CHAPITRE II
Dans un roman du célèbre Dickens, un personnage expose sa profession de foi, qui. est celle de beaucoup d'esprits de notre temps : « A présent, dit-il, ce qu'il nous faut, ce sont des faits; n'enseignez à ces filles et à ces garçons que des faits. On n'a besoin que do faits dans la me. Ne plantez rien auUe chose en eux, déracinez en eux tout autre chose : vous ne pouvez former Tesprit d'un animal raisonnable qu'avec des faits. Attachez-vous aux faits, monsieur. » Ainsi pensent et parlent les hommes de sens, les hommes pratiques, les ennemis des chimèics et des fantômes. Ahl que l'auteur de la nature ne les a-t-il consultés! combien ils l'auraient éclairé sur son œuvre! Us lui auraient appris a ne point donner dans la chimère et dansTinulile,
LUMAGIMATION. 55
à borner les facullcâ de cet être nouveau à celles qui pourraient servir à ses besoins dans un temps donné, a A quoibon, lui eussent-ils dit, cette faculté présomptueuse, volage, enchanteresse qui détourne sans cesse Tesprit de l'homme des choses solides et réelles pour Tentrainer à la poursuite d*un nuage, d'une ombre, de la plus vaine apparence? Qu'avonsnous à faire de ces rêveurs, de ces fantasques, de ces hallucinés qu'on appelle des poètes et des artistes? Donnez aux ho/nmes des sens pour voir et pour jouir, des mains pour saisir les choses dont ils ont besoin, des pieds pour les atteindre, donnezleur assez de raison pour apprendre à faire usage de leurs organes, assez de bon sens pour ne pas nuire aux autres, afin qu'on ne leur nuise point à eux-mêmes : en voilà assez pour vivre. Le reste est un superflu dangereux. » Tels auraient été les conseils de nos hommes raisonnables, si la Providence les avait chargés dé lui fournir un projet pour la création de la race humaine ; mais comme elle n'a pas pris cette précaution, elle a dans un moment de cajprice mis en nous cette folle du logis qui, au lieu de se contenter de Futile et du solide, est sans cesse à la poursuite du beau, qui, dédaignant ce qui est palpable et présent, va se perdra dans des horizons
56 PUILOSOPHIË DU BONHEUR.
lointains et vaporeux qui fuient sans cesse devant nous, et nous charment précisément parce qu41s sont inaccessibles. Nos hommes positifs ne comprennent rien à cette fantaisie de la Providence ; aussi pour corriger son œuvre, ils suppriment en eux-mêmes, ce qui leur est facile, ce don pernicieux, et font effort pour le détruire chez les autres ; ou encore, en hommes sages et bien réglés, ils décident que Timaginalion aura quelques heures de leur lemps; ils lui font sa part, comme pour les repas. Ils ne voient pas que celte faculté maîtresse qu'ils dédaignent, est précisément la force motrice de la vie, le principe déterminant de toutes les actions humaines, et même des leurs. En effet les hommes en général n'agissent que pour un certain but que l'imagination leur présente, et qu'elle pare
de toutes les couleurs. Le but est pour les uns la richesse, pour les autres le pouvoir, pour d'autre? la gloire, pour d'autres enfin les délices de la vertu, ou les promesses de la vie future. Mais quel que soit l'idéal que chacun se propose, tous ont le leur; et là est le principe de leur activité. C'est la vivacité des . images et des couleurs dont cet idéal est paré, qui enflamme la passion et anime le courage. L'homme auquel l'avenir ne dit rien, qui ne se représente rien
L'IMÀGINATIOiN. 57
au delà du moment présent, est incapable d'une action énergique et intrépide. Les peuples euxmêmes ne font de grandes choses que sous Tempire de Timagination : c'est elle qui enflamme les hommes assemblés par Tidéc de la patrie ou de la liberté. Les conquêtes, les expéditions lointaines, toutes les vastes entreprises ont pour cause uncer* tain besoin d'inconnu que la nature humaine ne peut secouer. Lorsque les gouvernements ne donnent aucune satisfaction à ce besoin du nouveau et de l'inconnu, les peuples s'ennuient, et l'imagination mal satisfaite se précipite dans les aventures périlleuses.
D'ailleurs, quelle que soit la force de nos passions et de nos désirs, le courage viendrait souvent à nous manquer dans les entreprises qni demandent un effort continu ou difficile, si l'imagination ne nous représentait comme achevé le travail que nous avons à peine commencé, et comme atteint le but que nous poursuivons. Combien de fois dans le long et pénible effort que demande à un écrivain ou à un artiste la composition, ne se repose-t-il pas avec complaisance dans ridée de l'œuvre accomplie ! Il en voit d'avance toutes les beautés, lors même qu'elles n'existent pas encore ; il suppose à leur place les
hS PHILOSOPHIE DU BONHEUR.
