‹ Philosophie du bonheur (volume 2)Chapitre 7 sur 15 · PIJIJ.OSPPinE DU BONflEUR · texte numérisé non relu

PIJIJ.OSPPinE DU BONflEUR

estiment peut-être trop. Il s'est élevé une science très-curieuse et très-instructive, qui nous apprend comment se forment les richesses et comment elles se distribuent dans les sociétés. ILes partisans de cette 3cience ont parfaitement vu qu'en augmentant la richesse fi[énéf^le on augmente la richesse parti** cuHère, et que le bien-ôlre de tous sq compose du |)ien-être de chacun ; ils ont montré que le mépris de la richesse n'est autre chose que le mépris de rindustrie et du travail humain ; que le bien-être lui-même esft favorable aui^ bpnngs mœurs, répand l'instruction e^ le loisir, le goût de la société et des belles choses; enfin qu'il n'y a pas de peuples plus corrompus que les peuples misérables. De ces principes qui sont vrais, ils ont tiré certaines conclusions qui sont contestables. Ils ont pensé qu'il était ytilç d'éyçiller les désirs pour provoquer l'activité, ^p développer les besoins pour encourager le trayail, ^e répandre le goût de la richesse pour comba|tre le goût de l'inertie. Ils ont conclu que la lïfodération dans les désirs était une vertu des anciens temps, indigne d'une société éclairée, et qu'il n'appartient qu'à l'ascétisme de dire « qu'on est toujours asse^ riche quand on sait vivre de peu. » ^nfln ils ont résumé cette nouvelle sagesse en ces

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roots ingénieux et piquants : <x Se passer de ce qy'QD n'a pas est la vertu des moutons ; mais il convient k des hommes de se procurer ce qui leur manque^ if Je ne conteste pas absolument ces maximeS| 9| je les crois vraies en partie. Elles conviennent m^mQ assez à nos principes. Si la modération des désirs vient de la nonchalance et de l'engourdissepient cjes facultés, elle n'est, je l'avoue, qu'une apparente vertu; et les besoins qui secoueront ceUe tprpeur rendront service à l'humanité. Mais s'ensuit-i} qu'il qe faille mettre aucune borne à la faculté d^ désirer? {ie bien-êtrei je le reconnais, est une des premières conditions dç la moralité : au moins di^ minuHî! beaucoup les chances de faillir ; mais, après jtput, le bien-è|re n'est qu'un moyen ; il n'ç$t pas Yq\>\^\' de lai vie : une fois un certain degré dq bien-6tr^ obtenu, et Iç nécessaire à peu près assuré, faut-il donc continuer h n'avoir d'autre but quq raccrois;5ément de ce bien-être ; ou ne vaut-il pjiç mieux se contenter de ce qu'on a, et se propose^ un objet plu§ élevé? DirM-on d'un savent, qui ^Qt résigne à vivre de peu pour consacrer ses jours à 1^ recherche de la véri^, qu'il n'a qife la vertu d'un

* I. B. S^y» Qmrs d^économe politique, part. IV» ch

mouton? Le dira-t-on d*un magistrat, d'un militaire, de ceux qai consacrent leur travail à d'autres objets que la foi tune? La modération dans les désirs n'est-elle chez eux qu'une vertu ascétique, convenable seulement aux âges d'ignorance, et qui doit disparaître dans une civilisation plus éclairée? J'accorde que la modération des désirs est toute relative et doit se proportionner à la condition de chacun ; ce qui est modéré pour Tun serait extravagant pour l'autre; mais, dans quelque condition que l'on soit, il y a une modération convenable à cette condition : un Rotschild même peut avoir besoin de modérer ses désirs. Les anciens, qui ne connaissaient pas les lois de la production des richesses, connaissaient admirablement les lois des passions : ils savaient que le désir nait du désir, et même qu'il grandit en intensité et en violence, à mesure qu'on s'y abandonne ; qu'une âme livrée aux désirs ne s'appartient plus à elle-même ; enfin qu'on aura beau la combler, on ne la rassasiera jamais, tant que la volonté n'aura pas dit : c'est assez I Or, je le demande, si un désir satisfait en fait naître dix autres qui ne le sont pas, qu'ai-je gagné pour mon bonheur ? Si j'échange la léthargie contre la ûèvre, suis-je beaucoup mieux por-

tant? Les biens extérieurs ne suffisent donc pas à rendre les hommes heureux, et il ne suffit pas de les enrichir pour les améliorer.

