DE LA RELIGION PRIMITIVE
C'est une chose très remarquable que les idées instinctives simples sont presque toujours vraies dans leur essence, quoiqu'incomplètes en ce qui regarde Tintelligence des détails de leur objet. C'est ainsi que la première idée que Tbomme eut de Dieu, l'idée de cause, lui en révéla l'unité. Mais du moment que cette cause unique se manifesta à l'esprit, elle s'y montra certainement comme intelligente , puissante et sainte au suprême degré où les hommes pouvaient alors concevoir ces perfections. Leur premier sentiment envers elle fut donc un sentiment de reconnaissance et d'amour de la part des révélateurs ou des Elohim,
c'csl-à-dire des plus intelligents; un sentiment de respect et d'admiration de la part des Adams, encore incapables de comprendre les attributs moraux nécessaires de cette cause première que leur esprit, tout borné qu'il fût, était obligé de reconnaître.
Ces sentiments de graUtude,. d'une part, d'admiration, de l'autre , produisirent les premières formes du culte : la prière et l'adoration. Quand un sentiment imposant pénètre dans l'âme et la frappe vivement, il est impossible que l'homme, et surtout l'homme de la nature , n'éprouve pas le besoin de le manifester par quelque acte extérieur. Le culte fut donc le résultat naturel de la croyance, et du t être d'autant plus simple que la foi était plus sincère.
La prière concise, naïve et confiante, comme l'oraisondu Christ, dut être longtemps la seule pratique religieuse des hommes , parce que seule , en effet, elle est naturelle et digne de Dieu. Ce n'est qu'après la chute et les désordres qui la suivent, que les hommes, devenus malheureux, ayant perdu la notion première de Dieu et se le représentant sous l'affreuse image de leurs rois , croient
devoir l'apaiser dans les colères qu'ils lui prêtent comme ils apaisent ceux-ci dans leurs fureurs par le sang versé. De là l'institution barbare et féroce des sacrifices sanglants, institution commune à presque toutes les religions antiques, et qui en est la première condamnation. Ce n'est que par la plus monstrueuse aberration morale que des hommes ont pu s'imaginer qu'on honorait TËtre suprême par la destruction et le sang. Culte hideux, infâme, abominable, qu'il était réservé à la philosophie chrétienne de faire disparaître à jamais.
Le premier dogme aussi fut nécessairement simple comme le premier culte : la foi à la parole enseignée et l'adoration de TÉtre Innommé auteur de toutes choses. On ne pouvait guère aller au-delà. Les premiers hommes durent-ils croire à la persistance de la vie après la mort corporelle, c'est-à-dire à Timmortalité de l'âme? Rien ne nous l'indique. Quoique ce dogme soit rationnel, Moïse même ne parait pas s'en douter. Il serait donc contraire à toute logique de penser que les Elohim, dont l'esprit devait être bien moins développé que
celui du législateur juif, eussent pu le connaître.
Qu'il y ait eu alors unité de culte, comme il y avait unité de foi, on ne saurait en douter raisonnablement. Les connaissances mêmes des Ëlohini devaient être trop bornées pour susciter entre eux des différences, et les formes de culte extérieur adoptées par eux devaient se trouver servilement copiées par les autres hommes. En effet, l'unité de culte , comme l'uniié de foi , est le propre des sociétés encore neuves et de l'enfance des peuples^ à plus forte raison de Tenfance de l'humanité. Car toutes les intelligences étant alors à peu près sous le même niveau d'une égale ignorance , ce qui est convenable pour l'un Test aussi pour l'autre, et tous croient également, ou plutôt, acceptent également sans comprendre la croyance enseignée par ceux qu'ils regardent comme les plus éclairés ou comme les ministres de Dieu.
