vient s'attacher vdontairement à la lourde chaîne d'un travail répugnant? Il faut donc... oh ! cela est horrible ! qu'il se condamne lui-même aux travaux forcés à perpétuité.
Quelqu'un a-t-il pu mesurer jamais ce qu'il faut de va'tu pour résister aux tentations inévitables d'un pareil état? Et cependant, ce déclassement des aptitudes par l'indifférence de la société ou par la tyrannie des institutions et des préjugés, cet abandon de l'homme à la souveraineté du hasard, egt encore aujourd'hui et depuis plusieurs milliers d'années la condition des trois quarts du genre humain, non-seulement dans les couches inférieures de la société, niais dans les sphères mêmes qui peuvent nous sembler les plus favorisées. Qui ne connaît l'histoire de Louis XYI ? La nature en avait fait un exc^ient forgeron ; il Ait devenu peut-être
un mécanicien habile, un ingénieur distingué : sa naissance le jeta sur un trône, le préjugé le cloua sur ce pilori du pouvoir, et la royauté le conduisit où vous savez.
Nous ne dirons que quelques mots des crimes dus à l'inconduite. Que chacun examine les faits, et il conviendra sans peine que , dans la plupart des cas, si le criminel pouvait et savait raisonner, il pourrait répondre à la société qui Taccuse : « Qu'as-tu fait pour moi? Je suis né dans une fa- » mille immorale qui n'a pu m'enseigner que le » vice, ne sachant elle-même autre chose : as-tu » tenté jamais de me soustraire à sa pernicieuse » influence ? Tu m'accuses d'avoir violé mes de- » voirs envers toi : mais commentas-tu rempli toi- » même les tiens à mon égard ? Tu as inscrit mon » nom sur tes registres au jour de ma naissance, » et puis tu m'as oublié jusqu'au jour de la cons- » cription ; tu n'as su ni cherché à savoir ni mes » pleurs, ni ma misère> ni mes angoisses, ni la » faim que j'ai endurée, ni le froid qui a flétri ma » chair, ni les tortures physiques et morales qu'on
» me fit souffrir pour me former au mal. Quand » jeune encore et non rompu encore au vice, j'ai » offert à tes membres plus heureux, pour un lé- » ger salaire, pour un morceau de pain noir, les » services de mes faibles bras, ils m'ont repoussé » avec dédain et ont fait peser sur ma tête inno- » cente les vices de ma famille : m'as-tu protégé » contre leur injuste dureté? Tu voudrais que je » connusse les devoirs que tu m'imposes et tu as » laissé s'user mon âme à la rouille de Tignorance. » Mon existence dans ton sein n'avait sa raison » d'être que dans un contrat synallagmatique en » vertu duquel tu m'avais solennellement promis » ta protection pour prix de mon respect et de x> mon adhésion à tes lois : as-tu tenu le contrat ? » Quand et dans quelle occasion ? Et si tu ne l'as » pas tenu, comment peux-tu crier au scandale si » je l'ai rompu moi-même après toi? Arrière, » donc, société! 11 n'y a point de devoir pour » qui n'a point de droit. »
Est-ce à dire que nous prétendions que la société dût r^envoyer absous le criminel qui viendrait lui
tenir ce langue ? Loia de nous une pareiHe aberration. Nous ne reconnaissons pas à la société, nous Favouons^ le droit de se venger : mais nous lui reconnaissons le droit et le devoir de se mettre en garde contre les fatalités qui pourraient compromettre ses membres honnêtes, quoique ces fatalités soient souvent sa faute. Nous voulons seulement montrer à quelles nécessités cruelles peut réduire parfois les pouvoirs sociaux, l'oubli de deux principes fondamentaux de la moralité sociale : la LIBERTÉ et la solidarité.
