‹ Philosophie du christianismeChapitre 10 sur 29 · TOME II · texte numérisé non relu

TOME II

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peuples n ont pas d'autre fondement, ils s'évanouissent avec les fantômes auxquels ils s'attachent. Si l'Eglise n'était soutenue que par des bras de chair, il y a longtemps qu'elle aurait péri; et si elle est encore debout, si eUe subsiste inébranlable au milieu de tant de bouleversemens , c'est qu'elle est assise sur le roc de la parole divine , contre laquelle toutes les forces du monde et de l'enfer ne prévaudront point. C'est donc à notre sens excuser maladroitement la faiblesse du clergé de nos jours que d'alléguer sa pauvreté et. la perte de ses honneurs d'autrefois. La science, voilà ce qui lui manque ; et par ce mot nous n'entendons pas seulement cette collection de connaissances qui s'acquiert au moyen des sens , de la mémoire et de la raison : nous entendons surtout la science sublime cft profonde de la parole divine , qui peut seule donner à toutes les connaissances humaines des principes sûrs et invariables. Ce qui parait manquer aussi à une grande partie de la jeunesse cléricale , c'est la vie intérieure qui résulte du commerce intime de Tâme avec Dieu par la prière, et sans laquelle il n'y a ni vraie chsu^ité ni dévoùment fructueux. D'où vient cette disette si remarquable aujourd'hui, d'hommes puissans en paroles et en œuvres dans TEglisç ? Pourquoi les facultés et les moyens restent-ils au-dessous de la bonne volonté et du zèle? Pourquoi ceux qui ' doivent conduire et diriger les peuples dans ce qu'il y a de plus important et de plus sublime, sont-ik en

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général inférieurs pour tout le reste , aux conditions moyennes de la société ? Il faut bien le reconnaître , c'est que l'instruction ecclésiastique est défectueuse; c'est que, telle qu'elle est de nos jours en France, moins forte au dire des anciens du clergé , qu'il y a cinquante ans, elle ne répond ni à sa fin sublime ni aux besoins du temps. Là est la cause principale du mal.

Ainsi dans l'enseignement de la philosophie on s'occupe de mots plus que de choses ; et les questions les plus importantes , traitées par une vaine syllogistique, ne sont pas même comprises, bien loin d'être résolues. Il en est à peu près de même dans l'enseignement théologique. Après l'énoncé du dogme et l'historique qui s'y rapporte, il n'y a plus qu'argumentation contre les incrédules. On en est encore à disputer avec les athées ou les déistes des derniers siècles, comme si on avait encore devant soi Bayle, Voltaire, Diderot, Hdivétius , D'Holbach , l'encyclopédie tout entière. On y Pressasse les mêmes argumens qui retentissaient dans les écoles il y a cent ans. Chaque jour on escarmouche syllogistiquement contre ces éternels ennemis qu'on a terrassés cent fois et qui se relèvent toujours,et dans cette escrime scolastique, ces malheureuxphilosophessont condamnés, en punition de leurs méfaits , à recevoir comme des plastrons tous les coupsde» logiciens novices , qui s'exercent sur eux à confondre par des argumens invincibles les impies de

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tous les siècles. Mais pendant qu'ils perdent le temps à poursuivre un ennemi fictif^ et qu'ils frappent dans Tair, les théologiens laissent s'avancer et se fortifier un ennemi trop réel , qui devient tous les jours plus formidable et qui menace de tout envahir, s'il n'est arrêté dans sa marche. Nous voulons parler du "Pann théisme qui déborde aujourd'hui de toutes parts dans le monde , qui , cerne pour ainsi dire la civilisation de notre temps , gagnant chaque jour du terrain dans la société, de l'empire sur les esprits, et qui bouleversera tout , quand il aura tout conquis. Voilà la véritable hérésie du dix-neuvième siècle. H ne s'agit plus maintenant d'une attaque partielle sur tel point; ce n'est plus un dogme ou un autre qui est mis en question : c'est la religion de Jésus-Christ tout entière, c'est sa parole, c'est son Eglise, c'€St son royaume. Jamais l'adversaire de l'éternelle vérité ne l'a combattue avec plus d'adresse, avec plus de science, avec plus d'éclat; jamais il n'a déployé plus de ressources, profitant de toutes les lumières du siècle, de toutes les découvertes modernes, s'aidant de tous les prestiges de l'art, de tous les produits d'une civilisation raffinée, mettant en œuvre et tournant à son avantage tout ce qui peut fasciner les sens, exalter l'imagination , enlacer la raison , éblouir l'inteUigence et séduire la volonté ; jamais la lutte àTeq le Christianisme n'a été plus vivement engagée. L'attaque est commencée sur tous les points : c'est du coté de