La pauvreté, comme la richesse, a ses biens et . ses maux, ses joies et ses douleurs, ses vices et ses vertus.

Il y a d'abord un degré de pauvreté qui ne se concilie guère, quoi qu'on fasse, avec le bonlieur : c'est l'extrême misère. Sans doute, môme en cet état, il y a encore quelques plaisirs qui rendent la vie supportable ; mais ces plaisirs sont trop rares, et compensés par trop de douleurs, pour pouvoir composer à l'âme qui souffre l'apparence même du bonheur. Quelquefois une grande âme, livrée à la poursuite d'une pensée sublime, a pu subir la misère sans la sentir, et, tout entière à son rôve, jouir du bonheur dans le dënûment le plus absolu. Mais ce sont là des cas trop rares pour être comptés. L'extrême misère déchire et abaisse; elle livre l'homme à la dépendance des choses et des hommes. Elle inspire la haine et l'envie; elle fait de l'homme un animal rampant et féroce. Quelquefois cepen* dant une honnêteté inflexible survit aux plus cruelles épreuves, comme une fleur égarée au milieu de$ ronces et des épines.

La pauvreté n'est pas la misère : elle conserve quelque apparence ; elle n'est pas accompagnée des besoins les plus extrêmes. D'ailleurs, elle n'est que relative : la pauvreté de Tun serait la richesse de Taûtre : les besoins ne sont pas les mêmes dans toutes les classes de la société. En général, ce qui constit&e la pauvreté, c'est Vabsence de sécurité, c'est de vivre au jour le jour et de n'avoir rien devant soi. Dans cet état ce n'est que par de perpétuels combats que Ton réussit à satisfaire les besoins les plus pressants. Sj Ton veut, en outre, accorder quelque chose au plaisir, c'est souvent en le prenant sur le nécessaire. La vie est alors une lutte de chaque minute, chaque jour dispute sa nourriture, et comme il est rare que les besoins ne dépassent pas les moyens, les combinaisons les plus embarrassées essayent de rétablir Téquilibre par des avances qui dévorent la vie. Une partie de l'activité et du génie de l'homme (de ce génie qui parcourt les mondes) est consacrée à composer le présent avec le ftitur, et à couvrir ce travail secret par les apparences convenables et par le sourire que le monde exige de tous ceux qu'il admet. Ajoutez que cette sérénité jouée est une nécessité de sagesse : car le succès ne va qu'aux heureux ; et celu^

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qui laisse percer le secret de son dénâment )e voit augmenter par le discrédit où il tombé.

Et, cependant, malgré ces souflhinces et ces plaies, la pauvreté a des jouissances qui lui sont propres; je dis plus, une vertu singulière pour éclairer, élever et fortifier Fàme. Je ne parle pas des plaisirs charmants surpris par une jeune insouciance à un avenir incertain, les poètes ont souvent èfaanté ces joies naïves, le grenier dé Béranger est le pùime de la pauvreté unie k la jeunesse, âùx belles illu^ sions, aux fugitives amours; mais laii^ns au poëte épicurien ces chants de joyeuse ivresse, qu'il serait dur de condamner au nom d'une morale rigoriste, mais qu'elle n'a pas à invoquer ici. Le grand bien de la pauvreté, c'est qu'elle donne h Thomme le sentiment de sa force, c'est qu elle le contraint à tirer de lui-même tout tè qu'il est, et à se créer sa destinée de ses propres mains. Sans doute il est presque impossible h l'homme le mieux doué d'entrer dans la vie sans quelque secours; au moins son enfance est-elle prise sur le fonds de la famille ou de la société ; mais celui qui, la première éducation finie, aborde le monde n'ayant rien devant soi, quelquefois même moins que rien, et qui, soutenu par l'espérance, aidé par quelques moyens

