‹ Philosophie des traditions: considérations sur l'histoire dun monde primitifChapitre 5 sur 11 · GAIN ET ABEL OU LA GUERRE · texte numérisé non relu

GAIN ET ABEL OU LA GUERRE

Une des premières suites du crime d'Adam fut le meurtre : et ce meurtre nous est représenté par la tradition comme un fratricide ^ attentat horrible qui peut déjà nous faire juger de l'énorme désordre qui venait d'éclater parmi les hommes. Sans doute il n'y a rien d'absurde ni de contradictoire d croire que le meurtre d'Abel eut lieu dans un combat singulier : mais d'après ce que nous avons dit de l'existence presque certaine d'une population d'Adamsdéjà nombreuse avant l'Adam généralement reconnu , ne serait-il pas permis de penser qu'ici encore la Bible nous donne, sous

une forme simple, latradition d'une guerre infâme suscitée par la jalousie entredeux classes d'hommes dont , semblable en cela à des récits historiques beaucoup plus modernes , la narration sacrée ne mentionne que les chefs? Le bon droit était , sans aucun doute, représenté dans cette guerre par Abel, Thomme dont les offrandes étaient agréables au Seigneur Jéhova, et Taggression inique par Caïn. Consurrexit Caïriy dit laGenèse, adverms fratrem suum Abel et interfecit eum. On sait qu'il arriva alors ce qui n'est arrivé que trop souvent dans des luttes plus historiques : la ruse assaisonne le meurtre et celui qui fomente une guerre fratricide jure qu'il ne veut que la paix. Caïn feint l'amitié ; il trompe la confiance de son frère et l'entraîne ' aux champs: puis là, la lutte s'engage. Pour la première fois, mais non pour la dernière , nous ne le savons que trop , hélas ! la justice est terrassée par l'iniquité armée de la force, et le droit sans défense succombe sous l'attaque imprévue du parjure hypocrite et de la trahison insolente. /)m^gtte Caïn ad Abel fratrem suum : egrediamur foras.

Le fait aveugle donne donc la victoire à Gain. Mais son triomphe n'est pas de longue duré^ : le remords vient le troubler , et , moins ferme que d'autres profonds scélérats qui viendront dans la suite ^ l'odeur du massacre le suffoque. 11 entend la voix de Jéhova qui lui demande compte du sang de son frère , et il se sent condamner à une vie de misère et de trouble, car la misère et le trouble sont inséparables des victoires du crime.

Caïn fuit donc la terre qu'il vient d'ensanglanter. Poursuivi par la crainte, il s'enfuit vers la partie alors orientale du monde , probablement vers les contrées qui forment aujourd'hui la partie méridionale de l'Arabie. Sans doute de nombreux complices l'y suivent, car la Bible nous apprend qu'il y fonde une ville qu'il nomme Enochia, du nom d'un de ses fils.

La contrée où Gain s'arrêta avec sa colonie , semble avoir été favorable aux développements du progrès matériel. Le fratricide y devint, selon le récit de la Genèse^ le chef d'une tribu nombreuse dont l'application à l'industrie et aux arts parait ,

dans l'ordre de la rétribution providentielle , une sorte de compensation, presque une rédemption du crime qui souillait son origine. La Genèse nous a conservé les noms de Jabel, inventeur de tentes portatives sous lesquelles s'abritèrent longtemps les peuples nomades et les pasteurs orientaux ; de Jubal^ qui le premier tenta de faire sortir Tharmonie (encore grossière sans doute), d'un assemblage de sons artificiels. Mais le plus grand nom peut-être de cette époque est celui de Tubalcaïn, qui le premier, dit-on, travailla le fer et apprit aux hommes l'usage de ce métal, te plus précieux de tous au point de vue du progrès artistique et industriel.

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