CHAPITRE VIL
Atf &&raqirtiicf '
Tant que la peine, indifférente à son principe moral, nVvait point subordonné son influence
' Beaacoap d'aatears oot parie accidentellement des récompenses } mais nous n*en connaissons pas d'antres qui s*en soient occupés d'nne manière spéciale qne Draghonetti {Trattaio délie virtâ e d^ premj)^ Abicht {DU Lehrêvanden Beloknungen uiîdSirafen)^ et Bentham (Thé<h^ riê du Peines et des Récampenses).
Philosophie du Budget, n. 11
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sensible à une haute idée de justice, il était naturel d'appeler à son assistance tous les mobiles qui, comme elle, pouvaient intéresser la sensibilité aux labeurs d^une vie utile et régulière. L^action d'une société préoccupée des résultats matériels fàt restée bien inconséquente si à la prévention du mal elle nVùt ajouté des encouragemens au bien 9 elle devait compléter son Code pénal par im large système de récompenses nationales.
Cétait là cependant une grave entreprise : le droit est déclaré par la loi ; sous quelque forme que l'immoralité se réalise , la conscience publique la réprouve ; les deux élémens du crime sont connus du coupable, ils sont faciles à constater par le juge ; sans crainte de méprise, le bourreau peut appliquer la peine, sur la foi du législateur. Telle n^est point la condition de la récompense : sans une prescience de l'avenir, qui n^appartient pas à rhomme , renonciation de ses causes est impossible , et leurs titres à une reconnaissance officielle n'ont jamais qu\me légitimité de circonstance. Lorsque c^est le corps du service que rÉtat rémunère pour lui-même , souvent il ne trouve au bout qu'im hasard ; et cette loterie immorale ne s^arréterait même pas aux mobiles de
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IWe ; sa valeur serait soumise à de nouvelles chances aléatoires, indépendantes des intentions et des sacrifices de Tagent. Ce nVst point sa moralité seule qui détermine son importance sociale, c'est bien plus les circonstances au milieu desquelles il se produit et les conséquences qui s^y rattachent. Le tribunal des récompenses n^aurait ni loi qui limitât sa compétence, ni jurisprudence qui l'éclairàt; sans autre règle que son bon plaisir, il choisirait dans la foule des faits ceux qu'il lui plairait d'investir d'un privilège à la munificence nationale : car il n'est pas une seule vertu dont l'exemple ne soit salutaire, une seule spéculation heureuse dont les résultats ne deviennent utiles à la société ; ses décisions flotteraient d'oscillations en oscillations , passagères du jour au lendemain, mobiles d^un siège à un autre, et toujours, partout, frappées d'irréflexion et d'aveuglement. Tant qu'ils durent encore , les faits ne s'apprécient qu'au hasard, sur une influence locale ou quelque apparence éphémère. . Pour comprendre le présent il faudrait deviner l'avenir ; non l'avenir d'un jour, non la vie d'un homme, pas même celle d'un peuple, mais l'étenuté de la Providence. Treize an» après la bataille de Waterloo , xax illustre philosophe a pu démentir
1^4élp|ti^ 4e la Fraifç^ : au milieu dVm auditoire ^out peuplé de je^e$ gens dout les cils Inrillaient encore .4e nobles larmes pour un père ou un ami tqmbé sous I9, mitrfûUe anglaise , i) a pu la glori%r au nom de rjb.uii;ianité ; et les acclaiiiationB 4e «oi;i au4itoire ne s^adresstiient pas moins à la yénjté 4^ ^^ paroles qu^à leur éloquence.