naturels, favorisé par quelques circonstances, arrive à prendre pied dans cette société qui l'ignorait, à se rendre capable d'y vivre et d*y faire vivre une famille, celui-là doit à la pauvreté le plus noble orgueil et la plus légitime satisfoction, en même temps qu'il lui doit Ténergie de ses clTorts et Testime de soi-même. Le premier gain du travail, je ne crains point de le dire, a quelque chose de sacré, c'est la première conquête de la personnalité et de r indépendance : c'est loute une révolution dans la vie. Jusqu'alors la nourriture reçue d'autrui semblait un appendice naturel de l'existence, et le travail imposé par le maître ne semblait qu'un joug ennuyeux; mais lorsque le travail nous revient à nous-mêmes sous la forme de la nourriture, nous comprenons le rapport du besoin et du devoir, et nous nous élevons à Tintelligencc de cette grande et sainte parole, qui n'est pas du tout la «^parole de la servitude, mais de la délivrance : cr Tu mangeras ton pain à la sueur de ton front. » Quelque bonne volonté que puisse avoir celui qui est né au sein de la fortune ou de l'aisance, il y aura toujours des choses qu'il ignorera ; il ne saura jamais jusqu'à quel point il est possible de se passer de certaineis choses : il ne saura pas ce que

c'est qae de vivre sans aucun point d*appui en dehors de soi. Pour celui qui n'a connu que Paisance, ce n'est que par un certain effort d'abstraction qu'il réussit à séparer l'homme de ce qu'il possède, et à ne voir dans les biens extérieurs qu'un complément et non une partie de l'existence. Mais celui qui a eu le bonheur, dans sa jeunesse, d'être destitué de toute avance, et de n'avoir à soi que le pain du jour, a appris par lui-même que rhomme peut subsister tout entier sans biens acquis. 11 apprend parla à se faire une idée de l'homme qui ne dépend en aucune façon des choses extérieures, et à comprendre non comme une vérité apprise, mais comme un fait pratique, l'égalité originelle des hommes. Aussi est-il vrai de dire que la pauvreté étend les idées tout aussi bien que la richesse ; mais ce n'est pas de la même manière. La pauvreté dépouille les choses de leur apparence extérieure et met à nu leur substance, elle montre ce qu'il y a de commun et d'essentiel dans la nature humaine, ce qu'il y a d'idéal et de profond dans la vie : elle rend l'esprit indifférent aux accidents et aux circonstances; elle fait mépriser les faits particuliers, les petits intérêts; en morale elle donnera? naissance à une doctrine nue, roide, austère cénimo

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celle du slûïcisme, ou à une doctrine idéale, mystt* que, inapplicable dans sa pureté absolue, comme celle du chrislianisme. En politique, elle enfantera des doctrines abstraites, uniformes, égalitaires comme la politique de J. J. Rousseau. Toutes les grandes révolutions morales, sociales, religieuses ont été faites par les pauvres. La richesse étend aussi 1^8 idées, mais dans un sens tout différent. Le riche est ordinairement mêlé à beaucoup d'afr faireSy îl voit beaucoup de inonde, beaucoup de pays ; il voit donc les différences des choses, et il est disposé à y attacher beaucoup de prix ; il consi* dére avec raison les biens extérieurs comme un élément considérable de la société, et la différence des conditions comme une loi universelle de la na* ture. Au lieu des principes absolus, tels qu'en en« gendre Tesprit de pauvreté, la richesse provoquera des maximes générales, semblables à celles de la Bruyère ou delà Rochefoucauld. La morale mon-daine et la politique pratique qui s'appuient Tune et l'autre sur les faits, les ciFconslances, les différences, les inégalités, conviennent mieux à Tesprit de la richesse ; la morale abstraite et la politique ab^ solue sonlplus convenables à Tesprit de la pauvreté. Isa 'sdiquanl commonl la pauvreté favorise la