développements qu'il lui reste à trouver, les couleurs dont il les parera, et coniblant' les YÎdes, imaginant les liens, il voit sa pensée dans toute sa force, dans tout son éclat, tandis qu'elle est encore endormie dans le fond de son esprit, et qu'elle n'en sort qu'avec peine par un tra\ail ardent et continu. Mais c'est précisément cette première chimère qui a rendu possible ces durs, fastidieux et continuels efforts. A la vérité ce sont des illusions de cette sorte qui égarent souvent les écrivains et leur font trouver admirable tout ce qu'ils pensent, et même tout ce qu'ils rêvent. Il faut donc que la raison soit toujoursmailresse, et quel'auteur se juge lui-môme, comme il jugeraitun autre, plus sévèrement même : une fois l'œuvre faite et réalisée, il faut avoir pour elle des yeux de critique et de juge et non plus d'amant. Il n'en est pas moins vrai que cette sorte de demi-enivrement est la condition impérieuse de l'inspiration et du travail. Celui qui se dénigrerait lui-même en composant, qui se croirait incapable d'atteindre au but qu'il a fixé, qui ne verrait point d'avance avec des yeux de complaisance et d'amour l'œuvre si modeste qu'elle soit, qu'il tire de son cœur; celui qui n'aurait pas pour sa propre pensée cette faiblesse naïve, celui-là pourra être bon juge
LIIIAGINATION. 59
des écrits d autrui, mais ne trouvera rien dans son sein. La fécondité demande l'amour, et l!amour vit d'illusions. Chacun peut appliquer les mêmes idées a ses propres affaires : le négociant à la spéculation qu'il combine et qu'il prépare, le capitaine à la bataille^ qui doit Tillustrer, Tenfant même aux prix qu'il attend en récompense de son travail. C'est l'idée, c'est l'espérance, c'est la vue anticipée du succès qui enflamme les hommes, et leur font affronter tops les obstacles. Les intrépides voyageurs, qui bravent ou le feu ou la glace, les brûlants déserts de l'Afrique ou les effroyables so-
litudesde TAmérique septentrionale, seraient-ils entraînés à des entreprises tellement au-dessus des forces humaines, s'ils ne voyaient devant eux rimage de la nature vaincue et du monde élonné par leur incroyable courage?
C'est donc grâce à l'imagination que Vhomme peut anticiper sur l'avenir par sa faculté de prévoir, et disposer à son gré des événements futurs. Par là il met l'ordre et l'unité dans sa vie et dai^s ses actions; il compose lui-même sa vie, comme l'artiste son pocme ou son tableau ; et -quoiqu'il reste bien des inconnues, il lui est cependant permis, dans une certaine mesure, de préparer sa
moment présent le prix du moment futur? A vrai dire, chacun des moments de là vie n'a d'intérêt que par sa liaison avec ceux qui suivent, comme dans un chant, chaque note insignifiante par ellemême ne forme un sens qu'en se liant avec les au** très. Si le présent ne se liait pas au futur, chaque état nouveau, n'étant pas prévu, serait à ce qu'il semble, une surprise : nous tomberions d!étônnement en étonnement, et la vie ressemblerait à un imbroglio espagnol. Mais je me trompe, et il n'en serait pas même ainsi ; car la surprise n*a lieu que parce qu'on est trompé dans ce quon a prévu ; rien
60 PlIILOSOPniË DU BONHEUR.
destinée de «es propres mains. Cette faculté de prévoir et de disposer des choses dans un but prémédité est, quoi qu'en disent les mélancoliques, un des plus admirables attributs de Tespèce humaine. Pascal, il est vrai, a peint avec Teffrayantc énergie qui lui est propre, cette anticipation perpétuelle de l'avenir, cette soif qui dévore le temps, cette impatience de vivre ou plutôt de mourir, qui est à la vérité une des maladies de l'imagination de l'homme. « Nous ne vivons pas, dit-il, mais nous espérons de vivre. » Mais ce mal, si profond qu'il
soit, n'a-t-il pas sa source dans une faculté, mer-
veilleuse, qui double notre vie, et ajoute au prix du h
L'IUAGINATION.
n'étant pré\u, rien ne serait plus surproDan L'homme attendrait sa vie iadifTéreniineiit, il la si birait, au lieu -de la créer lui-même ; raveniréta: vide pour lui, rien ne le déterminerait à une acU( plutAt qu'à une autre ; et cette immobilité stupii que l'on impute aux sectateurs de Mahomet sert le partage de l'espèce humaine tout entière.
Non<seulement l'activité, mais la raison ell même a besoin de l'imagination : celle ci est soi \cnt un moyen puissant de découvrir la vérité ; et vôudraisvoir, dans les traités de logique,unchapit intitulé : Des erreur commises par défaut d'ima^ nation. Un capitaine se trompe à la guerre, pan que son imagination ne lui a pas représenté toi les cas possibles : ainsi d'un médecin, ainsi d'i négociant, de tous ceux qui sont obligés de calcul l'avenir. C'est l'imagination qui, leur représenta: avec vivacité toutes les cliances et tous les risque leur fournit tous les éléments du calcul que la raisc achévera.La science elle-même, au moinsla scien de la nature, est impossible sans imagination ; p elle Newton voit dans l'avenir, et Cuvier dans passé. Les grandes hypothèses d'où naissent 1 grandes tliéones, sont filles de l'imagination.
