‹ Philosophie du christianismeChapitre 11 sur 29 · TOME II · texte numérisé non relu

TOME II

que pour expliquer quoi que ce soit, on croit nécessaire de remonter à l'origine du monde , et il ne faut rien moins qu'une cosmogonie ou une histoire universelle pour rendre raison du moindre fait de la nature ou de l'homme. De là une grande confusion dans les doctrines, qu'on prend pour de l'unité, beaucoup d'obscurité qu'on croit être de la profondeur , et un vague immense qu'on appelle universalité.

C'est aussi dans Tart du siècle que le panthéisme exerce son empire sur les esprits. L'art n'est plus Fimitation de la belle nature , c'est la manifestation de l'idée par la forme. Or l'idée c'est Tout , c'est Dieu. L'art est donc une manifestation divine; l'artiste, au moment de l'inspiration , est identifié au Tout , il lui sert d'organe. L'art est donc , comme la nature , une forme du développement de l'absolu, et ainsi il a en lui-même sa vérité, sa loi; il est au-dessus de toute règle et de toute mesure, il est transcendant. Le but de l'art, c'est de représenter la vie sous telle forme; et quelle que soit cette forme, belle ou hideuse, morale ou immorale, pourvu qu'elle exprime quelque chose de l'être, qu'elle représente une idée et réveille une idée , elle est bonne , légitime en tant que manifestation de l'absolu et représentation de ce qui existe. De cette manière tout tombe dans le domaine de l'art. La religion n'est que de l'esthétique, de la symbolique ; et si le Catholicisme est la plus sublime des religions , c'est moins par son esprit , par sa doctrine,

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par sa parole grave et ses mystères , que par sa forme. Ce sont ses cathédrales avec lem*s flèches , leurs ogives, leurs rosaces ; c'est son culte avec ses cérémonies , sa pompe 9 sa musique, ses chants, etc., qui le rendent encore aujourd'hui si intéressant. Combien de nos contemporains sont religieux de cette façon , plus en imagination que dans l'âme, plus par un goût d'artiste , que par un besoin de Dieu reconnu et avoué ! L'art s'arrange merveilleusement de cette vague religiosité qui admet tous tes symboles , pourvu qu'il y trouve du sens et de l'idée. Il en est de même de la société et de ses institutions considérées sous le point de vue panthéistique de l'art. La société est une scène, un grand drame où chaque homme joue un rôle, puisqu'il y tient sa place ; et il y développera d'autant plus de grandeur et de vertu que son rôle sera plus important , c'est-^-dire qu'il aura plus de part à l'action générale , qu'il manifestera plus xle la vie universelle. De là les traits principaux qui caractérisent l'art de nos jours et le défigurent; l'affectation du grandiose qui veut faire sentir le Tout dans chaque chose, montrer de la profondeur jusque dans les moindres détails, cecpii donne un sublime grotesque, comme l'expression outrée du trivial et du laid donne de l'ignoble et de l'horrible ; la prétention de ne suivre aucune règle, parce que le génie n'en connaît pas, parce que l'enthousiasme ne peut s'y astreindre ; la violation des lois morales et des convenances qui en-

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traVent, dit-on, par des conventions arbitraires, l'expression du beau , du sublime. En somme Fart moderne, à force de s'étendre, de se grandir ou plutôt de s'exalter, devient vague^ obscur, insignifiant, comme le Dieu dont il doit construire et desservir le tem^ple.

En France les doctrines ne restent point dans la réflexion ni dans les livres; elles entrent aussitôt dans la réalité et tournent en pratique. Aussi le panthéisme y a-t-il déjà porté ses fruits. En politique ou pour le gouvernement des peuples , il a produit le système de la nécessité, qui consiste à suivre les événemens, s'amenant les uns les autres d'une manière presque fatale. La prudence de la vie, le comble de l'habileté , . est donc de marcher de concert avec cette force irrésistible qui entraine le siècle et qui se manifeste par ce qu'on appelle l'opinion. C'est ce que s'évertuent à prouver les écrivains qui de nos jours envisagent l'histoire et la politique sous ce point de vue. L'homme, son intelligence, sa liberté disparaissent devant cette espèce de fatalité extérieure. Ainsi s'excusent, se justifient, ou se légitiment les égaremens, les excès et les crimes des peuples. Là où la nécessité domine, il ne s'agit plus de justice, de vertu, de. conscience , ^e remords ; il s'agit du salut public ou de la raison d'Etat qui demandent impérieusement telle mesure, et cette mesure est juste parce qu'elle est nécessaire. Que les intérêts de quelques hommes en soient froissés, c'est un malheur particulier qui s-et

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face dans le bien commun, ce sont des éventualités qui disparaissent dans le point de vue transcendant de l'histoire , comme les petites choses s'évanouissent dans Un vaste horizon. De cette hauteur, on voit la ifié du grand Tout se développer par la vie des peuples, se manifestant avec énargie par leurs agitations, et souvent ne pouvant éclater que par d'épouvantables catastrophes^ De là le choc des nations entre elles, et les déchiremens intérieurs dans une même nation ; de là la guerre sans laquelle rien de grand ne s'établit. C'est au prix du sang que se fait en ce monde la manifestation de l'idée ; elle se fait jour à travers les boulevtersemens de l'humanité qu'elle excite et gouverne, et en définitive le terrain lui reste toujours, c'est toujours elle qui triomphe. C'est donc le fait, c'est-à-dire la force ,^ qui décide finalement du sort des peuples ; et sur le champ de bataille comme sur la place publique , pour avoir raison , il faut être le plus fort : le droit est toujours au vainqueur. Avec de telles opinions , avec les passions qu'elles soulèvent et l'irritatîoo qu'elles produisent , il n'y a plus ni sûreté, ni repos, ni dignité dans l'état social. C'est une guerre intestine , sourde ou ouverte , qui met à tout instant la société et les individus en péril; et quand l'organisation d'un peuple et son gouvernement sont chaque }our en question , il est impossible que rien d'utile se fonde, que rien de grand s'établisse.

n en est de la vie privée comme de la vie publique.

