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CHAPITRE V

De tous les moyens d'intervenir dans la vie d'^un peuple et de diriger ses développemens , aucun n^est plus puissant et ne respecte mieux que la Presse la liberté des individus. Son action s^élend partout à la fois : elle s^adresse à tous les esprits , unit la persévérance à la force , et ne se laisse afiaiblir par le temps ni arrêter par l'espa-

i Peu de questions ont été plus souvent traitées qne celles qni se rattachent & la Presse; mais on faisait de la polëmiqae , on ne s^inquiétaît ni da droit ni de la philosophie. Noos citerons cependant , pour qnelqnet points de vne bien saisis , Schiitz^ Welcker, von SeckendorfF, CofBnières, et surtout la Mituê FrançaUê , n* 3, p. a58.

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ce. Aussi les partis qui ne gouvernent point la société réclament obstinément sa liberté : c'est une arme dont ils entendent se servir pour conquérir la suprématie ; et , dans intérêt de leur défense, les hommes en possession du pouvoir la compriment volontiers parades règlemens de police politique. Us ne sont tous préoccupés que de sa force ; c^est un moyen d^attaque que demandent les uns et que refusent le» autres : tous savent que, dans les débats où elle décide la victoire , la Presse reste indifférente à la vérité comme à Terreur ; par essence elle est neutre. Malgré cette absence de moralité , la civilisation ne se perfectionne plus qu^avec son assistance , elle change son caractère par son emploi : en la mettant au service de Tintelligence et de la raison, elle la moralise. L^État ne pourrait donner satisfaction à tous les faits ci des témoms indépendans ne les recueillaient aussitôt, et n^appelaient son attention sur leurs exigences : son expression de la raison générale ne saurait atteindre aucune vérité s'il ne trouvait dans la connaissance des raisons particulières les élémens de sa synthèse.

, Mais ces faits, souvent Pesprit de parti les altère ou les fausse par une interprétation partiale;

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et, parce qae le Gaaremement ne pcuoiToit qu'aux besoins réels qu'il a lui-même CMmstatés, il Fincrimine pour indifférence au bien du peuple ; souvent il Paceuse de mratir à son {MPinci-* pe, et de sacrifier aux résistances de quelques intérêts privés les volontés de la raison publique 9 dont il se constitue Pagent. Il 7 a des temps de moralité si dégradée , que Phomme sucdombe à toutes les séductions qui le circonviennent ; des jours de fièvre révolutionnaire où les croyances S^ouvrent à la calomnie et se ferment à la défense, où les passions populaires n^attendent qu^un prétexte pour jeter un cri de guerre ; et la Presse peut prêter sa puissance aux tentations , et sa publicité au mensonge : la loi ne se reposerait sur sa retenue et sa sincérité que par une illusion bien volontaire. La Presse ne s^est point encore élevée à sa mission d^apostôlat social : c'est une spéculation d'écus, et elle sait que, dans les^ temps calmes, la politique n'a plus ces péripéties dramatiques et ces graves anxiétés qui éveillent Fattention de la foule ^ ; ou une entreprise de

i Son intérêt è la violence est même double; les esprits exaltés, qui par cela même sont pins préoccupés de politique qae les aatres y ne recherchent que ^expression

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propagande, et, dans Temport^nent de ses convictions, elle ne connaît que la moralité du succès; tous les moyens lui sont légitimes, Fim-» portance du résultat les absout.

Il &ut cependant le reconnaître , la crainte , ou quelque autre sentiment moins aveugle , a mis dans Taccusation une exagération singulière. L'influence de la Presse n^a rien de direct , son action rien d^immédiat , sa puissance rien de coactif;. partout où elle porte Terreur, la vérité peut pénétrer par la même voie et prévenir ses conséquences. £lle s^adresse a la pensée , et la réflexion la neutralise; à un individu isolé, et, se laissât-il échauffer par ses emportemens et tromper par ses mensonges , la peur de Pinsuccès ou le défaut d^occasion étoufferait encore ses dangers dans leur germe. D^ailleurs Pabus qu'en feront les passions n^en peut proscrire un usage nécessaire; c'est affaire à TÉtat d'empêcher ses écarts et d'obvier à ses dommages.

La nuisance d'un délit ordinaire n'atteint directement que des intérêts particuliers ; il ne de-

de leurs propres opiDÎons ; et les hommes modërâ savent qu'ils ne peuvent faire de politique rationnelle qu'en les connaissant toutes.