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grandeur des TUes et la noblesse des idées, nous touchons aussi à son faible et à^sesécueils. Lorsque la pauvreté n'inspire pas la bassesse et Tenvic, clic peut donner naissance à une fierté farouche et à une sorte d'orgueil qui n'est pas plus raisonnable que Torgneil delà naissance et de la fortune. Apres tout, il n y a pas plus de mérite à être pauvre qu'à être riche : ne pas être étonné de sa condition, quelle qu'elle soit, tel est, je crois, le vrai conseil de la sagesse. Celui qui se targue de sa pauvreté n'est pas loin d'en avoir honte : mépriser la ri-» chesse, c'est l'envier. Je voudrais voir les pauvres comprendre la richesse, et les riches comprendre la pauvreté. Il faut se faire une idée simple des choses, et ne pas fouler aux pieds avec faste les biens qu'on n'a pas. J*ai même une telle horreur de la fausseté qre je conseillerais plutôt au pauvre de désirer modérément les richesses que de les dédaigner fièrement, tant je craindrais que sous ce dédain hypocrite ne se cachât un désir secret et une malveillance injuste envers les plus favorisés. Les hommes n'ont pas seulement besoin des choses extérieures pour vivre, il leur faut encore une place sur la terre, un domicile, un séjour. Or, es lieux que nous habitons ne sont pas sans ini-

fluence sur le bonheur de la vie : disons-en quelques mots.

Les hommes habitent ou la campagne oalc3 villes, les polîtes ailles ou les grandes, les provinces ou les capitales. De là bien des conséquences différentes.

On a de tous temps dépeint les douces et salutaires influences de la vie rustique. Les poêles ont placé à la campagne Tinnocence des mœurs, la paix du cœur, les sentiments naïfs et vénérables ; et lorsqu'ils ont voulu peindre et exprimer les sentiments les plus doux, ils les ont mis dans la bouche des paysans. Cet excès de poésie a amenée certains auteurs à des idées toutes contraires ; et un romancier célèbre de nos jours, dans un ouvrage inachevé mais vigoureux, nous a dépeint les mœurs rustiques sous les couleurs les plus hideuses. Sans s'abandonner aux illusions de la poésie bucolique, il est permis de croire que ces couleurs sont trop chargées. Sans doute, la nature humaine peut être vicieuse et corrompue aux champs, comme partout ailleurs: j'accorde que la misère, l'ignorance, l'éloignementdescentresdelumière,la superstition, quelquefois l'absence de toute religion, peuvent produire en certains lieux, chez certains hommes, cet esprit de rapacité ignoble, d'envie farouche et dépassions bru-

va à I3 campagne. Plus nous allons, plus l'émigration des paysans vers la ville augmente; mais en re*

vanche l'émigration de la boui^eoisie à la campagne semble augmenter dans la même proportion. Autre^ fois ce n'était guère que les grands seigneurs oU les trè&-richcs bourgeois qui eussent une campagne ; encore y allait-on rarement. Aujourd'hui le partage de la vie entre la ville et la campagne se rencontre dans presque toutes les classas de la sociétés Si une révolution mécanique venait à rendre inutile le plus grand nombre des bras de la campagne, on les verrait de plus en plus affluer à la ville, et la campagne ne se recruterait plus que pendant les belles saisons de citadins ëmigrâhts. On se représente ainsi un état de choses tout nouveau, où les centres habités ne seraient plus guère que les villes, où la campagne, sauf le nombre de bras nécessaires à une exploitation mécanique, ne serait plus en quelque sorte qu'un luxe, une récréation.

Quoi qu'il en soit de cette chimère, la vie rustique, combinée avec la vie des villes, même dans les plus modestes conditions, est exquise etsouveraineraent bienfaisante. L'homme qui a passé une partie de sa vie dans le tumulte des intérêts, les passions des partis, ou les travaux de Tétude, éprouve en se retirant à la campagne un sentiment de délivrance, dont les premières impressions ontquelquechose d'enivrant.