|L^ récompenses que T^tat décimerait à de$ S^rvîpe^ ne pourraient dpw remplir le but de |eur institution ' : elles sont trop incertaines pour devenir d^ n^otifs déterminanS} tfop éloi-* g^ées de IVcte, trop étrangères à son mérite réel, pour qu§ la cpnscience publique saisisse leur i*9PPQr!t fit fpfi riptérét personnel y trouye des ^poQurag^ep^ su^s^qis } elles dépendent t^i^ oo¥f tinuellement 4u hasard pour ne pas édioir quelquefois; ^ àeç m^ins indigiiea , et ne point rejeter la déconsidération qui les j frappe jusque sur le Gouvernement qui les avait accordées. Si j^inais elles eqtraiçnt dans )a politique 4^un pecH
' Noos ne parlons pas ici des récompenses extraordinaires , décernées par des lois spéciales ane ou deux fois par siàde, pour des feits édatans, connas delà nation enttèiie ; fiUes ae songent poifit à intéresser la sensibilité des grands ho^n^fs qui 1^ powrment orffâter } ife$t an ni9]^en d'i\c^\oii mof^e ^ le re^ d^ la spci^.
ple^ Ce serait à la condition de négliger léè bir*- ' constances extérietares qui tiendraient à la fiitalité des choses, et de ne juger léè fints que par la wl-^ leur morale des hommes.
La vertu n^est point quelque d^K>uille opime que rhomme conquiert dans les luttes de la TÎe ; c^est un déreloppemèut libre et naturel ; c^est y pour ainsi parler, une végétation de la raisbU qui perce à travers la chair et s^étend ^xmttné^ meut dans le monde ; maié elle ne Ife domiiitt point; elle y peut rencontrcàr deà ôbMades ^tii ]A compriment , des impossibilités qui la refotdent' dans la conscience. Des manifestation^ sedKl^* données à de^accidens qu^dle ne Saurait ni vain^ cre ni prévenir ne font point son mérite , ne déposent même pas de sa valeur, et la récompensé ne prononce que sur le témai^[ttage dés sens, elle ne saisit qaW acte physique dont elle ne con-^ nait pas la cause et ne comprend pas le carac^' tère moral : lu encore ellef ne touronnerait qu'Hun hasard.
A quelque degré de la civilisation que Phomme se soit attardé, il reconnaît des règles de ton^* duite qui s^appliquent indifféremment à toutes les ccmditions sociales et s^imposent k toutes les positions de la vie : ces lois absolues, illeé tient
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de sa nature ; ce n^est point Toeuvre d^un législateur éphémère, dont le Code passerait avec les circonstances qui en auraient pris Tinitiative. Le devoir a donc un principe inné dans la conscience, il ne i^egarde point à ses conséquences, il ne s^inquiète point s^il marche à quelque destination réalisable dans la vie , il est lui-nnéme sa néces^ site et sa fin : tout but factice le détournerait de sa voie, toute récompense grossière souillerait sa pureté ; en s^alliant avec son principe, elle nierait sa puissance et révoquerait en doute son autorité. La vertu soldée perdrait bientôt son désintéressement et son indifférence des résultats ; de Tidée du devoir elle s^abaisserait au matérialisme des conséquences; ses luttes deviendraient des calculs mercenaires ; ses sacrifices, des spéculations à longs termes ; il n^ aurait plus sur ses autels déshonorés quW égoïsme soudoyé par la société.
Qu/elque étendu qu^il fût , le-fonds des récompenses s^épuiserait vainement sans suffire à sa tâche , si l'on reconnaissait à toutes les vertus le droit dy puiser à pleines mains. Il faudrait distinguer entre leurs titres différens , les distribuer dans des catégories diverses , et ce ne serait point leur grandeur morale qui les détermine-
rait : elle n^a pour témoins et pour juges que Dieu et la oonsdence ; souvent les actes que r<^inion publique salue de plus respectueux hommages ne couvrent que les emportemens d'une passion insensée y souvent les dévoûmens qui passent inaperçus dans la foule ont coûté des journées d^angoisses et de larmes de sang ; c'est à leur grandeur sensible que le législateur accorderait ses encouragemens , c^est-à-dire à leur grandeur apparente. L» tout serait d^éveiller l'attention, de mériter ou de surprendre les applaudissemens. A voir ainsi FÉtat récompenser les actes éclatans et mépriser les autres , la société en viendrait à ne plus croire à Fimportance des vertus modestes , ni au mérite des sacrifices obscurs ; elle se précipiterait tout entière à la recherche du clinquant, dans de Fhéroïsme de théâtre ; ce ne serait plus qu'une troupe de stoïciens fardés, qui se draperaient sur des tréteaux, et quand le vent dérangerait un des plis de leur manteau, on apercevrait l'orgueil qui tendait leurs muscles , et l'hypocrisie qui composait leurs traits. Tous les développemens de la vie de famille , tous ces efforts lents et opiniâtres qui travaillent dans l'ombre aux progrés de l'humanité, seraient dédaignés j on proclamerait par
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le Élit qu^il est des vertus inutfles , que la mo-^ raie et la société imposent à Thomme une tâche séparée et des devoirs différens , sans, hannon^ et sans destmadon commune ; on reconnaicàrait Tincohérence du monde dt. Finconséquence de son créateur : pour préafmbnle an Code des ré* compenses , il faudrait le blasphème.