La Liberté sans laquelle l'individu n'a point d'existence morale et n'est qu'une pliuwb machine entre les mains de celui qui lA dirige ; et la Solidarité sans laquelle la Liberté individuelle viendra se heurter souvent à des obstacles, à des impossibilités qui la briseront. La Solidarité n'est que la garantie de la Liberté. L'individu qui vit en société doit certainement trouver dans la force sociale les ressources qui manquent à sa faiblesse, sans quoi il ne serait jamais dans l'association humaine qu'une victime et une dupe. Âussi^ dirions-
nous aux législateurs si nous avions quelque droit d'être entendu d'eux : Proscrivez Tabus tant que vous voudrez et par les moyens que vous voudrez : c'est votre droit et votre mission ; mais ne ressem* blez pas à ce médecin fou qui, pour guérir la mi graine, coupait la tête ; sous prétexte d'empêcher l'abus, n'interdisez pas l'usage, car là est l'écueil où vous viendrez périr ; car là est la source des malheurs et des vices qui nous oppriment.
Cinquante ans de Liberté , et le crime aura disparu. Que la loi ne soit plus que l'organisation de la Solidarité, et les misères n'existeront plus qu'à l'état de souvenirs douloureux dans l'histoire du passé.
Avons-nous besoin de réfuter les sophismes de ceux qui, pour repousser la Liberté et son influence sur la moralité humaine, nous opposeraient certains excès des premiers instants de l'émancipation des peuples? Mais ne voient-ils donc pas que ces excès passagers ne sont que la conséquence même d'une servitude prolongée? Insensés qui voudraient que le pendule si longtemps écarté de sa
verticale y retombât sans la dépasser et sans osciller plus bu moins avant de s'y fixer !
Que dans l'enfance de Thumanité, ces deux principes: — Liberté et Solidarité — aient été rigoureusement respectés comme toute autre loi naturelle de l'humanité, il est impossible d'en douter. L'homme avait assez à faire de se défendre contre des animaux mille fois plus forts et plus nombreux que lui pour ne point songer à opprimer son semblable, dont il avait besoin du reste, car il n'eût pu certaineiuent résister à tant d'éléments de destruction providentiellement accumulés autour de iui, si tous n- avaient réunis leurs efforts dans une commune solidarité.
La première atteinte portée à cette solidarité par la violation même du principe sacré de la Liberté, foriné à nos yeux, sous les expressions symboliques dû récit, le fond sérieux de la légende du Péché originel.
Reprenons donc l'examen de cette légende.
Nous y voyons d'abord que la femme fut la première à concevoir l'idée de la transgression et que
rhomme n'y fut entraîné que séduit par elle : faiblesse qui ne doit point nous étonner. Mais le serpent, image des pensées mauvaises qu'on ne s'avoue jamais à soi-même et qui ne s'insinuent dans
l'âme qu'à travers des détours obliques, n'indiquet-il pas que la femme elle-même hésita et ne succomba qu'après avoir pour ainsi dire voilé dans sa conscience, en l'enveloppant des mille replis du sophisme, la hideuse et mortelle image du mal qu'elle allait attirer sur sa racTe? La conversation entre la femme et le serpent est une figure des mieux senties et des plus poétiquement rendues de cette hésitation et du remords anticipé : le trait qui la termine mérite une attention particulière : il nous apprend d'une manière évidente que la tentation devenue pressante pour la femme a surtout sa source dans l'orgueil, l'ambition et le désir de dominer : «Nous serons comme lés Elohim !» s'écrie la femme. Or, nous avons établi que les Elohim ne pouvaient être que l'élite intellectuelle de la société primitive, et devaient former la magistrature naturelle de cette RÉPUBLIQUE des premiers âges.
Si l'on accepte celte hypothèse très vraisemblable, les termes de la Bible ne nous amènent-ils pas à conclure que le crime qui troubla l'harmonie sociale ne put être que l'usurpation violente de ce pouvoir jusqu'alors légitime, puisqu'il était consenti de tous, véritable fruit de la science du bien et du mal, puisqu'il n'était que l'apanage de ceux qui étaient réputés capables de faire entre le bien elle mal la distinction nécessaire pour les juger équitablement? En admettant donc qu'un Adam ambitieux^ sans avoir ni les lumières ni les vertus des Ëlohim^ sans autre droit que sa force, séduit par un mirage trompeur et écoutant moins sa raison et sa conscience que les conseils orgueilleux d'une femme chérie, s'est arrogé un jour le droit de limiter la Hberté de ses semblables et de leur tracer à sa fantaisie les Hmites du licite et de l'illicite : n'est-il pas à penser que cette usurpation, se produisant alors pour la première fois, a dû provoquer une effroyable résistance et un désordre sans exemple? Dans cette lutte, il y eut nécessairement des vainqueurs et des vaincus : les premiers devin-
daves : de là l'oppression léaDce universelle. : dana cet ori^e : quelle ' entre ennemis 1 Quelle •■ et celui qui le fouette?