C'est encore à l'imagination qu'il faut rapport
62 PHILOSOPHIE DU BONfiEUR.
deux des plus énergiques principes d'action qui soient dans l'homme, d'une part lé goût de la nouveauté et du changement, et de l'autre l'habitude, dont Tempire est si puissant sur nous que quelques-uns ont pensé qu'elle était le bonheur luimême. Gela est trop dire. Mais s'il est vrai que la nouveauté ait son charme, Thabitude a le sien, et l'on pourrait dire qu'un juste mélange de nouveauté et d'habitude est la plus favorable condition du bonheur. Le charme de la nouveauté est plus exquis et plus aimable ; le charme de l'habitude est plus durable et plus profond. La nouveauté a une fraîcheur et une grâce que rien n'égale; mais elle est fragile comme le duvet d'un fruit. Quoi de plus intéressant qu'un nouveau site, une nouvelle lecture^ une nouvelle élude, une nouvelle amitié? L'intérêt de la nouveauté a je ne sais quoi de tendre et de mystérieux; chaque accident nouveau nous étonne et nous ravit ; nous y ajoutons le charme de l'inconnu, et nous prêtons à ce que nous ne connaissons pas encore des attraits plus grands et plus merveilleux qu'à ce qui nous a d'abord frappés. Mais encore une fois, ce n'est là que le plaisir d'un instant ; le premier moment passé, tout ce prestige a déjà disparu : nous commençons à ne
l'IBACINATlO».
plus voir les choses que ce qu'elles sont ; plus i les revoyons, plus le charme disparaît et «'edi et il semble qu'elles nous deviendraient ind rentes si, peu è peu, un plaisir d'une autre na ne succédait au premier, et ne venait fixer ( noire cœur tes attachements nés dans noire im nation, et si le charme de la nouveauté ne céda place au charme de l'habitude.
II 7 a des esprits qui sont incapables de pa de l'un h l'autre , pour qui le nouveau n'appi pas à se transfonner en accoutumé, qui ne sa' que respirer la fleur de toutes choses, et n'ain pas à laisser mûrir leurs goûts et leurs attai ments. Une imagination trop vive les entraîne f cesse d'objets en objets; ils changent de lie d'études, d'amours, d'amitiés ; ils craignent tar monotonie, qu'ils redoutent toule fisilé. Ils n point d'Age, ils fuient la vie domestique, l'i mite ; ils s'éloignent des aiïaires ; partout où il i se fixer, s'établir, suivre une route tracée, revi le lendemain dans le sillon de la veille, ils s' nuient, ils ne sont pas à leur place. Hais il vient temps où la nouveauté elle>méme n'est plus a velle, et celte éternelle superficie des choses am à son tour la satiété et l'ennui. On s'étonne qui
variété soit monotone; on voudrait pouvoir goûter du plaisir de la stabiHté; l'habitude elle-même de* vient à son tour une nouveauté dont on aimerait à jouir; mais il est trop tard, le pli est pris, Timagination ne sait plus se fixer ; elle s'ennuie de la mobilité, mais elle n'en peut supporter le remède. Ainsi recueil de ce goût si vif et si naturel est la légèreté, la frivolité, l'inconstance.
Le charme de l'habitude est d'une nature bien différente, il s'insinue en nous lentement, doucement, insensiblement. Il nous a liés et captivés avant que nous ayons commencé à nous en apercevoir. A mesure que nous habitons le même lieu, que nous faisons les mêmes actions, que nous voyons les mêmes personnes, il s'établit entre nous et tous ces objets des liens dont nous ne sentons la force que lorsqu'il faut les rompre : c'est ce qui fait que le nouveau que nous venons de dépeindre si charmant, nous est au contraire quelquefois extrêmement pénible ; pour qu'il nous plaise, il faut qu'il n'ait rien de contraint ; il faut qu'il soit un divertissement et non un renversement de nos habitudes. Il est agréable de parler de temps à autre une langue étrangère; il est cruel de renoncer pour jamais à sa langue maternelle. Il est doux de'
voyager; il est d'ordinaire pénible de changer de domicile. Il est agréable de faire des connaissances nouvelles : il est insupportable de changer d'amis. Ainsi rhabilude acquise nous permet bien des intermèdes et des diversions, pourvu qu'il soit possible de la reprendre et de nous y rattacher, quand nous le voudrons; mais elle se révolte contre un changement absolu et contre les tentations et les velléités d une habitude nouvelle.
