CHAPITRE PREMIER
Les anciens philosophes avaient' sans doute raison en un sens lorsqu'ils disaient que l'homme peut et doit être heureux dans toutes les conditions : car, grâce à Tempire que nous exerçons sur notre imagination et sur nos désirs, il nous est possible do nous élever au-dessus des souffrances et des privations, et de jouir encore de nous-mêmes, lorsque tout nous fait défaut au dehors.. Et cependant, fautil conclure de ce principe que les biens extérieurs, que les bienB du corps soient absolument indifférents, et qu'il importe peu au bonheur d'être bier> ou mal portant, faible ou fort, bien fait ou difforme? La vie de l'homme est d'autant plus saine, plus pleine et plus riche, que toutes les parties de cette vie sont elles-mêmes saines et entières : l'équilibre et le plein développement de l'être moral dépen-
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pris en eux-mêmes, ont toutefois un véritable prix. Le mysticisme nous dit que ce sont des biens passagers, et il a raison. Mais des biens passagers n'en sont pas moins des biens ; autrement, rien de ce qui appartient à la créature ne mériterait ce nom.
Par la même raison, fious compterons au nombre des biens permis et désirables les plaisirs des sens. Ces plaisirs sont liés, comme tous lesplaisii^s, à Texercice de quelque faculté; et, pourvu qu*on en use modérément, il est aussi licite d'en jouir, que de jouir de la vie elle-même. Dans un^dcs passages les plus charmants et les plus candides des Confessions^ saint Augustin se demande si c'est du plaisir lui-même qu'il nous est permis de nous réjouir, ou des biens solides et réels dont le plaisir est l'accompagnement et le moyen. Il s'interroge avec une naïve inquiétude, et se demande, si son cœur complaisant ne trouve pas dans le besoin du corps un prétexte pour s'abandonner aux trompeuses voluptés de la concupiscence. Ce sont là sans doute de beaux et touchants scrupules; mais ils rendraient la vie impossible, et, à nous sui*veiller ainsi sur des choses si délicates et si ilncs, nous perdrions un temps et d(<'s forces qui
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pourraient ilre mieux employés. D'ailleurs, je n'hésite pas à dire que le plaisir, pris en lui-même, est une chose bonne; c'est un bien fugitif, superficiel, fragile; mais c'est un bien. Il semble donc qu'il soil légitime d'en jouir, sans examiner curieusement et indiscrètement, si c*est du plaisir lui* même, ou du besoin satisfait que nous nous réjouissons. Hais quelle sera la limite? La voici : tout plaisir des sens qui fait perdre à l'homme sa dignité, en' lui faisant perdre la raison et la possession de soi-même, est honteux et indigne de lui: il doit être exclu de l'idée du bonheur. En outre, ces plaisirs même permis ne doivent rien prendre sur le nécessaire, sur les devoirs de la vie active, de la vie intellectuelle ; et on ne doit leur sacrifier ancun des intérêts supérieurs de Timaginatioh et de l'âme. Ces réserves faites, jouissons de la vie telle que Dieu nous Ta donnée, sans nous tourmenter de soins inutiles et de scrupules infinis.