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Sans principe , sans direction , sans but , l'homme va au hasard , entraîné par les circonstances , et suivant en aveugle le mouvement du temps. A quelle loi voulez- vous qu'il se soumette, lui qui se croit une partie de l'absolu? Et comme néanmoins sa position l'oblige à se soumettre , parce que son pouvoir ne répond pas à son vouloir, il porte le joug en frémissant, toujours prêt à le briser, quand il s'en croit la force. Si Tout est Un , il n'y a ni bien ni mal. L'individu humain se distingue , sans savoir comment, dans la forme universelle, tout en restant identifié avec le Tout ; et après avoir fait son évolution ici-4>as , sans qu'il sache non plus à quelle fin, il rentre dans Tuniversalité. Si le dégoût de la vie le prend, il en détruit la forme, persuadé qu'il ne perd pas plus à mourir qu'il n'a gagné à vivre : sous une forme ou sous une autre, il sera toujours quelque cîiose dans le grand Tout , un organe , une fraction d'organe dans le corps du Tout , dans l'univers. S'il se plaît en ce monde, il tâche d'y bien vivre, c'est-à-dire de jouir par tous les moyens que lui fournissent la nature et la civilisation , d'exploiter le monde et la société à son profit , d'avoir la plus large part dans le bien commun. Telle est la morale du panthéisme , et avouée ou non , c'est bien celle du siècle.

Est-il étonnant que la jeunesse instruite de nos jours soit toute panthéiste, avec ou sans conscience, quand le panthéisme se trouve partout, dans la reli-

gion et la science , dans la littérature et les arts, dans la politique et les mœurs; quand il forme autour d^elle comme une atmosphère enivrante qu'elle aspire par toutes les voies de son intelligence ? Le caractère propre du panthéisme actuel c'est de se croire la religion universelle, l'aboutissant et le complément de toute religion , ce qui le rend d'autant plus attrayant pour la partie de la jeunesse la mieux dispoposée, pour celle qui sent le besoin de quelque chose d'idéal, de divin, et qui vient le demander à la science, quand l'enseignement religieux ne l'a point satisfaite. La science en effet lui fait un dieu à la fois spirituel et corporel, un dieu-monde; elle lui fait une religion analogue à ce dieu , dans laquelle le Saint , objet de l'adoration du vulgaire, n'est qu'une forme de la vérité absolue; elle lui fera même au besoin un catholicisme régénéré , où les formules des dogmes seront mises en harmonie avec les croyances de tous les peuples , mais dont le sens philosophique ne s'expliquera qu'aux initiés. La jeunesse confiante se prend d'enthousiasme pour le grand mystère long -temps caché au monde et qui lui est révélé. Elle embrasse avec transport le dieu-univers qu'elle sent en ellemême, qu'elle voit dans toute la nature, dans lequel toutes les oppositions s'absorbent et se confondent, devant lequd il n'y a rien d'arbitraire , ni bien ni mal , ni récompense ni peine , mais nécessité pour tous et liberté pour chacun.

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Qu'on se représente la société ainsi disposée, et dans cette société la jeunesse , au sortir de nos écoles publiques , se trouvant avec l'instruction qu'elle y a reçue , en face du jeune clergé instruit et formé comme nous l'avons vu ; et qu'on nous dise par quel moyen naturel ils arriveront à s'entendre. Le panthéisme exerce une action puissante sur l'inteUigence : il enseigne de profondes vérités , mêlées à des erreurs d'autant plus séduisantes qu'elles sont sublimes ; mais il ne dit rien à l'âme , il ne laisse plus d'objet à la foi , parce qu'il prétend déduire tout de l'idée du Un; et cependant l'homme a besoin de foi , il veut croire en quelque chose qui le surpasse et qu'il cherche malgré lui. Combien d'hommes en sont là de nos jours! Une grande partie de la jeunesse studieuse est dans cette disposition; et ceux qui Taccusent si facilement d'impiété , ne la connaissent guère , et par là même sont peu propres à lui parler. Elle cherche la vérité ; elle cherche Dieu , le Dieu de l'homme ; et avec ce besoin avoué en dépit de la science, on n'est pas impie. Augustin séduit par les subtiles erreurs du panthéisme de son temps , par le manichéisme , entraîné par les sens, engagé dans les attachemens illicites d'un cœur ardent et qui éprouve vivement le besoin d'aimer; Augustin allant malgré tout cela entendre la parole du grand S. Ambroise dans la cathédrale de Milan , était sans doute un impie de cette espèce !

Qu'un de ces impies du siècle vienne à s'adresser à

un ministre de TEglise (et le cas n'est pas rare aujourd'hui), pour essayer d eclaircir avec son secours divers points de doctrine qui lui restent obscurs , afin de les mettre en harmonie , s'il est possible , avec les principaux dogmes du Christianisme; qu*arrive-t-il ? Tous deux veulent de la religion ; ils s'accordent à dire qu'elle vient de Dieu et ramène à Dieu. Mais leur position et leur point de départ étant diamétralement opposés , leurs religions ne se ressemblent pas plus que leur Dieu. Écoutons un instant leurs débats. Le scolastique veut avant tout que son interlocuteur ait une idée juste de Dieu ; et pour arriver à cette idée, il faut, dit-il, acquérir la conviction claire et bien raisonnée de l'existence de Dieu , en tant qu'Être nécessaire. Il se met donc en mesure de lui démontrer cette vérité par ce qu'il appelle les grandes preuves , par les preuves métaphysiques , morales et physiques.

