LES PATRIARCHES
Si Ton peut, avec raison, regarder lesElohim comme des sages, prophètes ou philosophes des âges reculés, la réputation de justice et de sainteté qui accompagne le nom d'Abel, nous autorise à penser qu'il fut un de ces Elohim, un des derniers sans doute. Toute sa famille, s'il en eut, fut probablement exterminée avec lui, et les traditions des Elohim conservées dans la descendance de Soth, autre juste qui fut le père de ceux que nous connaissons sous le nom de patriarches (chefs de famille). Ces patriarches, presque tous pasteurs, par conséquent hommes de méditation et de loisirs,
durent être, puisque l'histoire nous a conservé leurs noms, les hommes les plus intelligents ou les plus puissants de leur époque, et joindre à l'influence naturelle des anciens Elohim, une autorité de convention, à la fois temporelle et spirituelle, d'une nature plus arbitraire, moins pure et moins désintéressée. En effet, le texte sacré nous dépeint assez bien Tépoque où ils vécurent comme une ère de décadence dont le dernier trait paraît être la cessation de la lutte entre le bien et le mal, l'alliance des descendants des Elohim avec ceux des Adams, alliance qui livre la terre à la tyrannie d'aventuriers audacieux et puissants que la Bible appelle géants.
11 ne faudrait pourtant pas conclure de là à une lacune ou à une contradiction dans l'action pro-
gressive que nous avons admise comme loi de l'humanité. En effet, cette décadence, réelle au point de vue individuel, et même au point de vue social, n'est plus qu'apparente si ou la considère du haut de l'absolu moral. Ce n'est qu'un temps d'arrêt,^ ou plutôt de travail intérieur, pour la préparation
d'une phase nouvelle de la vie humanitaire ; une sorte de catastrophe morale qui sépare l'âge d'innocence de l'âge de moralité, de même que des catastrophes physiques séparent les divers âges du développement physique. Car si nous nous rappelons que l'état d'innocence n'est que le néant moral , n'est-il pas évident que l'enseignement des premières notions d'un ordre supérieur, par les Elohim est un progrès? Mais ce progrès n'est encore que personnel, et pour ainsi dire aristocratique. Le commun des Âdams, acquiesçant aux enseignements des Elohim sans les comprendre, n'obtient alors que le mérite purement négatif de l'obéissance passive. Si l'action déjà s'empreint d'un caractère de moralité, n'est-il pas clair que l'esprit reste encore dans l'état d'innocence? Or, cet état cesse, j)our plusieurs du moins , et pour tous bientôt lorsqu'un Adam pense pour son propre compte et agit selon sa pensée, même pour faire le mal. L'humanité entre par là, à reculons il est vrai, mais du moins elle entre dans la voie du progrès. Car l'action, quelle qu'elle soit, est déjà
un progrès sur rinaction, car ia réalité du mal admet la possibilité du bien ; et la conception du mal, revers d'une médaille dont la face est nécessairement la conception du bieu^ est elle-même un progrès sur l'ignorance absolue du bien et du mal. Et ce progrès s'agrandira à mesure que cette ignorance se détruisant, même par le mal, fera place à la loi morale qui interdit le mal et ordonne le bien ; loi impossible et sans raison d'être dans Tétat d'innocence puisqu'elle est alors sans objet et ne peut être comprise*