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CHAPITRE PREMIER

Slu IDroit l»e6 pamxe^.

La vie du pauvre se consume dans les fatigues des sens et s'ébat dans leurs jouissances; privé de toute bonne habitude , dont le marasme émousserait leurs aiguillons , de tout besoin d'estime, qui le retiendrait au moins dans l'hypocrisie de la moralité , il cède sans pudeur à des appétits que la privation exalte encore. Son intelligence étouffe dans sa chair et ne dégrossît

ses plaisirs d'aucune de leurs brutalités * ; sa raison ne tente rien contre leurs emportemens, la réflexion ne lui apprend rien de leurs conséquences : la propriété, c'est un fait éhonté, que lui vole le monde , l'ordre , une force désordonnée qui le courbe sous sa verge de fer, et il poursuit de sa haine la société, dont il ne sent que l'étreinte et les meurtrissures ^. La

' Le pauvre irlandais se marie comme un mâle s'unit à sa femelle. Report on the state of Ireland , p. 208; ad Report on Emigration, p. 61.

* Dans le comté de Tîpperary, il y a un individu mis en jugement sur 85, dans le comté de Dublin , sur 81 , dans le comté de Limerick , sur 58 , et c'est là où les pauvies sont le plus nombreux ; dans le Danemark , au contraire , y compris le duché de Lauenbourg , il ^'y en a que 57 ,000 sur 1,700,000 habitans, 3 i/3 sur 100 (Lawatz , Ueber Arnien:=,Kolonien , S. 20) , et dans les trois duchés de Schleswig, Holstein et Lauenbourg , il n'y a eu , en 1819 et 1820 , que 622 criminels , moins de I sur 1,120 (les trois duchés contenaient 697, ooq habitans , tW., S. i3). Le 3i décembre 1828 , il y avait ^ dans les prisons au Danemark", im condamné sur 853 habitans j en Nonvége , un sur 1 1 54 (Noeshe Rigskcnde^ 1829, n** 70), et en Suède, un 1,1 4© (Julius, Jahrb, sQchs Hef. i83o, S. 366). Ce n'est pas cependant, comme nous l'avons déjà dit , que nous nous fassions la moindre illusioA sur la valeur de ces preuves statistiques^.

▼îe lui avait été donnée pour que sa moralité s'y développât dans la lutte y et il ne suffit pas à la misère de prêter main-forte à l'attaque et de désarmer sa résistance, elle lui ferme l'arène avant qu« son œuvre d'homme soit terminée '; rÉtat peut-il rester neutre dansée débat^ où le physique engage le moral avec lui? Chargé de faciliter à tous la destination commune, lui doitil secours contre les choses , comme protection conU*e les personnes ? La philanthropie n'a rien

' Si la mortalité n'est pas partout aussi directe qu'en Irlande, on ne peut cependant se refuser à croire à l'influence de la misère sur la durée de la vie : le premier arrondissement municipal de Paris, qui est le plus riche, a une mortalité de i sur 5o , et le douzième , qui est le plus pauvre , de i sur 2*4 ; dans les riches départemens, elle est de i sur 4^, et dans les autres,' de i sur 33 (Docteur Villermé , Journal des Débats du 19 février 1826). Voici ce que l'on trouve sur les effets de la misère en Irlande , dans le Report of Evidence , taken before thc sélect Committee ofthe House of Gommons , on the state ofthe poor in Ireland , july i83o : I fear very many of them perish. Q. 6,257. — A vast number of them hâve perishedfrom want. Q., 4>364. — In the course of twelve months , there were not ten families of the thirty surviving. On est allé jusqu'à dire que plus de mille persoime? mouraient de faim, chaque année, en Irlandr

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à dire ici^ c'est à la philosophie de répondre \ La justice matérielle préside encore aux ju* gemens de l'humanité; elle frappe aveuglément sur les faits ^ parce que leur signification reste insaisissable dans la conscience; sitôt que la force morale a faibli , n'importe la puissance qu'elle avait témoignée , la chute est constatée, et la moralité condamnée; si l'on avait le' cou-

(de l'Absentéisme et de son influence sur le maUUse de l'Irlande , trad.^ Reuue Britannique) ; heureusement que l'exagération est évidente.

' Beaucoup de publicistes ont soutenu l'opinion diamétralement opposée à la nôtre : de Foe, Spense, Baudeau : Tous les Trais pauvres ont un droit réel d'exiger leur vrai nécessaire , Idées d^un citoyen sur les besoins des vrais pauvres, p- i6gi ; Blackstone, qui déclare que les pauvres ont un droit légal à être nourris , dictated by the principles^of society; Paley : When this partition of property is rigidly maintained against the daims of indigence and distress , it is maintained in opposition to the intentions of those who made it ; Whitebread , House of Com.9 19 febr. 1807 ; Raynal, qui dit qu'avant toutes les lois sociales y l'homme a le droit de vivre ; Montesquieu, Esp. des lois, hv. xxiii , ch. xxix ; M. Livingston, Rapport sentant (f introduction au Cpde de réforme et de discipline des prisons , pp. SS-Sg, 4^-47 > trad. de M. Lucas, etc., etc.