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vient un mal public que par le scandale des lois violées , et sa divulgation demeure toujours incomplète , son action toujours locale ; son premier retentissement donne Féveil à la Police ^ elle livre son agent à la Justice , et la publicité de son châtiment rassure la conscience sociale et rétablit Tordre. La Presse, au conlraircvue s'at*taque point seulement à quelques individus ^ : ses dangers menacent à la fois la nation entière; ils sont plus prompts à se réaliser, plus difficiles k arrêter, presque impossibles à réparer. La société ne trouverait plus de. garanties suffisantes dana la législation ordinaire.

D''ailleurs, quand un crime y a porté le trouble, ell&est dans son droit en le réprimant : Timmoralité du coupable est alors un fait de con-* science , que lui-même il ne peut méconnaître ; son châtiment est une juste rétribution que détermine la raison publique. Ces deux conditions de toute peine manquent également aux lois répressives de la Presse. Le droit de FÉtat ne se légitime que par le devoir universel de concourir aux progrès de Thumanité ; en exciper pour punir rhomme d^enseigner ses semblables , cVst

« Sauf les cas d'injare et de diffamation.

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mettre le principe en contradiction avec ses can** séquences : le sophisme et Ferrenr ne saffisent donc pas pour constituer un délit de Presse ; il n^y a délit que par les intentions perverses de Técrivain et le danger de la publication. Les intentions sont insaisissables dans la conscience : on apprécie le caractère matériel d'un écrk , on ne sait rien de la moralité de son auteur % et le danger résulte de conséquences qui lui sont étran* gères , de circonstances qu^il ne saurait prévoir ni le juge saisir. Le corps du délit reste toujours problématique ^ : sa punition frappe au hasard par provision ou par vengeance ; elle n^est plus juste , Tintérét est son principe, Futilité son but. Le magistrat déshonore sa toge dans un service d^agent de police ; sa justice , c'est l'arbitraire de

' Les opinions les plas fanestes peayent être l'exprès* sion loyale d'une conviction sincère : leur publication n'est alors que l'accomplissement d'un devoir humanitaire. Moralement parlant , on devrait honorer Thomme et éclairer l'auteur; la peine est machiavélique.

^ Dans un livre de philosophie sociale, il ne peut s'agir que de la Presse politique. Loin de perdre leur caractère criminel par l'impression, les injures et les provocations reçoivent plus de gravité d'une publicité plus étendue.

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la p^tr ; il n'y a plus dans ses arrêts qoedu ma- Cérialisme politique ^

Le droit commun n^asrarerait donc pa» à I» société une protection efficace ; et ^ puisque la législation criminelle résume tous les sentimens de la raison publique sur la peine, à moins d^è^ tre injustes , les lois exceptionnelles de la Presse ne renforcent point la répression , leur tendance devient nécessairement préventive ; elles ne se concluait point des principes absolus du droit ^ elles dép^Dident des circonstances et des nécessités de police ^. On soumet la Presse la plus dan-

A La portée de la peine n*est plus la niéme. Dans let délits ordinaires , elle rétablit Tordre moral , elle at« tacbe une souifrance à ane faute; tandis que dans le» condamnations de Presse elle se motive par le danger de l'acte , et non par rimmoralité de l'agent. Elle ne neutralise rien ; elle firappe pour prévenir nn danger à venir » par conséquent incertain , idéal , et sa raison n'est plus comprise. Si le danger s'était déjà réalisé y elle ne ponrrait prétexter que Tatilité de la vengeance. En punissant l'écrivain, PÉtat montre sa force; il ne prouve pas le tort de l'écrit, et ne détruit pas son influence.

^ La prévention qui repousse les lois d'exception n*est pas ainsi sans quelque chose de rationnel dans ses instincts; au lieu de se déduire des données de la raison y

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gereuse à une surveillance plus sévère ; des me-» sures spéciales s^eiTorcent de resserrer son action et d^aiGublir sa puissance \ Par des droits de timbre on hausse son prix pour restreindre sa publicité, et repousser les lecteurs que Tabsence de fortune met en présomption légale de malcontentement et d^ignorance. On exige un cau« tioiinement qui réponde des amendes que les entrepreneurs pourraient encourir, et de leur intérêt matériel à ne point spéculer sur le désordre. Sans doute ces entraves de la loi parviennent à comprimer Tinfluence de la Presse ^ ; il j a des

elles loat obligées de se motiver par la nécessité ^ et son appréciation.ouvre un large accès à k'ai*bitraîre.