D^ailleurs, les biens sensibles qoe PÉtat dis* tribue en dotation aux citoyens vertueux sont^ nécessairement retirés aux autres ; sous quelque forme que èe donne la récompense , elle implique une privation , et par conséquent une pumtion ; une punition sans autre justice que Tap*préciation arbitraire d^un aete auquel on est* étranger ) sans autre raison qu^une action héroïque , que d'heureuses circonstances n^avaient point rendue pos^ble au reste du peuple : sous* prétexte de moralité , les récompenses infligent la plus immorale des punitions. Elles r<^x>ur* nent contre la socfété Finfluence salutaire quWle devait attendre de la vertu , et rendent le devoir de chacun de ses membres inconciliable avec ses progrès.
L^impossibilité de trouver une espèce quelconque de récompenses qui n'idlàt point à rencontré du but de lâoralisation qû^ellés se pro-^
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posent eût suffi à elle seule pcmr faire renoncer à jamais appliquer leur théorie. Dans rimpuissance de remonter aux principes ^ et d^appréeier les causes , souvent la foule juge sur les résultats sensibles, et lorsqu'ils sont identiques, elle abandonne aux philosophes des distinctions qu-elle ne saurait saisir. En récompensant la rertu par des richesses , FÉtat Tassimile à Tayidité heurense; un tel rapport la décrie; et quand elle est devenue une affiure de lucre j on lui préfère des spéculations matérielles, qui donnent en méflie temps toutes les émotions de la crainte et de respérance. Les honneurs qu'on lui décerneiuit n'atteindraient leur bat politique que s'ils étaient apparens , et cette intervention illégitime dans ]a vie privée aboutirait à mettre en contradiction l'estime légale et les Croyances morales du pays ; il y aurait des actes honorés qui ne devraient leur valeur qu'à des ciroosistanoes accidentelles que le peuple ne comprendrait pas , d'^autres qu'il entourerait de ses respects seraient dédaigneusement méconnus par l'État. Il faudrait jeter la pourpre de ces récompenses sur la bure de l'ouvrier vertueux, et son obscurité , les embarras de sa rie et la bassesse de sa fortune, la flétriraient dass l'opinion publique ; od la ré-
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server à raristocratie de la société, et dé^der rhumanité jusqu^à faire un privilège de la vertu ou de la justice. Que la récompense fut avilie ou qu^elle demandât à la vertu un cens d^éligibilité, et d^autres titres nobiliaires que les lettres de noblesse que tout homme peut lire dans sa conscience , il n^importe : son influence politique serait perdue. Heureux , au moins , si Ton n^apprenait point à matérialiser la vertu dans ses insignes ! heureux si Pindifference s^arrétait toujours à la récompense, sans remonter à sa cause l si , loin d^honorer la vertu , des signes déshonorés sur la poitrine d'un misérable qui ne les aurait mérités qu^un jour ne lui communiquaient point leur flétrissure ^ !