«Ne prenez pas cette peine, je vous prie, lui dit le panthéiste. J'admets avec vous l'Être nécessaire , et je suis convaincu autant que personne, qu'un être contingent ne peut avoir la raison de son existence en lui-même, ni dans un être contingent comme lui , et î^'ainsi il doit y avoir, en dehors de la collection des êtres contingens , un être qui ne le soit pas et dont *^^8 les autres dérivent. L'Être nécessaire ne m'em- "^iTasse nullement. Ce qui m'est moins clair, c'est 1 origine de la contingence , c'est la raison du passage

du Un au multiple» Gomment le fini se conçoit-il dans ou hors de l'infini? Comment du nécessaire est sorti le relatif? Je proclame avec vous la nécessité de TÊtre qui est par lui-même; et c'est justement parce que je le reconnais comme le seul nécessaire, que je ne puis voir dans tous les êtres contingens que des modifications de sa substance , des expressions plus ou moins restreintes de sa nature.

Le scolastique. Votre conclusion est fausse ; car elle suppose qu'il n'y a dans l'univers qu'une substance. Ne voyez-vous pas d'un côté des corps diversement figurés et se mouvant en sens contraire ; et de l'autre des esprits ayant des vues opposées et pensant d'une manière différente ? Or le même ne peut pas à la fois être et ne pas être. L'étendue et la pensée seraient, donc des attributs d'une même substance ! Cepem '''■' dant la pensée, modification principale de l'esprit, suppose un sujet simple , et l'étendue un substratum composé. Il y a donc absurdité dans votre conclusion.

Le panthéiste. Je vous avoue que je n'y vois rien d'absurde. Je ne connais point la substance physique en elle-même; je n'y vois qu'une forme, un phénomène qui parle aux sens, et je ne connais la pensée que par les phénomènes de ma conscience , à laquelle viennent aussi aboutir mes sensations externes. Il n'y a donc d'un côté comme de l'autre, que phénomènes, apparences , que je rapporte en moi ou hors de moi, et par conséquent je ne puis y voir une distinction

de nature, mais seulement une distinction de forme ou l'application diverse d'une même loi. C'est le moi affecté de plusieurs manières, et appelant telles de ses modifications faits physiques ou externes, et telles autres , faits psychologiques ou internes. Quant à la nature de la substance , je m'en tiens à ce qu'en dit Descartes, ce que presque tout le monde savant a adopté , savoir : «Que la substance est ce qui subsiste par soi- «même. » Or, il est certain qu'un seul Être subsiste par lui-même; c'est celui dans lequel toutes les existences ont leur raison et leur fondement; c'est l'Être absolu, le Un. Je suis donc en droit d'afiirmer qu'il n'y a qu'une seule substance , la substance éternelle , la substance-dieu.

:%^ Le scolastique. La définition que vous .citez est vicieuse, elle mène au panthéisme; il faut en adopter une autre que voici : « La substanèe est une chose qui «existe tellement en elle-même qu'elle n'a pas besoin «d'un sujet où elle soit reçue, et cela par opposition «au mode qui existe dans une autre chose, comme «dans un sujet. » Substantia ita in se subsistit, ut non indigeat subjecto in quo recipiatur, et quidem per oppositianem ad modum, qui in alio tanquam subjecto existit. {P/Ul. Lugdun.j Metaph. gêner.)

Le panthéiste. Qu'entendeat-vous par un mode?

Le scolastique. Le mode est ce qui ne peut être conçu comme existant sans un sujet , sans une substance où il soit reçu.

Le pant/ieiste. En sorte que la substance est ce qui

existe comme substance et non pas comme mode,

et le mode ce qui n'existe pas comme substance. . . . \

C'est expliquer les deux termes l'un par l'autre sans

me faire connaître ni l'un ni l'autre ; c'est me dire des

deux côtés ce que la chose n'est pas et non ce qu'elle

est. Mais peu importe, puisque ce ne sont là que des

jeux de l'esprit, des abstractions qu'il fait à plaisir

et qui n'ont point de corrélatifs dans l'univers. Pour

nous, nous ne concevons pas plus une substance sans

mode, un esprit sans forme, qu'une forme sans esprit,

un mode sans substance. Je préfère la définition de

Descartes comme plus simple et plus conforme à ma

manière de voir.

Le scolastique. Mais elle tend à vous faire confondre

la matière et l'esprit qui diffèrent absolument, essentiellement, puisque l'efsprit est actif de sa nature, et que la matière est inerte. Les corps n'ont point de mouvement d'eux-mêmes, il leur est nécessairement communiqué quand ils se meuvent ; ce qui prouve l'existence d'un premier moteur, distinct de l'esprit créé , comme celui-ci est distinct de la matière.

Le panthéiste. Je l'ai dit et je le répète, je ne doute nullement de l'existence de ce que vous appelez la cause première, de l'Être qui communique la vie et le mouvement à toutes choses. Ma difficulté est de savoir s'il n'y a dans l'univers qu'une seule substance ou s'il y en a plusieurs ; et s'il y en a plu-