> La Presse périodique s'adresse à des intelligences moins développées et plas faciles à sédatre , à des pas" sioDS toutes fréinistaotes d'événemens qui les irritent; •on action est ooutinoe , el, pour résister à des obsessions qui se renouvellent chaque jour, il faut réunir la déd* sion de l'esprit à la fermeté du caractère.

^U est cependant un danger que les circonstances peuvent rendre trop grave pour n'eu tenir aucu d compte. En diminuant l'influence totale de le Presse , le timbre augmente celle de chaque gazette ; le monopole en fait une véritable puissance. Dans toute TAngleterre , il n'y a que Londres où des joumaui quotidiens aient pu se

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localités où Félévation du timbre Pempèche de pénétrer, des opimoos déshéritées de la fortune à qui le cautionnement interdit le prosélytisme : cW un palliatif, ce n'est pas une garantie. Dans les temps de crise où la Presse deyiendrait une arme dangereuse à Tordre public, des factieux ne craindraient pas d^abaisser ses prix par des sacrir fices d^argent : ils compteraient sur le pouvoir pour les indemniser de leurs avances. Sitôt qu^un parti aurait conquis assez d^influence pour riva*^ liser avec le Gouvernement et compromettre son action , il ne manquerait point de capitalistes qui spéculeraient sur son avenir et lui assureraient des organes ^

D^ailleurs, puisqu'en matière de Presse la peine ne peut compenser le délit et neutraliser ses conséquences , il n^est qu^um moyen assuré de maintenir la paix et la moralité publiques, c^est

maintenir , et encore n'y en compte-t- on que douze ; U est vrai que les droits du timbre ajoutent 366 pour 100 au prix de chaque feuille : W$$imin$ier R$tUw, n« XXIY , p. 4>8.

1 Dans un temps déjà trop matérialiste, ce serait d'ail^ leurs un bien grave inconvénient d'acctoitre encore la puissance de l'argent , et de ne permettre aux idées de se produire que sous son patronage.

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de soumettre toutes les publications à la nécessité d^une autorisation préalable : la seule loi ra-^ tionnélle de la Ivresse c^est la Censure. Malgré les répugnances de Fopinion , aucune objection raisonnable ne la réprouve en principe. Le pro* sélytisme n^est pas seulement une fiiculté personnelle \ c^est un devoir humanitaire : sa première condition est dWcepter les lois que lui impose ÎB raison de la société. Le vice ineffîiçable de la Censure , ce qui justifie tous les outrages dont -un la charge , c'est son mode d^action : elle reste un commissariat sans pouvoir devenir une fonction ; elle n^a point de lois à faire respecter et à respecter elle-même ; elle se meut dans un arbi-^ traire sans responsabilité et sans contrôle; en fece de la personnalité de Técrivain elle met la personnalité d^un censeur^ qui la prime sans droit ^ parce qu^^ucune raison générale ne Vy autorise-. Il n'^est donc qu^un remède véritable à la li* cence de la Presse, cW le progrès. Lorsque les

^ Si la liberté de répandre ses opinions était an droit , la société ne s'en occuperait que par une intrusion abusive dans la vie privée. L'usage , quel qu'il fût, serait eourert par le droit; quels que fussent les moyens de propagande , ils seraient la conséquence légitime d'un principe.

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lumières de rintelligence discerneront la vérité de Terreur, lorsque la conscience publique ne se laissera point séduire par de perfides suggestions, l^tat nVura plus à s'^inquiétar des mensonges de la mauvaise foi et des provocations révolutionnaires. Jusqu^à cet avenir de développement social , la Presse sdiviii U4di*des circonstances : tour à tour elle étendra son action ou la resser*rera dans de nouvelles entraves, selon la gravité de ses dangers ou l'importance de ses services. Cest à elle d^.améliorer sa législation en éclairant Tesprit et en fortifiant la raison , à elle de travailler au progrès et de Taccomplir. L^État ne peut donc Tabandooner , comme xm roaage inutile, aux spéculations particulières : ce senûtre^ commander sa mission au hasard. Il lui faut unt Presse gouvernementale , qui publie les vérités et les faits , qui intervienne par la critique dans la direction des beaux-arts , et par une exégèse, respectueuse dans les développemens de la religion ; une Presse qui fasse de la politique provî«* dentielle au lieu de se déshonorer dans une polémique d^égoisme et de haine.

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