La croyance aux démons ou diables parait avoir été étrangère à la religion primitive. Quand la Genèse parle du serpent , elle parle d'un vrai serpent, très-malin entre les animaux, mais elle
ne donne nullement à entendre qu'elle ait songé le moins du monde à un Diable. Cette idée grotesque et mythologique^ qui , en donnant à Dieu un rival, souvent triomphant, amènerait logiquement Fesprit à nier Dieu ou à l'accuser d'impuissance ou de méchanceté ; croyance caricaturale à une sorte de divinité du mal, absurde en ellemême, pùisqu'en personnifiant le contraire de l'Être , elle affirme une existence au non être, et personnifie le néant : celte superstition, disonsnous, sort de la même source que le polythéisme, dont elle n'est que la contre-partie : le polyfuksme du mal. De même qu'on avait imaginé un dieu pour chaque vertu, on imagina un diable pour chaque vice, et bientôt, chez les prêtres grecs et romains, espèce d'escrocs en habit sacré, dieux et diables ne valurent pas mieux les uns que les autres. Chez les Orientaux, la tradition des anges révoltés (qui n'est sans doute qu'une des formes sous lesquelles on raconta le péché d*Adam) , importée de la Perse méridionale ou de l'Arabie avec tout son attirail d'expressions figurées; acheva
de donner un corps à cette théologie de l'Enfer. Sans danger pour la morale, puisque ne roulant que sur le principe du mal , et devant être rejetée naturellement par l'esprit aussitôt qu'il en apercevrait les conséquences nuisibles, l'erreur ici n'atteignait pour ainsi dire que le mal même et ne pouvait rien changer à la loi , la croyance aux démons ne fut point combattue par les prophètes juifs à qui elle facilita parfois leur mission en leur donnant un moyen faciled'expliqueràl'imagination populaire des phénomènes qu'il eût été impossible de kfir faire comprendre autrement. Il n'y a donc rien d'étonnant que le Christ lui-même , dont la mission toute morale était de réhabihter la dignité humaine en brisant les causes de la servitude, mais non point d'apporter à Tesprit des dogmes inintelligibles ni de faire l'œuvre du progrès, se soit aussi servi de cette superstition appropriée à la mesure des intelligences auxquelles il parlait , de même qu'il se sert de certains autres préjugés populaires, sans danger pour la morale, et que le temps et le travail humain doivent seuls détruire..
Ainsi, pour nous résumer, un seul Dieu, point de diable: la prière pour tout culte extérieur, l'unité de croyance et de culte : telle nous apparaît la religion primitive. Plus tard, l'examen individuel, la réflexion, le travail d'esprits complètement disparates, l'influence des climats divers, et mille autres causes, effaceront et feront disparaître de plus en plus l'unité de croyance et l'unité de culte. 11 est en effet d'une impossibilité radicale que deux intelligences, si semblables qu'on les suppose, à moins qu'elles ne soient exactement montées et réglées comme des rouages de iûécanique, aient, sur les matières religieuses et philosophiques, des croyances mathématiquement pareilles. Un seul symbole même ne prouve rien, car les mêmes mots peuvent cacher un sens différent pour des esprits plus ou moins ou différemment cultivés. Que restéra-t-il donc pour garantir l'unité? L'autorité? mais elle n'est puissante en pareille matière que sur l'ignorance. Elle peut bien faire faire un signe à la tète ou au genou et répéter une formule à la bouche, mais elle ne réussira jamais à faire digérer le moindre bout de
dogme à cette autre autorité qui s'appelle la tonscience, si celle-ci ne Taccepte elle-même. Et, qu'on ne s'y méprenne pas, la conscience ne peut pas même s'imposer une croyance : elle croit ou ne croit point, ou croit selon la lumière que Dieu a mise en elle, mais elh ne se fait point croire. C'est donc tomber dans l'erreur de J.-J. Rousseau plaçant dans l'état sauvage l'idéal social , que de chercher dans l'unité de croyance et de cuHe l'idéal religieux de Tavenir. La seule unité religieuse aujourd'hui est l'unité de Dieu , et le véritable idéal, non l'unité de culte, mais \ union des cultes par la fraternité de la conscience et la liberté de la raison. Le temps n'est pas loin, nous en avons la conviction, où chaque croyance, également respectée , aura paisiblement son temple, son autel et sa chaire , mais où une église commune sera surtout une bibliothèque publique dans laquelle les livres, pensée vivante de l'humanité, seront les saints par la ,vertu desquels Dieu sera adoré, non plus en Garizim ou en Jérusalem j mais dans Y esprit universel de Tainour et dans la vérité rayonnante du progrès.
DE l'âge du monde