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sieurs , comment elles ont apparu et ce qui les distingue de la substance universelle. Vous me parlez d'une première cause qui a produit le monde, et dont la sagesse et la puissance sont prouvées par la beauté de ce monde et par l'ordre qui y règne. Je suis si fort de votre avis en ce point , que c'est précisément cette considération qui m'a amené à ce que vous appelez panthéisme et ce que j'appelle , moi , philosophie transcendante. En vertu de la loi de causalité que vous invoquez, je ne puis comprendre le principe du monde que par la forme du monde et dans cette forme ; et par conséquent je dois reconnaître ce principe comme étant l'âme du monde qui gouverne le corps ou l'enveloppe qu'il s'est faite. Ceux qui de l'existence du monde infèrent une cause hors du monde, outrepassent évidemment la force légitime de la loi de causalité; ils lui attribuent une portée qu'elle n'a ni dans la nature, ni dans notre raison. L'effet sorti de la cause a dû être en elle avant de paraître hors d'elle; il devait y être contenu en puissance et ainsi participer à sa nature ; et en le produisant, elle ne fait que se poser au dehors, ou, comme disent les philosophes , elle s'objective à ellemême. Le monde, effet de Dieu-cause, n'est donc qu'un développement de cette cause , une évolution divine , une forme de Dieu ; ou si le langage philosophique ne vous répugne pas, c'est Dieu objectif de Dieu subjectif. Vous me direz peut-être qu'il faut dis-

tinguer entre être contenu eminenter et être contenu formaliter; )e réponds que c'est une pure distinction de mots. Que ce soit éminemment ou formellement , idéellement ou réellement que le monde se trouve dans la cause première ou la cause première dans b monde, il ne ressort pas moins de votre argument cosmologique et téléologique , que l'univers, tel que. le voilà , effet de la cause-Dieu est sorti de Dieu , qu'il est Dieu manifesté.

Le scolastique. Votre fausse science vous égare, et vos discours téméraires ne vont à rien moins qu'à SBr per les fondemens de la religion et de la morale en détruisant les preuves qui servent à les établir. Vos assertions sont scandaleuses , mal sonnantes et presque blasphématoires. . . .

Le panthéiste. Je ne m'en doutais pas , )e vous as* sure; et je désavoue hautement toute conséquence de ce genre qu'on voudrait tirer de mes paroles. Parfaitement d'accord quant aux principes , nous différons dans la déduction, dans la manière de raisonner, et la mienne me parait plus rigoureuse que la vôtre. La religion , la morale ont à mon sens de tout autres fondemens que des argumens logiques, et je vous plaindrais fort s'il en était autrement pour vous. Dès qu'on veut raisonner, il faut suivre les lois de la logique, et les suivre d'autant plus fidèlement que les sujets en discussion sont plus importans et plus graves.

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Vous m'ayez parlé de Factivîté de l'esprit et de l'înertîe des corps , pour me prouver que l'esprit et la matière sont essentiellement différens. Eh bien ! ici encore je suis obligé de vous dire que votre argument ne me parait nullement convaincant. Je ne comprends pas d'abord ce que c'est que Tinertie; je ne connais rien qui soit inerte , absolument mort dans la nature. J'y vois au contraire de la vie partout, en plus ou en moins. Partout il y a mouvement, action et réaction. Dans les corps les plus denses, dans les minéraux , il y a une oscillation continuelle de leurs molécules. Voyez l'action prodigieuse des gaz. Je ne parle point des corps organisés ; il est évi-^ dent qu'ils ne sont point inertes puisqu'ils vivent* C'est l'esprit, direz-vous, qui les anime, et j'en contiens ; mais alors que devient la différence tranchée , la différence essentielle entre deux termes qui se pénètrent perpétuellement, qui s'unissent et se fondent dans une même vie? Si vous les regardez comme opposés par leur nature, vous vous ôtez la possibilité d'expliquer leur commerce, leur pénétration réciproque, soit dans l'homme entre son âme et son corps, soit dans l'univers entre Dieu et le monde. Jfe sais qu'on a recours ici â des hypothèses qui , à mon avis , ne font que reculer la difficulté , comme celle de l'influx moyen , des causes occasionelles , de l'harmonie préétablie , etc. Mais tout cela ne vaut pas la magnifique idée qui montre Dieu

dans Funivcrs comme Yàme dans le corps , animant ce grand organisme de sa puissante vie, s'y manifesh tant à la fois par Fidéel et par le réel; par Tidéel, dans rhumanité au moyen de la religion , de la science et de Fart ; par le réel , dans la nature et ses formes, dans le mouvement et Factivité physique. Ainsi tout revient à l'unité, tout s'explique par elle. Rien d'arbitraire dans cette manière de voir; point de saut ou de lacune dans Funivers, point d'hypothèses inadmissibles dans la doctrine. Un seul mot explique tout : Dieu Tout en toutes choses l

Le scolastique. Je répondrai aussi par un seul mot : Non, mille fois non, le Dieu du Chrétien n'est pas Funivers, Funivers n'est pas Dieu! C'est folie de le penser, impiété de le croire, blasphème de le dire! Votre idée , toute magnifique qu'elle vous paraisse, n'est qu'une chimère , production d'un esprit présomptueux qui s'est égaré dans ses vaines spéculations ; c'est le spinosisme sous une nouvelle forme. Au-dessus de votre unité il y a le Dieu trois fois saint, créateur du monde....

Le panthéiste. Si je dois avant tout avoir foi en un Dieu qui est au-dessus et en dehors de la nature , il ne fallait donc point prétendre me démontrer son existence par les formes du monde. Il faut d'abord m'expliquer ce que sont ces formes , comment elles sont venues à existence, quel est le rapport nécessaire entre elles et Dieu. Dans ma manière de voir Funivers

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se développe analy tiquement , suivant des lois nécessaires ; dans la vôtre , il parait devoir se construire synthétiquement d'après je ne sais quel plan. Du reste je n'ai point de répugnance à admettre le Dieu des Chrétiens : mais pour y croire comme vous , il me faudrait ou la foi infuse , ou une théorie satisfaisante sur le grand fait de la création ; il me faudrait rUstoire du monde , l'histoire de l'homme et celle du Christianisme justifiées par les besoins et par la conscience de l'humanité , etc. ...»