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l'ennemi comme un feu roulant de pensées , de vues, de spéculations jetées chaque jour dans le monde par la presse. La société est en alarme, car toutes les institutions fondamentales sont menacées. L'autorité publique s'inquiète, se voyant harcelée de toutes parts par une multitude d'esprits hardis, qui mettent chaque jour le pouvoir en question, et dégoûtent les peuples de l'ordre établi par leurs absurdes , mais brillantes utopies. Au milieu de cette anxiété générale des amis de l'ordre et du bien, le clergé catholique, d^enseur né de toutes les institutions religieuses et morales, milice sainte établie pour défendre le règne de la vérité sur la terre , le clergé catholique semble , à cause de son isolément , ne pas comprendre ce qui nous menace, et il reste inactif, n'ayant pas même encore reconnu l'eimemi nouveau qui s'avance et dont Uest presque enveloppé. On le surprendra sans doute, quand on lui annoncera qu'aujourd'hui c'est le panthéisme qui frappe aux portes de l'Eglise et qui s'efforce de les renverser.

Le jeune clergé, à cause de son éducation première ^ de la manière dont on l'instruit, est si peu au fait de ce qui se passe dans le monde depuis quarante 2ms, il a été si peu mêlé au mouvement des esprits, sous le rapport moral comme sous le rapport scientifique, quHl ne soupçonne pas même où en est la jdiilosophie du temps, ce qu'elle veut et commoht elle espère l'obtenir. La philosophie ne dit plus au-

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jourd'hui comme Voltaire : Écrasez l'infâme ! L'expérience lui a prouvé que le Christianisme ne s'écrase pas. Ce qu'elle tente maintenant, c'est de le fausser en se mêlant à lui ; c'est de l'effacer peu à peu

et de le faire disparaître en le couvrant de ses formes , en lui prêtant son langage , comme aussi en lui emr pruntant le sien, afin de donner le change aux peuples par cette confusion , et de les pousser insensiblement à une espèce de religion philosophique , qui par les dehors aura encore un aspect catholique, mais qui sera au fond ce qu'il y a de plus contraire à la vraie religion. Le panthéisme , comme Saturne, dévore ses propres enfans. Il a absorbé successivement, dans les temps anciens comme dans les temps modernes , toutes les doctrines humaines , religieuses ou philosophiques , et il les a absorbées parce qu'il les avait engendrées. Une seule doctrine dans le monde lui a toujours résisté : depuis sa naissance le Christianisme lutte avec le monstre-dieu, qui le poursuit sans cesse et ne peut jamais le saisir. Les hérésies savantes et subtiles des premiers siècles , produits mixtes de la cabale, du magisme et du platonisme, les spéculations des Cérinthe ^ des Marcion , des Yalentin , des Basilide , des Ophites , des Gnostiques et autres , c'était le panthéisme aux prises avec l'Évangile. Au moyen âge , il a recommencé le combat , par les nouveaux Ëléates et les Platoniciens modernes qui ont paru par intervalles. Au dix-septième siècle, le juif Spinosa Ta