L'empire de l'habitude ne semble pas se rapporter à l'imagination, et cependant c'est de là qu'il nait , non moins que la passion de la nouveauté : c'est l'imagination, qui nous représentant tantôt des images nouvelles, et tantôt les mêmes, d'une part s'égarant d'idée en idée, de l'autre liant entre elles d'une manière uniforme des idées acquises, détermine à la fois en nous ces deux goûts si différents, et qui ont l'un et l'autre leurs fondements dans notre nature : le goût du changement, et le goût de l'uniformité. Chez quelques-uns l'imagination volage est tournée sans cesse au changement : ils sont vifs, aimables, légers, amis du nouveau ; chez d'autres, l'imagination revient sans cesse sur les mêmes images , et creuse toujours davantage le$ mômes sillons : ce sont les esprits réglés, sérieux,
Od PHILOSOPHIE DU BONHEUR.
méthodiques et quelquefois môme profonds^ lorsqu'ils joignent Tactivité de Tâme à ces dispositions régulières. Enfin, ce qui \aut le mieux et pour le ca* ractère et pour le bonheur, c'est un certain mélange de ces deux genres d'imagination. Grâce à l'uni la vie a de la constance et de la suite ; grâce à l'autre, du mouvement et de la variété ; le caractère acquiert à la fois de la force et de la grâce, il sait à la fois rester fidèle à lui-même, et s'acçom-. moder aux circonstances et aux inclinations diverses des autres hommes. Il ne connaît ni Tentêtement, qui est l'exoèa de l'esprit d'habitude,, ni la dissipation , qui est Texcès de l'esprit de nouveauté ; et dans un mélange heureux de fermeté et de souplesse, il imite la nature, qui n'est jamais semblable à cUe-mème, malgré l'éternelle uniformité de ses lois.
Lorsque l'imagination manque, de la puissance d'éveiller de nouvelles images, ou lorsqu'elle est renfermée dans un cercle trop étroit, l'empire de l'habitude, n'ayant plus de contre-poids, se change en tyrannie et devient ce que l'on appelle d'un terme méprisant la routine ; c'est une activité mécanique et minutieuse, qui, tournant toij^ours dans le même œrclei devient incapable de rien inventer»
LMMÂ6INÀTI09. 07
ou de rien goûter en dehors de cette étroite en- . ceinte. La routine a horreur de tout ce qu'elle ignore : elle frémit du moindre changement, de la plus timide nouveauté. Elle crée de ces existences engourdies, endornlies, semblables à des rêves de somnambules. Une monotonie assoupissante se répand autour d'elles : elles promènent Tennui partout où les porte leur pauvre et triste activité. Quelquefois elles trouvent le moyen de s'agiter dans cette étroite enceinte de leur imagination et de leurs passions. C!omme il y a une routine languià- 'Saute et paresseuse, il y en a une , inquiète et tracassante, toujours en mouvement, mais tournant sur elle-même sans objet. Cette sorte de routine remuante est la plus choquante de toutes, car si l'uniformité exagérée peut avoir quelque prix, c'est au moins en procurant. la paix et le calme; mais joindre les agitations de l'inconstance aux servilités de la routine, c'est périr par tous les endroits.
Le goût de la nouveauté et l'empire des habitudes se remarquent dans les sociétés comme dans les individus : de là naissent ce que l'on appelle l'esprit de conservation et l'esprit de changement ; il y a parmi les hommes des habitudes et des dispositions constantes, qu'il faut ménager en politique :
C8 PniLOSOPIlIE DU BONHEUR.
c'est en quoi les conservateurs ont raison; mais il y a aussi des dispositions changeantes, des faits nouveaux, des besoins nouveaux d'opinion et dimagination même : c'est ici que triomphent les amis du changement. Mais il ne faut exagérer ni l'un ni l'autre de ces deux principes : l'homme n'est ni toujours semblable à lui-même, ni toujours difTôrent de. lui-même : il est également injuste de lui impose^ malgré lui des nouveautés dont il n'éprouve pas le besoin, ou de l'enchainer à une immobilité contraire à sa nature. Dans un grand homme d'État, le goût de l'ancien et le goût du nouveau doivent se mêler dans une juste mesure ; il doit aimer à la fois la tradition et le progrés : savoir discerner le point juste où l'un et l'autre peuvent coïncider constitue le génie politique. Mais, comme un tel génie a toujours été très-rare, il s'est formé dans les temps modernes, chez presque tous les peuples éclairés, deux classes ou deux partis , qui sous des noms différents représentent ces deux dispositions fondamentales du cœur humain et de la société. Les uns expriment le besoin du repos, et s'appuient sur l'esprit de tradition ; les autres expriment le désir du changement, et prennent leur levier dans l'imagination avide des multitudes : de
L^IMâGINâTION. 60
ces débats sortent, quand les peu])les sont sages, des transactions justes et opportunes. Le bonheur d'un peuple , comme celui de l'individu , consiste donc dans une combinaison heureuse de l'imagination en mouvement et de l'imagination en repos.
On voit que l'imagination, loin d'être contraire à l'action, comme on le croit d ordinaire, lui est indispensable et se mêle à tous nos principes d'activité : il est aussi impossible 5 l'homme d'y renoncer qu'à la vie même. Mais, lors même qu'elle no serait, comme on dit, qu'une enchanteresse, et qu'elle servirait seulement à orner et à. embellir la vie, qui ne rendrait grâce à cette faculté divine pour les distractions et les soulagements qu'elle nous procure ? C'est le superflu sans doute, mais c'est un superflu nécessaire.