Telles sont les exigences du panthéisme moderne. Toilà, nous le répétons avec une profonde conviction , la véritable hérésie du dix-neuvième siècle , la plus iiinesteàla religion comme à la civilisation. L'Église n'a point aujourd'hui d'ennemi plus pressant à combattre et à vaincre. Il est donc de la plus haute im^ portance que ses ministres le connaissent , tel qu'il se présentée la suite du rationalisme du dernier siècle, et avec l'armure dont la philosophie l'a revêtu de nos temps. Le panthéisme est l'expression de la. société actuelle dans sa déviation spéculative et pratique : ce n'est qu'après avoir bien reconnu la cause de cette déviation qu'on pourra tenter de la redresser, et de ramener le mouvement intellectuel de l'époque dans la voie de la vérité, en le remettant en harmonie avec ks traditions et les croyances , bases de la civilisation moderne, en rétablissant l'alliance antique et qui n'eût jamais dû être rompue de la foi et de la science , TOME II. 12.

de la doctrine chrétienne et de la philosophie. Au Christianisme seul appartient le gouvernement moral du monde, parce que seul il a complètement com«> pris rhumanité et le monde dans leur origine et dang leur destination. Au sacerdoce chrétien , aux ministres de rÉglise est réservée l'œuvre la plus sublime, celle de démasquer et de combattre l'adversaire dé la vérité dans ses dernières tentatives , non plus seulement pour se faire semblable à Dieu , mais pour se substituer à sa place , pour se faire Dieu.

Mais aujourd'hui ce n'est plus avec des discussions rationnelles qu'on ranimera la foi des peuples; ce n'est pas- non plus par des panégyriques du Christianisme , par l'exposition plus ou moins éloquente de tout ce qu'il a fait de grand et de beau sur la terre , qu'on lui ramènera les âmes. Ces panégyriques, disent nos adversaires, sont des oraisons funèbres, et on ne loue ainsi que les morts. Aussi nos jeunes panthéistes vont - ils répétant partout que le Christianisme, si utile autrefois, a vécu son temps, qu'il est vieux, usé, impuissant, qu'il va mourir, s'il n'est déjà mort; et la preuve, disent-ils, c'est qu'il ne peut rien aujourd'hui pour tant d'âmes fatiguées, épuisées, et qui lui demandent de la vie^ c'est qu'il n'a point de lumière pour tant d'intelligences affamées de vérité et qui la cherchent par toutes les voies , c'est qu'il laisse flottantes dans le doute tant de raisons qui sont cependant disposées à croire. S'il y a encore en lui de

la vitalité, que ne se montre-t-elle en de si graves circonstances ? Pourquoi ne fait-il rien , quand on a droit d'en espérer tout ? — A cela il n'y a qu'une réponse ; celle que fit Zenon à celui qui niait he mouvement. Ministres de l'Eglise, apôtres de l'Evangile, puissions-nous marcher devant les honimes de notre siècle, le flambeau de la foi dans une main et celui de la science dans l'autre, pour leur prouver aussi qu'il y a du mouvement dans le Christianisme ! Puissions-nous donner aujourd'hui au monde la même démonstration de la vérité de l'Evangile , que l'Apôtre des nations en donna il y a dix-huit cents ans , « non , • disait-il, par les discours éloquens ou subtils de la «sagesse humaine, mais par la manifestation de l'es- «prit et de la vie , afin que votre foi ne soit pas fondée «sur la science de l'homme, mais sur la vertu de «Dieu. » (I" Corinth. , chap. II, v. 4 ^t 5.)

l8o TRENTIÈME LETTRE.

EUDORE AU MAITRE

JusQU*iGi, mon cher maître, j'ai gardé le silence, goûtant dans mon cœur nne parole qui fait ma vie et ma joie. A chacune de vos lettres , je pourrais dire à chacune de vos révélations, j'ai partagé la douce satisfaction de mes amis, j'ai joui comme eux de cette espèce de bonheur que doit éprouver un aveugle-né au moment où il recouvre la vue ; et ce bonheur allait croissant , à mesure que la lumière de la doctrine dissipait les ténèbres de mon esprit, en détruisant les préjugés de mon enfance et les erreurs de ma jeunesse. Je me taisais, parce que j'étais heureux, et que le contentement de l'âme invite au silence et porte au recueillement. Aujourd'hui, je souffre! Ma paix est troublée; ma lumière s'est évanouie; la vérité semble m'échapper, me fuir; je crains, hélas! de la perdre, quand à peine je commençais à Fentrevoir. Mon cher maître, il faut que je parle; il faut que je verse dans votre sein le doute qui m'accable, la

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cruelle inquiétude qui me tourmente. Vous m'avez habitué à voir en vous plus qu'un maître , et votre paternelle affection justifie la franchise avec laquelle je vais vous découvrir mon mal et sa cause.

Yos leçons m'ont fait connaître le fort et le faible de ma raison, ses droits, son pouvoir et ses bornes; et en ce qui concerne la connaissance des vérités éternelles et intelligibles , j'ai consenti sans effort à la soumettre à une autorité légitime, qui doit lui servir d'appui, de flambeau et de guide. Vous nous avez montré cette autorité dans l'Église chrétienne, dont quelques-unes de vos lettres nous ont donné une vaste et brillante idée. La grandeur et la dignité de cette Eglise doit rejaillir sur tous ceux qui lui appartiennent ; et l'intelligence qui lui rend librement hommage , participe sans doute en quelque chose à sa gloire. Mais si d'un côté , plein d'admiration devant le magnifique tableau que vous avez dévoilé à nos yeux , j'ai éprouvé une sorte d'orgueil à me soumettre de plein gré à une pareille puissance; de l'autre, il faut le dire, mon âme s'est révoltée, tout mon être s'est soulevé, quand j'ai considéré plus attentivement les conséquences de cette obéissance, de cette abnégation , et le fait étrange sur lequel on s'appuie pour me demander un tel sacrifice. Que

l'Eglise soit grande, noble, imposante, je l'accorde; que, comme un arbre magnifique, enfonçant ses racines dans la profondeur, et de sa tête touchant le

l82 TRENTIÈME LETTRE.