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reconstruit rationnellement ; au dix-huitième , il s'est montré sous la forme du matérialisme ; au dix-neuvième , il reparaît sous celle du spiritualisme , plus gracieux et plus séduisant. C'est cette nouvelle apparition que nous voulons signaler, afin que les sentinelles d'Israël soient averties. Nous avons la conviction que l'Église finira toujours par triompher de ses ennemis , car elle en a la promesse divine. Mais par cela même que la victoire lui est promise, de^ combats lui sont annoncés. Nous croyons donc remplir un devoir sacré, comme Chrétien et comme prêtre, ea lui dénonçant l'ennemi le plus redoutable qu'elle ait aujourd'hui , et en lui donnant des renseignemens positifs, puisés dans le camp même de son adversaire. Le panthéisme de notre époque , le même au fond que celui de tous les temps, a cependant un caractère propre, qui le rend plus dangereux en le rendant plus populaire. Au moyen des livres et des journaux qui répandent chaque jour dans le monde les opinions les plus contradictoires sur tous les sujets , la philosophie est pour ainsi dire descendue dans la rue; elle s'e^t établie comme à Athènes sur la place publique, et le système dominant de l'époque occupe presque tous les esprits même à leur insçu. Au dixseptième siècle, le panthéisme était dans la tête de Spiupsa méditant les pensées de Descartes ,. et déduisant la nécessité d'une substance unique de la définition cartésienne de la substance. C'était en lui une

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conclusion logique , dont le cartésianisme lui avait fourni les prémisses, et qu'il appliquait inflexiblement à la morale, à la politique, à la religion, sans reculer devant l'absurdité ni devant la monstruosité des conséquences. Les hommes d'alors se révoltèrent contre ce dieu-monde , esprit et matière tout ensemble. La réprobation du système de Spinosa fut générale : il fîit renié même par le cartésianisme. Spinosa^ nous en sommes convaincus , n'avait pas la consciaice de son système. Il devint panthéiste , moins par des vues qui lui fussent propres , que par l'impossibilité logique de s'expliquer autrement les principes de Descartes. Les choses ont bien changé depuis dans lé monde. Le cartésianisme a passé avec tout son attirail de philosophie rationnelle. Fort pour combattre . et pour détruire, il s'est bientôt usé et affadi quand il a dû s'établir , comme il arrive à toute pensée humaine; il a produit le scepticisme , fruit nécessaire du dogmatisme rationnel , et le scepticisme nous a ramenés au sensualisme. C'est de ce sensualisme grossier, poussé à ses conséquences les plus extrêmes comme à ses derniers excès, que la doctrine écossaise nous a retirés; et par une réaction ordinaire en ce monde, nous avons été jetés presque subitement dans l'extrême opposé, dans le spiritualisme vague, dans l'idéalisme vaporeux de l'Allemagne* C'est de là aujourd'hui que nous arrivent nos inspirations philosophiques. Ce que nous avons de plus fort, de plus hardi , de plus

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brillant en spéculation n'est qu'un pâle reflet des systèmes allemands , une sorte de contre-épreuve plus faible d'idée et de pensée , plus élégante par la forme, plus claire et surtout plus pratique, tendant plus directement à l'application , à la réalisation , suivant l'instinct et le besoin du génie français.

Or le fruit de ces inspirations philosophiques qui nous sont venues de l'Allemagne , c'est le panthéisme, non grossier, matériel comme le spinosisme, non sec, abstrait comme le rationalisme ; mais un panthéisme idéel, intellectuel, spiritualiste, traascendantal , lequel s'annonce comme la science universelle , la science de l'absolu, ayant les principes de toutes choses dans l'idéej qui se déploie magnifiquement à travers toutes les phases de l'humanité , comme par les fcNrmes de la nature. Nous n'insisterons pas sur la partie théorique de ce système encore peu connu panm nous, et qui probablement ne le sera jamais complètement, à cause de sa spéculation transcendante peu analogue à l'esprit français. C'est dans ses applications, devenues presque générales de nos jours 9 que nous allons le considérer , puisque nous ne voulons point le combattre en «ce moment , mais seulement le signaler.

L'univers, avait dit Fichte, c'est moi m'objectivant à moi-même ou me posant en face de moi comme nonnoioi, car je ne puis rien connaître hors de moi.