Condamné à une vie étroite et bornée, enchaîné par une volonté supérieure pendant un temps qu'il n'a pas choisi, dans un cercle qu'il ne peut franchir, l'homme aime à deviner un autre monde que celui qu'il habite, une autre existence que celle qu'il mène laborieusement, et se plaît aux combinaisons chimériques d'une imagination capricieuse. Lorsque par un matin frais et doux vous avez monté lentement une côte d'une modeste hauteur, et qu'à
7Û PUILOSOPHIE DU BONHEUR.
demi fatigué, vous arrivez à un chemin uni, voilé par un jéger ombrage qui laisse une échappée sur le vallon? arrêtez-vous un instant, fermez le livre qui vous avait aidé h monter le sentier sinueux, aspirez librement l'air qui apporte la vie et la joie, et lâchez les rônes à Timagination et à Tespérance. Les idées les plus douces se succèdent d'abord con* fusément dans l'esprit, rien de précis n'arrête et ne fixa l'attention ; seulement un sentiment de vague bonheur remplit et inonde Tâme; mais peu à peu les idées se précisent davantage; le tableau se dessine et se fixe ; l'objet le plus habituel de vos désirs tlotte devant vous, entouré par un mystérieux prestige, de tous les objets ratissants qui vous entourent : les choses présentes et absentes, réelles et possibles, chimériques même, s'unissent pour former ces délicieux romans que l'on appelle des châteaux en Espagne. Ne dites pas que ce sont des rêves : car est-ce un rêve que* le plaisir exquis dont ces illusions è demi volontaires sont la source?
Cela même est un bien que je goûte aujourd'hui.
Par ces rêves j'augmente et je multiplie ma vie : j'y fais entrer d'autres objets, d'autres lieux, d'autres personnes. J'embellis le décor qui est
devant mes yeux, par les perspaclives indéfinies que mon imagination y ajoute. Rêver c'est encore vivre.
On médit beaucoup du romanesque; et j'avoue que le romanesque ne peut être que la distraetion de la vie, et qu'il est insensé d'en faire le fonds. Mais, dans ces limites, quelle charmante chose que le romanesque I Franchir les limites étroites qui nous enserrent, rompre la monotonie des occupations de chaque jour, briser les diatnes de fer qui nous retiennent dans la sévère prison de la vie rérile, et voguer dans les espaces enchanteurs du possible, voyager en esprit, brâier l'espace et le temps, faire paraître à l'esprit ravi des lieux fan* tastiques, créer des aventures imaginaires, s'y ftfire un r61e noble et brillant, évoquer des personnages d'invention, rassembler dans un même lieu et dans une même action toutes les personnes qui nous plaisent, et qui sont ëéparêes par mille obstacles, et sans arrêter les traits précis du tableau, qui perdrait son charme par trop de réalité, de tous ces éléments épars se composer une esquisse indécise et flottante, qui change à chaque seconde et dont nous écartons avec précaution tout ce qui peut faire ombre et gâter notre rêve ! De tels plai-
79 PHILOSOPRIE DU BONHEUR.
sirs n'appartiennent qu'à la jeunesse. Plus tard, on cherche à en réveiller avec eflbrl le charme afTaibli, mais on ne remue que des cendres.
Hais, dira-t-on, ce bonheur d'imagination n'est qu'un bonheur imaginaire ; il n'a rien de solide et de vrai, puisqu'il ne se compose pas de biens effectifs, mais seulement de biens rôvés. A ce compte Thomme qui dort est heureux, si ses songes sont agréables : les illusions de l'ivresse ou des narcotiques sont de vrais bonheurs, et l'état le plus heureux serait une folie riante et aimable qui passerait sans effort et sans interruption d'une chimère à une autre, dans une joie intarissable. Mais alors pourquoi les hommes plaignent-ils ces fous si satisfaits de leur sort? Pourquoi nul ne voudrait-il échanger son état, quelque pénible qu^il soit, contre une folie heureuse? Pourquoi méprise-t-on les erreurs de rivresse? Et pourquoi enfin les songes les plus agréables nous paraissent-ils vides et de peu de prix? Vous ne voyez pas, nous dira-t-on, qu'ici vous changez de principe sans vous en douter ; c'est le plais<r que vous prenez maintenant pour mesure du bonheur, au lieu de la valeur réelle et Jnirinsèque des biens possédés. Autrement il faudrait rejeter les biens d'imagination, comme n'ayant
I/IHAGINATION. 75
oiicunc valeur par eux-mêmes, quoiqu'ils puissent nous procurer quelques plaisirs.
