QU*EST-G£ QUE LE BONHEUR
dessus toutes choses ; car ils le détruisent en le cherchant ; le plaisir n'a pas en lui-même, si j'ose dire, sa force d'être ; il s'use et se dissipe par l'efTort même que l'on fait pour le saisir, le prolonger, le renouveler; comme un parfum qui devient insen* sible par une trop grande impatience d'en jouir, ou par le désir indiscret d'en épuiser le fonds. C'est encore une erreur de penser qu'on atteindra à la vie heureuse en promenant ses passions de plaisirs en plaisirs, et en cherchant sans cesse la nouveauté et la diversité; car l'âme étant sans cesse agitée, rieù n'a le temps d'y prendre racine, rien n'y germe et n'y fructifie; le plaisir n'y mûrit pas; ce n'est qu'un fruit hâtif, maigre et sans saveur, cueilli en passant. L'effet inévitable de cet égarement est l'ennui, c'est-à-dire une vague inquiétude, qui se prend à tout sans s'attacher à rien. C'est donc le fond de notre- être, et non la surface qu'il faut considérer, pour juger de notre véritable état.
Il semble à quelques-uns que le plaisir échappe à toute discussion et à toute critique. Car, peut-on contester à un homme le plaisir qu'il éprouve? Lui seul sait bien s'il le ressent véritablement, et
lui seul est juge du degré et de la valeur du plaisir
10 PHllQSQFHIB) QU BQNHEUR.
qu'il préfère. Et Cependant il faut reconnaître qu'il y a des plaisirs vrais et des plaisirs faux, des plaisirs purs et des plaisirs impurs, des plaisirs nobles et raisonnables et des plaisirs insensés et repoussants. Dira-t-on que le bonheur se compose indifféremment de tous ces plaisirs, quels qu'ils soient? Et ne fera-t-ori pas un discernement entre ce qu'il convient et ce qu'il ne convient pas d'éprouver? Chaque homme sans doute peut se tromper plus ou moins dans ce discernement, et accorder trop où trop peu à certains plaisirs : de là les dissentiments que nous avons signalés. Mais tous par le choix, même arbitraire, qu'ils veulent imposer à autrui sans autorité, font bien voir qu'à leurs yeux tous les plaisirs ne sont pas égaux, et qu'il ne suffit pas de jouir pour avoir le droit de se dire hedreux.
Il faut, ce me semble, partir d'un principe sans^ lequel tout s'écroule : c'est que le bonheur quo nous cherchons doit être le bonheur propre ^ l'homme, 6t non le bonheur de l'enfant, de l'esclave ou de l'animal. Sans doute, l'anirna^ qui joui^ est heureux, puisqu'il éprouve le plaisir qui est conforme à sa nature. Mais l'homme qui ne jouit qu'à la manière de l'unimal n'est pas bcureux^
lors mém parce qu c'esi-à-dii et comple heureux < trompe, p lorsqu'il i L'esclave qui le do très-heun sesse de 1:
plaisance il est pli persécuté l'outrage, pardonne
Mais, lents don; cellents, tels, et qi de plaisin que ce n' ou moins «l'est leui propre. E
i2 PHILOSOPHIE DU BONHEUH.
te
est meilleure que la digestion, que Tact ion et lo travail valent mieux que le sommeil et la torpeur, que la grandeur d^Ame est préférable à la lâche servilité, que l'amour et la gloire ont plus de prix que l'or et T argent? Ceux-là mêmes qui ignorent les biens les- plus délicats, savent cependant qu'il y a des biens plus*ou moins estimables; et ils méprisent ceux qui recherchent des biens inférieurs à ceux qu'ils ont eux-mêmes choisis. Tel homme qui ne comprend rien aux grandeurs de la contemplation scientifique ou poétique, a le sentiment profond de la dignité du travail et de Texcellence d'une activité constamment employée dans un but utile. Celui que rebutent Je travail et la froide raison, préférera encore la passion au plaisir comme plus noble, plus profonde, plus digne de rhomme. Et enfin, parmi ceux qui n'aiment que les plaisirs des sens, celui qui saura goûter un parfum et aimer la lumière, méprisera l'humble esclave des sens grossiers et brutaux.
Il y a donc un vrai et un faux bonheur, ou, pour parler plus exactement, il y a une échelle graduée, qui commence au plus humble des bonheurs, et conduit au plus noble et au plus parfait. Le bonheur idéal pour F homme tel qu'il est, serait
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celui qui se composerait de tous ces bonheurs subordonnés les uns aux autres dans leur ordre de .perfection et d'excellence. J'ajoute, qu'à aucun de ces degrés le bonheur ne se confond avec le plaisir, et que sa vraie source est dans l'exercice de nos facultés et le déploiement des forces de notre être.
Il ne suffît pas, cependant, que l'homme déploie ses facultés pour être heureux. Il faut qu'il les déploie librement et sans obstacle, ou tout au moins qu'il ne sente d'obstacle que juste ce qu'il en faut pour avoir le sentiment vif de son activité. Lorsque cette activité est combattue par les éhoses extérieures, ou lorsque les différentes forces de notre âme se combattent entre elles et se nuisent les unes aux autres, Tâme souffre, et cette souffrance, qui n'est pas incompatible avec le plaisir, l'est cependant avec un bonheur pur et sans mélange :
l'absence de douleur, c'est-à-dire le calme, la paix, le repos, voilà pour tous les hommes l'achèvement nécessaire d'une vie heureuse; c'est l'état qu'ils recherchent comme la iin de leurs agitations et de leurstravaux, et qui mûme quelquefois, mais trop rarement, accompagne l'exercice de l'activité.
Le bonheur, dans son idée absolue, se compose donc de deux conditions : d'une part, l'activité in-
14 PHiLOSOPHIfi DD BONHEUft.
térieure, le développement de notre être à tous ses degrés ; de Fautfè, l'harniome, l'équilibre de nos facultés ; c'est un composé d'activité et de paix, de « mouvement et d^ repos. Mais de ces deux conditions, la seconde, à savoir la satisfaction paisible et harmonieuse de toutes nos facultés, n'est pas de ce monde, ou n'y est que passagère et très-incomplète. Quand même l'homme trouverait la paix au dedans de lui-même par la sagesse, il la verrait bientôt détruite par la rencontre des choses extérieures : le bonheur parfait est donc une chimère ici-bas ; et le seul auquel il nous soit permis d'atteindre est un bonheur disputé et combattu, où les joies de l'action l'emporlent sur les plaisirs du repos, et où la douleur a nécessairement sa place. Il peut même arriver, tant la douleur est liée à notre être, que pour atteindre un plus haut degré de perfection, condition d'un plus grand bonheur, l'homme soit obligé de supporter plus
de souffrances et qu'il soit à la fois plus heureux et
plus misérable : peut-être est-il inévitable qu'il en soit ainsi, car chaque principe d'action est un principe de doilleuf, et plus l'homme grandit et se développe, plus il offre de surface à Tatteinte des choses extérieures.