L'i^nivers, a dit l'auteur de la philosophie de la

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nature, c'est l'Absolu, le Un s'ouvrant, se manifestant , se déployant. L'absolu n'est ni le moi ni le nonmoi , puisque ces deux termes , provenant de l'opposition du sujet et de l'objet, sont relatifs l'un à l'autre et s'impliquent mutuellement : ce sont donc de purs phénomènes. La vérité ne peut être que dans l'iden^ tité absolue de l'idéel et du réel, qui, en absorbant toutes les contradictions , refait le Un , l'universel ou pieu. Dieu ou le Un s'est brisé en formes multiples, pour acquérir par son développement la conscience de lui-même , et tous les êtres posés par le déploiement successif de l'absolu, sont des modifications de sa substance et des formes de sa vie. Dieu passe en actualité, par l'existence de l'humanité et par celle du monde.

L'absolu , a dit Hegel , c'est l'Idée , l'idée une , éteiv nelle, impérissable. En puissance dans le prindpe^ elle s'exprime ou se réalise par la parole, et l'existence de l'univers est le résultat de cette manifestation. Toutes les existences sont des momens, des parties ou des degrés du développement de l'idée, et la logique transcendantale , science de l'idée absolue, est la science universelle.

Beaucoup d'autres ont répété ces trois thèmes de plusieurs manières en Allemagne; et dans ces derniers temps on s'est mis à les commenter en France. Ils sont tous Les trois , ainsi que leurs commentaires , identiques au fond ; ils disent la même chose , savoir :

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que Dieu , Thomme et le monde sont un en substance et distincts seulement par la forme; que l'homme et le monde sont des attributs de Dieu ou des modificationa du grand Tout.

Ce qui de nos jours a contribué à mettre le panthéisme germanique en faveur auprès des hommes avides de science, et qui ont quelque largeur dans l'esprit , quelque élévation dans Tâme , c*est le dégoût profond que leur ont inspiré le matérialisme et l'em- ^risme du dernier siècle; c'est le besoin qu'ils éprouvent de ramener toutes les vérités à une vérité une, à l'unité y après qu'on a tout brisé, disséminé; c'est le désir de construire, d'édifier, de consolider, quand où a si long-temps sapé, détruit, bouleversé. Le panthéisme idéal ou l'idéalisme transcendantal parait satisfaire à cette exigence des esprits. Il s'élève d'abord à l'idée du Un , et de ce haut point de vue il semble expliquer toutes choses plus simplement, plus analytiquement qu'on ne l'a jamais fait ; simplicité trompeuse qui couvre de sa surface brillante des abttnes d'erreurs t

Cette philosophie transcendantale est , dit-on , la science -de la vérité pure, considérée telle qu'elle est en elle-même, sans formes ni vofles, nuement, objectiv^Dient; et on s'élève à cette contemplation de la vérité^ par Intuition de la raison pure, laquelle, comme raison pure, n'est pas la raison d'un homme, qui serait particulière et subjective , mais la raison univer-

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selle, souveraine, absolue, qui se donne à tous sans appartenir à personne , et qui voit et parle dans chaque homme sans se laisser modifier ni formuler par aucun. Ce qui revient à dire que Fabsolu dans Thomme contemple l'absolu hors de l'homme , que le Un se pose en face de lui-même et se fait sujet-objet pour se connaître ; en sorte que comme l'univers dans son déploiement se distingue en deux parties , l'idéel et le réel , ce qui connaît et ce qui est connu, la science se divise aussi en deux sections, saVoir : i"" la philosophie pure ou la contemplation de l'absolu en lui-même i au-dessus et indépend^Mument de toutes formes , dé tous phénomènes ; c'est la science du saint des saints , le partage des plus hauts initiés ; 2"" la philosophie appliquée , qui n'est qu'une immense symbolique exprimant le développement du Un , du Tout sous les formules passagères de l'humanité et du monde. A chaque degré de ce développement , à chaque phase distincte de l'homme et de la nature, répond une science particulière , fraction de la science univer-* selle , et qui réfléchit la gloire du grand Tout dans une forme spéciale, en sorte que le Un resplendit partout, toujours le même et toujours autre; et l'inr telligence apercevant de toutes parts cette même iu^mière reflétée si magnifiquement dans toutes les parties de l'univers comme en autant de brillantes recettes, en est éblouie, enchantée, transportée, et adore le Tout en toutes choses.