Je réponds d'abord que parmi les divers emplois de l'imagination, il y en a déjà au moins un, qui peut être justifié par la raison et qui procure à rhomme des biens aussi solides et aussi précieux que tous ceux que la réalité peut oflrir : je veux parler de ce monde fictif, créé par l'imagination, conformément aux lois du vrai et du beau, et qui, en multipliant le nombre des objets aimables, augmente non-seulement nos plaisirs, mais en même temps les puissances de notre âme. Par la poésie et par les beaux-arts, l'imagination évoque des êtres que la nature semble avoir oublié de créer; ou bien elle fait paraître à chacun de nous, resserré dans les bornes les plus étroites, toutes le^ forces et tous les aspects de la vie. Or c'est une des conditions du bonheur humain de voir et de connaître beaucoup de choses, ou au moins de pénétrer aussi profondément que possible dans ce qu'on connaît : c'est là le service que nous rendent les beaux-arts. Tantôt ils nous révèlent certains aspects de la nature, ou de la beauté humaine, ou du cœur humain, que nous ne connaissions point; tantôt ils nous expriment l'âme et l'esprit des
leur pensée, leur âme, leur sens, loul est occupé, ému, entraîné; s'ils sont rassemblés, leur joie éclate par des transports, des applaudissements r quelquefois Témotion leur tire des larmes, et comme saint Augustin à la lecture du quatrième chant de YÊnéide, ils se demandent comment il se fait que les pleurs soient si doux.
Dans la nature elle-même, dans ce monde que rhomme n'a pas fait, et dont il n'est que spectateur, c est encore l'imagination qui nous fait goûter et aimer la beauté. Les beautés de la nature ne se composent pas seulement en effet de formes sensibles , et d'accidents agréables : c'est Tharmonie de ces formes, c'est la puissance secrète manifestée par ces accidents, c'est un je ne sais quoi de mystérieux et d'indéfinissable répandu partout qui nous émeut, nous transporte ou nous enchante, c'est enfin une singulière affinité entre la vie de la nature et la vie de notre âme* or, ces puissances; ces affinités n'ont rien à dire à celui qui ne voit les choses qu'avec ses sens, ou qui en détruit l'unilé vivante par la sécheresse de l'analyse.
Il y a entre Thomme et la nature une harmonie secrète et inexplicable ; les aspects du monde visible ont une correspondance merveilleuse avec les
L1NÂ6INATI0N. 77
impressions et les mouvemenls du inonde intérieur. La hauteur étonne, la profondeur attriste, Tinimensite transporte; les fornles aiguës, échancrées, escarpées, rappellent à l'âme les combats déchirants de la passion et du chagrin : les formes molles et arrondies inspirent une meilleure rêverie, ou une douce sérénité , l'uniformité d'un plan trop prolongé endort les mouvements de l'âme et là plonge dans une contemplation languissante :
l'heureux mélange de la ligne droite et de la ligne courbe dans un cercle proportionné nous donne des sentiments doux et enjoués, et éveille en nous Tinsouciance et l'espérance. Au langage de la forme s'ajoute celui delà lumière et de la douleur. Quelle fraîcheur et quelle jeunesse, quelles belles résolutions s'éveillent dans Tâme aux premiers rayons du malin, aux premières splendeurs du printemps, au doux éclat du soleil des champs ! Quelle joie mélancolique, quelles émotions rêveuses et tendres, quels beaux repentirs, quelles touchantes espérances fait naître en nousie soleil qui décline soit vers le soir du jour, soit vers le soir de l'année, et enfin même au soir de la vie I La nature est le plus grand des artistes : elle a des tableaux d'un dessin jfjcomparable, et qu'çUc recouvre dos covilçyrs les
plus dôute^ et lêô plUs ftclâtatites ; elle a des ôbti* structions d'une atidacd et d'uhe majesté sans égale, d'une légèreté et d'une grâce que Tarchiiecture gothique rappelle sans y atteindre; elle a de^ statues vivantes, où la beauté de la forme s'unit à toute la puissance de l'expfessîon : elle a des pantomimes admirables jouées en perfection par les personnages les plus naïfs et les plus fins, les plus doux et les plus terribles, avec des décors éblouissants et des machines de théâtre préparées par la mécanique la plus subtile. Enfin elle a des concerts et des symphonies, qui surpassent et la science de l'Allemagne et les mélodies' de l'Italie. Et de toutes ces merveilles, la plus sublime est encore le spectateur lui-même, à savoir l'homme qui, ému et ravi par toutes ces beautés, y ajoute à son tour par la puissance de son cœur et de son imagination et se procureàluî-même désenchantements nouveauxpar les formes, les couleurs, les accords, les voix, les mouvements et les poses qu'il invente, inspiré par l'amour du beau et par le désir de surpasser la nature elle-même.
