LE DÉLUGE
Dans le précédent chapitre, nous avons justifié le Déluge contre l'injuste accusation généralement portée contre lui d'avoir altéré l'atmosphère : nous avons montré qu'au contraire il avait dû l'assainir. En effet, les grands mouvements et les révolutions des corps créés ne peuvent avoir pour objet la destruction, qui est un mal et ne peut entrer dans les plans de Dieu, mais seulement la modification et l'amélioration. Nous ne chercherons point ici la cause physique du dernier déluge universel : elle a été mille fois démontrée depuis le commencement de ce siècle , dans le déplacement de Taxe de rotation du globe. Du reste , cette démonstration
appartient plutôt à la Géologie qu'à la Philosophie. Nous n'avons donc à considérer ici le Déluge que comme accidentde la création , ou commeséparation entre un ordre de choses qui n'est plus et un autre dont l'évolution n'est pas encore accomplie , ou si l'on veut, entre le monde primitif et le monde antique, dont notre monde moderne n'est que la suite.
Trouverons-nous dans les traditi<>ns des renseignements sur ce sujet? Il n'est pas probable : car le plan de la création, encore et toujours si incomplètement connu, devait être tout à fait étranger aux auteurs qui ont recueilli ces traditions. Ceuxci n'ont donc expliqué les faits que selon les idées que les hommes de leur temps et eux-mêmes se faisaient de TUnivers et de Dieu.
Quand donc la Genèse dit que « TEternel se repentit d'avoir fait l'homme sur la terre et en eut un si grand déplaisir dans son cœur qu'il résolut d'exterminer tout , depuis les hommes jusqu'au bétail^usqu^àtoutcequise meut, même jusqu'aux oiseaux des cieux, » c'est une manière de parler dont le sens a besoin aujourd'hui d'être interprété
pour être admissiUe. On y voit en Qffet que le narrateur^ selon les idées de son temps qui sont encore celles de bonnes femmes d'aujourd'hui, donne à Dieu les passions et les faiblesses humaines. Or, Dieu, dont la perfection comprend nécessairement l'infaillibilité, peut-il se repentir? Nullement , on ne se repent que d'une faute ou d'une erreur, et Dieu ne peut faillir ni se tromper. Du reste , si un roi de la terre, offensé par ses sujets, se passait la fantaisie d'exterminer non-seulement eux , mais tout le bétail de son empire, et surtout s'il n'en gardait qu'un pour en conserver l'espèce en sachant bien que la postérité qui doit en sortir ne vaudra pas mieux en grande partie que la génération qui l'a précédée, non-seulement ce roi passerait pour un tyran, mais il serait regardé comme un fou, et certes, on aurait bien raison. Est-il raisonnable d'attribuer à Dieu une pensée monstrueuse et tellement inique qu'elle déshonorerait même les choses les moins honorables de notre monde?
On nous dira peut-être que Dieu étant tout puissant, peut, à sa volonté, changer le mal en
bien , l'injustice en justice. Ce n'est là qu'un paralogisme. Dieu 9 avec sa toute puissance, ne peut pas faire un cercle carré ; il ne peut pas non plus se détruire^ faire qu'il ne soit pas. Pourquoi ? €e n'est pas que sa puissance soit limitée , maïs parce que ces choses, en elles-mêmes» ne peuvent pas être faites, c'est-à-dire qu'elles sont absurdes ou contradictoires. Il faut donc reconnaître que Dieu est soumis aux conditions absolues de TËtre/parce qu'il est l'Être même ; et de même il est soumis aux condî-
tiens absolues du bien, du beau, du juste, attributs nécessaires de l'Être, c'estnà-dire aux conditions de la perfection sans laquelle Dieu est impossible.
Il n'est pas plus admissible que l'Éternel «après avoir flairé une odeur qui l'apaisa, » ait dit : a Je ne maudi/ai plus la terre à l'occasion des hommes, et je ne détruirai plus tout ce qui vit comme j'ai fait. » Admirez ce comme fai fait l Toutes ces hésitations d'une pensée qui ne sait ce qu'elle veut, tous ces retours sur. soi-même sont de l'homme et non de Dieu.
C'est donc ailleurs que dans un prétendu repentir
de Dieu qu'il faut chercher la raison morale , la PENSÉE du Déluge. CeJtte pensée nous apparaît manifestement dans ce que nous connaissons du plan de la création et .peut être formulée en peu tie mots : Le Déluge fut, comme les autres catastrophes précédentes dont la terre a conservé les traces , une préparation harmonique du globe pour un état de choses moins imparfait que l'état précédent. Ceci ressort naturellement de ce principe que nous avons posé : Dieu ne peut vouloir que le bien, et dans le développement indéfini du bien créé, il ne peut vouloir que le mieux.
Un mot maintenant sur la vérité du récit genésiaque, malgré les détails que nous venons d'en rejeter, du moins dans leur forme littérale. Il est des monuments qui demandent à ètre^us à distance pour être appréciés ; il est des combinaisons musicales qui ont besoin d'être entendues de loin pour que l'oreille en puisse saisir Tharmonie: il en est de même du Déluge : Aux yeux des hommes qui en furent témoins , et qui n'en pouvaient apercevoir que le désordre apparent, il ne devait
passer que pour un effet terrible de la colère et de la vengeance de Dieu auquel on donnait alors très innocemment ces passions. Cette ei^eur d'appréciation n'empêche pas qu'au fond le récit qu'ils nous ont transmis soit exact.
Ainsi, nous pouvons admettre que la volonté de Dieu, manifestée dans les signes du temps et les perturbations atmosphériques qui devaient précéder ce cataclysme , l'ait fait prévoir à Noé et à &es enfants qui étaient sans doute les hommes les plus éclairés et les plus vertueux d'alors, car il est naturel de penser que, réservés pour commencer une nouvelle série du progrès , les créatures qui échappèrent au Déluge furent celles qui réunissaient le mieux les conditions sous lesquelles devait se manifester et se développer la société nouvelle.
Est-ce à dire que Noé et les siens furent les seuls qui purent se sauver? Ce n'est pas probable. L'auteur sacré a pu le dire, et de très bonne foi, parce que sans doute Noé aura été , dans la partie de la 'terre où il vécut, le seul connu pour s'être sauvé de rinnondation diluvienne. Ce qui n'empêche
pas que dans d'autres régions, inconnues au ré* dacteur de la Bible, d'autres hommes, justes sans doute comme Noé, et dans les mêmes conditions intellectuelles et morales, auront pu se sauver aussi , soit d'une manière analogue , soit en se réfugiant sur le sommet de montagnes élevées que les eaux n'auront pas submei^ées entièrement.
Ce qui nous porte à le croire, c'est que , chez presque toutes les nations , chez les Celtes, les Grecs, les Égyptiens, et surtout en Amérique, on a conservé diverses traditions purement locales d'hommes sauvés du Déluge, traditions diverses entre elles comme de la relation genésiaque. Une seule ressemble tellement à celle-ci que nous croyons devoir penser que c'est du même fait et des mêmes hommes qu'elle parle. C'est celle de Bérose qui appelle Noé Zizuthros, et dit qu'ayant été averti par Chronos (le Temps) de la catastrophe qui devait arriver, il s'enferma avec sa famille dans un grand vaisseau qui alla s'arrêter sur une haute montagne d'Arménie. On sait que la Bible dit aussi que l'arche de Noé s'arrêta en Arménie sur les montagnes d'Ararat.