Telle est la doctrine philosophique qui détermine le caractère de l'époque , et qui donne à la société une physionomie morale propre au siècle. C'est la première fois peut-être que le panthéisme a passé dans les masses, qu'il devient populaire. Religion, science et arts , législation et politique , tout est imprégné aujourd'hui de cette grande erreur, qui , nous le répétons, est d'autant plus séduisante qu'elle se montre partout sous une*^ apparence d'ordre, d'unité, d'universalité, qui flatte singulièrement l'esprit, parce que de cette hauteur il croit tout dominer.

En ce qui concerne la Religion, les idées, dit-on, se sont merveilleusement élevées et élargies. On prétend mieux discerner aujourd'hui ce qui est essentiel dans les choses religieuses de ce qui n'est qu'accessoire^ accidentel. Aussi les hommes de toutes les croyances , séparés jusqu'ici par des formes , ne tiennent plus compte de ces différences ; mais passant par-dessus ces barrières et dépouillant les préjugés qui les divisaient , ils se tendent la main d'une extrémité de la tarre à l'autre. Unis dans une même foi en l'Être suprune, en l'Absolu que chacun honore à sa manière, mais qui est l'objet unique de leur adoration sous quelque figure qu'ils se le représentent, ils-prétendent fonder par cette union de foi la véritable société catholique ou universelle. L'élément nécessaire de la religion , l'idée de l'Être se trouve chez toutes les nations : de cette idée découlent les dogmes dont le phi-

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losophe seul saisit le sens profond. Quant au vulgaire, les dogmes lui sont proposés en des formules toujours inférieures à l'idée, et par là même plus à la portée de son esprit.

Le culte, c'est une symbolique aussi variable chez les peuples ou dans les diverses fractions de YhvH manité, que le rayon de lumière peut prendre de couleurs différentes en se brisant dans les nuages. La même vérité se reproduit de mille manières dans l'imagination des nations comme dans celle de Findividu. Les mythologies, les théogonies, les fables du polythéisme devaient paraître en leur temps; c'étaient les folies de jeunesse de l'humanité; mais sous ces formes multiples , gracieuses ou grotesques, la vérité n'en poursuivait pas moins son développe^ ment. Le but de toutes les religions, c'est la manifestation de l'infini , le triomphe de l'esprit sur la matière , la victoire de l'idée sur la forme. Chacune a eu sa nécessité pour telle époque, pour tel âge de l'humanité; l'époque passée, la doctrine perd son sens, la religion sa vitalité; ses formes s'usent et se flétris* sent, parce qu'elles ne sont plus en rapport avec la réalité. C'est une religion qui se meurt pour faire place à une autre, qui vivra aussi son temps pour périr à son tour. Ainsi s'accomplit le progrès reli* gieux : la forme tombe, l'idée se développe, et l'huma* nité avance. Le Fétichisme, le Sabéisme , le Parsisme , les religions de l'Egypte et de l'Inde, le Polythéisme

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avec toutes ses nuances ont fait leur temps. Le Mo* saïsme a passé , le Mahométisme passe ; le Christianisme plus pur, plus idéal que tous les autres, s en va chaque jour; sa vie se perd, sop influence décroit. La Religion ne mourra pas avec, lui, mais elle apparaîtra sous une nouvelle forme plus appropriée à lepoque; Le Un, le grand Tout est impérissable, mais il change perpétuellement de formes, jusqu'à ce qu'il ait atteint son expression complète, qu'il se soit plei* nement manifesté, objectivé à lui-*même, jusqu'à ce qu'il soit tout en toutes choses.