Ce n'est pas seulement la nature, ce sont les lieux habités, les villes elles-mêmes, qui s*animent et se transforment à nos yeux par la puissance de
L*IMâGINATION. 70
rimaginaiion. Combien de fois m'est-il arrivé de me rendre sur les bords du Rhin, à la petite ville de Eehl, assez triste endroit ; car excepté la vue du Rhin qui y coule splendide et superbe, le lieu est plat et maussade, et la roule qui y conduit n'a rien de varié ni d'original. J'aimais cependant cetteipromenade ; mais, chose singulière, lorsque le temps était beau je n'y trouvais aucun plaisir; je ne Tai* mais pas davantage les jours où s'y réunissent de nombreux visiteurs. Non, ce qu'il fallait pour m'y plaire, c'était un temps gris et terne, la neige sur les montagnes qui bornaient l'horizon et sur les toits de la petite ville allemande ; mais surtout il fallait qu'elle fût déserte, et que, semblable à ua lieu de théâtre classique, elle pût être pour moi le symbole de la terre allemande^ et non tel ou tel lieu particulier ; si je pouvais alors m'y rendre 6oli« tairement avec un Faust ou un Kant^ j'allaiâ me cacher dans le coin de quelque taverne remplid de fumée» où j'entendais sans les comprendre les sons rauques et gutturaux des citoyens du pays ; je m'étais donné l'apparition de l'Allemagne dans un. lieu par lui-même insignifiant ; je la sentais s'em-* parer de mon imagination et de mon esprit, je • comprenais sa poésie, sa philosophie ; puis^ rêve*
80 PHILOSOPlilË DU BONHEUR.
nant sur mes pas, traversant la ligne idéale qui sert de frontière entre les deux pays, j'avai:: eu en quelques heures le sentiment vif et profond du contraste de deux grandes nations. Combien aussi aimais-je la vieille ville de Strasbourg, avec ses maisons inégales, à mille couleurs, jaunes, vertes, rouges, ennemies irréconciliables de tout alignement, avec leurs toits à cinq étages, plus grands que la maison même, symbole du génie domestique de r Alsace, et souvenir du temps patriarcal. Cette ville si rebelle à la ligne droite, c^était pour moi le moyen âge : je le devinais, je le comprenais, je l'aimais à travers ces vestiges, qui ne sont plus que des formes et des apparences. L'originalité du passé apparaissait à mes yeux complaisants, dans toute sa beauté naïve, et la froide géométrie des sociétés modernes n'obtenait plus de moi qu'une sèche admiration et une estime indifiTérente.
Home pour s'intéresser aux hommes, l'imagination est nécessaire : il faut que l'esprit aille au delà des apparences et des phénomènes, qu'il se représente vivement la personne intérieure, et les ressorts secrets qui animent son être et déterminent toutes ses actions. C'est ce qui est impossible sans imagination. Sans elle, les hommes ne sont
LMMÂGINATION. 81
que des ombres fugitives qui ne laissent aucune trace dans notre souvenir, ou des quantités abslrailcs toutes à peu près semblables et qui ne diffèrent pour nous que par les diverses combinaisons où elles entrent. Mais pour ceux qui s*intcressent véritablement 'aux hommes, chacun a sa physionomie, sa vie propre. Les accidents extérieurs ne sont que les signes de leurs mouvements sccrels et des passions qui les agitent. C'est l'imagination qui évoque en nous ces figures si vives, si précises, si éveillées : c'est elle qui conduit les pinceaux d'un Retz, d'un Saint-Simon, d'un Bruyère; sans elle, la nature n'a pas de couleur, les hommes n'ont pas de physionomie, la vie s^eflace et s'éteint en dehors de nous et même en nous : c'est elle enfin qui nous attache et nous intéresse à nous-mêmes; et la puissance de vivre, s'augmente par la puissance de se représenter sa vie.
Enfin, l'imagination tient le milieu entre les sens et l'entendement ; c'est grâce à elle que l'homme passe du monde visible au monde invisible, par l'intermédiaire du monde fictif et idéal : grâce à elle, les passions s'épurent et s'ennoblissent et, des objets grossiers qui nous entourent, s'élèvent à des objets plus purs et plus parfaits, qui conduisent à
M PHILOSOPHIE bn BONHEUR.
leur tour h d'âtitt*ei^ objets» plus parfaits encore : si nous n'eussiofis jamais aimé ces fugitifs fantômes, qui sait si notre cœur se fût attaché à ces essences solides et seules réelles, la justice et la vérité? L'imagination dégage notre âme des enveloppes iQurdes et grossières qti! la font peser vers la terre, et lui permet de voler vers un autre monde : c'est le chemin de riiifini.LesChamps-Ëlysées des anciens n'avaient rien de réel et dé solide, et cependant ne valait^l pas mieux pour eux se créer un paradis d'imagination que de retioncér â toute espérance, et d'enfermer tout leur éirè entre le befcèau et la tombe ?
En plaidant là toiisô de l'imagination, je nfe veux pas en méconnaître les maux et les périls. Hâ!s il est permis de dire qiie cëS Maux ne i^nt presque jamais imputables ft ritiièginâtiott téuttè Éeule, et se confondent en général avec ceux des passiôfis dont nous dlons bientôt parler : car ce h'est qu'en agissant sur lestmssiotis que l'imagination entraîne et égare la volonté.