Mais pour beaucoup d'hommes, les plaisirs des sens, au lieu d'être une des conditions indispensables, mais secondaires du bonheur, sont le bonheur lui-même, et la vie voluptueuse leur est le souverain bien : seulement ils ne l'entendent pas tous de la même façon. Les uns, habiles et pru«
dents jusque dans le choix des plaisirs, combinent leurs jouissances de manière à ce qu'elles soient mêlées aux moindres peines possibles : ils cherchent le repos dans le plaisir ; il leur faut des jouissances douces, molles, délicates ; ils aiment une atmosphère parfumée, des sièges moelleux, des amis complaisants et flatteurs, des amours faciles et sans épines ; d'autres, plus énergiques et plus violents, aiment les plaisirs impétueux, difficiles, qui secouent les sens et les organes, et leur donnent une fièvre perpétuelle; ils ne savent se contenir en rien, se laissent dévorer par Fusure et par la débauche ; ils transportent enfin dans le monde de la volupté les cuisantes tortures delà passion. Quelques hommes, livrés à des travaux sérieux et utiles et occupant des places importantes dans la société, croient * qu'il leur est permis de se délasser et de se dédommager de ces lourdes et âpres fatigues par quelques douceurs sans conséquence : la volupté est pour eux une distraction dont ils croient qu ils pourront ne prendre que ce qui leur plaira; mais ils ne peuvent abandonner une partie de leur vie aux appas de la volupté, sans mettre le reste en péril : souvent ces distractions sont devenues des pièges, où l'intégrité a succombe ; et lors même que le mal
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p*est pas si grave, il y a toujours quelque chose (}6 honteux à donner aux sens tout seuls le temps de loisir que laissent les aflaires. Enfin, il est des hommes épais et engourdis, qui semblent ne sentir la vie que par la satisfaction de leurs appétits : ils ne travaillent que pour gagner, et ils ne gagnent que pour jouir : la nature s'est trompée en leur donnant la forme humaine, et ils occuperaient leur place avec avantage dans Tunivers, s'ils étaient nés dans la société des brutes. Toutes ces formes de la vie voluptueuse, les plus délicates comme les plus épaisses, ne sont, après tout, que les degrés de la vie animale dans Thomme. Or, une telle vie est-elle le,souverain bien? Est-elle même un bien? C'est une pensée que Ton ne saurait supporter un seul instant et que nous avpns déjà suffisamment réfutée.
Si le corps et les sens, contenus dans une juste obéissance, ne méritent pas le mépris, on ne méprisera pas davantage la possession des choses extérieures, indispensables à la conservation et à Tagrément de la vie« Si le bonheur consiste dans le déploiement de nos âicultés, tout ce qui leur vient çn aida sert à notre bonheur. Tout ce qui peut leur puire Qi| leur faire obstacle est au nombre de no3
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misères. Le plus grand sage du monde, un Zénon^ un Socrale, privé d'un morceau de pain, ne serait plus ni un sage, ni un philosophe, ni même un homme. Notre \ie a été associée par les lois de la Providence aux choses extérieures : elle ne peut être, grandir et persister qu'à la condition de s'en nourrir et de s'en entourer. S'il en est ainsi, comment pourrait-on dire que la possession de ces choses indispensables n'est pas un bien? Ceux qui disent que la richesse est un mal et que la pauvreté est un bien, ne voient pas qu'ils parlent de la richesse dont on use mal et de la pauvreté dont on use bien. Mais alors le mal n'est pas dans la richesse elle-même, mais dans les vices qi^i la dissipent ou qui s'en fervent pour la corruption ; de même le bien n'est pas dans la pauvreté, commB telle, mais dans la vertu qui y trouve une occasion de s'exercer.
A la vérité, on pourrait borner la richesse au strict nécessaire, et considérer tout ce qui dépasse cette limite comme un superflu corrupteur. Mais qui ne sait qu'au-dessus des besoins du corps que la plus médiocre aisance peut satisfaire, il y a des besoins de l'esprit, de l'imagination et même du cœur qui trouvent dans la richesse des moyens de
satisfaction dont la pauvreté est privée ? La richesse procure à Tbomme Tindépendance et la sécurité, et le met ainsi à l'abri de la tyrannie des autres hommes ; elle lui procure le loisir, c'est-à-dire plus de temps pour l'instruction, pour le goût des arts et des études désintéressées. La richesse pcr» met de voir le monde et beaucoup de mondes divers ; par là elle ouvre Tesprit, étend les idées, et elle sert au progrés de la civilisation. La richesse donne le moyen de faire travailler les hommes et d'exciter Tart et l'industrie ; elle est ainsi l'organe le plus puissant du progrés dans les sociétés ; la richesse donne encore le moyen de soulager ceux qui soufi'rent; elle est donc un instrument de bienfaisance ; tant qull y aura parmi les hommes des infirmités et des misères ( et malgré la promesse d'un âge d'or iutur, je crois, hélas I que ce sera toujours), heureux ceux auxquels il est donné, je ne dis pas seulement d'en être exempts, mais de guérir ceux qui en sont atteints I Pour toutes ces raisons, la richesse est un bien, et l'homme a le droit de la considérer comme une partie de son bonheur.
Mais si les sages anciens estimaient trop peu les richesses, il faut avouer que les sages modernes les