Voilà comment la philosophie du dix-neuvième siècle s'explique l'Être des ébi*es , voilà le sens qu'elle donne à ce nom sacré. Dieu pour elle, c'est tout, tout est Dieu , l'homme surtout; car c'est par l'humanité que l'esprit se manifeste, c'est dans l'humanité que l'absolu arrive à la conscience de lui-même. Qui ne voit ici l'apothéose de l'intelligence , la réhabilitation , la sanc* tification de la chair, le culte de l'homme et de la nature? La morale d'une telle religion consiste dans le développement de la vie aussi intense qu'il se pourra et sous toutes les formes , pour dégager l'idée de ses entraves et concourir à la manifestation du grand Tout. C'est l'activité de l'esprit cherchant à se fa^îre jour par tous les moyens, brisant tous les obstacles afin d'étendre de plus en plus le cercle de sa liberté, et de participer le plus qu'il sera possible à la puissance du Tout. Dévoûment , philanthropie , association ,

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harmonie , fusion , voilà les mots qui remplacent la charité chrétienne. Beaucoup d'âmes jeunes et par cela généreuses et sans expérience, ont été et sont encore séduites par ces mots : elles se dévouent pendant quelque temps par un enthousiasme d'imagination ; elles prétendent reconstituer la grande famille humaine, nous ramener à Tâge d'or, refaire l'unité sur la terre. Mais l'unité panthéistique n'existe que dans la pensée de l'homme; c'est pourquoi elle est stérile, inféconde comme toute abstraction. Elle a épuisé beaucoup d'efforts généreux , rendu vains de grands sacrifices, consommé de nobles dévoûmëns sans pouvoir se réaliser d'une manière durable; et le monde a eu un témoignage de plus que l'homime à lui seul ne peut rien fonder, parce qu'il n'a pas le pouvoir de vivifier son œuvre.

Le panthéisme qui domine les idées religieuses du * siècle a nécessairement envahi la science.

Dans la science il y a eu une vive réaction contre l'esprit du dernier siècle, qui croyait ne pouvoir connaître et expliquer qu'en distinguant et en divisant. L'analyse était déclarée la méthode unique , elle seule faisait les découvertes , et l'on croyait faire de l'analyse en décomposant, en brisant, en disséquant. On morcelait tout, on n'avait jamais assez divisé, sous-kHvisé; on ne s'attachait qu'aux parties, il n*y avait plus d'ensemble , plus de rapports généraux , plus d'unité , plus de vie , rien que des faits isolés , des ob-

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servations de détail dont une collection s'appelait une science. Maintenant c'est tout l'opposé : on veut tout voir en grand, largement et de haut, comme on dit. On veut saisir les rapports universels , embrasser tous les faits dans un vaste système afin de ramener la multiplicité à l'unité dont elle est sortie. On ne parle plus que de construire dans la spéculation, que de constituer dans la pratique, et toujours sur la plus grande échelle. C'est une haute synthèse qui doit faire la science. Naguère on nous donnait pour la science de l'homme et de la nature des expériences, des observations particulières, des descriptions, des mots. Aujourd'hui on pose d'abord l'idée, le principe que chacun porte en soi : l'idée renferme tout en elle , il ne s'agit plus que de l'ouvrir et d'en tirer les conséquences que chacun déduit en effet comme il l'entend; en sorte que nos systèmes scientifiques ressemblent fort à des créations poétiques. On n'entend plus parler que de philosophie de la nature , de philosophie de l'histoire, de philosophie du droit, etc. Grands mots qui promettent beaucoup , qui tiennent peu de chose l Ce sont des cadres immenses qui restent vides, des vues d'ensemble qui ne sont pas remplies , des programmes magnifiques qui ne se réalisent pas. Cet engouement de l'idée , de Và-priori qui nous est venu de TAllemagne, est l'esprit panthéistique de l'époque, dans le domaine de la science. Tout tient à tout, dit-K>n, ou plutôt Tout est en chaque chose, en sorte

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