Ciel , elle couvre de ses branches les générations de dix-huit siècles, et les nourrisse de ses fruits, je le vois. Mais de ce qu'elle est si grande , s'en suit-il que l'homme soit si peu de chose ? Ne peut-^Ile s'élever qu'en l'écrasant ; et sa gloire tient-elle à la misère et à la dégradation de l'humanité, qu'elle pose en principe? Pour devenir Chrétien , faut-il donc , après avoir reconnu déjà l'impuissance de ma raison à saisir la vérité pure, que j'admette encore que mon intelligence est faussée, que ma volonté est corrompue, que ma liberté n'est qu'une chimère? Il faut que je me crcie tombé pour être relevé, avili pour être réhabilité; 0 faut que je renonce à toute dignité, à l'estime de moi-même ; il faut que je meure à moi-même pour revenir à la vie ! Etrange doctrine , que je repousse tout d'abord comme par ifistinct , et à laquelle quet* que chose d'inexplicable me ramène comme malgré moi ! Mon orgueil s'irrite de cette révélation de ma misère , et cependant elle me fait aimer davantage celui qui me l'enseigne. Sa parole qui me blesse , qui me déchire le cœur, commande mon respect , et je la reçois avec désir. Singulière contradiction de mon âmé qui admire et murmure , croit et doute à la fois , et accepte en frémissant une parole qu'elle aime , tout en la combattant par des argumens qui lui paraissent sans réplique ! Vous allez en juger', mon cher maître; car j'ai besoin de vous les exposer, et je désire sincèrement que vous m'en démontriez la vanité.

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Mobie , piir et immortel à son origine , l'homme , dites-vous , est tombé , par je ne sais quel fatal accident^ dans le mal et le péché, et par suite dans Tignominie de Tesclavage et sous l'empire de la mort. Pour établir la vérité de ce ftdt^ vous en appelez au témoignage des Écritures sacrées , où nous lisons en eflfet au premier livre de Moïse , que l'homme placé d'abord dans un lieu de délices , en fut chassé pour avoir enfreint une défense de l'ÉterneL Jusqu'ici, je vous l'avoue, je n'avais guère fait attention à ce fait. Jamais parmi les Juifs je n'ai entendu parler de la dégradation primitive de l'homme. Leur misère pré- 9eale qu'ils reconnaissent, ils l'attribuent à l'infidélité dç leurs ancêtres qui ont tué les prophètes , comme les malheurs et la servitude des anciens ha-^ bitans de Jérusalem furent les suites de leur idolâtrie. Du reste pour eux , l'homme d'aujourd'hui est l'homme d'autrefois; c'est toujours l'image de Dieu, l'homme primitif, subissant une peine temporaire en punition de ses fautes passées ou de ses péchés présens , mais n'ayant point changé de nature : la terre promise à Israël, la terre où coulaient des ruisseaux de lait et de miel, s'est desséchée sous les pas du peuple infidèle. La pauvreté a remplacé son ancienne richesse, la misère a succédé à son antique splendeur, la servitude à son indépendance; et voilà pourquoi les Juifs attendent l'envoyé de Dieu , le Messie, qui doit leur rendre^ avec la puissance poli-

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tique , la gloire et la liberté, les relever de leur abaissement et les réunir de nouveau en corps de nation. Telles sont les espérances de ceux de mes coreligionnaires qui tiennait encore à Moïse, à la loi, qui croient aux promesses des prophètes et attendent un rétablissement, auquel ne songe plus et que ne désire même pas la majorité de la génération actudle. Contons de ce qu'ils ont dans les pays qu'ils habitent, jouissant des droits de cité qu'on leur accorde maintenant presque partout, ils ne r^ettent point le passé et ne comptent guère sur l'avenir qui leur a été prédit.

Mais ce ne sont point les opinions judaïques, ni les préjugés de mon éducation, qui me portent à repousser ce point de la doctrine chrétienne. C'est le sentiment humain , la conscience du moi , qui me dit que je suis un être intelligent et libre ; c'est la conviction que j'ai qu'il n'y a, après Dieu, rien de plus noble, de plus sublime, dans le Ciel et sur la terre, que l'homme. Ce sentiment que vous avez vous-même réveillé en moi, mon cher maître, est-il une illusion; cette conscience, une vaine imagination? Cette voix qui me porte à me respecter moi-même , serait-elle mensongère ? D'où vient ce noble orgueil , cette fierté si naturelle à l'homme qui se sent et se connaît? Serait-elle l'effet de la plus inconcevable folie ? Si je n'étais qu'un^and coupable, un être dégradé, avili, un esclave, comment pourraîs-je me croire libre,

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1)011 , ami de Dieu , son image sur la terre ? Oh ! voyez plutôt l'homme dans sa grandeur ; yoyez l'humanité telle que vous nous l'avez montrée , se développant à travers les siècles parce qu'elle est vivante , et que sa vie ne peut ^'arrêter dans son mouvement ; s'élevant d'âge en âge par une civilisation toujours croissante , parce qu'e^e est perfectible de sa nature, et que nul ne connut les bornes de la perfection dont elle est capable ! Seul en ce monde l'homme est libre et sait qu'il est libre. Il sait ce qu'il veut , pourquoi il le veut ; il se détermine et agit d'après ce qu'il a voulu , et il tend toujours à réaliser cet idéal de grandeur, de puissance et de perfection , dont il porte le type en lui, La perfectibilité n'est-elle pas le plus beau privilège de notre espèce , le mobile de l'activité , la cause du progrès, la condition de la civilisation et le principe du mouvement continuel et toujours ascen* dant des peuples ?