La campagne nous oflre deux sortes de plaisirs \ d'une part, lagréoient de ses spectacles, la douceur de ses parfums, la pureté de son atmosphère, la douce poésie et les înefTables enchantements de la nature ; de 1 autre, les travaux rustiques, les mœurs des paysans, et les vicissitudes des biens de la terre. Tous les hommes, même parmi ceux qui aiment la campagne, ne sont pas également capables d'en goûter les deux aspects. Pour les uns, pour ceux-là surtout qui ont toujours vécu à la cfimpagne, ou qui y ont vécu de bonne heure, c'est le côté utile qui leur plaît et les charme* Ceux au contraire qui n'ont guère connu que l'existence des villes, y cherchent de préférence un attrait poéti* qû6, ou un charme de délassement. Les uhs aiment les champs, les guérets, les bestiaux, les charrues, tout Tattirail de la culture ; les autres le ciel bleu, les vertes forêts, les ruisseaux qui coulent, les collines et les vallons. Pour se flatter d'aimer vraiment la campagne, il faudrait Faimer de ces deux manières, non-seulement par Timagination, mais par les sens, le cœur et Tesprit. Il faudrait voir dans la terre, la noble nourrice du genre humain, et dans ses flancs déchirés les sources du flot de vie qui doit couler ensuite dans les veines

. des hommes. Mais pour s^intéresser à ce spectacle non par Teffort de la réflexi(m philosophique, mais simplement et naïvement, comme à une chose qui nous touche de près, il faut avoir connu la campagne de très*bonne heure et s'être familiarise dès Tenfance avec ses bienfaits et ses travaux.

Quant à la vie dans les villes, oa peut établir d'une manière générale que la vie est d'autant plus intéressante qu'elle a lieu dans une plus grande réunion d'hommes. En effet, à mesure que les réunions deviennent plus nombreuses, les intérêts se ^généralisent et s'élèvent ; les petites passions ont moins de prétextes et moins d'occasions ; comme on y voit plus d'hommes, mais qu'on voit chacun d'eux en particulier moins souvent, il y est plus rare et plus difficile de se heurter. Les liaisons sont moins intimes, et moins souvent traversées. La grande diversité des événements et des affaires amène des idées plus générales ; et les idées générales activent incessamment la pensée de tous. L'intelligence grandit, s'ennoblit et s'aiguise; en un mot, c*est la que le charme de la société s'exerce dans tout son prestige. Voilà le beau côté des grandes villes et en particulier des capitales; mais il y a une contrepartie. Ce qui manque

le plus à la vie des grandes et tumuUueusescités, c'est le sentiment de la vie intérieure , et si j*ose dire, lesentimeat du divin. Dansées villes où on n*a devant soi que le mouvement incessant des choses humaines, où la vie est tellement active que la mort y est inaperçue, où lexistence y est si pleine, que le vide des choses se fait à peine sentir, où les

^ grands intérêts commerciaux, politiques, littéraires, les grandes ambitions, les grands désirs ne laissent pas à Tâme un moment de loisir, quelle place y a-t-il pour la pensée d'un ordre invisible et immua* ble ? L'invisible, c'est le rêve ; le visible est toute

' la réalilé. En un mot le recueillement y est difficile, la sagesse sans cesse menacée, l'âme, entraînée par un mouvement perpétuel, n'y est jamais seule avec elle-même ; et le bruit que fait incessamment autour d'elle le torrent des choses humaines ne lui permet pas un moment de quiétude et de paix.

On est souvent injuste pour la vie de province ; sans doute la vie commune y est plus vulgaire et plus matérielle ; les intérêts j sont plus étroits, moins complexes, et par conséquent les idées moins étendues et moins perfeclibles. En revanche, si Ton

sait se placer endehorset au-dessus des petits intérêts de localité, l'âme y est plus libre et plus

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désintéressée. Il lui reste plus de temps pour penser, pour rêver et pour aimer. Les combats d'opinions étant plus éloignés d'elle, elle s'y engage moins et les juge de plus haut. Elle vit plus en elle-même, elle s'occupe moins de ce que pensent les autres que de ce qu'elle doit penser ; elle aspire moins au nouveau qu'au vrai. Enfin, elle songe un peu plus à ^'améliorer elle-même ; or, c'est là un souci que Ton n'a guère dans les grandes capitales, car, comme on y est sans cesse, occupé des destinées du genre humain, on n'a guère de temps de reste pour se perfectionner soi-même. Tels sont les avantages que la vie de province peut offrir à ceux qui sauront en profiter.