Plus aveugle encore serait le Gouvernement qui ne demanderait aux dépositaires de sa confiance qu^un certificat de bonne vie , et , chaque jour, remettrait le pouvoir à un concours de
' On comprend des honneurs rendus solennellement pour récompenser tonte une vie de vertus; mais des honneurs permanens pour un seul acte, provoqué, sonvent même nécessité par les circonstances ; des honneurs inamovibles , décernés sur le témoignage passionne ou surpris d'un fonctionnaire, doivent nécessairement devenir à la longue une niaiserie ridicule ou un orîpeau de la
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vertu. Lorsque les lauréats ne trouveraient pas tous une place vacante proportionnée à leur mérite, il faudrait destituer les titulaires dont le temps aurait fané la moralité; et dans cette mêlée de toutes les vertus, luttant avec acharnement, pour la si^rématie, au lieu de sliarmoniser dans le progrès universel, périraient bientôt toute idée d^absolu , toute valeur indépendante des cir^ constances* Dans ce perpétuel déplacement du pouvoir, la société userait ses forces à tourner sur elle-même ; incessamment agitée de tiraillemens contraires , elle ne mardierait plus d^un pas ferme à Paccomplissement de ses destinées. D^ailleurs , cette imprudente récompense convaincrait la vertu d^insuffisanoe et dMncapacité ; pour rhonorer elle Texposerait à la dérision publique ; car le pouvoir 8U[qpose Tintelligence des besoins de la société et la prescience des moyens de la satisfaire } il exige le talent qui éclaire les
TaDÎtë. Noas ne vonlon» pas nier que Pétat de la société ne paisse rendre nécessaire d'accorder à de longues an« nées de service an témoignage apparent de la reconnaissance publique ; mais les décorations qa'on décerne après ime bataille au courage des eombattans n*<nit pas plus de moralité que le verre d'eaa-de-vie qu'on kur distribue auparayant.
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oonvictions , la force qui vainc les résistances, et souvent Thomme vertueux ne sait qu^obéîr instinctivement aux inspirations de sa conscience. Mais de toutes les primes ique TEtat peut accorder a une bonne oonduite , la plus funeste encore serait Pexemption de quel^^une des charges que, pour son existence et son but, la société impose à tous ses membres. Leur nécessité les rend obligatoires , et le citoyen qui prouverait sa suffisance à les remplir recevrait pour récompense le droit de s^en dispenser; PobéJssanceà quelque devoir aurait pour résultat la violation d^un autre ; on récompenseniit la vertu en lui infligeant le suicide.
Le devoir n'^est point une invention ascétique qui déflore arbitrairement le monde de ses jouissances ; enrécrivant dansla conscience, Dieu vou* lut révéler à Thomme le secret de son existence et les moyens de la remplir. Sortir la raison de Pesclavage des sens, étendre Tindividualisme dans la famille, dans la patrie, reculer ses bornes jusqu'à ce qu'il s'évanouisse dsinsPhumanité, telle est la noble mission de Tétai; et la récompense qui n'est point librement décernée par TestiiBe populaiie isole et sépare ce qu'il tendait à réoirir . Il ne pré« pare plus alors une vie commiiùe et universelle.
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QÙ chacun arrive par le mérite de se$ actions ; il provoque un égoïsme qui , par haine de la i^ compense, ravale les plus purs dévoûmens de la vertu et nie les plus éclatans, jusqu^à ce qu^il ose la haïr et la nier elle-même. Les actes les plus saints seront condamnés à un examen railleur ; les admirations les plus légitimes exigeront un débat authentique, elles ne se rendront qu^après un jugement'officiel , et il ne sortira de cette enquête contradictoire qu^un fait matériel , calomnié dans ses circonstances , flétri dans ses intentions , et désormais dépouillé de tout respect et de toute influence.
Sans doute cependant il y a des nations barbares où le devoir ne se fait obéir que par Tattrait de récompenses assez grossières pour que leur intelligence les comprenne { d^autres , dont une longue corruption a ^ét^ndu les ressorts, ne se ravivent que sous Taiguillon d^ûne vanité puérile : la vertu que ne paieraient point des hochets leur resterait étrangère , comme un mot bégayé dans ime langue inconnue. Il faut bien que les Gouvememens se résolvent à subir un jour c^s déplorables nécessités ; le lendemain elles changent ou \^ peuples disparais9ent^ Sans
la moralité il n^y a point de civilisation possible , et la vertu finit où Fintérêt commence.
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