Encore une fois , c'est vous , maître bien-aîmé , c'est votre parole qui m'a révélé à moi-même, qui m'a fait connaître ma puissance , mon intelligence , ma liberté, ma nature. C'est à la lumière d'une haute philosophie, que y ai reconnu que tout ce qui existe, vit et se meut sur la terre, est subordonné à l'homme, roi de ce monde par un droit vraiment divin , et manifestant sa puissance et son autorité par son port, par son regard et par sa parole. Oui , je l'ai vu , et ne l'oublierai jamais, j'ai vu un de mes semblables ,

un homme ignorant , mais fort par sa volonté , s'en-' fermer seul dans la cage d'un lion affamé , et là , par l'énergie de son geste et la vertu magique de son regard, maîtriser la férocité de l'animal le plus féroce, et le contraindre d'un signe à se coucher à ses pieds comme un agneau. Je l'ai vu et j'ai frissonné d'ad^ miration , )'ai tressailli de joie devant ce témoignage de la souveraineté de l'homme. Et l'homme ne serait qu'un misérable esclave 1 Moi , qui me sens une volonté que rien d'humain , de terrestre ni de célesia ne saurait contraindre à abandonner ce qu'elle veut, à aimer ce qu'elle repousse , à haïr ce qu'elle aime ; moi qui à tout instant exerce ma liberté, par un choix tout volontaire entre ce qui me pMt et ce qui me répugne ; moi enfin qui , pour être ce que je suis , ne dépends plus même du Dieu qui m'a appelé à l'existence, puisque, selon l'expression de Salomon, il m!a créé inexterminable [Sag. II , v. 25) , je serais l'esclave de je ne sais quel être malfaisant, le jouet d'une puissance perverse qui me modifierait suivant son ca« pricel L'homme, le seul être capable de dévoûment, de confiance et d'amour, de générosité et de recoor naissance , ne serait qu'un être déchu , une existence avilie ! Ce patriotisme que rien ne décourage , celte probité que rien n'altère , cette amitié que rien ne brise, ce sentiment d'honneur qui brave tout, même la mort , toutes ces vertus sont nées d'un cœur dépravé , d'une volonté perverse ; ce sont les fruits d'un

arbre vicié dans sa sëye et jusques dans sa racine ! En un mot , le roi de la terre n'est qu'un souverain décade; et les titres irréfragables de sa noblesse et de son indépendance ne sont que des preuves de son ignominie et de son asservissement ! Mon cher maître, de grâce , comment une saine raison peut-elle ad-mcjttre de telles absurdités ?

Mais si l'homme n'est point un être déchu , que parle-t-on de le relever ? S'il est libre et non esclave , que signifient la rédemption , la libération ? Et s'il ne fallait ni l'une ni l'autre , qu'est-ce que l'Évangile ; qu'est-ce que le Christianisme; qu'est-ce que l'Eglise?

Mais supposons que je puisse consentir à admettre le fait d'une dégradation primitive, puisque la plupart des peuples l'ont admis, et que d'ailleurs toute religion le suppose; qu'on m'explique du moins le comment et le pourquoi de ce terrible fait. Vous me renvoyez au livre de Moïse : mon cher maître , Je n'oserais vous exposer toute ma pensée sur cette partie de la Greiièse. Je dirai seulement que mon incrédulité est grande, s'il faut m'en tenir à la lettre, et que mon ignorance est profonde quant au sens mystique qu'on y pourrait trouver.

Si le premier homme a failli , ce qui est du moins possible, bien que je ne conçoive pas comment, il a dû porter la peine de sa faute. Mais pourquoi tout le genre humain serait-il condamné avec lui et à cause de lui, à la même peine? Parce qu'un seul a péché, tous

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ont-ils péché? Ont-ils péché même avant d'exister? Et si l'on ne peut sans injustice m'imputer le crime d'ua autre, pourquoi en suis-je puni? La justice de Dieu est-elle différente au fond, de celle des homimes? Et c'est Jéhovah, le Dieu des êtres, qui m'ordonne de l'aimer par-dessus tout ; c'est la Sagesse souveraine , c'est la souveraine Justice , qui aurait condamné toute la race d'Adam à l'esclavage et à la mort pour la faute de son premier père; et quelle faute! Comment concilier la bonté de Dieu et sa colère , sa clémence et sa vengeance, sa miséricorde et sa cruelle justice ?

Quand je rentre en moi-même, quelque chose me dit que votre parole ne fait pas en vain vibrer mon cœur ; que ce cœur, que vous savez si bien remuer, est capable d'aimer et de prouver son amour. Je.tne sens la volonté et la force de suivre vos avis et de réaliser vos leçons. Vous nous avez conseillé de nous retirer de la foule , pour mieux entendre la voix de la vérité dans le calme de la solitude ,: et nous avons fui la foule. Vous nous avez recommandé de prier, d'invoquer la Vérité; c'est elle, nous avez-vous dit, qu'il faut rechercher dans toutes nos études, et depuis ce moment nous la cherchons , nous l'invoquons. Vous nous avez engagés à faire du bien à nos semblables, à travailler à l'amélioration de nos frères en Israël, à nous dévouer pour eux, pour leurs enfans, et nous le faisons. N'étions-nous pas libres de suivre vos con-

