ET DU SYSTEME CHRONOLOGIQUE DE RASK
On ferait des \olumes si Ton voulait rappeler, même sans les analyser, toutes les dissertations qu'a soulevées et tous les systèmes qu'a produits depuis rétablissement du christianisme cette question insoluble de l'âge du monde. Si tous les textes de l'Ecriture Sainte se fussent trouvés d'accord, assurément il eût été facile de s'entendre sur une base commune. Malheureusement, il est arrivé que, dans son passage h travers les siècles, la lettre biblique, toujours identique au fond' et variant fort peu dans la forme, s'est trouvée tellement défigurée par les copistes et les traducteurs dans la citation des âges et l'expression des nombres, qu'on
a pu en tirer plus de deux cents systèmes chronologiques, tous remarquables par leur incertitude, tous ayant un fondement apparent dans quelque texte hébreu ou grec, et souvent entre eux une variation de plusieurs milliers d'années.
Nous citons ici la date de la création du monde selon quelques-uns de ces systèmes, ceux qui, à certaines époques, ont obtenu le plus de vogue et
réuni le plus de partisans.
Les Tables Alphonsines, composées au XIIP siècle, et revues sous le règne d'Alphonse X, roi de Castille, d'après un texte de la version des Septante, placent la création
en 6984 av.J.-C.
Ricciolî, jésuite deFerrare, en . . . 5634
Vossius, en 5590
Eusèbe et le Martyrologe romain, en . 5200 Les Bénédictins suivis par TUniversité
de France, en 4963
Rabbi Nahasson, en 4740
Le P. Làbbe, jésuite, en 4053
Le P. Torniellî, barnabite, en ... . 4052 Ussérius, suivi par les auteurs ecclésiastiques, en 4004
Le P. Peteau, jésuite, en 3984
Scaliger, en 3950
Tous ces systèmes, voyant dans Adam un seul homme et dans le lOUM de la Genèse des jours
comme les nôtres, font dater de l'époque de la déchéance, ou de peu de temps auparavant la créa> lion de l'univers. Mais quand même ils seraient d'accord entre eux, et quand-même il serait vrai que le nom d'Adam ne désignât qu'un homme, nous donneraient-ils réellement l'âge de l'Univers? Oui, si par Univers nous comprenons Fhumanité seule ; non, si, comme il est plus raisonnable de l'entendre , l'Univers comprend non-seulement l'humanité, mais tous les animaux, les plantes, la terre elle-même; et non-seulement le globe où nous vivons, mais tous les mondes et tous les globes disséminés à Tinfini dans l'espace : en un mot tout ce qui, n'ayant qu'une existence contingente, tient cette existence d'une cause et est par conséquent créé.
Ainsi compris, qui p^\irrait dire où commence l'Univers, et à quel moment Dieu commença de le créer? Si l'on ne veut pas admettre avec nous que cette heure soit situéeàl'infini, Dieu créant sans cesse, il fautdu moins avouer qu'elle est si éloignée de nous que sa date, impossible à nommer, écrase
la pensée et défie tout effort du calcul humain.
C'est peur cela que nous avons, dès le commencement de ce chapitre, appelé insoluble ce problème si souvent agité de l'âge du monde.
On ne peut donc nous donner, tout au plus, que l'âge d'Adam ou de la déchéance originelle. Mais là encore les chronplogistes diffèrent, et nul accord n'est possible entre eux sans une nouvelle interprétation du texte sacré.
Cette interprétation a été tentée dans ce siècle par le savant danois Rask, dans un système qui nous parait le plus raisonnable, puisque, rendant compte d'une manière naturelle de faits inexplicables rapportés dans la Bible et dans les traditions des plus anciens peuples, il réduit à deux ou trois siècles la somme totale des variations de texte, et à quelques mois seulement chaque variation de date.
Parmi ces faits surprenants et inexplicables, il faut citer en première ligne la longévité des patriarches, puis les annales merveilleuses en apparence des Egyptiens, des Chaldéens, des Chinois et autres peuples orientaux. La longévité des pa-
triarches a été expliquée par une raison spécieuse à première vue, mais qui ne supporte pas même Texamen de la réflexion. Où a-t-on vu que l'atmosphère des premiers âges devait être plus pure que celle d'aujourd'hui, plus favorable par conséquent au développement et à la conservation des corps organisés? N'est-il pas bien plus probable au contraire, que, chargée encore de miasmes analogues à ceux qui encombrent l'air autour des volcans, et épaissie par les vapeurs encore nouvelles, exhalées du sein de la terre dans le dernier travail de la création, cette atmosphère, loin d'être légère et plus pure, devait être moins saine et plus lourdeque celle que nous respirons. N'est-il pas à penser aussi qu€le Déluge, en dissolvant ces miasmes, et en absorbant ces vapeurs dans son vaste courant, a puissamment contribué à assainir cet air qu'on Taccuse si inconsidérément d'avoir vicié? La longévité des patriarches reste donc, malgré les raisons qu'on a pu en donner, un fait inexpliqué et tout-à-fait en dehore des lois de la nature, du moins des lois reconnues constantes depuis lestemps de certitude historique.