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rage de sa logique , par une profession ouverte de stoïcisme , on proclamerait l'égalité des circonstances devant la loi. Que Thomme tombé se rassure 9 de tels arrêts n'ont à attendre que la saacdon du bourreau : l'acte en lui-même est ind^érent^ c'est son agent qui le criminalise; ôtez la volonté^ c'est une imprudence^la liberté, c'est un hasard* Quand, plus souvent qu'un autre, le pauvre succomberait à de$ séductions {dus grossières, là violence de ses tentations l'excuse, sa - résistance l'absout; jusque dans sa faiblesse, il peut se montrer plus fort que l'homme retenu par l'opulence dans la facile pratique de vertus sans combat; l'épreuve prime son résultat , la moralité triomphe de sa souffrance, et pour qui, tout absorbé dans les nécessités physiques de la vie , ne comprendrait ni la gravité de son action , ni son caractère, nulle responsabilité n'en retomberait sur la conscience. L'absolu du devoir n'est point son identité; partout où il apparaît, sa parole est aussi tranchante, son obligation aussi décisive; mais il s'individualise dans chaque personnalité, s'acconunode à chaque siècle , se proportionne à chaque progrès; et il gi'andit de peuples en peuples, il s'élève de classes en classes, d'indi-<^

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vidus en individus. Si^ dès l'abord, une loi de la nature humaine eût complété ses développemens dans toutes les consciences ^ avant de se mettre à la tâche y l'œuvre de la ciyîlisatjion eût été terminée. Certes , le corps de l'acte n'en garde pas moins une haute importance pour l'État; il l'accuse d'imprévoyance ou d'impuissance , et son danger effraie , son mauvais exemple corrompt^ le désordre qu'il apporte dans 1^ société réagit sui: les rapports de ses membres , et les fausse; mais c'est un fait social qui ne donne ouverture à aucui^ droit personnel ; le gouvernement n'en prei^d connaissance que dans l'intérêt général ; et l'indigent ne saurait en exciper et se réclamer de ses fautes pour se fa^ire moraliser par des secours publics.

L'humanité ne se garde pas assez des préoccupations de l'état sauvage : la valeur de la vie n'est point dans sa durée ^ elle est dans son emploi. Quand l'homme croyait pourrir tout entier dan$ sa fosse , c'était raison d'asservir l'existence à la crainte de la, mort; mais l'immortalité admise y ce serait folie de mettre son but dans une de ses formes. La responsabilité de tous ses actes, la valeur de chacun de ses détails l'ont désintéressée du terme de son épreuve, sa lon-r

gueur ne moralise point, c'est l'énergie qu'on y déploie, et là souffrance qu'on y accepte; si le temps a manqué à la victoire , le juge en tient compte; la justice n'est point une abstraction qui s'inscrive daAs une formule inflexible^ c'est un jugement spécial, basé sur les faits et motivé par les circonstances. A moins d'être bien inconséquent à son principe, le devoir de faire durer la vie entraînerait plus loin qu'on ne le suppose; puisque ce n'est point la raison qui réclame pour sa destination , ce sera le sensua lisme pour ses jouissances, et on lui devrait aussi d'écartei* toutes les amertumes qui l'abreuvent, toutes les douleurs qui le frappent. Une faute ne reste point isolée et perdue dans un présent qui va passer; après que les motifs sensibles ont vaincu le sentiment moral, par un dernier éfibrt, il les menace du remords^ et le remords, c'est une douleur, dont il appartiendrait à l'État de bannir la crainte. Les prohibitions de la conscience ne sont point des caprices, l'acte qu'elle proscrit détourne l'individu de sa destination, et s'oppose au progrès de la société; il provoque sa mésestime, son mépris, sa justice, et parce que le coupable souffre de ses conséquences, l'État s'efforcerait de les suppri-

mer y de retirer à la morale sa sanction humaine et son mobile sensible ; souvent les besoins physiques eux-mêmes sont un moyen matériel de repentir, sinon de 'remords; la vie ne se déclarerait pas méme> indifférente à la moralité, elle se poserait en antagonisme direct avec «lie.

Il y a des soufirances de fortuné qu'on n'a point encourues par son fait, des malheurs de naissance qui prennent leur victime au hasard; en la plaçant dans le bonheur, la destination de Thomme dépendrait] de circonstances étrangères, la liberté n'aurait plus de sens, la conscience se trouverait en contradiction flagrante avec le but de la vie , Thumanité se dissoudrait dans une massé d'individus sans rapport aucun qui les associe, sans loi commune qui les généralise, et la Providence s'évanouirait dans l'aveugle fatalité de la force des choses.