seîls ou de ne les suivre pas? Sans doute que vous ne nous croyez pas dans Fimpossibilité d'accomplir votre parole : autrement vous ne nous l'adresseriez pas . S'il n'y avait qu'illusion dans la liberté dont je me glorifie , et dans la libération que d'autres espèrent ; si tous se trompent et sont trompés, qu'est-ce donc que l'homme; qu'est-ce que ses croyances et ses espérances; qu'est-ce que la vérité? Ohl mon cher maître, ne me laissez point dans cette douloureuse incertitude. J'en suis au point de douter de tout, parce que je ne vois plus d'issue à rien. Le monde moral m'est un cahos, et je ne comprends plus rien à l'origine, à la nature, ni à la fin de l'homme. Tantôt il me semble le jouet d'une aveugle fatalité, et comme un être éphémère qui ne vit que d'illusions ; tantôt il m'apparait grand, noble, libre, dominateur du monde, et puis je le vois retomber dans l'ignominie , et redevenir esclave de ce qu'il devrait dominer. Ma conscience me crie sans cesse : Vertu , liberté ! Mais il faut bien l'avouer, je me sens accablé par quelque chose que je ne puis m'expliquer et qui pèse sur mon cœur comme une lourde chaîne. L'élan de ma volonté en est sans cesse entravé. Mon âme se sent faite pour la vie, pour la justice, pour le bien; et je ne sais quelle disposition sinistre se trouve au fond de mon être, qui me rendrait capable de tous les crimes, si |e m'y laissais aller. Mon esprit est fait pour la vérité : je l'aime et la redoute tout ensemble. J'appelle et re-

igO TRENTIÈME LETTRE.

pousse à la fois la lumière qui doit percer les nuages de mon cœur et dissiper les troubles. Oh ! de grâce , encore une parole de paix et de charité pour mon âme agitéel

LE MAITRE A EUDORE

Que vous avez bien fait dans la disposition où vous êtes, mon cher Éudore, de vous adresser à votre ami, lui ouvrant votre âme, lui exposant ce qui l'agite et la tourmente ; et que vous êtes bien inspiré d'en appeler à mon affection paternelle l Vous devez vous sentir soulagé par cet épanchement, et Forage qui s'est élevé si subitement en vous se dissipera bientôt, je l'espère, par cela même qu'il a trouvé une issue. Oui je sens pour vous et vos amis quelque chose qui n'est pas ordinaire , et ce m'est un signe et comme un pressentiment, que le rapport qu'il a plu à la Providence d'établir entre nous ne sera pas stérile pour le bien et pour notre commun avancement. Vous souffrez , ami ! Cette paix du Ciel que vous aviez commencé à goûter est troublée; cette lumière divine qui a lui dans vos ténèbres et s'est réfléchie dans votre intelligence s'est évanouie; la vérité semble vous délaisser, vous fuir. Croyez-moi, elle n'est pas loin;

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mais un voile vient de tomber entre elle et vous, et ce voile, c'est votre raison qui Ta jeté. Vous avez vu rhomme, tel que vous le vouliez voir, dans tout l'éclat de ce monde; vous l'avez considéré dans la gloire de son développement, tout brillant au milieu de la société, policé par la science et par les arts, tel surtout que vous le sentez dans votre âme généreuse, plein de courage et de droiture, et vous vous écriez: Est-ce là un être dégradé, un esclave? Mon ami, vous n'avez point songé à vous demander d'où cet être est parti, comment il est arrivé au point où vous le voyez, et quel terme il doit atteindre. C'est cependant ce qu'il faut savoir d'abord , pour comprendre quelque chose à la doctrine chrétienne, qui ne considère point l'homme comme un fait isolé dans le monde, sans rapports nécessaires avec ce qui coexiste avec lui; mais qui, embrassant l'humanité dans toutes les phases de son existence, et la suivant dans les périodes diverses de son développement sur la terre, explique l'état présent de l'individu et de la société par tous les faits généraux qui ont précédé cet état, et l'ont amené. Oui, l'honune est grand, noble, libre surtout par sa nature ; et certes ce n'est pas moi qui lui contesterai aucun de ces brillans avantages. Mais il n'en est pas moins vrai que, par le fait même de sa naissance en ce monde, il est divisé en lui-même, et que sa liberté est entravée. Vous croyez voir ici une contradiction, et vous en êtes choqué, révolté. Nous

TRENTE ET UNIÈME LETTRE. ig3

allons tâcher de l'expliquer; et j'ose croire que cette lettre, qui vous montrera à TOus-même tel que vous êtes, contribuera à calmer vos cruelles inquiétudes.

La doctrine du Christianisme repose en effet tout entière sur le fait de la rédemption du genre humain par Jésus-Christ; et tous les préceptes de la morale éyangélique ont leur fondement et leur sanction dans la vérité de ce fait. Il est très vrai aussi, qu'en enseignant la rédemption de l'humanité , l'Eglise enseigne sa dégradation et son asservissement; qu'en offrant à l'homme le moyen de se relever et de s'affranchir, elle le déclare déchu et dans l'esclavage. C'est du côté de^rhômmeun mystère d'iniquité, c'est delà part de Dieu un mystère d'amour et de miséricorde. Ce qu'dle vous dit des effets du mystère de riniqqité , vous effraie, vous répugne; vous ne concevez pas comment la créature humaine, si noble et si parfaite, peut être dans un état de dégradation; couvment l'homme roi de la nature , est en même temps esclave au sein même de la nature* Et si l'homme n'est point tombé dans l'esclavage, dites-vous, qu'estce^ que la rédemption, qu'est-ce que le christianisme eirÉgliseP

J'aime à vous voir envisager les choses sous leu^ point àe vue le plus général , et aborder franchement la question. En effet, si on n'admet point le principe dont une vérité découlé, ou le fait qu'elle suppose; M on nie l'un et l'autre, il n'y a plus moyen d'établir

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