ide comment l'acte d'un ilement frapper, mais déropager ses suites fatales répondrai : L'homme en été créé pour la Liberté, . nature et se rapproche mais dans des conditions de celles auxquelles est constituent pour lui une n être ne peut plus trouppement. Ce n'est point rimé se dégrade : au contraire, la luite a granai »partacus, mais c'est lorsque vaincu et découragé il cesse de lutter et accepte l'esclavage. Le peuple romain, roi du monde sous sa grande et rude République, est venu s' abîmer dans l'égoût impérial de Tibère et de Claude.
Voyez sans préjugés l'histoire des sociétés humaines, et dites si, à part toute forme gouvernementale^ leur moralité n'a pas monté où baissé selon qu'elles ont eu plus ou moins de part à la Liberté. La moralité d'un peuple est toujours leihermo^ mètre infaillible du degré de liberté dont il jouit. On a reproché ayx esclaves d'être féroces, voleurs
et menteurs, et aux nations longtemps courbées sous un joug despotique, de se montrer cruelles au premier jour de leur délivrance : mais ce n'est là que l'inexorable logique du fait. Les individus comme tes peuples sont ce que lésa faits l'état dans lequel ils ont vécu : il serait tout-à-fait anormal qu'il en fût autrement.
La privation de Liberté frappe tellement l'homme qu'elle produit sur son visage à peu près le même effet que la privation d'air sur la plante, et y imprime en quelque sorte les traces de sa dégradation. Contemplez dans le fond de nos campagnes les plus ingrates le prolétaire asservi par la misère et soumis corps et âme aux volontés les plus capricieuses de ce qu'il appelle encore son seigneur ;
quelle différence entre sa physionomie et celle du citoyen qu'une condition plus favorable, l'esprit d'indépendance, l'éducation ou le sentiment de sa dignité ont rendu plus libre ! Sur le visagede celui-ci rayonnel'homme image de Dieu : l'autre ne semble qu'un être de végétation : il est né l'hiver dans une chambre sans feu ; il vit, fait machinalement sa tâche, boit, mange et meurt à peine distingué de la bête de somme qui traîne les fardeaux trop lourds pour ses épaules meurtries. Pour ce malheureux, l'heure de la Rédemption est encore dans l'avenir. Voyez la figure du mougik russe, et celle de l'esclave virginien, ou exhumez de nos vieilles peintures villageoises celle d'un paysan picard ou breton d'autrefois, de quelqu'un de nos pères d'avant 1 789, comparez ces types à peine intelligents, j'ai failli dire à peine humains, à la figure du Français de nos jours ou du citoyen de Boston, et vous demeurerez convaincus que l'esclavage, à quelque degré qu'il existe, et sous quelque nom qu'il se cache, est la source capitale de tout vice et de toute dégradation. Or, comme l'oppresseur, pour main-
tenir son pouvoir et se mettre à l'abri de représailles qu'il ne peut pas toujours éviter^ ne fait que se soumettre lui-même à un esclavage de tous les instants, la dégradation morale n'est pas moindre pour lui que pour les opprimés, et se manifeste presque par les mêmes signes physiques, à peine cachés par la poiirpre et Tor : la face inquiète et maladive, le teint hâve, le front déprimé et le regard voilé d'un tyran sont les stigmates ineffaçables de son crime et de son ignominie;
La légende biblique du péché d'Adam n*est donc que l'histoire hiéroglyphique de l'introduction du principe de servitude dans le monde. Ce fait devient évident surtout si l'on compare le récit hébreu sur l'origine du mal à la fable indienne sur le même sujet. Dans la légende indienne, c'est un mauvais génie, nommé Hégrivah qui vole les Védaset cause le désordre. Les Védas sont, on le sait, les livres de la loi, c'est-à-dire la loi même : quoi donc de plus facile que de reconnaître ici encore la destruction ou ^usurpation violente de f autorité légitime de cette loi?