Puisque les lieux ont une si grande part au bonheur de l'homme, le changement de lieux doit compter parmi les événements importants de la vie. Le changement de lieux peut être passager et court : c'est alors le voyage. Il peut être définitif, ou au moins assez prolongé : c'est alors le d'> placeraent, ou changement de séjour. Dans l'un ou dans l'autre cas,^ il agit différemment sur l'imagination et sur le bonheur de la vie.

Le voyage ( j'entends le voyage de plaisir, non d'affaires) est une diversion dans la vie humaine ;

c'est un moyen d*échapper un instant k tous les liens, à tous les/ intérêts, à tous les soucis auxquels l'existence la plus heureuse est le plus souvent enchaînée. (Test le silence de toutes les passions, une seule exceptée, la curiosité. L'homme en voyage oublie d*ètre ambitieux, envieux, intéressé, avide de gloire, vindicatif. Il laisse toutes ces passions derrière lui, bien sûr de les retrouver à soti retour , mais foct satisfait de s'en séparer un instant ; car il sait à quel prix elles lui font payer les amers plaisirs qu'elles lui procurent. Le principal charme du voyage, si Je ne me trompe^ vient de ce que oes lieux qui plaisent à nos yeux, n'ont aucun lien avec notre intérêt et notre personne. Ils ne smt pour nous qu un spectacle, et novis nous y promenons avec une satisfaction désintéressée^ Noos sentons que rien ne s* y lié à aucune fie nos passims* Dans cette ville ou s'agitent tant d'hommes, et qui est semblable à celle que nous habitohs,* il n'y a pas une personne dont les intérêts puissent avoir quelque contact avec les nôtres, pas une maison k laquelle s'attache un triste souvenir ou un regard inquiet. Tout nous y est étranger. Mais i^kyfs, dîrâft^eii, ton^t doit nous être indifférent. Lote âe Kr, i\ y d d'abord un plaisir singulier el totft àt taU indé-^

48 ruiLosopiiii!: du bonheur.

iinissable dans la nouveauté des lieux. Un lieu nouveau,. même sans beauté, plattdéjà par cela même. Quel plaisir , dans les bois qui nous sont le mieux connus, de découvrir un sentier, semblable à tous les autres, mais que notre pied n'a pas encore foulé I Quel enivrement, quelle folle passion s'est emparée de Tespèce humaine lorsqu'elle s'est aperçue qu'elle ne connaissait pas la moitié du monde qu'elle habitait, lorsqu'elle a découvert des niondes inconnus que Fimagination parait d'une beauté sans pareille, par cette seule raison qu'ils étaient nouveaux! C'est ce qui nous arrive en voyage à la vue d'un nouveau paysage, d'une nouvelle ville. Toutes les villes se ressemblent, dit-on ; rien de plus faux. Sans doute, il y a dans toutes les villes des maisons, des places et des rues. Mais la disposition change à l'infini ; et la ville la plus insigni* fiante a encore sa physionomie propre. A la vérité cette sorte de plaisir s'émousse à la'longue, à mesure que l'on voit un plus grand nombre de pays et de villes : on s'habitue au changement lui-même, et l'on n'est plus sensible qu'à l'extraordinaire; mais lorsqu'on voyage pour la première fois, tout est spectacle, tout est aventure : une masure est un prodige, une nuit d'auberge est un roman. Au