Cependant, il est un mal qui semble naître plus particulièrement dé Titn aginàtlon même et lui appartenir en propre i c'est le mal qui éuit l'abus dé la rêverie, et le mol abandon de l'âme à des vision j
inutiles. Noiis atons vu le charme des rêves et des illusions; mais que leurs douceurs nous sont funestes si nous n'Avons pas assez de courage et d'énergie pour lioUs arrêter à temps sur cette pente rapide et glissante ! Celui chet qui l'imagination est devenue maîtresse, s'ennuie bientôt de la perception des choses réelles et présentes : la netteté et la précision des idées lui déplaisent ; Tes sehtiments clairs, simples et naturels lui répugnent; la vie réelle et èés dè^oits les plus sérieui lui deviennent odieux et ihsuppôrtablés ; il n'aime que le vague ei le mystère, et la vapeur de ses creuses conception» Itii parait avoir quelque chose de divin ; peu à pèil il perd le pouvoir de se posséder lui-inéftlë^ de dirn ger son esprit et sa volonté ; 11 n'a plus de prise su^ ses idées; elles s'encHafrientets'etitralnentaveouné liberté qdë rien iie peut plus discipliner ni réfréner < Réduit à une telle servitude, Tbomme devient in* capable d'agir et de vivre ràisoniiablement. La sagesse des desseins, la persévérance dans l'exécution^ la clairvoyance et le tact dans la recherche des moyens pour arriver au but, tieh de tout ceitt n'est possible dans un être ainsi dominé. Ohet lui^ rênefgte jti'est que factice et pas^gété; ou dtt^ itKMïïs elle est incauable de s'arrêf^ Idfigtemps ati;
84 PHILOSOPHIE DU BOpEDR.
même objet : de là des caractères capricieux et fantasques, ou énervés et languissants, dominés à la longue par les sens ou de grossières passions.
L*abus de Fimagination a encore pour effet de produire une sorte de tristesse rêveuse et languissante quinait du sentiment vague du poids de la vie, et de la vue indistincte des maux dont elle est la source. Cette tristesse a cela de particulier, que lorsqu'on ne l'éprouve que dans une certaine mesure, elle a je ne sais quoi de doux et d'enivrant qui la font préférer, par ceux qui en souffrent, même aux plus vifs plaisirs. N'offrez pas à ce riveur solitaire d'échanger les indicibles émotions de l'âme attendrie et attristée contre la joie bruyante d'une fête, d'un spectacle, d'un banquet. C'est alors qu'il souffrira, obligé de contraindre son cœur à Teffort de la volupté, lorsqu'il ne demande qu'à s'abandonner aux langueurs de la tristesse. Mais attendez bientAt, ces joies singulières et ce qu'un écrivain de nos jours appelle ces exquises douleurs^ n'ont de prix qu'au commencement : car aussitôt qu elles ont occupé l'àme tout entière,'qu'elles l'ont subjuguée et abattue, elles produisent les maux les plus amers et un ennui sans fond : elle a voulu jouer avec la douleur, et la douleur à son tour se joue d'elle, et
riMAGINATIOIV. 85
la précipite de déception en déception, d'erreur en erreur et de chute en chute. Bientôt nous voyons ^ tous nos projets avortés, toutes nos espérances trompées, tous nos désirs contrariéSi, Avec l'Age se refroidit la faculté de vivifier toutes choses et de colorer par l'espérance le jour de demain. L'imagination se retourne contre nous et emploie à nous nuire cette même force qu'elle nous prétaFt auparavant pour notre plaisir et pour notre bien. Tout se noircit et se voile à nos yeux. La lumière et l'air pur n'ont plus de charmes pour nous : les jours, en s'ajoulant les uns aux autres, nous enlèvent Tun après l'autre quelques illusions, et nous ne sommes plus retenus aux choses que par les liens de la nécessité et de l'habitude.
L'imagination nous a été donnée pour embellir la vie, et non pour la couvrir d'un voile funèbre ; pour faciliter l'action et non pour endormir , engourdir, amortir notre activité ; pour nous donner le pressentiment d'un monde meilleur, et non pour nous désenchanter de celui-ci ; enfin pour soutenir nos affections et venir à l'appui de nos devoirs, et non pour dessécher notre cœur et désarmer notre vertu. L'homme par l'imagination s'élève au-dessus de la vie des sens , et c'est par là qu'elle est
86 PHILOSOPHIE Dt) BONHEUR.
bonne : mais il abuse des bienfaits mômes de la nature, s'il eii Tait la souveraine de sa vie, au lieu de ce qu*elle doit être, la noble auxiliaire du cœur et de la raison;
C'est ici qu'il faut faire (quelque part au tact et au discernement de chacun. La vie humaine ne peut pas se régler comme une mécanique ; et il y a toujours la part de la liberté. Des occupations réglées et précises $ des devoirs sérieux, des études sévères seront nos grands remèdes contre cette folle du logis. Que si, après avoir pris toutes ces précautions, cette faculté divine entraîne avec elle des blessures inévitables, nous dirons d'elle ce que Montesquieu a dit de la liberté : «( tl faut en payef le prix aux dieux. :^