Si la société est naturelle à l'homme (et à moins de nier la valeur de ses progrès, ou toutes les conditions de son éducation, il faut bien le reconnaître), elle est nécessaire, et, dans les temps les plus primitifs, elle avait déjà tous ses caractères essentiels et remplissait tous se^ devoirs. Les richesses sont des utilités dont la

possession par la force iiidivi4uelle a été sanctionnée par la raison générale; la société a précédé la propriété et Ta faite, ses premiers membres n'avaient donc pas de droit possible à sa charité; la force n'avait encore rien saisi qu'elle pût concéder , la raison, rien individualisé dont elle fit une aumône ;J1 fallait bien alors que chacun de ses pauvres vécût de son travail à ses risques et périls, et, depuis, ses progrès n'ont innové que dans sa forme; se créer un devoir nouveau, c'eût été réformer, sa nature, et se reconnaître pour un accident de l'histoire de l'humanité.

L'£tatgénéralise toutes les raisons passant par un même développement pour aboutir au même progrès; tous ses rapports possibles sont avec la raison , les besoins physiques n'ont point à lui demander l'exécution d'un devoir; il n'y a pas de pauvres pour lui, il ne connaît que des hommes; jamais d'ailleurs, la raison n'aurait rien de personnel à réclamer cpntre l'État, où elle est partie intégrante, ce serait réclamer contre soimême, et si le pauvre était resté en dehors de son unité , c'est que son intelligence tendait à un progrés différent , et qu'entre cet État et lui

tout lien manque de raison^ toute obligation de base.

Un droit est toujours absolu^ toujours entier, sans conflit ni transaction possibles avec aucun autre ; que le devoir de la société lui impose, en principe, de secourir les pauvres, sa charité ne connaît de limites que les besoins; il lui faut y employer toute son. action , y consacrer toutes ses ressources, se spécialiser à la classe des pauvres et mettre les riches à son ban ; ce ne serait plus un fait universel et humain, mais un accident démocratique dont le progrès n'aboutirait qu'à sa suppression. Elle n'intervient dans la misère individuelle que par des secours personnels, et puisque les richesses sont des acquisitions du travail, qui pourraient lui manquer^ son devoir d'en répandre largement en aumônes emporterait le droit de requérir du travail à son profit; en retour du pain des pauvres, elle usurperait la fortune et la liberté de tous se$ membres, et ses violences n'assureraient même pas encore l'accomplissement de sa tâche; l'emploi estdespotiquement régi par les circonstances; le capital le limite, la consommation le restreint ; il y aurait des temps où l'État ne suffirait pas à sa

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bienfaisance nécessaire' et^œla implique, un de«- Toir véritable reste toujours possiUe.

Ce n'est pas, d'ailleurs, à repaître les besoins grossiers qiie se bornerait son obligation; à moins de déniisr toute valeur à l'homme, il n'afficherait pas ce matérialisme impudent. Il y a auàsi des besoinsde l'espritqui facilitent lesdéveloppemens de l'intelligence et l'amélioration des mœurs, deis besoins fatctices qui naissent de ses habitudes^, du bien-^tre, et des exigences des autres; et ceui^là, la société serait encore plus strictement tenue à les satisfaire, ce sont les résultats de son action, les conséquences de ses progrès. Rien donc de précis dans la charité de l'État, chacun intèr-

' Il a été établi, pendant les années 18 1 5, 16 et i^;, qu'en fait le pays i^e saurait fournir les secours nécessaites à ceux qui ne peuvent pas travailler , ni de l'ouvrage à ceux qui le pourraient (Malthus , Essaj on Pop, 5th. éd., vol. n ) p. 35i). There exist(en Irlande) a very considérable proportion of able bodied and active lahourers beyond that number to which any existing demand for labour can afford employment ; Report on Emig,, 1826, p. I. ^

* Ce n'est pas la loi d'Elisabeth , qui est conséquente à son principe , c'est celle de Moïse \ De Pastoret , Bis-ioire de la Législation , t. iv, p. 92 ; Michaëlis , ilfo= siusçhes Reoht, § 142 , 2 Thl. S;' 439.

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prête son néoessaire à sa convenance; rien de fixe, la civilisation la modifierait Ums les matins; dans le débat^ qui s'engagerait incessamment avec * le pauvre sur l'étendue de son droit , qui serait juge, quand il ne pourrait le trancher par le cri de la faim ? L'arbitraire et la force» Le système, qui devait moraliser les classes souffratrtes, les froisserait par ses caprices^ les aigrirait par ses inégalités; ea lenr reconnaissant un droit , il T^podierait l'autorité des birafaits, en leur confé^ MUt une action ootitre l'État, il leur enseignerait â s'isoler de l'intérêt général dans des intérêts ëgoistes, et bientôt, sans regrets de la veille, sans soucis du l^demain , elles apprendraient que leur paresse est aux gages de ta société , et qu'à la fin du compte, c'est elle qui paie les mémoires de leurs imprévoyances.

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