maisdéfiniUf» les impressions sont diiïérentes ; elles

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prennent un earactère plus austère et plus sérieux. Lorsque vous arrivez dans un pays nouveau, que vous devez habiter pendant longtemps, peut-être toujours, il se fait en quelque sorte une rupture dans ]a vie : il y a un moment de suspension et d'arrél. La plupart des intérêts et des liaisons qui se rattachent au lieu antérieur s'évanouissent au se dénouent, ou^ pour parler plus exactement, il n'en reste que ce qu'il nous convient d en garder, c està-dire les affections. Il peut y avoir par occasion quelques chaînes qui nous suivent d'un lieu à Tautre, mais en général on peut dire que la vie du passé nous a|>parait comme une autre vie, quand nousf la laissons dans un lieu que nous ne devons pas revoir. Toute cette partie de notre existence devient comme un épisode, que nous contemplons du dehors avec une sorte de désiniéressentient et de détachement, mais en même temps avec une tendre sympathie^ telle qu'on l'éprouve pour la vie de ses proches. Je le répète, ce détachement du passé n'est pas toujours entier, quand nous quittons un lieu pour un autre ; mais, ne fût-il que partiel, il est encore utile, et c'est pourquoi lorsque la vie nous est devenue^ quelque part trof^ difficile soit par la faute des événements, soit par la nôtre propre, la

sagesse nous prescrit ae nous dépayser. Le changement d'air est utile à l'âme comme au corps : le déplacement est d'ordinaire un affranchissement. Ainsi, quand nous arrivons dans un lieu nouyeau, notre âme y est plus ou moins à l'état de table rase. Au moment où nous posons le pied sur ce sol, il se passe en nous un sentiment indéfinissable : nous -voilà dans un lieu qui ne nous est rien, qui ne touche par aucun point à aucune fibre de notre âme. Ce lieu pour nous est vide : ce n'est qu'un espace, un contenant, il ne s'est encore emparé de nous par aucun côté. Ce sentiment de vide est horriblement pénible aux personnes qui ont besoin des autres pour vivre, dont l'âme pour se sentir a . besoin d'être entrelacée par les liens des affections, ou des passions, ou des intérêts, à boaiicoupd'autreSr âmes. Si surtout ce vide succède à d'intimes et profonds attachements, û la victime est jeune et ne sait rien encore des ruptures de la vie, si le passé était plein de joie et de mouvement, de richesse et d'action, si le présent est morne et triste, ce sentiment d'isolement et de vide peut produire le désespoir. Mais, ne chargeons pas les couleurs, ne multiplions pas les circonstances, prenons l'hypothèse la plus ordinaire d'un changement de situation : j'ose dire

52 PHILOSOPHIE DU ÇONHEUR.

que le sentiment de dégagement que Ton éprouve entre la^ vie du passé qui est finie, et la vie de l'avenir qui n'est pas commencée, donne à Tâme une sorte de repos momentané qui, je l'avoue, n'est pas sans tristesse, mais qui n'est pas non plus sans charme. Ajoutez-y celte pensée qui s'élève immédiatement : aujourd'hui peut-être, je suis encore libre; je puis n'appartenir qu'à moi-même. Je puis me donner la pleine liberté de mon âme entre les enchaînements passés et les enchalr.'^ments futurs. Mais demain, aussitôt que j'aurai frappé à la porte d'une maison,* que j'aurai touché la main d'un homme, dès lors je ne suis plus libre, mes intérêts se lient à d'autres intérêts; des devoirs, des liaisons, des sympathies, des antipathies, des fautes, des malentendus, des explications, tous les liens, toutes les chaînes recommenceront ici comme ailleurs : des passions qui ne sont pas encore en moi y naîtront; peu à peu cette ville, ce village, celte nature s'animera, et se liera la vie de mon âme: je pleurerai ici, j'aimerai, je haïrai, je brillerai, j'échouerai; peut-être y deviendrai-je meilleur, peut-être y deviendrai-je pire : des épreuves que je ne sais pas m'y attendent; peut-être quitterai-je avec déchirement ce. lieu où j'aborde avec indifférence; peut-

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être enfin, ce sol que mon pied n'a jamais foulé, dcvicndra-t-il ma dernière patrie ! Ce sentiment df l'inconnu, cette attente deTavenir, celte suspension entre respérance et la crainte, devant des biens et des maux également mystérieux, communique à l'âme une sorte de tremblement dont on ne saurait

dire s il n'est pas aussi délicieux qu'il est amer et troublant.

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