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Or, il n'est pas probable que ces lois aient éprouvé un si notable changement. Nous devons donc chercher dans une autre raison conciliant la vérité de la Bible avec les limites ordinaires de la vie humaine, Texplrcation de la longue vie des patriarches.
Rask en rend compte d'une manière aussi simple que naturelle et vraisemblable, en rappelant qu'il était impossible aux premiers hommes dé se servir de Tannée naturelle ou sidérale, fondée sur une connaissance du mouvement solaire apparent, qui nécessitait au commencement de très longues observations astronomiques (1). Le mouvement de
(1 ) L'année même dont nous nous servons n*est pas Vannée oaturelle, qui devrait commencer avec l'équinoxe d'automne, au moment où le soleil semble revenir sur lui-même, et au moment où la végélation qui semblait morte recommence une nouvelle carrière. 1! est assez bizarre que le calendrier naturel, établi en France en 4792, soit précisément celui qui eut le moins de durée. Il fut aboli en 1806, malgré sa supériorité reconnue sur le calendrier grégorien, supériorité avouée par la commission même chargée de faire un rapport en faveur du rétablissement du vieux style. l\ ne dut donc sa chute qu'à son origine révolutionnaire et républicaine; car elle seule pouvait le rendre suspect à Napoléon, qui, vainqueur de la révolution reconstruisait alors de l'ancien régime tout ce qui pouvait en être reconstruit.
la lune autour de la terre étai0 bien plus sensible a dû être pris dès les premiers âges comme mesure du temps ; de sorte que les mots hébreux, chai, déens ou égyptiens que nous traduisons par année, et qui, dans la suite, ont eu réellement cette signification, ne désignaient dans l'origine qu'un de nos mois. Cette opinion, du reste, est confirmée par les témoignages de Diodore de Sicile, de Pline et de Plutarque. Dans la suite, continue Rask, on a pu réunir en une seule deux de ces années primitives, puis trois, et ainsi de suite. Ajoutons à cela que, dans celte augmentation progressive de la durée de l'année, il nous semble naturel qu'on se soit principalement arrêté aux nombres trois et ^ep^considéréscomme sacrés ou cabalistiques, nonseulement chez les Hébreux, mais chez un grand nombre de peuples de l'antiquité. Ce n'est qu'après leur retour d'Egypte et leur établissement en Chanaan que les Hébreux ont dû connaître l'année solaire. Ils l'auront reçue des Chaldéens, les pre. miers astrononies, et adoptée d'autant plus facile, ment que le chiffre douze^ nombre des enfants de
Jacob et des tribu^ dlsraêl, devait alors à son tour être considéré comme sacré.
L'objection qu'on tire de ce passage de la relation du dé1ug[e où il est dit qu'il commença au second mois et au dix-septième jour du mois^ n'en est plus une si nous observons que le mot que nous traduisons jpar mois y et surtout celui que nous traduisons par jour y n'avaient probablement pas chez les premiers hommes, la signification que nous leur donnons, et pouvaient désigner soit un ou plusieurs de nos jours, soit un espace de temps arbitraire comme nos heures.
Ces principes étant posés etadmis, nous pouvons rétablir ainsi la chronologie du monde primitif :
Les Adams ? ? av. J.-C.
LesElohim ? ?
Naissance de TAdam du III® chapitre
de la Genèse, vers. 2612
Son crime 2592
Lutte de Gain et d'Abel 2586 '
Empire de Caïn, fondation d*Enochia. 2585
Naissance de Setb. , . 2584
Naissance d*Enos . 2559
Naissance de Caïnan; mort d'Adam. 2535
Naissance de Malaléel • 2512 av. J.-C.
Naissance de Jared 2490
Naissance d*Enoch 2468
Naissance de Mathusalem 2446
Naissance de Lamech 2422
Naissance de Noé 2399
Mort de Mathusalem 2366
Mort de Lamech 2358
Le Déluge 2349
Ceux qui ont lu l'ouvrage de Rask nous pardonneront de n'avoir pas exactement suivi les dates indiquées parce savant. Tout en adoptant son système, nous avons cru devoir préférer, pour la donnée des dates, l'opinion qui fixe le déluge vers l'an 2349 avant J.-C. Cette date, calculée sur le texte hébreu des Bibles modernes, texte que nous avons toutlieu de croire religieusement conservé par les Israélites, gardiens naturels des lettres hébraïques, a du reste, en sa faveur l'autorité d'avoir été adoptée parl'illustre et regrettable François Arago.